VI--FRANCFORT

Alexandre Dumas avait donc fait honneur à ma lettre en vers datée de

Strasbourg. Il m'avait envoyé une forte somme qui me permit de sortir

avec éclat de l'hôtel du _Soleil_.

Me voilà enfin à Francfort, reçu, choyé, fêté, au sein de ma famille

littéraire; je raconte mes peines, mes travaux, mes dangers; les

terreurs de la forêt Noire (_sylva Hercynia_), le Rhin orageux pendant

toute une _traversée_ de Bade à Mayence; et, de là à Francfort, les

ennuis d'une route de six heures, côtoyée par un chemin de fer en

construction, ce qui veut dire une contrée fort plate, et qu'on a le

désagrément de parcourir quelques mois trop tôt. Enfin les flèches

gothiques de la vieille ville impériale se développent et croissent,

le cours du Mein devient parallèle à la route, et Francfort apparaît

de loin dans sa ceinture de bosquets fleuris. Francfort doit à la

paix de 1815 cette parure nouvelle qui a remplacé ses vieux remparts;

c'est un labyrinthe de lilas, d'acacias et de rosiers qui, entourant

la ville, touche au fleuve par ses deux côtés. Le soir, ces ombrages

parfumés, ces allée mystérieuses s'emplissent de rires, d'harmonies et

de danses; des barques pavoisées sillonnent le Mein paisible, et s'en

vont aboutir souvent à l'îlot de _Meinlust_. Rien n'égale cet aspect

de Francfort, entourée d'une ceinture de promenades qui remplacent

ses antiques fortifications. Quand on a parcouru ces allées riantes,

qui aboutissent de tous côtés aux bords du Mein, on peut s'aller

reposer dans l'île verte et fleurie du Meinlust. C'est là le centre

des plaisirs de la population, et aussi le rendez-vous des belles

compagnies. Du pavillon élégant qui domine ce jardin, on admire une

des plus belles perspectives du monde, la vue de Francfort s'étendant

sur la rive gauche, avec ses quais bordés d'une forêt de mâts, et du

faubourg de Sachsenhausen situé à droite, qu'un pont immense joint à la

ville; des palais aux riantes terrasses, de longues suites de jardins

et des restes de vieilles tours embellissent les bords du fleuve, où le

soleil couchant se plonge comme dans la mer, tandis que la chaîne du

Taunus ferme au loin l'horizon de ses dentelures bleuâtres. C'est une

de ces belles et complètes impressions dont le souvenir est éternel;

une vieille ville, une magnifique contrée, une vaste étendue d'eau:

spectacle qui réunit dans une harmonie merveilleuse toutes les œuvres

de Dieu, de l'homme et de la nature.

Dès qu'on pénètre dans les rues, on retrouve avec plaisir cette

physionomie de ville gothique qu'on a rêvée pour Francfort, et que le

goût moderne a presque partout altérée dans les cités allemandes. Il

y a encore des rues tortueuses, des maisons noires, des devantures

sculptées, des étages qui surplombent, des puits surmontés d'une cage

de serrurerie, des fontaines aux attributs bizarres, des chapelles et

des églises d'une architecture merveilleuse, mais qui malheureusement,

catholiques au dehors, sont protestantes à l'intérieur, c'est-à-dire

nues et dégradées. L'esprit a été tué dans ces superbes enveloppes

de pierre, et elles ressemblent aujourd'hui aux coquillages de nos

musées, où l'oreille attentive croit distinguer un vent sonore, mais

que la vie n'habite plus.

Les rues de Francfort sont très-animées, et les étalages encombrés

partout de marchandises; les fourrures et les cristaux de Bohême font

maudire à chaque pas nos douanes françaises, et excitent le voyageur

aux projets de contrebande les plus immoraux. Je ne veux point cacher

que nous rêvâmes pendant plusieurs jours aux moyens d'introduire

frauduleusement dans notre patrie un certain nombre de verres, de

fioles, de carafes, et autres ravissantes bagatelles dont nos dames

étaient folles et que la douane ne laisse entrer _à aucun prix_.

N'est-ce pas là une cruelle raillerie de l'industrie française? Mais la

question est trop sérieuse pour que je veuille l'entamer ici.

L'hôtel de ville de Francfort, qu'on appelle le _Rœmer_, est d'un

gothique peu ouvragé, surtout pour qui a vu les hôtels de ville de

Flandre. Les salles basses sont remplies de boutiques et d'étalages,

comme l'était notre Palais de justice de Paris, et la décoration des

salles conservées est plus curieuse que brillante. La plupart ont été

décorées, dans le courant des deux siècles derniers, avec des plafonds,

des panneaux et des sculptures d'un rococo allemand fort bizarre.

Les salles des sénateurs, des bourgmestres, des conseillers, etc.,

appartiennent à ce goût suranné qui par toute l'Allemagne a fleuri si

hardiment dans l'intérieur des édifices gothiques. Une seule salle,

la fameuse _salle des Empereurs_, conserve encore sa configuration

primitive; mais on l'a si singulièrement peinte, qu'elle a maintenant

tout l'effet d'un décor _moyen âge_ de l'Ambigu.

Cette salle n'a nullement, du reste, le caractère imposant qu'on

pourrait lui attribuer. Les _Guides du voyageur_ annoncent qu'elle

contient les statues et les armures de trente-deux empereurs

d'Allemagne; mais il faut bien dire que tout cela n'existe qu'en

peinture. Les trente-deux niches, qui répondent à autant de nervures

partant de la voûte et que relient des arcs-boutants de bois sculpté,

sont peintes uniformément en couleur de marbre blanc et noir,

et sur la muraille même les statues des empereurs sont figurées

en trompe-l'œil, à dater, je crois, du grand Witikind jusqu'à

feu l'empereur François, que pourtant Napoléon a réduit à n'être

plus qu'empereur d'Autriche, et non d'Allemagne. Ce qu'il y a de

merveilleux, c'est que la salle ne contenant, en effet, que trente-deux

niches, l'empire a fini juste au trente-deuxième empereur. On parle de

gagner sur l'épaisseur de mur une trente-troisième niche pour le César

actuel; mais nous sommes certains que l'empereur d'Autriche se refusera

à cette plaisanterie de mauvais goût. Il n'y a plus de César au monde,

et Napoléon lui-même n'en a été que le fantôme éblouissant!

La Diète germanique ne se tient pas à l'hôtel de ville, mais dans le

palais du prince de la Tour et Taxis, le souverain des postes féodales

de la Confédération, et de plusieurs journaux également féodaux; le

président perpétuel de la Diète est, en ce moment, M. de Bellinghausen.

Nous rencontrâmes souvent ce personnage considérable, soit dans les

fêtes où il accompagne souvent une jeune personne charmante, qui, je

crois, est sa fille, soit au théâtre, où l'on représentait alors une

tragédie composée par son neveu le baron de Bellinghausen, connu dans

la littérature sous le nom plébéien de Frédéric Hahn.

Cette pièce, intitulée _Griseldis_, obtenait, d'ailleurs, un succès

immense sur tous les théâtres d'Allemagne, et nous eûmes beaucoup

de peine à nous procurer une loge, car toutes appartiennent à des

souscripteurs assidus, et ce fut la famille Rothschild qui nous permit

d'occuper l'une des siennes. Je me tais, du reste, sur l'accueil qui

fut fait partout à mon compagnon de voyage et à moi par contre-coup,

ayant l'habitude prudente de ne point parler des relations de société,

si bienveillantes et si charmantes pour les Français dans toute

l'Allemagne. Je dois cette précaution à un mot que j'ai entendu dire

à une grande dame de Vienne qui parlait du prince Puckler-Muskau:

«C'est un homme très-dangereux, disait-elle, c'est un homme _qui nous

met dans ses livres_.» J, désire que le lecteur se contente de cette

explication.

D'ailleurs, qui pourrait se vanter de connaître les mœurs d'un pays

sans y être resté plusieurs années; ce n'est qu'à l'imperturbable

_tourysme_ des Anglais qu'il appartient de se prononcer au hasard

sur les personnes comme sur les choses. La bienveillance universelle

de mistress Trolloppe n'a guère moins déplu en Allemagne que les

révélations épigrammatiques du prince Puckler-Muskau.

On me permettra donc de ne point dire en quelle compagnie nous fîmes

un jour une excursion dans la principauté de Hesse-Hombourg, ni à

quelle charmante fête nous prîmes part dans un château _gothique_

tout moderne, an milieu d'une épaisse forêt de chênes et de sapins.

Je croyais faire un de ces romanesques voyages de _Wilhelm Meister_,

où la vie réelle prend des airs de féerie, grâce à l'esprit, aux

charmes et aux sympathies aventureuses de quelques personnes choisies.

Le but de l'expédition était d'aller à _Dornshausen_, mot qui, dans

la prononciation allemande, se dit à peu près _Tournesauce_. Or,

savez-vous ce que c'est que ce lieu, dont le nom est si franchement

allemand et si bizarrement français à la fois? C'est un village où l'on

ne parle que notre langue, bien que l'allemand règne à cinquante lieues

à la ronde, même en dépassant de beaucoup la frontière française.

Ce village est habité par les descendants des familles protestantes

exilées par Louis XIV. Dornshausen leur fut donné à cette époque,

m'a-t-on dit, par le prince électeur de Nassau, et ils sont restés, eux

et leur lignée, dans cet asile austère et calme comme leur résignation

et leur piété.

Cette population est toute française encore, car les habitants ne se

sont jamais mariés qu'entre eux, et le beau langage du XVIIe

siècle s'est transmis à ceux d'aujourd'hui dans toute sa pureté. Vous

peindrez-vous toute notre surprise en entendant de petits enfants,

jouant sur la place de l'Église, qui parlaient la langue de Saint-Simon

et se servaient sans le savoir des tours surannés du grand siècle? Nous

en fûmes tellement ravis, que, voulant mieux les entendre parler,

nous arrêtâmes une marchande de gâteaux pour leur distribuer toute sa

provision. Après le partage, ils se mirent à jouer bruyamment sur la

place, et la marchande nous dit:

--Vous leur avez _fait tant de joye_, que les voilà qui courent

_présentement_ comme des _harlequins_.

Il faut remarquer que le nom d'Arlequin s'écrivait ainsi du temps de

Louis XIV, avec un _h_ aspiré, comme on peut le voir notamment dans la

comédie des _Comédiens_ de Scudéri.

N'est-ce pas là une merveilleuse rencontre, et qui valait tout le

voyage? Je dois ajouter, malheureusement, que cette population

française de Dornshausen n'est pas physiquement brillante, bien qu'elle

ait, nous a-t-on dit, donné le jour à M. Ancillon, le ministre de

Berlin. Les Allemands que nous rencontrions en nous y rendant nous

disaient:

--Vous allez entrer dans le pays des bossus.

Il est vrai que jamais nous ne vîmes plus de bossus que dans ce canton;

cette race, qui ne s'est jamais mélangée, est grêle et rachitique,

comme la noblesse espagnole, qui de même ne se marie qu'entre elle.

Les familles de Francfort prennent des servantes à Dornshausen,

afin d'apprendre le français à leurs enfants. Le grand souvenir de

la révocation de l'édit de Nantes et d'une si noble transmission

d'héritage aboutit à cette vulgaire spécialité.

Après un mois de séjour, nous avons quitté Francfort, dont j'aurai à

reparler plus tard.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 101 / 136 题