III--LES VOYAGES A PIED

Je vous préviens qu'une fois passé sur le pont de Kehl, qui balance sur

le Rhin son chapelet immense de bateaux, après avoir payé le passage du

pont aux douaniers badois et échangé mes gros sous français contre des

kreutzers légèrement argentés, voilà que j'entre en pleine forêt Noire.

Est-ce moi qui ai à redouter les voleurs? est-ce moi que les voyageurs

ont à redouter?

Cette forêt n'a rien de bien terrible au premier abord; du haut des

remparts de Strasbourg, on aperçoit sa verte lisière qui cerne des

monts violets; des villages riants se montrent dans les éclaircies; les

charbonneries fument de loin en loin. Les maisons n'ont pas un air trop

sauvage; les cabarets présentent cette particularité locale, que, quand

vous demandez un verre d'eau-de-vie, on vous sert un verre de kirsch.

Du moment qu'on s'est bien entendu sur ces deux mots, l'on vit avec eux

en parfaite intelligence.

Mon voyage à pied à travers celte contrée ne tiendra donc pas ce qu'il

semble promettre; et, d'ailleurs, la route est peuplée de piétons comme

moi, et, si ce n'était la grande traite que j'ai à faire, justement à

la tombée du jour, avec le risque de ne plus reconnaître les routes, je

n'aurais nulle inquiétude sur ma position. Mais il est dur de songer,

en regardant les poteaux dressés de lieue en lieue, et qui indiquent en

même temps les heures de marche, que je ne puis arriver à Bade avant

trois heures du matin. De plus, une fois la nuit tombée, je ne verrai

plus les poteaux.

Depuis Bichoffsheim, j'étais accompagné obstinément d'un grand

particulier chargé d'un havresac, et qui semblait tenir beaucoup à

régler son pas sur le mien. Malgré le vide de mes poches, mon extérieur

était assez soigné pour annoncer ... que je ne voyageais à pied que

parce que ma voiture était brisée, ou que, habitant quelque château, je

me promenais dans les environs, cherchant des végétaux ou des minéraux,

égaré peut-être. Mon compagnon de route, qui était Français, commença

par m'ouvrir ces diverses suppositions.

--Monsieur, lui dis-je pour lui ôter tout espoir de bourse ou de

portefeuille, je suis un artiste, voyageant pour mon instruction, et je

vous avouerai que je n'ai plus qu'une vingtaine de kreutzers pour aller

à Bade ce soir. Si je trouvais un cabaret où je pusse souper pour ce

prix, cela me donnerait des jambes pour arriver.

--Comment, monsieur, ce soir à Bade? Mais ce sera demain matin; vous ne

pouvez pas marcher toute la nuit.

--J'aimerais mieux dormir en effet dans un bon lit; mais j'ai toujours

vu que, dans les auberges les plus misérables, on payait le coucher an

moins le double de ce que je possède. Alors, il faut bien que je marche

jusqu'à ce que j'arrive.

--Moi, me dit-il, je couche à Schœndorf, dans deux heures d'ici.

Pourquoi n'y couchez vous pas? Vous ferez demain le reste de la roule.

--Mais je vous dis que je n'ai que vingt kreutzers!

--Eh bien, monsieur, avec cela, on soupe, on dort et on déjeune; je ne

dépenserai pas davantage, moi.

Je le priai de m'expliquer sa théorie, n'ayant jamais rencontré de

pareils gîtes, et pourtant j'ai couché dans de bien affreuses auberges,

en Italie surtout. Il m'apprit alors une chose que je soupçonnais

déjà, c'est qu'il y avait partout deux prix très-différents pour les

voyageurs en voiture et pour les voyageurs à pied.

--Par exemple, me dit-il, moi, je vais à Constantinople, et j'ai

emporté cinquante francs, avec quoi je ferai la route.

Cette confiance m'étonna tellement, que je lui fis expliquer en détail

toutes ses dépenses; il est clair qu'il ne pouvait y aller ainsi par le

paquebot du Danube.

--Combien dépensez-vous par jour? lui dis je.

--Vingt sous de France par jour, au plus. Je vous ai dit ce que coûtait

la dépense d'auberge; le reste est pour les petits vers de rack, et un

bon morceau de pain vers midi.

Il m'assura qu'il avait déjà fait la route de Strasbourg à Vienne

pour seize francs. Les auberges les plus chères étaient dans les pays

avoisinant la France. En Bavière, le lit ne coûte plus que trois

kreutzers (deux sous). En Autriche et en Hongrie, il n'y a plus de

lits; on couche sur la paille, dans la salle du cabaret; on n'a à

payer que le souper et le déjeuner, qui sont deux fois moins chers

qu'ailleurs. Une fois la frontière hongroise passée, l'hospitalité

commence. A partir de Semlin, les lieues de poste s'appellent lieues de

chameau; pour quelques sous par jour, on peut monter sur ces animaux,

et chevaucher fort noblement; mais c'est plus fatigant que la marche.

La profession de ce brave homme était de travailler dans les

cartonnages; je ne sais trop ce qui le poussait à l'aller exercer à

Stamboul. Il me dit seulement qu'il s'ennuyait en France. La conquête

d'Alger a développé chez beaucoup de nos ouvriers le désir de connaître

l'Orient; mais on va à Constantinople par terre, et, pour se rendre à

Alger, il faut payer le passage; ceux donc qui ont de bonnes jambes

préfèrent ce dernier voyage.

Je laissai mon compagnon s'arrêter à Schœndorf, et je continuai à

marcher; mais, à mesure que j'avançais, la nuit devenait plus noire, et

une pluie fine ne tarda pas à tomber. Dans la crainte qu'elle ne devînt

plus grosse, et, malgré tout mon courage, je n'avais pas prévu ce

désagrément, je résolus de m'arrêter au premier village, et de réclamer

pour moi le tarif des compagnons, étudiants et autres piétons.

J'arrive enfin à une auberge d'une apparence fort médiocre et dont

la salle était déjà remplie de voyageurs du même ordre que celui que

j'avais rencontré; les uns soupaient, les autres jouaient aux cartes.

Je me mêle le plus possible à leur société, je hasarde des manières

simples, et je demande à souper en même temps que l'un d'eux.

--Faut-il tuer un poulet? me dit l'hôte.

--Non; je veux manger, comme ce garçon qui est là, de la soupe et un

morceau de rôti.

--De quel vin désire monsieur?

--Un pot de bière, comme à tous ces messieurs.

--Monsieur couche-t-il ici?

--Oui, comme tous les autres; mettez-moi où vous voudrez.

On me sert, en effet, le même souper qu'à mon vis-à-vis; seulement,

l'hôte était allé chercher une nappe, de l'argenterie, et avait couvert

la table autour de moi de hors-d'œuvre auxquels prudemment je ne

touchai pas.

Ce brillant service me parut de mauvais augure, et je vis tout de suite

que le monsieur perçait sous le piéton; c'était à la fois flatteur

et inquiétant. Ma redingote n'avait rien de merveilleux; en somme,

plusieurs des jeunes gens qui étaient là en portaient d'aussi propres;

ma chemise fine peut-être m'avait trahi. Je suis sûr que ces gens me

prenaient pour un prince d'opéra-comique, qui se découvrirait plus

tard, montrerait son cordon, et les couvrirait de bienfaits. Autrement,

je m'expliquerais mal les cérémonies qui se firent pour mon coucher. On

commença par m'apporter des pantoufles dans la salle même du _gasthaus_

(cabaret); puis la maîtresse de la maison avec un flambeau, et l'hôte

avec les pantoufles, que je n'avais pas voulu chausser devant tout

le monde, m'accompagnèrent par un escalier tortueux, dont ces gens

paraissaient honteux, à une chambre, la plus belle de la maison, qui

était à la fois la chambre nuptiale et celle des enfants; on avait

déplacé à la hâte ces malheureux petits, traîné leurs lits dans le

corridor, et rassemblé dans la chambre, ainsi débarrassée, toutes

les richesses de la famille: deux miroirs, des flambeaux de plaqué,

une timbale, une gravure de Napoléon, un petit Jésus en cire orné de

clinquant sous un verre, des pots de fleurs, une table à ouvrage, et un

châle ronge pour parer le lit.

Voyant tout ce remue-ménage, je pris décidément mon parti, je me

confiai à Dieu et à la fortune, et je dormis profondément dans ce

lit qui était fort dur et d'une propreté médiocre sous toutes ces

magnificences.

Le lendemain, je demandai mon compte sans oser déjeuner. On m'apporta

une carte fort lien rédigée par articles, dont le total était de deux

florins (près de deux francs cinquante centimes). L'hôte fut bien

étonné quand je tirai ma bourse, ou plutôt mes vingt kreutzers. Je

ne voulus pas discuter, et les offris au garçon pour m'accompagner

jusqu'à Bade. Là, grâce à mon bagage, l'hôte du _Soleil_ prit assez de

confiance en moi pour acquitter ma dette, et, huit jours après, ayant

vécu fort bien chez ce brave homme, toujours sur la foi du même bagage,

je reçus enfin de Francfort tout l'argent de la lettre de change, cette

fois par les _packwagan_ (messageries), et en beaux frédérics d'or

collés sur une carte avec de la cire. Ceci me parut valoir beaucoup

mieux que le _papier de commerce_ qui m'avait été adressé d'abord, et

mon hôte fut du même avis.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 98 / 136 题