IV--LA MAISON DE CONVERSATION

Ne va-t-on pas me dire, comme Alphonse Royer, que je trahis mon

compagnon de route, et que je tends à lui _couper l'impression de

voyage sous le pied!_ Dieu merci, je n'ai pas tant d'ambition, et ce

que j'écris ici ne deviendra peut-être jamais un chapitre de livre;

il passait à Strasbourg, en effet, le voyageur lointain et sérieux,

qui nous abandonne l'Europe, parce qu'il a choisi l'Orient, quand

il m'a lancé cette phrase dédaigneuse. Et, certes, nous sommes bien

hardis de parler de voyage, nous autres Parisiens craintifs, qui

flânons tout au plus sur un rayon de deux cents lieues; autant vaudrait

recommencer encore le _Voyage à Saint-Cloud par terre et par mer_, ce

beau chef-d'œuvre humoristique du temps passé, dont l'auteur n'avait

pas prévu que ce même trajet pourrait un jour s'accomplir aussi _par

fer_, d'une façon non moins périlleuse. Bade est le Saint-Cloud de

Strasbourg. Le samedi, les Strasbourgeois ferment leurs boutiques et

s'en vont passer le dimanche à Bade; c'est aussi simple que cela. Cette

circonstance n'ôte-t-elle pas quelque chose à l'auréole aristocratique

des eaux de Baden-Baden? Les grisettes du _jardin Lips_ coudoient, au

bal du samedi, les comtesses de l'Allemagne et les princesses de la

Russie, car la _présentation_ au _Cercle des étrangers_, dont on fait

si grand bruit à Bade, n'exclut guère que les femmes en bonnet, les

ouvriers en veste elles militaires non gradés.

Me voilà donc partant un samedi, comme un simple Strasbourgeois, mais

partant en poste à une heure, sur une route encombrée de voitures.

Il s'agit seulement d'arriver le soir même et de pouvoir s'habiller

pour le bal. Nous traversons les marchés, nous brûlons ce qui sert

de _pavé_ à Strasbourg, simple cailloutage, que le polonceau menace

d'envahir; nous longeons l'arsenal et ses six cents canons, empilés

dans les cours comme des saumons de plomb; nous suivons l'Ille aux eaux

verdâtres, bordée de militaires qui pêchent toute la journée, amorçant

leurs lignes avec des sauterelles, moyen économique, qui leur réussit

rarement; nous laissons à droite le monument de Desaix, sculpté en

pierre rouge, au milieu des saules pleureurs, nous laissons derrière

nous encore la douane française, les deux bras du Rhin, et nous nous

trouvons enfin face à face avec la douane de Kehl.

La douane de Kehl est fort bonne personne et fort expéditive. Et que

pourrions-nous, en effet, introduire en Allemagne? Des gants de Paris;

du damassé de coton; de la dentelle de blonde; des cigares de la régie;

des cachemires Ternaux? Ce serait un commerce peu lucratif. Nous avons,

il est vrai, la prétention d'y introduire des idées, mais cela n'est

encore qu'une prétention.

Le postillon remonte à cheval, et nous repartons fièrement; car nous

jouissons d'un postillon à cheval. Et savez-vous bien, vous autres

Français, nés malins, qui avez créé _le Postillon de Longjumeau_ et

_le Postillon de mam'Ablou_, savez-vous qu'il n'existe plus en France

un seul postillon, un postillon pur sang, à l'heure qu'il est? Chantez

donc à pleine gorge: «Ah! ah! ah! qu'il était beau!...» Je vous

défie de me trouver des _postillons_, ailleurs qu'au bal Musard ou à

l'Opéra-Comique. Les administrations de toutes les postes françaises se

sont entendues pour dépouiller le postillon de son uniforme et le faire

asseoir sur le siège. A présent, ce postillon si avenant, si fringant,

si français, n'est plus qu'un mauvais paysan revêtu d'une blouse usée,

qui ronfle auprès du conducteur, ou se mêle à la conversation des

voyageurs de la banquette. Ainsi s'en est allé encore ce reste d'une

couleur oubliée, ce dernier des costumes français, débris surnageant à

peine, auquel s'étaient repris un instant la poésie et la chanson!

Le postillon de Bade, autrefois méprisé, fait cliquer son fouet et

sonner ses grelots en passant devant nos diligences; il a toujours

la culotte de peau, lui, le chapeau ciré, la trompette entourée de

torsades éclatantes; malheureusement, son habit est forcément jaune,

avec des revers cramoisis, ce sont les couleurs du grand-duc de Bade:

_d'or et de gueules_. Le seul moyen d'échapper héraldiquement à ce

drap jaune serait de porter du drap d'or. Le gouvernement n'a pas les

moyens d'en faire les frais, toutefois, ses postillons sont encore fort

présentables. Rougis de ta blouse, postillon français!... Tu n'es plus

_beau!_

La route est droite comme un chemin de fer; dans la singulière contrée

que nous traversons, tout est montagne ou plat pays, point de collines

ni d'accidents de terrain; les prés sont magnifiques, les chemins

vicinaux, bordés d'arbres fruitiers, ont de quoi exciter l'enthousiasme

du général Bugeaud; de temps en temps, nous suivons le Rhin, qui

serpente à gauche, et, vers le milieu du voyage, le fort Louis nous

apparaît à l'horizon. D'un autre côté, l'on nous indique le vieux

noyer près duquel fut tué Turenne. Est-ce bien le même? En tout cas,

on fait voir le boulet dont il fut frappé. La route traverse encore

plusieurs villages assez laids; puis nous nous rapprochons enfin de

ces montagnes violettes qui semblent si voisines quand on les regarde

du haut des remparts de Strasbourg. Ce sont les vraies montagnes de

la forêt Noire, et pourtant leur aspect n'a rien de bien effrayant.

Mais quand apercevrons-nous Bade, cette ville d'hôtelleries, assise

au flanc d'une montagne que ses maisons gravissent peu à peu comme un

troupeau à qui l'herbe manque dans la plaine? Son amphithéâtre célèbre

de riches bâtiments ne nous apparaîtra-t-il pas avant l'arrivée?

Non; nous ne verrons rien de Bade avant d'y entrer; une longue allée

de peupliers d'Italie ferme ainsi qu'un rideau de théâtre, cette

décoration merveilleuse, qui semble être la scène arrangée d'une

pastorale d'opéra. C'est ailleurs qu'il faut se placer pour jouir de ce

grand spectacle. Prenez vos billets d'entrée au salon de conversation,

payez votre abonnement, retenez votre stalle, et alors, du milieu des

galeries de Chabert, aux accords d'un orchestre qui joue en plein air

toute la journée, vous pourrez jouir de l'aspect complet de Bade, de

sa vallée et de ses montagnes, si le bon Dieu prend soin d'allumer

convenablement le lustre et d'illuminer les coulisses avec ses beaux

rayons d'été.

Car, à vrai dire, et c'est là l'impression dont on est saisi tout

d'abord, toute cette nature a l'air artificiel; ces arbres sont

découpés, ces maisons sont peintes, ces montagnes sont de vastes toiles

tendues sur châssis, le long desquelles les _villageois_ descendent

par des _praticables_; et l'on cherche sur le _ciel de fond_ si quelque

tache d'huile ne va pas trahir enfin la main humaine et dissiper

l'illusion. On ajouterait foi, là surtout, à cette rêverie d'Henri

Heine qui, étant enfant, s'imaginait que, tous les soirs, il y avait

des domestiques qui venaient rouler les prairies comme des tapis,

décrochaient le soleil, et serraient les arbres dans un magasin; puis,

le lendemain matin, avant qu'on fût levé dans la nature, remettaient

toutes choses en place, brossaient les prés, époussetaient les arbres,

et rallumaient la lampe universelle.

Et, d'ailleurs, rien qui vienne déranger ce petit monde romanesque;

vous arrivez, non pas par une route pavée et boueuse, mais par les

chemins sablés d'un jardin anglais; à droite des bosquets, des grottes

taillées, des ermitages et même une petite pièce d'eau, ornement sans

prix, vu la rareté de ce liquide, qui se vend _au verre_ dans tout

le pays de Bade; à gauche, une rivière (sans eau) chargée de ponts

splendides, et bordée de saules verts, qui ne demanderaient pas mieux

que d'y plonger leurs rameaux. Avant de traverser le dernier pont, qui

conduit, à la poste _grand-ducale_, on aperçoit la rue commerçante de

Bade, qui n'est autre chose qu'une vaste allée de chênes, le long de

laquelle s'étendent des étalages magnifiques: des toiles de Saxe, des

dentelles d'Angleterre, des verreries de Bohême, des porcelaines, des

marchandises des Indes, etc.; toutes magnificences prohibées chez nous,

dont l'attrait porte les dames de Strasbourg à des crimes politiques

que nos douaniers répriment avec ardeur.

L'hôtel d'_Angleterre_ est le plus bel hôtel de Bade, et la salle

de son restaurant est plus magnifique qu'aucune des salles à manger

parisiennes; malheureusement, la grande table d'hôte est servie à une

heure (c'est l'heure où l'on dîne dans toute l'Allemagne), et, quand

on arrive plus tard, on ne peut faire mieux que d'aller dîner chez

Chabert. Chabert, alors l'adjudicataire des jeux, qui depuis a cédé

sa place à M. Bénazet, tenait à Bade l'un des meilleurs restaurants

de l'Europe; aussi les personnes de la plus haute société ne

faisaient-elles pas de difficulté de dîner là dans le salon public. En

général, la cuisine est fort bonne à Bade; les truites de la Mourgue

sont dignes de leur réputation; on y mange le gibier frais et non

faisandé, c'est un système de cuisine qui donne lieu à diverses luttes

d'opinion; les côtelettes se servent frites, les gros poissons grillés.

La pâtisserie est médiocre, les puddings se font admirablement. Pardon

de tous ces détails, qui rappellent la célèbre relation du _Voyage à

Coblence_ de Louis XVIII; mais je sais que cette littérature ne manque

pas de charmes pour vous.

La nuit est tombée, des groupes mystérieux errent sous les ombrages

et parcourent furtivement les pentes de gazon des collines; au milieu

d'un vaste parterre entouré d'orangers, la maison de conversation

s'illumine, et ses blanches galeries se détachent sur le fond splendide

de ses salons. A gauche est le café, à droite le théâtre, au centre

l'immense salle de bal dont le principal lustre est grand comme celui

de notre Opéra. La décoration intérieure est d'un style _pompéi_ un peu

classique, les statues sentent l'Académie, les draperies rappellent

le goût de l'Empire; mais l'ensemble est éblouissant et la cohue qui

s'y presse est du meilleur ton. L'orchestre exécute des valses et des

symphonies allemandes auxquelles la voix des croupiers ne craint pas

de mêler quelques notes discordantes. Ces messieurs ont fait choix

de la langue française, bien que leurs _pontes_ appartiennent en

général à l'Allemagne et à l'Angleterre. «Le jeu est fait, messieurs!

rien ne va plus!--Rouge gagne, couleur perd! Treize, noir, impair et

manque!» Voilà les phrases obligées qui se répondent du bord des trois

tapis verts, dont le plus entouré est celui du _trente-et-quarante_.

On ne peut trop s'étonner du nombre de belles dames et de personnes

distinguées qui se livrent à ces jeux publics. J'ai vu des mères

de famille qui apprenaient à leurs petits enfants à jouer sur les

_couleurs_; aux plus grands, elles permettaient de s'essayer sur les

_numéros_. Tout le monde sait que le grand-duc de Hesse est l'habitué

le plus exact des jeux de Bade. Ce prince, qui possède de fort belles

moustaches grises, apporte, dit-on, tous les matins douze mille

florins, qu'il perd ou quadruple dans la journée. Une sorte d'estafier

le suit partout lorsqu'il change de table, et reste debout derrière

lui, afin de surveiller ses voisins. A quiconque s'approche trop,

ce commissaire adresse des observations: «Monsieur, vous gênez le

prince; monsieur, vous faites ombre sur le jeu du prince.» Le prince

ne se détourne pas, ne bouge pas, ne voit personne. Ce serait bien lui

qu'on pourrait frapper par derrière sans que son visage en sût rien.

Seulement, l'estafier vous dirait du même ton glacé: «Votre pied vient

de toucher le prince!... prenez-y garde, monsieur! »

Le samedi, le jour du grand bal, une cloison divise la salle en deux

parties inégales, dont la plus considérable est livrée aux danseurs.

Les abonnés seuls sont reçus dans cette dernière. Vous ne pouvez vous

faire une idée de la quantité de blanches épaules russes, allemandes

et anglaises que j'ai vues dans cette soirée. Je doute qu'aucune

ville soit mieux située que Bade pour cette exhibition de beautés

européennes, où l'Angleterre et la Russie luttent d'éclat et de

blancheur, tandis que les formes et l'animation appartiennent davantage

à la France et à l'Allemagne. Là, Joconde trouverait de quoi _soupirer_

sans _courir le monde au hasard_; là, don Giovanni ferait sa liste en

une heure, comme une carte de restaurant, quitte à séduire ensuite tout

ce qu'il aurait inscrit. Seulement, il aurait à regretter l'_Espagne_,

avec son chiffre de _mille être_. L'Espagne n'est pas représentée dans

ce congrès féminin; et, pour tout dire, la femme brune, le _tigre_,

l'Andalouse, n'y existe que pour mémoire. Dites à Théophile Gautier,

qui, après notre voyage en Flandre, niait obstinément l'existence de la

femme blonde, dites à ce feuilletoniste paradoxal que la femme blonde

existe, que la femme blonde est trouvée! Non! ce n'était pas un rêve

d'artiste et de poëte; non! la chevelure blonde nuancée de reflets

rougeâtres des beautés du XVIe siècle ne s'est pas réfugiée

et perdue aux toiles de Rubens et d'Albane, comme la chevelure de

Bérénice, qui ne rayonne plus qu'au ciel! Qu'il vienne en Allemagne,

et le _blond_ flamand, le _blond_ vénitien éclateront partout autour

de lui, sur des fronts et sur des épaules dignes d'une telle auréole.

La _Madeleine_ d'Anvers, la _Judith_ de Naples et l'_Anna Boleynn_ du

Musée de Paris, ont d'innombrables sœurs dans cette belle contrée,

qu'il a dédaigné de parcourir.

Que vous dirais-je, d'ailleurs, de ce bal, sinon que ce sont là

d'heureux pays, où l'on danse l'été, pendant que les fenêtres sont

ouvertes à la brise parfumée, que la lune luit sur les gazons et

veloute au loin le flanc bleuâtre des collines, quand on peut s'en

aller de temps en temps respirer sous les noires allées et qu'on voit

les femmes parées garnir au loin les galeries et les balcons. Ces

trois choses, beauté, lumière, harmonie, ont tant besoin de l'air du

ciel, des eaux et des feuillages et de la sérénité de la nuit! Nos

bals d'hiver de Paris, avec la chaleur étouffée des salles, l'aspect

des rues boueuses au dehors, la pluie qui bât les fenêtres et le froid

impitoyable qui veille à la sortie, sont quelque chose d'assez funèbre,

et nos mascarades dansantes de février ne nous préparent pas mieux au

carême qu'à la mort.

Il n'y a donc jamais eu un homme riche à Paris qui ait conçu cette idée

assez naturelle: un bal masqué au printemps? un bal qui commence aux

splendides lueurs du soir, qui finisse aux teintes bleuâtres du matin;

un bal où l'on entre gaiement, d'où l'on sorte gaiement, admirant

la nature et bénissant Dieu? Des masques sur les gazons le long des

terrasses, venant et disparaissant par les routes ombragées, des salles

ouvertes à tous les parfums de la nuit, des rideaux qui flottent au

vent, des danses où l'haleine ne manque pas, où la peau garde sa

fraîcheur? Tout cela n'est-il qu'un rêve de jeune homme, que la mode

refusera de prendre au sérieux? L'hiver n'a-t-il pas assez des concerts

et des théâtres, sans prendre encore les bals et les mascarades à l'été?

Mais que feront à tout cela nos plaintes et nos regrets? La foule

s'amuse bien suffisamment de la danse et du bruit, sans chercher à

compléter l'harmonie de ses fêtes par le costume et par la nature.

Quant à moi, sans avoir trouvé là encore mon idéal complet, j'avouerai

que Bade m'a gâté d'avance tous les bals de l'hiver prochain.

Ne trouvez-vous pas ma journée du samedi fort complète et suffisamment

remplie d'_impressions_ variées? Eh bien, le dimanche qui vient ne le

cédera pas au samedi. Demain, je vais entendre la messe au couvent

des Dames-Augustines de Lichtenthal; demain, j'irai visiter le vieux

château de Bade sur sa montagne de sapins, et je serai redescendu assez

tôt pour prendre part aux réjouissances qui ont lieu dans le pays à

l'occasion de la fête du grand-duc. C'est une journée qui mérite bien

encore un chapitre tout entier.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 99 / 136 题