Nous voilà enfin sur un nouveau chemin de fer qui appartient au
territoire de la Hesse. Le nom de M. Hassenpflug revient plus
fréquemment encore, criblé d'imprécations cette fois par des bourgeois,
non moins bruyants dans leur haine que les étudiants. Cependant, ces
cris s'évaporaient en fumée à travers les nuages des longues pipes,
et, quand j'arrivai à Cassel, je trouvai à cette petite ville l'aspect
morne et paisible que présentait Paris l'avant-veille de la révolution
de Juillet. On fumait, on consommait beaucoup de bière, mais on ne
dépavait pas.
Cassel est une ville monotone, avec un château qui semble une
caserne, des églises surmontées de clochers aigus, couverts
d'ardoises, quelques-uns renflés en boule, comme si l'on y avait
enfilé d'énormes oignons. Je ne pensai pas que le spectacle d'une
révolution commençante, mais pacifique, valût ce que j'allais voir,
c'est-à-dire l'inauguration de la statue de Herder et la fête de Gœthe,
à Weimar.--Je repris le chemin de fer pour Eisenach.
Mon esprit, agité par les conversations révolutionnaires de la nuit,
reprenait du calme en franchissant les limites de ce beau pays de
Thuringe, séjour d'une population intelligente et plein de souvenirs
poétiques et légendaires.
A Eisenach, on s'arrêta trois heures. C'était juste le temps qu'il
fallait pour aller visiter le château de la Wartburg, deux fois célèbre
par les anciennes luttes de chant et de poésie des _minnesingers_
(ménestrels), et par le séjour de Luther, qui y trouva à la fois un
abri et une prison.
Après avoir traversé la petite ville d'Eisenach, simple localité
allemande, dépourvue de beautés artistiques, on voit le terrain
s'élever. Une verte montagne, couverte de chênes, qu'on avait aperçue
de loin, s'ouvre à vous par une longue allée de peupliers d'Italie,
entremêlés de sorbiers dont les grappes éclatent dans la verdure comme
des grains de corail. Après une heure de marche, on aperçoit le vieux
château de la Wartburg, dont les bâtiments, construits en triangle,
n'offrent aucune recherche d'architecture, aucun ornement. Il faut
se contenter d'admirer la hauteur des murailles grises se découpant
sinistrement sur la verte pelouse qui l'entoure, et commandant au delà
des vallées profondes.
L'intérieur n'a de curieux qu'un musée d'armures anciennes, et les deux
salles gothiques où l'on retrouve les souvenirs de Luther: la chapelle,
avec la haute tribune où il prêchait la réforme, et le cabinet de
travail où il passa trois jours en extase et où il jeta son encrier à
la tête du diable. On montre toujours l'encrier et la tache d'encre
répandue sur la muraille.... Mais le diable, intimidé par la malice
des esprits modernes, n'ose plus se faire voir de notre temps!
Deux heures après, j'avais traversé Gotha et Erfurth. L'aspect d'une
vallée riante, d'un groupe harmonieux de palais, de villas et de
maisons, espacés dans la verdure, m'annonça la paisible capitale du
grand-duché de Saxe-Weimar.