VII--MANNHEIM ET HEIDELBERG

Nous venions de remonter le Rhin, de Mayence à Mannheim, toute une

longue journée; nous avions passé lentement devant Spire, éclairée

des derniers rayons du jour, et nous regrettions d'arriver en pleine

nuit à Mannheim, qui présente, le soir, comme Mayence, l'aspect d'une

ville orientale. Ses édifices de pierre rouge, ses coupoles, ses tours

nombreuses aux flèches bizarres, confirment cette illusion, qui serait

beaucoup plus complète encore si le soleil ne se couchait pas sur la

rive opposée du fleuve. Mais un clair de lune très-pur nous rendit une

partie de l'effet que nous espérions. Mon illustre compagnon de voyage

put emporter de ce spectacle une _impression_ assez complète pour que

je doive me dispenser d en rendre compte au public avant ou après lui.

La même raison m'interdirait la description intérieure de Mannheim,

si je n'étais habitué à traverser les villes en flâneur plutôt qu'en

touriste, content de respirer l'air d'un lieu étranger, de me mêler à

cette foule que je ne verrai plus, de hanter ses bals, ses tavernes

et ses théâtres, et de rencontrer par hasard quelque église, quelque

fontaine, quelque statue qu'on ne m'a pas indiquée et qui souvent

manque en effet sur le livret du voyageur. J'aurai donc fini ma

description en deux mots. Cette ville est fort jolie, fort propre,

et toute bâtie en damier. Les grands-ducs de Bade ont été de tout

temps fanatiques de la ligne droite ou de la courbe régulière; ainsi

Carlsruhe est bâtie en éventail; du centre de la ville, où est situé le

palais, on peut regarder à la fois dans toute les rues; le souverain,

en se mettant à sa fenêtre, est sûr que personne ne peut entrer ou

sortir des maisons, circuler dans les rues ou sur les places, sans être

vu de lui. Une ville ainsi construite peut épargner bien des frais

de police et de surveillance de tout genre. Mannheim, cette seconde

capitale du duché, ne le cède guère à Carlsruhe sous ce rapport. Il

suffit d'une douzaine de factionnaires postés aux carrefours à angle

droit pour tenir en respect toute la cité. C'est pourtant à Mannheim

que fut commis l'assassinat de Kotzebue par Carl Sand; mais aussi

faut-il dire qu'à peine sorti de la maison de sa victime, Sand se

trouva saisi par les pacifiques soldats du grand-duc.

Cette lugubre tragédie nous préoccupait avant tout dans le court séjour

que nous fîmes à Mannheim; aussi nous fûmes heureux d'apprendre que

le célèbre acteur tragique Jerrmann se trouvait alors dans la ville.

Nous l'allâmes demander au théâtre, sûrs qu'il serait charmé de

nous servir de cicérone et d'obliger à la fois un poëte dramatique

et un feuilletoniste français, lui qui, quoique Allemand, a joué les

tragédies de Corneille à la Comédie-Française. M. Jerrmann était à

la répétition. Dès que nous apprîmes que c'était _le Roi Lear_ qu'on

répétait, nous demandâmes à être introduits; ce qu'on nous accorda

facilement, toujours en raison de nos qualités.

L'intérieur des théâtres allemands est complètement semblable à

celui des nôtres; nos habitudes de coulisses nous servirent donc

merveilleusement à gagner sans bruit une place au parterre, et, là,

nous entendîmes deux beaux actes, joués en redingotes et paletots, mais

avec cette intelligence et cette harmonie d'ensemble que l'on admire

sur les plus petites scènes de l'Allemagne.

Toutefois, cette épithète ne peut être donnée à celle de Mannheim. Nous

songions avec un saint respect, auquel aidait du reste l'obscurité du

lieu, que ce fut à ce théâtre même que l'on représenta les premiers

drames de Schiller. La répétition qui avait lieu devant nous montrait

que ce noble théâtre n'avait pas dégénéré.

Dès que M. Jerrmann fut averti de notre présence, il vint à nous, se

félicita surtout de faire la connaissance d'un auteur dont il avait

traduit plusieurs ouvrages, et voulut bien nous montrer la ville en

détail. Nous visitâmes la résidence tout à fait royale, les vastes

jardins qui côtoient le Necker, prêt à se jeter dans le Rhin; nous

admirâmes la disposition des massifs de verdure, les longs chemins

sablés qui vont se perdre au bord du fleuve, les pelouses touffues, et

ce cercle d'eaux vives qui partout encadre l'horizon; mais nous fûmes

distraits facilement de cette admiration, lorsque M. Jerrmann nous

apprit que, dans ces jardins mêmes, le long d'une de ces allées, Carl

Sand s'était rencontré avec Kotzebue, qu'il devait frapper trois heures

plus tard, et, sans le connaître, avait croisé sa marche plusieurs fois.

Je ne prétends pas raconter cette histoire si connue, que l'autre

plume, plus sûre et plus dramatique, a nouvellement retracée dans tous

ses détails; je glane seulement quelques souvenirs échappés ou négligés

comme de peu d'importance; d'ailleurs, Carl Sand obtiendra toujours un

privilège d'intérêt.

En sortant de la résidence par une galerie latérale, nous rencontrâmes

l'église des Jésuites, bâtie en style _rococo_, et dont la grille est

un chef-d'œuvre de serrurerie du temps. Je n'oserais affirmer que

le portail ne soit pas orné de divinités mythologiques; peut-être

aussi sont-ce de simples allégories chrétiennes; mais alors la _Foi_

ressemblerait bien à Minerve, et la _Charité_ à Vénus. Du reste, le

théâtre est situé tout en face, et ses muses classiques paraissent être

de la même époque et des mêmes sculpteurs. C'est un magnifique bâtiment

qui tient la moitié de la place. Deux rues plus loin, nous arrivâmes

à la maison de Kotzebue, qui n'a rien de remarquable à l'extérieur.

On sait tout ce qui s'y passa. Carl Sand, arrivé le matin même, vint

demander à parler à l'écrivain célèbre, qui était soupçonné d'avoir

vendu sa plume à la Russie. On fit entrer le jeune homme dans une pièce

du rez-de-chaussée. Ce jour-là même (c'était dans la soirée), Kotzebue

recevait du monde, plusieurs dames venaient d'arriver. A peine Kotzebue

fut-il entré dans la chambre où Sand l'attendait, que ce dernier se

jeta sur lui et le frappa d'un poignard. La fille de Kotzebue entra

la première et se précipita en criant sur le corps de son père. Sand,

vivement ému de ce spectacle, sortit rapidement de la maison, et, près

d'être saisi par des soldats qui passaient, il se frappa lui-même en

criant:

--Vive l'Allemagne!

La blessure qu'il se fit alors fut si grave, qu'il en souffrit

continuellement pendant les dix mois que dura son procès et qu'il en

serait mort sans doute dans le cas même où sa liberté lui aurait été

rendue.

Plus loin, l'on nous montra l'auberge où il était descendu et où il

avait dîné à table d'hôte le jour même de l'assassinat. Après le

repas, il était resté une demi-heure encore à causer sur la théologie

avec un ecclésiastique. Toute la ville est remplie de ce drame, et les

habitants n'ont guère d'autres récits à faire aux étrangers. On nous

conduisit encore au cimetière, où la victime et l'assassin reposent

dans la même enceinte. Seulement, Carl Sand est enterré dans un coin,

et la place où furent déposés son corps et sa tête n'a d'autre ornement

qu'un prunier sauvage. Pendant longtemps, ce fut, nous dit-on, un lieu

de pèlerinage, où l'on venait de toute l'Allemagne; le prunier était

dépouillé de toutes ses feuilles et de toutes ses branches à chaque

saison.

La tombe de Kotzebue avait eu aussi ses fidèles moins nombreux. C'est

un monument de pierre grise d'une apparence bizarre. Une pierre

carrée qui le surmonte, posée sur un de ses angles, est soutenue par

deux masques antiques qui expriment la douleur. Le tout a un aspect

de tombeau païen, qui convient assez aux mânes philosophiques du

voltairien Kotzebue. On ne peut douter qu'il n'y ait eu dans l'action

de Carl Sand beaucoup de fanatisme religieux.

Nous remontâmes en voiture à la porte du cimetière pour nous diriger

vers Heidelberg, où nous devions coucher. La soirée était charmante

après une belle journée d'automne; la foule bigarrée rentrait déjà

dans la ville, abandonnant les jolies maisons de campagne, les jardins

publics, les cafés et les brasseries; la plupart nous saluaient sans

nous connaître, comme c'est l'usage dans le pays de Bade, et ce

tableau du retour en ville d'une population calme et bienveillante,

qui avait assurément bien employé sa journée, nous faisait penser à

Auguste Lafontaine et à Gessner. Pourtant mon compagnon ne pouvait

s'arracher au souvenir sanglant de Carl Sand. Il venait de voir le

cimetière, il voulait encore voir le lieu de l'exécution, tant c'est

un fidèle voyageur et un fidèle historien. On nous avait bien dit que

nous rencontrerions, au sortir de Mannheim, une grande prairie verte,

à gauche, et que c'était là; mais rien n'indiquait le lieu particulier

du sacrifice. Nous n'osions trop arrêter les paysans pour nous le

montrer, de peur d'inquiéter la police du pays; mais on nous apprit,

depuis, qu'il était aussi simple de parler de cela, dans le duché,

que de la pluie et du beau temps. Un vénérable monsieur, nous voyant

arrêtés sur la route, se douta de l'objet de notre attention, et nous

indiqua tout dans le plus grand détail. Ici était l'échafaud, là

les troupes rangées dès la pointe du jour; par là, on attendait les

étudiants d'Heidelberg; mais ils arrivèrent trop tard, l'heure ayant

été avancée; ils ne purent que tremper leurs mouchoirs dans le sang et

se partager les reliques de celui qu'ils appelaient le martyr.

Notre interlocuteur voulut bien nous donner une foule d'autres détails,

tant sur cette fatale journée de l'exécution que sur le caractère,

les habitudes et les conversations de Sand pendant les dix mois de

captivité qui précédèrent sa mort; il nous offrit de nous conduire chez

lui pour nous faire voir un portrait unique qu'il avait fait faire

lui-même à cette époque; mais il était trop tard pour que nous pussions

nous arrêter encore à Mannheim. Lorsque nous remerciâmes cet obligeant

inconnu en prenant congé de lui, il nous dit:

--Vous venez de causer avec le directeur de la prison de Mannheim, qui

a gardé Sand pendant dix mois.

Il n'eût pas été moins étonné s'il eût su à qui il venait de parler

lui-même; mais mon compagnon ne jugea pas à propos de compléter le coup

de théâtre.

Je croyais, pour ma part, en avoir fini avec Sand, dont je n'ai jamais

beaucoup affectionné l'héroïsme, sans nier toutefois l'espèce de

grandeur qui s'attache à le souvenir; mais un écrivain consciencieux a

des curiosités qui sont aussi des devoirs, et c'est ce qui va expliquer

jusqu'à quelles profondeurs d'investigation nous dûmes descendre, mon

compagnon de route et moi, lui pour les charges de sa renommée, et moi

pour l'agrément de sa société.

Le directeur de la prison nous avait parlé beaucoup de l'exécuteur

qui avait tranché la tête de Sand. Un crime est une chose si rare

dans le duché de Bade, que cette profession est presque une sinécure.

Toutefois, elle rapporte près de trois mille florins, sans compter une

foule de bénéfices accessoires. L'exécution de Sand fut une fortune

pour cet homme, qui vendit tous les cheveux du jeune homme un à un, à

la moitié de l'Allemagne. Je vous dirai que ce serait là un terrible

peuple, si ce n'était bien évidemment le plus heureux des peuples et

le mieux gouverné peut-être. Je vais citer un trait qui montre que ce

fanatisme alla jusqu'au ridicule le plus violent. Le même exécuteur,

connu pour l'un des plus grands admirateurs de _son héros_, fit

construire, en découpant le bois de l'échafaud, une tonnelle égayée de

vignes grimpantes, où l'on venait pieusement boire de la bière à la

mémoire de Sand.

Puisque j'en dis tant déjà, il faut tout dire. Nous apprîmes que, le

bourreau de Sand étant mort, son fils continuait le même état, et

demeurait à Heidelberg. On nous conseilla de l'aller voir. Sur notre

premier mouvement de répugnance, on nous répondit qu'en Allemagne les

exécuteurs n'étaient pas précisément entourés du même préjugé que

chez nous. Le bourreau est ordinairement, dit-on, d'une famille noble

déchue. Dans les cérémonies du siècle passé, il marchait à la suite

du cortége de la noblesse, et en tête, par conséquent, de celui des

bourgeois. En outre, il est tenu d'avoir pris le grade de docteur en

chirurgie. C'est donc une sorte de médecin, qui coupe la tête comme les

autres couperaient une jambe: peut-on dire que ses opérations aient

seules le privilège de donner la mort?

C'était au bout de la ville d'Heidelberg, riante et brumeuse, encaissée

par les montagnes, baignée par le Necker, pleine d'étudiants, de cafés

et de brasseries avec son beau château de la Renaissance à demi ruiné.

Quel dommage! un château de Touraine dans une forteresse de Souabe!

Mais la description sera pour une autre fois: au bout de la ville,

dis-je, _la dernière maison à gauche_.... Comme tout cela est allemand

et romantique! et tout cela est vrai pourtant.... C'est la maison _du

docteur Widmann_, c'est la _sienne._

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 102 / 136 题