VIII--SUITE DU JOURNAL

31 _décembre, jour de la Saint-Sylvestre_.--Diable de conseiller intime

de _sucre candi!_ comme disait Hoffmann, ce jour-là même. Tu vas

comprendre à quel propos cette interjection.

Je t'écris, non pas de ce cabaret enfumé et du fond de cette cave

fantastique dont les marches étaient si usées, qu'à peine avait-on le

pied sur la première, qu'on se sentait sans le vouloir tout porté en

bas, puis assis à une table, entre un pot de vin vieux et un pot de

vin nouveau, tandis qu'à l'autre bout étaient «l'homme qui a perdu son

reflet» et «l'homme qui a perdu son ombre» discutant fort gravement.

Je vais te parler d'un cabaret non moins enfumé, mais beaucoup plus

brillant que le _Rathskeller_ de Brême ou l'_Auerbach_ de Leipzig;

d'une certaine cave que j'ai découverte près de la porte Rouge, et

dont il est bon de te faire la description; car c'est celle-là même

dont j'ai déjà dit quelques mots dans ma lettre précédente.... Là

s'ébauchait la préface de mes amours.

C'est bien une cave, en effet, vaste et profondément creusée: à droite

de la porte est le comptoir de l'hôte, entouré d'une haute balustrade

toute chargée de pots d'étain; c'est de là que coulent à flots la bière

impériale, celle de Bavière et de Bohême, ainsi que les vins blancs

et rouges de la Hongrie, distingués par des noms bizarres. A gauche

de l'entrée est un vaste buffet chargé de viandes, de pâtisseries

et de sucreries, et où fument continuellement le würschell, ce mets

favori du Viennois. D'alertes servantes distribuent les plats de table

en table, pendant que les garçons font le service plus fatigant de la

bière et du vin. Chacun soupe ainsi, se servant pour pain de gâteaux

anisés ou glacés de sel, qui excitent beaucoup à boire. Maintenant,

ne nous arrêtons pas dans cette première salle, qui sert à la fois

d'office à l'hôtelier et de coulisse aux acteurs. On y rencontre

seulement des danseuses qui se chaussent, des jeunes premières qui

mettent leur rouge, des soldats qui s'habillent en figurants; là est le

vestiaire des valseurs, le refuge des chiens ennemis de la musique et

de la danse, et le lieu de repos des marchands juifs, qui s'en vont,

dans l'intervalle des pièces, des valses ou des chants, offrir leurs

parfumeries, leurs fruits d'Orient, ou les innombrables billets de la

grande loterie de Miedling.

Il faut monter plusieurs marches et percer la foule pour pénétrer

enfin dans la pièce principale: c'est comme d'ordinaire une galerie

régulièrement voûtée et close partout; les tables serrées régnent le

long des murs, mais le centre est libre pour la danse. La décoration

est une peinture en rocaille; et, au fond, derrière les musiciens et

les acteurs, une sorte de berceau de pampres et de treillages. Quant à

la société, elle est fort mélangée, comme nous dirions; rien d'ignoble

pourtant; car les costumes sont plutôt sauvages que pauvres. Les

Hongrois portent la plupart leur habit semi-militaire, avec ses galons

de soie éclatante et ses gros boutons d'argent; les paysans bohêmes

ont de longs manteaux blancs et de petits chapeaux ronds couronnés de

rubans ou de fleurs. Les Styriens sont remarquables par leurs chapeaux

verts ornés de plumes et leurs costumes de chasseurs du Tyrol; les

Serbes et les Turcs se mêlent plus rarement à cette assemblée bizarre

de tant de nations qui composent l'Autriche, et parmi lesquelles la

vraie population autrichienne est peut-être la moins nombreuse.

Quant aux femmes, à part quelques Hongroises, dont le costume est

à moitié grec, elles sont mises en général fort simplement; belles

presque toutes, souples et bien faites, blondes la plupart, et d'un

teint magnifique, elles s'abandonnent à la valse avec une ardeur

singulière. A peine l'orchestre a-t-il préludé, qu'elles s'élancent des

tables, quittant leur verre à moitié vide et leur souper interrompu,

et alors commence, dans le bruit et dans l'épaisse fumée du tabac,

un tourbillon de valses et de galops dont je n'avais nulle idée. Il

ne s'agit point là de nos danses de barrière, timides bacchanales du

Parisien égrillard, où le municipal joue le rôle de la Pudeur, et se

pose de loin en loin comme une cariatide sévère. Ici, le municipal

manque entièrement (ou, du moins, ce qui tient lieu à Vienne de cette

institution); la valse est l'unique danse du peuple; mais la valse

comme ils la comprennent doit avoir été celle des orgies païennes ou du

sabbat gothique; Gœthe avait ce modèle sous les yeux lorsqu'il peignit

la nuit de Walpurgis, et fit tourner Faust dans les bras de cette folle

sorcière, dont la jolie bouche laissait échapper des souris rouges dans

l'enivrement du plaisir.

D'ailleurs, point d'intentions, point de gestes équivoques dans ces

danses éperdues, dont rougiraient nos faubouriens dépravés; cela est

simple et grave comme la nature et l'amour; c'est une valse voluptueuse

et non lascive, digne d'une population ardente et simple, qui n'a point

lu Voltaire et qui ne chante point Béranger. Ce qui étonne, c'est la

force de ces hommes, c'est la grâce, le calme et la constante fraîcheur

de ces femmes infatigables, qui n'ont jamais à craindre de montrer au

jour levant des traits fatigués et ternis; du reste, il faut remarquer

encore que les danseurs paraissent leur être indifférents: elles

valsent avec l'homme et non avec un homme; j'expliquerai peut-être

comment elles semblent pousser plus loin encore cette facilité, cette

froideur et cet abandon.

La valse finie, on se remet à manger et à boire, et voici que des

chanteurs ou des saltimbanques paraissent au fond de la salle, derrière

une sorte de comptoir garni d'une nappe et illuminé de chandelles;

ou bien, plus souvent encore, c'est une représentation de drame ou

de comédie qui se donne sans plus d'apprêts. Cela tient à la fois

du théâtre et de la parade; mais les pièces sont presque toujours

très-amusantes et jouées avec beaucoup de verve et de naturel.

Quelquefois, on entend de petits opéras-bouffes à l'italienne, _con

Pantaleone e Pulcinella_. L'étroite scène ne suffit pas toujours au

développement de l'action; alors, les acteurs se répondent de plusieurs

points; des combats se livrent même au milieu de la salle entre les

figurants en costume; le comptoir devient la ville assiégée ou le

vaisseau qu'attaquent les corsaires. A part ces costumes et cette mise

en scène, il n'y a pas plus de décorations qu'aux théâtres de Londres

du temps de Shakspeare, pas même l'écriteau qui annonçait alors que là

était une ville et là une forêt.

Quand la pièce est terminée, comédie ou farce, chacun chante les

couplets au public, sur un air populaire, toujours le même, qui paraît

charmer beaucoup les Viennois; puis les artistes se répandent dans la

salle et s'en vont de table en table recueillir les félicitations et

les kreutzers. Les actrices ou chanteuses sont la plupart très-jolies;

elles viennent sans façon s'asseoir aux tables, et il n'est pas un

des ouvriers, étudiants ou soldats qui ne les invite à boire dans son

verre; ces pauvres filles ne font guère qu'y tremper leurs lèvres,

mais c'est une politesse qu'elles ne peuvent refuser. Ensuite il vient

encore quelque improvisateur ou rapsode déclamant des poésies.

Un jour, mes oreilles furent frappées du nom de Napoléon, qui me sembla

résonner bien haut sous ces voûtes, au milieu de cette réunion de tant

de gens à demi civilisés. C'était la magnifique ballade de Sedlitz,

la _Revue nocturne_, que l'on récitait ainsi. Cette grande poésie

fut applaudie avec enthousiasme, car l'Allemagne ne se souvient plus

que de la gloire du conquérant; mais cela n'empêcha pas la valse de

reprendre avec fureur, tout de suite après cette élégie, qui, du sol de

l'Allemagne ou de la France, évoque tant d'ombres sacrées.

Tels sont, mon ami, les plaisirs intelligents de ce peuple. Il ne

s'engourdit point, comme on le croit, avec le tabac et la bière; il

est spirituel, poétique et curieux comme l'Italien, avec une teinte

plus marquée de bonhomie et de gravité; il faut remarquer ce besoin

qu'il semble avoir d'occuper à la fois tous ses sens, et de réunir

constamment la table, la musique, le tabac, la danse, le théâtre. Cela

m'a rappelé ce passage des _Confessions_ dans lequel Rousseau dépeint

le suprême plaisir qu'il éprouvait, assis dans un bon fauteuil, devant

une fenêtre ouverte, devant un vaste horizon au coucher du soleil,

à lire un livre qui lui plaisait, tout en trempant quelque biscuit

dans un verre de vin de Champagne: cependant l'Angélus résonnait dans

le lointain, et le jardin lui envoyait des brises parfumées. Faut-il

croire que plusieurs impressions réunies se détruisent ou fatiguent les

sens? Mais ne serait-il pas vrai plutôt qu'il résulte de leur choix une

sorte d'harmonie, précieuse aux esprits d'une activité étendue?

En sortant de ces tavernes, on s'étonne de trouver toujours au-dessus

de la porte un grand crucifix, et souvent aussi dans un coin une image

de sainte en cire et vêtue de clinquant. C'est qu'ici, comme en Italie,

la religion n'a rien d'hostile à la joie et au plaisir. La taverne a

quelque chose de grave, comme l'église éveille souvent des idées de

fête et d'amour. Dans la nuit de Noël, il y a huit jours, j'ai pu me

rendre compte de cette alliance étrange pour nous. Le population en

fête passait de l'église au bal sans avoir presque besoin de changer de

disposition; et, d'ailleurs, les rues étaient remplies d'enfants qui

portaient des sapins bénits, ornés, dans leur feuillage, de bougies,

de gâteaux et de sucreries. C'étaient les arbres de Noël, offrant par

leur multitude l'image de cette forêt mobile qui marchait au-devant

de Macbeth. L'intérieur des églises, de Saint-Etienne surtout, était

magnifique et radieux. Ce que j'admirais, ce n'était pas seulement

l'immense foule en habits de fête, l'autel d'argent étincelant au

milieu du chœur, les centaines de musiciens suspendus pour ainsi

dire aux grêles balustrades qui régnent le long des piliers, c'était

cette foi sincère et franche qui unissait toutes les voix dans un

hymne prodigieux. L'effet de ces chœurs aux milliers de voix est

vraiment surprenant pour nous autres Français, accoutumés à l'uniforme

basse-taille des chantres ou à l'aigre fausset des dévotes. Ensuite

les violons et les trompettes de l'orchestre, les voix de cantatrices

s'élançant des tribunes, la pompe théâtrale de l'office, tout cela,

certes, paraîtrait fort peu religieux à nos populations sceptiques.

Mais ce n'est que chez nous qu'on a l'idée d'un catholicisme si

sérieux, si jaloux, si rempli d'idées de mort et de privation, que peu

de gens se sentent dignes de le pratiquer et de le croire. En Autriche,

comme en Italie, comme en Espagne, la religion conserve son empire,

parce qu'elle est aimable et facile, et demande plus de foi que de

sacrifices.

Ainsi toute cette foule bruyante, qui était venue, comme les premiers

fidèles, se réjouir, aux pieds de Dieu de l'_heureuse naissance_,

allait finir sa nuit de fête dans les banquets et dans les danses, aux

accords des mêmes instruments. Je m'applaudissais d'assister une fois

encore à ces belles solennités que notre Église a proscrites, et qui

véritablement ont besoin d'être célébrées dans les pays où la croyance

est prise au sérieux par tous.

Je sens bien que tu voudrais savoir la fin de ma dernière aventure.

Peut-être ai-je eu tort de t'écrire tout ce qui précède. Je dois te

faire l'effet d'un malheureux, d'un cuistre, d'un voyageur léger qui

ne représente son pays que dans les tavernes et qu'un goût immodéré de

bière impériale et d'impressions fantasques entraîne à de trop faciles

amours. Aussi vais-je bientôt passer à des aventures plus graves ...

et, quant à celle dont je te parlais plus haut, je regrette bien de

ne pas t'en avoir écrit les détails à mesure: mais il est trop tard.

Je suis trop en arrière de mon journal, et tous ces petits faits que

je t'aurais détaillés complaisamment alors, je ne pourrais plus même

les ressaisir aujourd'hui. Contente-toi d'apprendre que, comme je

reconduisais la dame assez tard, il s'est mêlé dans nos amours un chien

qui courait comme le barbet de Faust et qui avait l'air fou. J'ai vu

tout de suite que c'était de mauvais augure. La belle s'est mise à

caresser le chien, qui était tout mouillé; puis elle m'a dit qu'il

avait sans doute perdu ses maîtres, et qu'elle voulait le recueillir

chez elle. J'ai demandé à y entrer aussi, mais elle m'a répondu:

_Nicht!_ ou, si tu veux: _Nix!_ avec un accent résolu qui m'a fait

penser à l'invasion de 1814. Je me suis dit:

--C'est ce gredin de chien noir qui me porte malheur. Il est évident

que, sans lui, j'aurais été reçu.

Eh bien, ni le chien ni moi ne sommes entrés. Au moment où la porte

s'ouvrit, il s'est enfui comme un être fantastique qu'il était, et la

beauté m'a donné rendez-vous pour le lendemain.

Le lendemain, j'étais furieux, agacé; il faisait très-froid; j'avais

affaire. Je ne vins pas à l'heure, mais plus tard dans la journée. Je

trouve un individu mâle qui m'ouvre et me demande, ainsi que la tête

de chameau de Cazotte: _Chè vüoi?_ Comme il était moins effrayant,

j'étais prêt à répondre: «Je demande mademoiselle ...» Mais, ô malheur!

je me suis aperçu que j'ignorais totalement le nom de ma maîtresse.

Cependant, comme je te l'ai dit, je la connaissais depuis trois jours.

Je balbutie; le monsieur me regarde comme un intrigant; je m'en vais.

Très-bien.

Le soir, je rôde autour de la maison; je la vois qui rentre; je

m'excuse, et je lui dis fort tendrement:

--Mademoiselle, serait-il indiscret maintenant de vous demander votre

nom?

--Vhahby.

--Plait-il?

--Vhahby.

--Oh! oh! celui-là, je demande à l'écrire. Ah çà! vous êtes donc Bohême

ou Hongroise?

Elle est d'Olmutz, cette chère enfant ... Vhahby, c'est un nom bien

bohême, en effet, et cependant la fille est douce et blonde, et dit

son nom si doucement, qu'elle a l'air d'un agneau s'exprimant dans sa

langue maternelle.

Et puis voilà que cela traîne en longueur; je comprends que c'est une

cour à faire. Un matin, je viens la voir, elle me dit avec une grande

émotion:

--Oh! mon Dieu! il est malade.

--Qui, lui?

Alors, elle prononce un nom aussi bohême que le sien; elle me dit:

--Entrez donc.

J'entre dans une seconde chambre, et je vois, couché dans un lit, un

grand flandrin qui était venu avec nous, le soir du spectacle dans

la taverne, et qui était vêtu en chasseur d'opéra-comique. Ce garçon

m'accueille avec des démonstrations de joie; il avait un grand chien

lévrier couché près du lit. Ne sachant que dire, je dis: «Voilà un beau

chien;» je caresse l'animal, je lui parle, cela dure très-longtemps. On

remarquait au-dessus du lit le fusil du monsieur; ce qui, du reste, vu

sa cordialité, n'avait rien de désagréable. Il me dit qu'il avait la

fièvre, ce qui le contrariait beaucoup, car la chasse était bonne. Je

lui demande naïvement s'il chassait le chamois; il me montre alors des

perdrix mortes avec lesquelles des enfants s'amusaient dans un coin.

--Ah! c'est très-bien, monsieur.

Alors, pour soutenir la conversation, comme la beauté ne revenait pas,

je dis bourgeoisement:

--Eh bien, ces enfants sont-ils bien savants? D'où vient qu'ils ne sont

pas à l'école?

Le chasseur me réplique:

--Ils sont trop petits.

Je réponds que, dans mon pays, on les met aux écoles mutuelles dès

le berceau. Je continue par une série d'observations sur ce mode

d'enseignement. Pendant ce temps-là, Vhahby rentra une tasse à la main;

je dis au chasseur:

--Est-ce que c'est du quinquina (vu sa fièvre)?

Il me dit:

--Oui.

Il paraît qu'il n'avait pas compris, car je le vois, un instant après,

qui coupe du pain dans la tasse; je n'avais jamais ouï dire qu'on se

trempât une soupe de quinquina, et, en effet, c'était du bouillon. Le

spectacle de ce garçon mangeant sa soupe était aussi peu récréatif que

le récit que je t'en fais ... Voilà un joli rendez-vous qu'on m'a donné

là. Je salue le chasseur en lui souhaitant une meilleure santé, et je

repasse dans l'autre pièce.

--Ah çà! dis-je à la jeune Bohême, ce monsieur malade est-il votre mari?

--Non.

--Votre frère?

--Non.

--Votre amoureux?

--Non.

--Qu'est-ce qu'il est donc?

--Il est chasseur. Voilà tout.

Il faut observer, pour l'intelligence de mes questions, qu'il y avait

dans la seconde chambre trois lits, et qu'elle m'avait appris que l'un

était le sien, et que c'était cela qui l'empêchait de me recevoir.

Enfin, je n'ai jamais pu comprendre la fonction de ce personnage. Elle

m'a dit, toutefois, de revenir le lendemain; mais j'ai pensé que, si

c'était pour jouir de la conversation du chasseur, il valait mieux

attendre qu'il fût rétabli. Je n'ai revu Vhahby que huit jours après;

elle n'a pas été plus étonnée de mon retour que de ce que j'avais été

si longtemps sans revenir. Le chasseur était rétabli et sorti.... Je

ne savais à quoi tenait sa sauvagerie, elle m'a dit que les enfants

étaient dans l'autre pièce.

--Est-ce à vous, ces enfants?

--Oui.

--Diable!

Il y en a trois, blonds comme des épis, blonds comme elle. J'ai trouvé

cela si respectable, que je ne suis pas revenu encore dans la maison;

j'y reviendrai quand je voudrai. Les trois enfants, le chasseur et la

fille n'auront pas bougé;--j'y reviendrai quand j'aurai le temps.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 85 / 136 题