«Commençons par les dieux....» Le 25 _august_, comme disent les
Allemands,--et nous savons aussi que Voltaire donnait ce nom au mois
d'août,--a été le premier jour des fêtes célébrées dans la ville de
Weimar, en commémoration de la naissance de Herder et de la naissance
de Gœthe. Un intervalle de trois jours seulement sépare ces deux
anniversaires; aussi les fêtes comprenaient-elles un espace de cinq
jours.
Un attrait de plus à ces solennités était l'inauguration d'une statue
colossale de Herder, dressée sur la place de la cathédrale. Herder, à
la fois homme d'Église, poëte et historien, avait paru convenablement
situé sur ce point de la ville. On a regretté cependant que ce bronze
ne fit pas tout l'effet attendu près du mur d'une église. Il se serait
découpé plus avantageusement sur un horizon de verdure, on au centre
d'une place régulière.
Arrivé un jour trop tard pour voir l'inauguration de la statue, à
cause du retard éprouvé sur le prétendu chemin de fer de Francfort à
Cassel, j'ai pu du moins admirer cette statue et assister aux fêtes des
jours suivants. Je dois donc, pour atteindre une complète exactitude,
traduire la relation détaillée de cette cérémonie, qui doit intéresser
les artistes ainsi que les littérateurs.
L'Allemagne élève tous les jours de nouveaux monuments destinés à
glorifier et à populariser ses hommes les plus remarquables. Ce fait
peut être attribué, en partie, à l'impulsion énergique donnée par
le roi Louis de Bavière à tous les arts, mais en particulier à la
sculpture, et qui ne se borna point aux frontières de ses États.
Il voulut faire surgir des œuvres d'art assez durables pour représenter
aux siècles futurs les siècles passés; et ceux en qui la nature
avait déposé l'étincelle inspiratrice vinrent exécuter de si belles
résolutions. Savons-nous si, sans être secondé par la volonté et les
immenses sacrifices que ce souverain faisait aux arts, Schwanthaler eût
pu faire connaître au monde toute la portée de son génie? Autour de cet
illustre maître, Munich vit avec orgueil se grouper bientôt d'autres
artistes distingués, et bientôt aussi tous les pays de l'Allemagne,
enviant à la Bavière de telles richesses, essayèrent de suivre son
noble exemple. Ils ornèrent leurs grandes villes de monuments, et
souhaitèrent, avec un juste discernement, qu'elles fussent d'abord
honorées par les produits de la statuaire, rappelant le souvenir des
grands hommes qui les avaient illustrées. Peu à peu tous les héros se
virent ressuscités et dominèrent, du haut de leur piédestal, les lieux
qu'ils avaient enrichis de leur célébrité.
Entre toutes les villes de l'Allemagne, il en était une d'importance
politique très-secondaire, mais qui, par un concours de circonstances
qu'avait provoquées le génie d'un grand prince, comme l'était
Charles-Auguste, ayant acquis un immortel renom, s'élevait, dans la
sphère intellectuelle, au-dessus des plus grandes capitales, et avait
mérité le surnom de _Nouvelle Athènes_.
A cette ville s'adjoignait l'université d'Iéna, placée à sa porte,
et dont les nombreuses chaires avaient retenti de la parole des plus
hautes illustrations scientifiques et littéraires de ce pays, durant
les dernières années du siècle précédent et les premières de celui-ci.
Invitées, encouragées par l'hospitalité généreuse d'un souverain qui
eût pu donner son nom à son époque, les supériorités de tout genre que
l'Allemagne possédait, s'étaient longtemps rencontrées, comme hôtes
constants ou comme visiteurs passagers, dans la verdoyante enceinte de
Weimar.
Cette ville semblait donc devoir être une des premières favorisées
par l'empressement que les populations témoignaient à ériger des
statues à leurs grands hommes. Il n'en fut pourtant pas ainsi. Il est
vrai que, dans le nombre des rares génies qui passèrent leur vie à
Weimar, il en est peu qui y aient vu le jour. Néanmoins, comme Weimar
s'était si fièrement passée de leur gloire, il était assez simple de
s'attendre qu'elle songerait à remplir les charges attachées à tous les
bénéfices; et nous ne sommes sans doute pas les premiers à remarquer
avec étonnement que les statues de Schiller et de Gœthe s'élevaient à
Stuttgard et à Francfort, avant que le moindre monument fût placé à
Weimar, en souvenir d'aucun des hommes auxquels cette ville doit sa
renommée. Son prince lui-même, ce Périclès, ce Médicis de l'Allemagne,
ne fut point réveillé de son cercueil, et rendu à la vie et au respect
de ses sujets.
La loge franc-maçonnique de Darmstadt résolut, il y a quelques années,
de combler ce vide, en partie du moins: elle ouvrit une souscription
pour une statue de Herder. On s'adressa aussitôt à un des artistes les
plus distingués de Munich, et M. Schaffer fut chargé d'en faire le
dessin.
Ici, nous ne saurions faire autrement que de rappeler encore le
généreux amour de l'art, l'intelligente entente du sentiment national,
dont le roi Louis de Bavière fit si souvent preuve, et de citer un
trait qui mérite d'être connu. En visitant un jour l'atelier de M.
Schaffer, il y vit le dessin de la statue de Herder, et, après l'avoir
examiné, il répéta plusieurs fois avec humeur le mot _Trop petit! trop
petit!_ Peu de temps après, le roi revint, demanda à revoir l'esquisse,
et répéta les mêmes paroles. L'artiste lui fit remarquer que la statue
devait avoir neuf pieds de haut, et que les proportions paraissaient
répondre aux exigences habituelles de pareils monuments.
--Vous ne me comprenez pas, reprit le roi; si elle était deux fois
plus haute, ce serait encore _trop petit_. Il faut pour Weimar un
groupe représentant Charles-Auguste entouré des quatre grands poëtes
qui furent les astres de son règne, et, si on vous le commande, vous
pouvez assurer que, pour ma part, je me charge des frais du bronze et
de la fonte de ce monument.
Comment se fait-il qu'une si noble proposition soit restée sans
réponse, et que Weimar n'ait pas concentré toutes ses ressources sur le
devoir qui lui était fait de contribuer à un si patriotique dessein?
C'est une de ces énigmes dont la solution ne sera point recherchée.
La souscription proposée et ouverte par les francs-maçons pour la
statue de Herder se propagea avec activité et par le concours de toute
l'Allemagne, ainsi que par celui de tous ses enfants disséminées dans
les pays les plus éloignés, et jusqu'en Amérique. Elle atteignit une
somme suffisante: dès que le chiffre fut obtenu, la statue dut être
coulée par M. Schaffer, qui la termina au printemps de cette année.
Nous l'avons longtemps contemplée, c'est-à-dire longtemps admirée,
la couleur du bronze est trop claire et peut-être trop éclatante. Le
piédestal est en marbre de Thuringe, d'une teinte verdâtre, et porte
le nom et la date de la naissance et celle de la mort du poëte. Au
dessous, on lit encore ces mots: _Von Deutschen allen Landen_. (Erigée
_par les Allemands de tous les pays_.) La statue est très-heureusement
conçue, et l'auteur l'a empreinte d'une rare noblesse. Il a réussi à
rendre, en l'idéalisant, le caractère de son modèle, dans l'attitude
qu'il a donnée à son corps, et dans l'expression qu'il a imprimée à son
visage. Le jour anniversaire de la naissance du poëte, 25 août, fut
fixé pour l'inauguration du monument: cette date précède de peu celle
du 28 août, que toute l'Allemagne avait célébrée l'année dernière,
comme étant le centième anniversaire de la naissance de Gœthe.
Weimar, comme patrie adoptive de ces deux grands hommes et de tant
d'autres célébrités, avait réuni toutes les forces dont elle disposait
pour célébrer la mémoire de Herder, et commémorer une fois de plus
celle de Gœthe. On fixa donc pour cette époque la représentation de
quelques œuvres dramatiques, et l'exécution de grandes compositions
lyriques; car cette ville, possédant actuellement une des renommées
musicales les plus brillantes de notre temps, le principal intérêt
de ses habitants se concentre sur le développement qu'y acquiert la
musique. Ce développement est dû à la protection que lui accorde une
souveraine qui possède cet art, dit-on, à un haut degré, et qui,
instruite de tous ses secrets, peut en apprécier et en goûter tontes
les grandeurs, toutes les beautés, toutes les finesses, ainsi qu'à
l'intelligente et infatigable activité que Liszt déploie pour amener
les faibles ressources qu'il a trouvées dans cette ville à produire
tout ce qu'il est possible de leur demander. L'attrait que ces fêtes
pouvaient offrir aux étrangers reposait encore, cette année comme
la précédente, sur le festival dont elles devaient être l'occasion.
L'inauguration de la statue de Herder a eu lieu le 25 au matin. La
garde nationale et toutes les corporations de la ville ont défilé en
nombre imposant. La place était remplie d'une foule silencieuse et
émue. Quelques discours furent prononcés, celui du conseiller Scholl,
président du comité, qui s'était occupé de cette entreprise, fut seul
entendu: les paroles des autres orateurs furent complètement perdues
pour tous ceux qui ne les entouraient pas immédiatement, et surtout
pour la famille souveraine à laquelle elles s'adressaient souvent, et
qui, d'une tribune située de l'autre côté de la place, n'en pouvait
certes distinguer un seul mot. Le dernier de ces discours fut celui
du conseiller docteur Hom, collègue et ami de Herder, et dont l'âge,
par conséquent, ne pouvait guère permettre une haute élocution. A cet
instant, ce fut encore la musique qui fixa le plus l'attention des
spectateurs. Le cortége défila aux sons d'une belle marche de Liszt, et
la statue fut dévoilée pendant qu'on chantait un chœur composé par lui
sur des vers écrits par le conseiller Scholl, qui paraphrasaient, avec
une heureuse ampleur de pensées et de sentiments, la devise adoptée par
Herder, gravée sur sa tombe et inscrite sur le rouleau que la statue
tient dans sa main droite: _Lumière, vie, amour_.
L'effet de ce chœur fut saisissant, et le temps de sa durée, le plus
émouvant de la cérémonie. Les paroles que chacun lisait trouvaient une
si puissante vibration dans ces accords longuement modulés, que tous
les cœurs tressaillirent.... La statue de Herder est posée très-près
de l'église cathédrale, et ne ressemble pas mal à celle d'un saint
quelque peu sorti de sa niche. Le choix de cet emplacement nous a
paru peu heureux. L'église cathédrale possède déjà les cendres de ce
prédicateur qui fit si souvent retentir ses voûtes de sa voix d'une
persuasive douceur. Mais on pourrait croire à une étrange méprise sur
le génie poétique et philosophique de cet écrivain, de la part de ceux
qui se sont le plus ardemment occupés de sa glorification, en le voyant
adossé aux murs d'un temple dans lequel il n'enfermait ni sa pensée, ni
sa croyance. Cet esprit amoureux du mythe, du symbole, de l'allégorie,
de l'emblème, se fût trouvé peu à l'aise, s'il avait dû à jamais
borner ses rêveries poétiques et ses spéculations philosophiques par
l'infranchissable enceinte d'un dogme positif, tel que le représente
nécessairement un autel, un prêtre, un rite. Nous aurions cru plus
appropriée à son génie une place de la ville plus fréquentée que ne
l'est celle qui a été choisie. _Humanité_, tel est le mot par lequel
on est convenu de résumer toute la direction de sa pensée et de ses
sentiments. _Lumière, vie, amour_, telle fut sa devise. Dans aucun de
ces mots, d'une si vague application, ne se trouve résumée clairement
la foi aux mystères chrétiens, telle qu'on s'attend à la trouver dans
ceux dont l'image ne doit point quitter les saints murs d'une église.
Quittons maintenant la statue de Herder, pour arriver à l'exécution
du _Prométhée_, vaste composition doublement _lyrique,_ dont les
paroles, écrites jadis par Herder, ont été mises en musique par Liszt.
C'était l'hommage le plus brillant que l'on pût rendre à la mémoire de
l'illustre écrivain.
Dans la journée, la chambre de Herder fut ouverte au public. On y
voyait trois portraits du poëte, le représentant à différents âges
et entourés de fleurs; son pupitre, meuble chétif de bois peint en
noir, sa Bible aux fermoirs d'or avec son chiffre, et les signets
encore placés par sa main. Dans une boîte sous verre, on avait réuni
des objets qui lui avaient appartenu, ses dernières plumes, un bonnet
brodé, sorti des mains de la duchesse Amélie, et des vers pour sa
femme, qu'il avait dictés à ses enfants.
On voyait dans la cérémonie un cortége d'enfants, parmi lesquels
marchaient les petits-fils de ses fils; car la naissance de Herder
remonte à plus d'un siècle.--Mais l'Allemagne, bonne mère, n'oublie
rien de ce qui peut ajouter de l'éclat ou de la grâce au culte de ses
grands hommes.
Le cortége d'enfants, vêtus de blanc et couronnés de feuilles de chêne,
se dirigea vers une place, située sur le chemin de Weimar à Ellersberg
(résidence du prince héréditaire). Ce lieu était la promenade favorite
du poëte, et s'appelle aujourd'hui le _Repos de Herder_.
Le soir du 24, veille de la fête, avait eu lieu au théâtre la
représentation de _Prométhée délivré_, poëme de Herder qui n'avait
pas été écrit pour la scène, mais dont Liszt avait mis en musique les
chœurs, en faisant précéder l'ouvrage d'une ouverture. Les vers du
poëme étaient déclamés. Le succès de cette représentation fut immense,
et Liszt a été prié de transformer cette œuvre en une symphonie
dramatique complète, qui aura toute l'importance d'un opéra.
N'étant arrivé que le second jour des fêtes, ainsi que je l'ai déjà
dit, je n'ai pu assister à la représentation du _Prométhée délivré_. Il
ne me reste que la ressource de traduire une analyse allemande que j'ai
tout lieu de croire exacte.
Herder n'écrit jamais pour le théâtre.--Toutefois, on rencontre dans
ses ouvrages plusieurs poëmes dialogués, qu'il intitulait _Grandes
scènes dramatiques_. Presque toutes sont empreintes de symbolisme.
Dans quelques-unes, chacun des personnages est allégorique. Dans
quelques autres, des noms de héros servent à représenter vivement à
l'imagination telles ou telles pensées. De toutes ces esquisses, la
plus heureuse, sans contredit, est le _Prométhée délivré_. La figure
principale, étant une des plus grandioses conceptions de l'antiquité,
domine puissamment tout le groupe d'idées que Herder a rattaché à cette
tradition, qui a si vivement frappé les plus grands génies parmi les
premiers chrétiens, tels que Tertullien et autres.
L'auteur nous représente d'abord Prométhée seul et souffrant sur son
rocher. Comme dans la tragédie d'Eschyle, les océanides arrivent à
lui, mais pour se plaindre des hardiesses des hommes, qui domptent
les fureurs de tous les éléments, et se rient de leurs obstacles.
Prométhée, à ce récit, saisi d'un élan prophétique, voit d'avance
leur puissance sur la nature augmenter, s'agrandir et atteindre à une
souveraineté qui doit un jour soumettre à leurs désirs toutes les
forces du globe, leur domaine. Aux océanides succèdent les dryades,
conduites par Cybèle. La terre se plaint de perdre sa beauté virginale,
sa richesse première, d'être labourée, éventrée parle soc des charrues,
dépouillée par la hache, mutilée par les travaux des hommes. Mais
Prométhée prévoit qu'une harmonie suprême succédera à ce désordre
transitoire. Il voit dans une sorte d'extase l'humanité chercher,
à travers les peines et les douleurs, au milieu des maux et des
souffrances de tout genre, une mystérieuse solution, problème de son
existence, et il prophétise une ère nouvelle où la nature sera appelée
à porter des fruits bénis pour tous ses enfants, sans qu'une sueur
aussi amère et un sang aussi généreux viennent incessamment souiller,
en les fécondant, ses tristes sillons. Cérès apparaît, et la déesse des
moissons, amie des hommes, vient saluer Prométhée et lui parler de cet
âge d'or encore à naître.
Un douloureux frémissement saisit le titan prisonnier. A ses regards
se déroule la longue suite des tourments qui doivent accabler sa race
chérie, avant que cette époque fortunée vienne à luire. Et, dans un
cruel désespoir, il ne sent que l'atteinte de tant de désolations.
Bacchus vient rejoindre Cérès et offre d'unir, pour consoler tant
d'infortunes, les joies de l'inspiration aux bienfaits que répandra la
bonne déesse sur ces âpres malheurs. En recevant ce don dangereux, cet
Isaïe de la Grèce antique déploie les égarements qui accompagneront,
parmi les hommes, les vives lueurs de l'inspiration; et, pendant que
son âme est en proie à ce martyre des tristes prévisions, un chœur
infernal se fait entendre. Ce sont les voix de l'Érèbe qui doivent
rendre leurs victimes; c'est Alcide, l'emblème des _forces généreuses_,
qui descend aux enfers et leur arrache Thésée. Soudain il apparaît
avec le héros sauvé, et, apercevant Prométhée, il tue le vautour, il
brise les chaînes rivées par Jupiter, l'usurpateur, dont Prométhée ne
reconnut jamais le sceptre arbitraire. Le fier supplicié, après sa
délivrance, adresse un touchant adieu au roc, témoin de ses longues
misères, et Alcide le mène devant le trône de sa mère Thémis. Il
contemple enfin la _justice suprême_, et Pallas, dont la _sagesse_
avait présidé à son œuvre, appelle toutes les Muses pour célébrer et
chanter sa gloire.
Il est aisé de voir combien, sous la richesse des pensées qui
s'entrelacent dans ces scènes diverses, l'art musical devait trouver de
nombreux motifs et de plus nombreuses difficultés. Cette composition
poétique est trop courte pour jamais pouvoir être adoptée par le
théâtre, d'autant plus que l'action n'est point pour cela assez
dramatique. Néanmoins, elle serait trop longue pour former un texte à
une œuvre purement musicale. Si nous étions à même d'exprimer notre
avis à ce sujet, nous conseillerions volontiers à Liszt de tailler dans
cette riche étoffe un de ces _oratorios profanes_, comme on les appelle
en Allemagne, et que nous nommerions symphonies avec chant. Pour cela,
il devrait nécessairement raccourcir, modifier les vers mis dans la
bouche des divers personnages par le poëte allemand, dont Liszt a
conservé intégralement les chœurs, remarquables par leur variété, leur
beauté et leur grâce.
Nous avons tout lieu de croire que c'est par une sorte de piété pour
la mémoire de Herder qu'on célébrait, que Liszt a voulu faire réciter
ce poëme avec une si scrupuleuse exactitude. C'est sous forme de
mélodrame que cette œuvre fut représentée le soir du 28 août. Les
premiers artistes dramatiques du théâtre en déclamèrent les rôles. La
mise en scène était brillante. Le peu de mouvement, l'absence totale de
situations passionnées furent heureusement remplacés par un effet de
décorations scéniques assez neuf. Les costumes antiques se prêtèrent à
de beaux groupes et offrirent à chaque fois un tableau attachant pour
les yeux. Le succès de cette représentation devint très-grand.
L'ouverture de Liszt a été considérée par les musiciens, rassemblés
à cette solennité, comme une œuvre d'une haute portée. Les vieux
maîtres et les jeunes disciples admirèrent surtout un morceau fugué,
dont l'impression est grandiose, la structure très-savante, le style
sévère et plein de clarté. Le commencement de l'ouverture est aussi
sombre que pouvaient l'être les solitaires nuits du prisonnier sur
les roches caucasiennes. Les éclats d'instruments en cuivre frappent
l'oreille comme le battement des ailes de bronze du vautour fatidique.
La première scène de la tragédie d'Eschyle est forcément évoquée devant
notre souvenir par ces accords brusques et impérieux, et l'on croit
voir la _Force brutale_, l'envoyée criminelle de Jupiter, rivant les
chaînes du bienfaiteur des hommes.
Au silence qui suit cette introduction succèdent des gémissements
étouffés que les violoncelles font entendre avec angoisse, jusqu'à ce
qu'une phrase, empreinte d'un sentiment ému, comme une prière, comme
une piété, comme une promesse, comme une bénédiction, soit suivie
d'un morceau largement traité dans le style fugué. Un calme imposant
règne dans cette partie et fait ressortir encore davantage la fougue
entraînante et la majesté triomphale de la _stretta_.
Si nous avions à faire une analyse musicale de l'œuvre de Liszt, telle
qu'il l'a donnée ce jour-là, il nous serait impossible de ne point
parler en particulier de chacun de ses chœurs; nous nous bornons,
toutefois, à rendre compte de l'impression générale qu'en a eue le
public.
Le chœur des océanides, auquel se joignent les voix des tritons, a
rencontré des applaudissements unanimes. Il s'y trouve d'heureux
contrastes, des transitions imprévues. Sur une phrase lente et grave,
le mot de _paix_ flotte comme un souffle divin, et une solennité d'un
caractère religieux empreint l'accompagnement instrumental; après
quoi, les fanfares éclatent et les voix se modulent sur un rhythme de
marche si mélancolique, que l'oreille l'aspire avidement et le garde
longtemps. Les dryades s'avancent comme en silence d'abord, et l'on
n'entend qu'un murmure dans les instruments à cordes, si léger qu'il
semble un bruissement de feuillage formé par le plus imperceptible
souffle. Peu à peu ces sons, à peine distincts, deviennent des mots;
mais ils sont si doucement, articulés, le chant est si vaporeux, son
accompagnement si diaphane, qu'ils semblent arriver à travers l'écorce
des arbres, du fond des calices des plantes, comme un soupir exhalé par
une végétation qui emprisonne des âmes.
Le chœur des moissonneurs et moissonneuses est celui qui a excité la
plus bruyante admiration dans cette soirée. Un chant d'alouette se
dessine avec délicatesse sur une orchestration aussi sobre que fine.
Le sentiment en est pur, calme, comme celui d'une allégresse sereine.
Nous avons été tenté, dans le premier moment, d'associer dans notre
pensée l'impression délicieuse, produite par ces accents vibrants d'une
si chaste sonorité, avec celle que réveille dans l'âme le magnifique
tableau des _Moissonneurs_ de Robert. Mais, en écoutant encore ce
morceau, qu'on a bissé, nous avons senti que la différence de coloris
qui existait entre ces œuvres, également belles, inspirées par des
sujets analogues, laissait les émotions qu'elles produisent apparentées
entre elles, mais non complètement identiques.
Le pinceau de Robert nous retrace une nature plus vigoureuse, et nous
sommes surtout frappés par la chaleur des rayons de son soleil, et les
brillants reflets de son atmosphère, baignant de leurs riches lumières
ces visages mâles, en qui le travail n'a pas abattu un joyeux sentiment
de la vie. Les notes de Liszt nous font rêver à des organisations plus
délicates, plus éthérées, plus poétiquement idéales. Quelque chose du
recueillement involontaire de l'innocence se révèle dans ce chant
d'une si charmante modulation, et nous reporte comme en songe vers ces
existences paradisiaques qui eussent été le partage de l'homme, dit-on,
alors que le mal n'eût pas été connu.
Sans nous arrêter au chœur infernal, dont la déclamation rappelle le
style de Gluck, et produit une terreur infinie, sourde et pénible comme
l'approche d'une puissance malfaisante, nous ne parlerons que du chœur
des Muses, qui termine la pièce, et qui nous paraît le plus grandement
conçu. Il est simple et richement nuancé, plein de force et de grâce en
même temps. Il s'évase comme la large coupe de ces fleurs monopétales
au tissu aussi ferme et moelleux que le velours, aux rainures
accentuées et aux suaves parfums.
Liszt, en entreprenant cette tâche, avait hasardé une difficulté des
plus malaisées à vaincre. Il lui fallait trouver un style musical
approprié à une œuvre assez étrange, qui n'avait pour ainsi dire ni
sol ni cadre. Il lui fallait conserver un caractère d'unité au milieu
d'une grande diversité de motifs, ne point s'éloigner de la majesté et
de la plasticité antiques; mouvementer et passionner des personnages
symboliques; donner un corps et une vie à des idées abstraites;
formuler en plus des sentiments profonds et violents, sans l'aide de
l'intrigue dramatique, sans le secours de la curiosité qui s'attache
à la succession des événements. Par la beauté frappante et l'attrait
incontestable de ses mélodies, il a échappé aux dangers contradictoires
de sa tâche, et son œuvre a eu le singulier bonheur de surprendre,
en les charmant, les personnes du monde, qui ne s'attendaient pas,
vu la hauteur d'un sujet si imposant, à y trouver tant de morceaux,
non-seulement à leur portée, mais si bien faits pour les séduire, en
même temps que pour étonner les maîtres de l'art par un mérite si
sérieux.