Imaginez un peu le bonheur de s'éveiller à Bade, je veux dire d'y être
réveillé, par une charmante musique d'orchestre, qui, avant d'aller
prendre place dans son pavillon de la promenade, parcourt toutes les
rues de la ville et donne une sérénade sous la fenêtre de chaque hôte;
cela n'est-il pas d'un usage et d'un goût charmants? Notez que la
musique est bonne et que ces modestes exécutants d'Allemagne, qui n'ont
pas la prétention de nos seigneurs les grands artistes de l'orchestre
de l'Opéra, nous régalent cependant d'ouvertures et de symphonies du
meilleur choix et de la plus grande difficulté! C'est le cas ou jamais
de se débarrasser de toute cette menue monnaie française, qui n'a plus
cours dans le duché de Bade, mais dont ces braves gens sauront bien
tirer parti. Tout en exécutant cette heureuse idée, avec la bonne
humeur d'un homme éveillé à point, éveillé le matin d'un beau jour
d'automne, dans le plus délicieux pays du monde, éveillé noblement par
des musiciens, comme M. de Turenne, on a pris place à la fenêtre, et
l'on admire longuement cette vallée paisible, qui changera d'aspect
dix fois dans la journée, sous les fantasques variations de la lumière
et des brouillards.
Vous décrirai-je tout cela? C'est inutile. Ouvrez Gessner, ce tableau
se lit à toutes les pages; mais il faut le voir en effet pour imaginer
qu'il existe et qu'il n'a point été rêvé. Après cela, transformez les
habitants en bergers de l'idylle, et vous n'aurez pas fort à faire, un
dimanche surtout. Tenez, quelque plaisir que nous ayons à dépoétiser
toutes choses, nous n'échapperons pas aux impressions du livre et du
théâtre, et toute notre consolation sera de croire que nous n'avons ici
que de la pastorale arrangée après coup, que le grand-duc de Bade est
un habile directeur qui a _machiné_ tout son pays, comme nous disions
hier, dans le but d'une illusion scénique, et qui s'est formé, en
outre, une population de comparses pour animer la ville et la contrée.
Voyez déjà la campagne se garnir d'une foule riante et bigarrée; ces
costumes ne sortent-ils pas des magasins de l'Opéra-Comique? Est-il
vraisemblable qu'on porte naturellement ces habits français à larges
boutons miroitants, ces gilets rouges, ces tricornes, ces culottes, ces
bas chinés? Ne voilà-t-il pas là M. le bailli, qui rêve à sa fameuse
harangue:
Ainsi qu'Alexandre le Grand, à son entrée à Babylone, etc.
Ces paysannes aux vêtements coquets qui courent sur la route en se
tenant par la main, ne les reconnaissons-nous pas pour les avoir vues
_folâtrer dans la prairie fraîche et fleurie_, où _dame jolie viendra
s'asseoir?_
Mais justement n'est-ce pas aujourd'hui la fête du grand-duc de Bade
(_der Gross-Herzog von Baden_)? Hâtons-nous de descendre et d'aller
prendre part à la joie publique.
Quelles réjouissances imaginer dans une ville perpétuellement en fête?
Le seul moyen de distinguer ce jour serait de n'en faire aucune, de
supprimer les orchestres, les danses, les théâtres, les illuminations
de tous les soirs. Mais peut-être aurons-nous des parades, des revues,
des messes solennelles? C'est de quoi il est bon de s'informer.
En effet, la ville fait grandement les choses: à dix heures,
grand'messe et _Te Deum_, tant à Bade qu'à Lichtenthal; à midi,
revue, parade, marches militaires; le soir, une pièce féerie au
Théâtre-Allemand, composée en l'honneur du grand-duc de Bade. Toute la
journée, des coups de canon de quart d'heure en quart d'heure; mais, la
ville ne possédant aucun canon, nous soupçonnons qu'on a recours à tout
autre procédé pour obtenir ces détonations qui se multiplient le long
des montagnes.
La route de Lichtenthal se couvre d'équipages, de promeneurs, de
cavaliers; c'est tout le mouvement, tout le luxe, tout l'éclat
d'une promenade parisienne. Lichtenthal est le Longchamps de Bade.
_Lichtenthal_ (vallée de lumière) est un couvent de religieuses
augustines qui chantent admirablement: leurs prières sont des cantates,
leurs messes sont des opéras. La _vallée de lumière_ n'est point une
vallée de larmes: les religieuses n'y font des vœux que pour trois
ans. Cette retraite romanesque, cette chartreuse riante, est, dit-on,
l'hospice des cœurs souffrants. On y vient guérir des grands amours;
on y passe un bail de trois, six, neuf avec la douleur: mais qui sait
combien de temps le traitement peut survivre à la guérison!
En vérité, c'est bien là un cloître d'héroïnes de petits romans; un
monastère dans les idées de madame Cottin et de madame Riccoboni; les
bâtiments sont adossés à une montagne qui, à de certaines heures,
projette dans les cœurs l'ombre ténébreuse des sapins. La rivière
de Bade coule au pied des murs, mais n'offre nulle part assez de
profondeur pour devenir le tombeau d'un désespoir tragique; son
éternelle voix se plaint dans les rochers rougeâtres; mais, une fois
dans la plaine unie, ce n'est plus qu'un ruisseau du Lignon, un
paisible courant de la carte du Tendre, le long duquel s'en vont errer
les moutons du village bien peignés et enrubannés dans le goût de
Vatteau. Vous comprenez que les troupeaux, font partie du matériel
du pays et sont entretenus par le gouvernement comme les colombes de
Saint-Marc à Venise. Toute cette prairie qui compose la moitié du
paysage ressemble à la petite Suisse de Trianon, comme en effet le pays
entier de Bade est l'image de la Suisse en petit; la Suisse, moins ses
glaciers et ses lacs, moins ses froids, ses brouillards et ses rudes
montées. Il faut aller voir la Suisse, mais il faut vivre à Bade.
L'église du couvent est située au fond de la grande cour, ayant à
droite la maison du cloître, et, à gauche, en retour d'équerre,
une chapelle gothique neuve, où sont les tombeaux des margraves et
tout ce qu'on a pu recueillir de vitraux historiques et de légendes
inscrites sur les marbres. Maintenant, représentez-vous une décoration
intérieure d'église d'un Pompadour exorbitant; des saintes en costumes
mythologiques, dans les attitudes les plus maniérées du monde, portées,
soutenues, caressées par des petits démons d'anges, nus comme des
petits Amours. Les chapelles sont des boudoirs; la rocaille s'enlace
autour de charmants médaillons et de peintures exquises de Vanloo. Deux
autels seulement ramènent l'esprit à des idées lugubres, en exposant
aux yeux les reliques trop bien conservées de saint Pius et de saint
Bénédictus. Mais, là encore, on a cherché le moyen de rendre la mort
présentable et presque coquette. Les deux squelettes, bien nettoyés,
vernis, chevillés en argent, sont couchés sur un lit de fleurs
artificielles, de mousses et de coquillages, dans une sorte de _montre_
en glaces. Ils sont couronnés d'or et de feuillages; une collerette
de dentelle entoure les vertèbres de leur cou, et chacune de leurs
côtes est garnie d'une bande de velours rouge brodé d'or; ce qui leur
compose une sorte de pourpoint tailladé à jour, du plus bizarre effet.
Bien plus, leurs tibias sortent d'une espèce de haut de chausses du
même velours, à crevés de soie blanche. L'aspect ridicule et pénible à
la fois de cette mascarade d'ossements ne peut se comparer qu'à celui
des momies d'un duc de Nassau et de sa fille, que l'on fait voir à
Strasbourg, dans l'église Saint-Thomas; il est impossible de mieux
dépoétiser la mort et de railler plus amèrement l'éternité.
Maintenant, résonnez, notes sévères du chant d'église, notes larges et
carrées qui traduisez en langue du ciel l'idiome sacré de Rome! Orgue
majestueux, répands tes sons comme des flots autour de cette nef à
demi profane! Voix inspirées des saintes filles, élancez-vous au ciel,
entre le chant de l'ange et le chant de l'oiseau! La foule est grande
et digne sans doute d'assister au saint sacrifice; les étrangers ont
la place d'honneur; ils occupent le chœur et les chapelles latérales;
les habitants du pays remplissent modestement le fond de l'église
agenouillés sur la pierre, ou rangés sur leurs bancs de bois.
Ici commença la plus singulière messe que j'aie jamais entendue, moi
qui connais les messes italiennes pourtant. C'était une messe d'un goût
rococo, comme toute l'église; une messe accompagnée de violons et fort
gaiement exécutée. Bientôt les exécutants du chœur s'interrompirent
et les voix des sœurs augustines descendirent d'une sorte de grande
soupente établie derrière l'orgue et masquée d'une grille épaisse.
Ensuite on n'entendit plus qu'une seule voix qui chanta une sorte de
grand air selon l'ancienne manière italienne: c'étaient des traits, des
fioritures incroyables, des broderies à faire perdre la tête à madame
Damoreau, et la voix à mademoiselle Grisi; cela, sur une musique du
temps de Pergolèse tout au moins. Vous comprenez mon plaisir! je ne
veux cacher à personne que cette musique et ce chant m'ont ravi au
troisième ciel.
Après la messe, je suis monté au parloir. Le parloir ne faisait nulle
disparate avec le reste; un vrai parloir de nouvelle galante; le
parloir de _Marianne_, de _Mélanie_ et, si vous voulez même, le parloir
de _Vert-Vert_. Quel bonheur de se trouver en plein XVIIIe
siècle tout à coup et tout à fait! Malheureusement, je n'avais aucune
religieuse à y faire venir, et je me suis contenté de voir passer deux
jeunes novices bleues, qui portaient du café à la crème à madame la
supérieure. Là s'est arrêté mon roman.
On revient à Bade en suivant le cours de la rivière; et quelle rivière!
Elle n'est guère navigable que pour les canards; les oies y ont pied
presque partout. Pourtant des ponts orgueilleux la traversent de tous
cotés; des ponts de pierre, des ponts de bois et jusqu'à des ponts
suspendus en fil de fer. Vous n'imaginez pas à quel point on tourmente
ce pauvre filet d'eau limpide, qui ne demanderait pas mieux que d'être
un simple ruisseau. On a construit des barrages de l'autre côté de la
ville, afin que, pendant qu'il y passe, il présente plus de surface.
Lorsqu'on annonçait à Bade l'arrivée de l'empereur de Russie, on parla
de jeter quelques seaux d'eau dans la rivière pour la faire passer à
l'état de fleuve.
Mais laissons en paix cette pauvre rivière de Baden-Baden, le
pays le moins lymphatique du monde. Toute la ville est en rumeur;
qu'arrive-t-il? C'est l'armée du grand-duc qui passe par la promenade:
cinquante hommes de cavalerie, cent hommes d'infanterie, huit tambours
et vingt-cinq musiciens. Cette revue majestueuse me donne une assez
pauvre idée de l'éducation militaire des troupes badoises. Mais, plus
tard, j'appris que presque tous ces soldats n'étaient que d'honnêtes
cultivateurs du pays, qui s'en vont, les jours de parade, se faire
habiller au château, et y reportent ensuite fidèlement cette défroque
empruntée. Les forces militaires de la ville de Bade ne se composent,
en réalité, que de deux cents uniformes un peu piqués, avec équipement
complet, qu'il est loisible à la ville de faire remplir par des
figurants quelconques, quand elle veut donner aux étrangers une idée de
sa puissance.
Les divertissements du reste de la fête se réduisaient à ceux de tous
les jours. Nous allons passer à la _pièce de circonstance_, jouée
au Théâtre-Allemand en l'honneur du grand-duc et de sa famille. Là
surtout, il faut louer l'intention; des guirlandes de fleurs et de
feuillage véritables ornaient le devant des loges, dont les belles
spectatrices décoraient mieux l'intérieur. Le rideau levé, une actrice
s'est avancée, dans le costume de Thalie, et a prononcé, en quelques
centaines de vers, l'éloge du grand-duc régnant. Nous pensions que la
pièce se réduisait à un monologue, lorsqu'une autre actrice, vêtue en
Melpomène, est venue reprocher à l'autre de ne parler que du souverain
actuel, et d'oublier son prédécesseur. Alors, ces deux muses ont
conversé en strophes alternées, comme les bergers de l'églogue, chacune
produisant les divers mérites du souverain et de son père. Puis un
buste s'est élevé par une trappe, au fond de la scène, et toutes deux
y sont venues déposer des guirlandes, une Gloire a couronné le tout,
et des flammes bleues et rouges accompagnaient ce tableau final. Cela
n'était pas plus ridicule que la cérémonie de la fête de Molière au
Théâtre-Français, mais cela l'était tout autant. Une forte pluie, qui
a tombé toute la soirée, aurait empêché le feu d'artifice, s'il y en
avait eu un sur le programme; ce qui aura fait regretter sans doute aux
ordonnateurs de la fête de ne pas l'avoir annoncé.