Le lendemain de la représentation, j'avais besoin de me reposer de cinq
heures de musique savante, dont l'impression tourbillonnait encore dans
ma tête à mon réveil. Je me mis à parcourir la ville à travers les
brumes légères d'une belle matinée d'automne.
Mme de Staël disait de Weimar: «Ce n'est pas une ville, c'est une
campagne oh il y a des maisons.» Cette appréciation est juste, en
raison du nombre de promenades et de jardins qui ornent et séparent les
divers quartiers de la résidence. Cependant, je dois avouer que je me
suis perdu deux fois en parcourant les rues pour regagner mon hôtel.
Je ne cherche pas ici à flatter cette jolie petite ville, mais je dois
constater qu'elle est tracée en labyrinthe, par l'amour-propre sans
doute de ses fondateurs, qui auront voulu la faire paraître immense aux
yeux du voyageur.
Mais le moyen de leur en vouloir quand, à chaque pas, on retrouve les
souvenirs des grands hommes qui ont aimé ce séjour, quand, au prix
d'une heure perdue, on peut errer dans les sentiers silencieux de
ce parc qui envahit une partie de la ville, et où, comme à Londres,
on trouve tout à coup la rêverie et le charme, en s'isolant pour un
instant du mouvement de la cité? Une rivière aux eaux vertes s'échappe
au milieu des gazons et des ombrages; l'eau bruit plus loin en un
diminutif de Niagara. A l'ombre d'un pont qui joint la ville au
faubourg, on observe les jeux de la lumière sur les masses de verdure,
en contraste avec les reflets lumineux qui courent sur les eaux.
Tout est repos, harmonie, clarté;--il y a là un banc où Gœthe aimait
à s'asseoir, en regardant à sa droite des jolies servantes de la
ville, qui venaient puiser de l'eau à une fontaine située devant une
grotte.... Il pensait là, sans doute, aux nymphes antiques, sans
oublier tout à fait la phrase qu'il avait écrite dans sa jeunesse: «La
main qui tient le balai pendant la semaine est celle qui, le dimanche,
pressera la tienne le plus fidèlement!...» Mais Gœthe, premier ministre
alors, ne devait plus que sourire de ce souvenir de Francfort.
J'étais impatient de comparer la petite chambre d'étudiant que j'avais
vue deux jours auparavant, au lieu de sa naissance, avec le palais où
il termina sa longue et si noble carrière. On me permit d'y pénétrer,
mais sans rendre la faveur complète, car son cabinet et sa chambre
à coucher sont fermés à tout visiteur. Les descendants de Gœthe,
c'est-à-dire ses petits-fils, dont l'un cependant est poëte et l'autre
musicien, n'ont pas hérité de sa générosité européenne. Ils ont
refusé les offres de tous les États d'Allemagne, réunis pour acquérir
la maison de Gœthe, afin d'en faire un musée national. Ils espèrent
encore que l'Angleterre leur offrira davantage des collections et des
souvenirs laissés par leur aïeul.
Toutefois, voyons du moins ce qu'il est permis d'admirer. Sur une place
irrégulière dont le centre est occupé par une fontaine, s'ouvre une
vaste maison dont l'extérieur n'a rien de remarquable, mais qui, depuis
le vestibule, porte à l'intérieur les traces de ce goût d'ordonnance et
de splendeur qui brille dans les œuvres du poëte.
L'escalier, orné de statues et de bas-reliefs antiques, est grandiose
comme celui d'une maison princière; les marbres, les fresques et les
moulures éclatent partout fraîchement restaurés, et forment une entrée
imposante au salon et à la galerie qui contiennent les collections.
En y pénétrant, on est frappé de la quantité de statues et de bustes
qui encombrent les appartements. Il faut attribuer cette recherche aux
préoccupations classiques qui dominaient l'esprit de Gœthe dans ses
dernières années. L'œil s'arrête principalement sur une tête colossale
de Junon, qui, parmi ces dieux lares, se dessine impérialement comme la
divinité protectrice.
Au moment où j'examinais ces richesses artistiques, une jeune
princesse, amenée par la même curiosité pieuse, était venue visiter
la demeure du grand écrivain; sa robe blanche, son manteau d'hermine,
frôlaient çà et là les bas-reliefs et les marbres. Je m'applaudissais
du hasard qui amenait là cette apparition auguste et gracieuse, comme
une addition inattendue aux souvenirs d'un pareil lieu. Distrait un
instant de l'examen des chefs-d'œuvre, je voyais avec intérêt cette
fille du passé errer capricieusement parmi les images du passé!
--Sous cette peau si fine et si blanche, me disais-je, dans ces veines
délicates coule le sang des Césars d'Allemagne; ces yeux noirs sont
vifs et impérieux comme ceux de l'aigle; seulement, la rêverie mêlée à
l'admiration les empreint parfois d'une douceur céleste.
Cette figure convenait bien à cet intérieur vide,--comme l'image divine
de Psyché représentant la vie sur la pierre d'un tombeau.
La première salle est entourée de hautes armoires à vitrages où sont
renfermés des antiques, des bas-reliefs, des vases étrusques et une
collection des médaillons de David, parmi lesquels on reconnaît avec
plaisir les profils de Cuvier, de Chateaubriand, puis ceux de Victor
Hugo, de Dumas, de Béranger, de Sainte-Beuve, sur qui les yeux du
vieillard ont pu encore se reposer. Dans la galerie qui vient ensuite,
les intervalles des fenêtres sont occupés par une riche collection de
gravures anciennes, reliées dans d'immenses in-folios.
Entre les massives bibliothèques qui les contiennent, sont placées
des montres vitrées consacrées à une collection de médailles de
tous les peuples. La galerie est peinte à fresque, dans le style de
Pompéi, et les dessus de porte cintrés ont été peints sur toile par
un artiste nommé Muller, dont Gœthe aimait le talent. Ce sont des
sujets antiques, sobrement traités, avec une grande science du dessin,
froids et corrects,--en un mot de la sculpture peinte. On voit encore
dans cette salle quelques figures de Canova et un buste de Gœthe lui
même, qui est loin de valoir celui de David, mais qui, dit-on, est plus
ressemblant.
On nous a permis encore de voir le jardin, assez grand, mais planté
pour l'utilité plus que pour l'agrément,--ce qu'on appelle chez nous un
jardin de curé. Un pavillon en charpente, qui s'avance devant la maison
avec l'aspect d'un chalet suisse, et des charmilles de vigne vierge,
donnent pourtant un certain caractère à tout l'ensemble.
Le pays de Saxe-Weimar est un duché littéraire. On y distribue aux
poëtes et aux artistes des marquisats, des comtés et des baronnies....
Les noms des hommes illustres qui l'ont habité y marquent des places et
des stations nombreuses qui deviennent des lieux sacrés. Si jamais le
flot des révolutions modernes doit emporter les vieilles monarchies,
il respectera sans doute ce coin de terre heureux où le pouvoir
souverain s'est abrité depuis longtemps sous la protection du génie.
Charles-Auguste, qui avait fait de Gœthe son premier ministre, a voulu
qu'on l'ensevelit lui-même dans une tombe placée entre celles de Gœthe
et de Schiller.--Il prévoyait des temps d'orage, et, renonçant au
monument blasonné des empereurs ses aïeux, il s'est trouvé mieux couché
entre ces deux amis, dont la gloire s'ajoute à la sienne et le défend à
jamais contre l'oubli.