Voilà ma vie: tous les matins, je me lève, j'échange quelques
salutations avec des Italiens qui demeurent à l'_Aigle noir_, ainsi que
moi; j'allume un cigare et je descends la longue rue du faubourg de
Léopoldstadt. Aux encoignures donnant sur le quai de la Vienne, petite
rivière qui nous sépare de la ville centrale, il y a deux cafés, où se
rencontrent toujours de grands essaims d'israélites au _nez pointu_,
selon l'expression d'Henri Heine, lesquels tiennent là une sorte de
bourse, les uns en plein air, les autres, les plus riches, dans les
salles du café. C'est là que l'on voit encore de merveilleuses barbes,
de longues lévites de soie noire, plus ou moins graisseuses, et que
l'on entend un bourdonnement continuel qui justifie l'expression du
poëte. Ce sont, en effet, des essaims, mêlés d'abeilles et de frelons.
Il est bon, le matin, de prendre un petit verre de kirchen-wasser dans
l'un de ces cafés; ensuite on peut se hasarder sur le pont Rouge, qui
communique à la Rothenthor, porte fortifiée de la ville. Arrêtons-nous
cependant sur le glacis pour lire au coin du mur les affiches des
théâtres. Il y en a presque autant qu'à Paris. Le Burg-Theater, qui
est la Comédie-Française de l'endroit, annonce quelques pièces de
Gœthe ou de Schiller, le Corneille et le Racine du théâtre _classique_
allemand; ensuite arrive le _Kœrtner-thor-Theater_, ou théâtre de la
Porte-de-Carinthie, qui donne soit du Meyerbeer, soit du Bellini ou du
Donizetti; après, nous avons le théâtre _an der Wien_ (de la Vienne),
qui joue des mélodrames et des vaudevilles généralement traduits du
français; puis les théâtres de Josephstadt, de Léopoldstadt, etc., sans
compter une foule de cafés-spectacles, dont je t'ai parlé précédemment.
Une fois décidé sur l'emploi de ma soirée, je traverse la porte
Rouge au-dessous du rempart, et je me dirige à gauche vers un certain
_gasthoff_, où les vins de Hongrie sont d'assez bonne qualité. Le
_tokaïer-wein_ (tokay) s'y vend à raison de six kreutzers la choppe, et
sert à arroser quelques côtelettes de mouton ou de porc frais, dont on
relève le goût avec un quartier de citron.
Il y a ici une manière de payer charmante; on n'a pas de bourse; on ne
connaît l'argent que sous la forme des petits kreutzers de billon, qui
valent environ dix-sept sous de France. Ceci ne sert que d'appoint;
autrement, l'on paye en billets. De jolis assignats, gradués depuis un
franc jusqu'aux sommes les plus folles, garnissent votre portefeuille
et sont ornés de gravures en taille-douce d'une perfection étonnante.
Un délicieux profil de femme, intitulé _Austria_ (l'Autriche), vous
inspire le regret le plus vif de vous séparer de ces images, et le
désir plus grand d'en acquérir de nouvelles. Il importe de remarquer
que ces billets sont de deux sortes, soit en monnaie de _convention_,
qui ne représente que la moitié de la valeur, soit en monnaie _réelle_,
qui se maintient plus ou moins, selon les circonstances politiques.
Je ne sais si tous ces détails t'intéressent, mais ils me sont précieux
pour le moment, d'autant plus que le nombre des images que je possède
diminue de jour en jour. Ne nous arrêtons pas à ce détail et allons
prendre notre café au centre de la ville, près de la brillante place du
_Graben_, dont le nom funèbre (tombeau) ne répond guère à toutes ces
splendeurs.
Généralement, après mon déjeuner, je suis la _Rothen-thurmstrasse_, rue
commerçante, animée par le voisinage des marches, jusqu'à ce que je me
trouve sur la place de l'église Saint-Etienne, la célèbre cathédrale
viennoise, dont la flèche est la plus haute de l'Europe. La pointe
en est légèrement inclinée, ayant été frappée jadis par un boulet de
canon parti de l'armée française. Le toit de l'édifice présente une
mosaïque brillante de tuiles vernies, qui reflète au loin les rayons
du soleil. La pierre brune de cette église étale des raffinements
inouïs d'architecture féodale. En laissant à gauche cet illustre
monument, on arrive au coin de deux rues dont l'une conduit vers la
porte de Carinthie, l'autre vers le _Mahl-Markt_, et la troisième vers
le Graben. A l'angle des deux premières se trouve une sorte de pilier
dont la destination est fort bizarre. On l'appelle le _Stock-im-Eisen_.
C'est simplement un tronc d'arbre qui, dit-on, faisait autrefois
partie de la forêt sur l'emplacement de laquelle Vienne a été bâtie.
On a conservé religieusement cette souche vénérable incrustée dans la
devanture d'un bijoutier. Chaque compagnon des corps de métier qui
arrive à Vienne doit planter un clou dans l'arbre. Depuis bien des
années, il est impossible d'en faire entrer un seul de plus, et des
paris s'établissent à ce sujet avec les arrivants. Heureux peuple
qui s'amuse encore de telles facéties!... Je me demande quelquefois
si jamais il y aura une révolution à Vienne. Les pavés de granit,
admirablement taillés, sont pour ainsi dire soudés avec du bitume et
engrenés l'un dans l'autre, de sorte qu'il semble impossible de les
déplacer pour faire des barricades. Chaque pavé coûte au gouvernement
un _zwanzig_. Parviendra-t-on par de tels sacrifices à éviter une
révolution?
Nous voici sur le Graben; c'est la place centrale et brillante de
Vienne; elle présente un carré oblong, ce qui est la forme de toutes
les places de la ville. Les maisons sont du XVIIIe siècle;
la rocaille fleurit dans tous les ornements. Au milieu se trouve une
colonne monumentale ressemblant à un bilboquet. La boule est formé de
nuages sculptés qui supportent des anges dorés. La colonne elle-même
semble torse, comme celles de l'ordre salomonique, le tout est chargé
de festons, de rubans et d'attributs. Représente-toi maintenant tous
les élégants magasins des plus riches quartiers de Paris, et la
comparaison en sera d'autant plus juste que la plupart des boutiques
sont occupées par des marchands de modes et de nouveautés qui font
partie de ce qu'on appelle ici la colonie française. Il y a au milieu
de la place un magasin dédié à l'archiduchesse Sophie, laquelle a dû
être une bien belle femme, s'il faut s'en rapporter à l'enseigne peinte
à la porte.
Il ne me reste plus qu'une petite rue à suivre pour arriver au
principal café du Kohlmarkt, dans lequel ton ami s'adonne aux
jouissances de ce qu'on appelle un _mélange_, et qui n'est autre chose
que du café au lait servi dans un verre à patte, en lisant ceux des
journaux français que la censure permet de recevoir.
11 _janvier_.--Je me vois forcé d'interrompre la narration des plaisirs
de ma journée pour l'informer d'une aventure beaucoup moins gracieuse
que les autres, qui est venue interrompre ma sérénité.
Il est bon que tu saches qu'il est fort difficile à un étranger de
prolonger son séjour au delà de quelques semaines dans la capitale de
l'Autriche. On n'y resterait pas même vingt-quatre heures, si l'on
n'avait soin de se faire recommander par un banquier, qui répond
personnellement des dettes que vous pourriez faire. Ensuite arrive la
question politique. Dès les premiers jours, j'avais cru m'apercevoir
que j'étais suivi dans toutes mes démarches.... Tu sais avec quelle
rapidité et quelle fureur d'investigation je parcours les rues d'une
ville étrangère, de sorte que le métier des espions n'a pas dû être
facile à mon endroit.
Enfin, j'ai fini par remarquer un particulier d'un blond fadasse, qui
paraissait suivre assidûment les mêmes rues que moi. Je prends ma
résolution; je traverse un passage, puis je m'arrête tout à coup, et je
me trouve, en me retournant, nez à nez avec le monsieur qui me servait
d'ombre. Il était fort essoufflé.
--Il est inutile, lui dis-je, de vous fatiguer autant. J'ai l'habitude
de marcher très-vite, mais je puis régler mon pas sur le vôtre et jouir
ainsi de votre conversation.
Ce pauvre homme paraissait très-embarrassé; je l'ai mis à son aise,
en lui disant que je savais à quelles précautions la police de Vienne
était obligée vis-à-vis des étrangers, et particulièrement des
Français.
--Demain, ajoutai-je, j'irai voir votre directeur et le rassurer sur
mes intentions.
L'estafier ne répondit pas grand'chose et s'esquiva en feignant de ne
point trop comprendre mon mauvais allemand.
Pour t'édifier sur ma tranquillité dans cette affaire, je te dirai
qu'un journaliste de mes amis m'avait donné une excellente lettre de
recommandation pour un des chefs de la police viennoise. Je m'étais
promis de n'en profiter que dans une occasion grave. Le lendemain donc,
je me dirigeai vers la _Politzey-direction_.
J'ai été parfaitement accueilli: le personnage en question, qui
s'appelle le baron de S***, est un ancien poëte lyrique, ex-membre du
_Tugendbund_ et des sociétés secrètes, qui a passé à la police, en
prenant de l'âge, à peu près comme on se _range_, après les folies de
la jeunesse.... Beaucoup de poëtes allemands se sont trouvés dans ce
cas. A Vienne, du reste, la police a quelque chose de patriarcal qui
explique mieux qu'ailleurs ces sortes de transitions.
Nous avons causé littérature, et M. de S***, après s'être assuré de ma
position, m'a admis peu à peu dans une sorte d'intimité.
--Savez-vous, m'a-t-il dit, que vos aventures m'amusent infiniment?
--Quelles aventures?
--Mais celles que vous racontez si agréablement à votre ami ***, et que
vous mettez ici à la poste pour Paris.
--Ah! vous lisez cela?
--Oh! ne vous en inquiétez pas; rien dans votre correspondance n'est de
nature à vous compromettre. Et même le gouvernement fait grand cas de
ceux des étrangers qui, loin de fomenter des intrigues, profitent avec
ardeur des plaisirs de la bonne ville de Vienne.
Je fus loin de m'étonner de cette confidence; je savais parfaitement
que toutes les lettres passaient par un _cabinet noir_, non pas
seulement en Autriche, mais dans la plupart des pays allemands. Je
tournai le tout en plaisanterie;--si bien que je suis arrivé fort loin
dans la confiance du baron de S***, qui me fournira lui-même bien des
sujets d'observation. Ne sommes-nous pas aussi, nous autres écrivains,
les membres d'une sorte de police morale?...
Il finit par m'engager à venir, quand je le voudrais, lire les journaux
de l'opposition à la police, ... attendu que c'était l'endroit le plus
libre de l'empire.... On pouvait y causer de tout sans danger.
14 _janvier_.--Hier, le baron de S*** m'a fait mander chez lui, et
m'a dit: «Amusez-vous donc à lire cette lettre.» Mon étonnement
fut très-grand en reconnaissant qu'elle s'adressait à mon oncle du
Périgord, et qu'elle était la copie d'une lettre de mon cousin Henri,
le diplomate, qui a quitté Vienne depuis quelques jours.
Voici l'écrit:
«Mon cher oncle,
»Depuis le moment où M. le ministre des affaires étrangères a daigné,
sur votre puissante recommandation, m'ouvrir enfin la carrière
diplomatique, en m'attachant à l'ambassade de Suède, je puis dire qu'un
nouveau jour s'est levé pour moi! Mon esprit, agrandi par les conseils
de votre expérience, demande à se déployer largement dans cette sphère,
où vous avez obtenu jadis de si beaux triomphes. Quoique je doive,
d'après vos conseils, me borner, quant à présent, à écrire lisiblement
les dépêches, notes, mémorandum, conférences, etc., dont la copie me
sera confiée, à donner des légalisations et des visas en l'absence
du chancelier, à résumer des rapports, et surtout à couper des
enveloppes et à former des cachets de cire d'une rondeur satisfaisante,
je sens que je ne m'arrêterai pas toujours à ces préliminaires de
l'art diplomatique, qui ne sont pas à négliger, sans doute, mais qui
recouvrent comme d'un voile les profonds arcanes politiques auxquels je
brûle d'être bientôt initié.
»Et d'abord, puisque vous m'avez permis de vous soumettre mes
observations personnelles avec toute la prudence possible, je profite
d'un courrier extraordinaire pour vous envoyer cette lettre, qui ne
sera point lue à la poste, ainsi que peuvent l'être celles que je vous
adresserai par la voie ordinaire dans le courant de mon voyage.
»Ne vous étonnerez-vous pas, me sachant parti pour la froide Suède,
de recevoir ma lettre datée de Vienne, capitale de l'Autriche? J'en
suis moi-même tout surpris encore et ne puis attribuer ce qui m'arrive
qu'aux complications nouvelles qui ont surgi tout à coup dans la
question d'Orient.
»Il y a justement sept jours, j'allais prendre congé de mes supérieurs
afin de partir le soir même pour ma destination; j'avais choisi la voie
de terre, vu la saison avancée, et je comptais d'abord me rendre en
droite ligne à Francfort, puis à Hambourg, en me reposant dans chacune
de ces deux villes, n'ayant plus ensuite, comme vous le savez, qu'une
courte traversée par mer de Hambourg à Stockholm. J'ai étudié cent
fois la carte en attendant l'audience du ministre; mais ce dernier
en a décidé autrement. Son Excellence était, ce jour-là, visiblement
préoccupée. J'ai été reçu entre deux portes après bien des difficultés.
«Ah! c'est vous, monsieur de N***? Votre oncle est toujours en bonne
santé, n'est-ce pas?--Oui, monsieur le ministre, mais un peu souffrant
... c'est-à-dire qu'il se croit malade.--Une belle intelligence,
monsieur! Voilà de ces hommes qu'il nous faudrait encore; de ceux dont
Bonaparte avait dit: _C'est une race à créer!_ Et il l'a créée. Mais la
voilà qui s'éteint comme le reste....» J'allais répondre que j'espérais
vous succéder en tout, quand le chef du cabinet est entré: «Pas un
courrier!» a-t-il dit au ministre; «celui qui arrive d'Espagne est
malade; les autres sont partis, ou ne sont pas arrivés. Les routes sont
si mauvaises!--Eh bien,» dit le ministre, «nous avons là M. de N***;
donnez-lui vos lettres; il faut bien qu'un attaché serve à quelque
chose.--Pouvez-vous partir aujourd'hui?» me dit le secrétaire. «Je
comptais partir justement ce soir.--Quelle route prenez-vous?--Par
Trêves et par Francfort.--Eh bien, vous irez porter ce paquet à
Vienne. Cela vous détournera un peu,» a dit le ministre avec bonté;
«mais vous étudierez l'Allemagne en passant, c'est utile.... Vous avez
une chaise de poste?--Oui, monsieur le ministre.--Il vous faut six
jours.--Six jours et demi peut-être, à cause des inondations, a observé
le secrétaire.--Enfin, c'est aujourd'hui jeudi, M. de N*** arrivera
jeudi prochain.» Telles furent les dernières paroles du ministre, et je
partis le même soir.
»Vous jugez de ma joie, mon cher oncle, en me voyant chargé d'un
message d'État! Et quel bon conseil vous m'aviez donné d'acheter cette
chaise de poste, que ma tante a trouvée si chère! «Un attaché sans
chaise de poste,» m'avez-vous dit, «c'est un ... (je crois que vous
avez employé cette comparaison) c'est un colimaçon sans coquille.»
L'image me semble fort juste, à part la rapidité, qui n'est nullement
dévolue à l'animal cité par vous.
»J'aime à plaisanter, j'ai même fait bien des folies de jeunesse; mais
je songe sérieusement à ma carrière, je me préoccupe de mon avenir,
suivant en cela vos bons avis; tous les jeunes gens ne pensent pas de
même, malheureusement. Qui croyez-vous que je rencontre à Munich à la
table d'hôte de l'hôtel d'_Angleterre_?... Je m'entends appeler d'un
bout à l'autre de la table, je me détourne, je crois me tromper ...
Point du tout: c'était mon cousin Fritz, parti de Paris huit jours
avant moi, et parti pour aller vous voir dans votre terre du Périgord.
»Vous comprenez, mon oncle, que l'idée n'était pas venue de lui,
mais de son père, lequel imagine toujours que je vous fais la cour
aux dépens de mon cousin. Dieu merci, vous savez si j'en ai dit
jamais le moindre mal. Qu'il ait rejeté toute occupation sensée, ou
du moins qu'il se soit livré à mille occupations frivoles; qu'il ait
dissipé tout le bien de sa mère, et le tiers de notre domaine de M***;
qu'il ait promené par le monde ses goûts d'artiste, ses prétentions
d'esprit, ses amourettes folles, et ses mille caprices qui choquent
toutes les idées reçues, vous savez, mon oncle, que je m'en préoccupe
fort peu. Cependant, j'avouerai qu'il ne m'est jamais agréable de me
rencontrer avec un pareil étourdi dans les hautes sociétés où m'appelle
ma position.
»Ce n'est point encore là le cas, nous ne sommes encore qu'à une table
d'hôte de Munich. Je ne sais pourquoi, d'ailleurs, je ne m'étais
point fait servir dans mon appartement, ce qui m'aurait épargné cette
rencontre. Chaque fois qu'on n'agit pas en homme très comme il faut,
on peut être sûr d'avoir à s'en repentir; c'est un de vos principes
que je n'oublierai plus. Enfin, voilà la conversation qui s'établit
de loin entre nous deux; vous pensez bien que je ne répondais que par
monosyllabes. La table n'était garnie que d'Anglais et d'Allemands,
mais on nous comprenait très-bien. Il me plaisante avec l'esprit que
vous lui connaissez sur ma nouvelle position diplomatique, me demande
si j'apporte la guerre ou la paix, et autres folies. Je lui fais
signe qu'il n'est pas prudent de parler ainsi; et, en effet, j'ai
appris ensuite qu'il y avait à cette même table un espion prussien
et un espion anglais; moi-même, je passais pour un espion français,
malgré mon titre d'attaché. Les Allemands ignorent ou ne veulent pas
croire que notre gouvernement n'use pas de pareils moyens et que nous
n'employons jamais qu'une politique loyale ou constitutionnelle.
»J'ai fini par me lever, je l'ai pris à part, et je lui ai fait
comprendre tout ce que sa conduite avait d'indiscret à mon égard.
«Nous ne sommes plus de jeunes fous,» lui ai-je dit; «la confiance du
gouvernement m'a créé un titre et des devoirs nouveaux. La chaise de
poste qui me transporte à Vienne est peut-être chargée des destinées
d'un grand pays.... »--Tu es en chaise de poste?» m'a dit aussitôt mon
cousin. «Je ne voyage pas autrement.--C'est fort commode, en effet,
quand on n'aime pas aller à pied. Moi, je voyage à pied quand le pays
est beau.--Bien du plaisir.--Par exemple, ce pays-ci est fort triste:
des campagnes plates, sablonneuses, et des forêts de sapins pour
varier; des rivières sans eau, des villes sans pierres, des tavernes
sans vin, des femmes.... » Je me hâtai de lui couper la parole, car
il m'aurait compromis davantage encore, «Il faut que je reparte,» lui
dis-je; «je ne me suis arrêté à Munich que pour dîner.--C'est-à-dire
pour souper, car on dîne ici à une heure, et il en est huit.-- Adieu
donc.--Tu ne restes pas pour voir la vieille madame Schrœder-Devrient
dans _Médée_?--J'ai des devoirs plus pressants.--Je suis capable de
faire une folie....-- Je le crois.--Voici ma position. J'étais parti
de Paris pour aller voir notre oncle; j'ai pris par la Bourgogne, afin
d'éviter la monotonie de nos routes du centre. J'ai fait un coude pour
voir le Jura, puis pour voir Constance, la ville des conciles (les
décorations de l'Opéra sont tout à fait inexactes, et elles ont bien
raison); ce qu'il y a de plus beau à Constance, c'est le bateau à
vapeur qui vous en éloigne, et qui vous fait toucher en six heures à
cinq nations différentes. Je ne voulais que poser le pied en Bavière;
mais, à Lindau, l'on m'a dit des merveilles de Munich. Je viens de
parcourir la ville en un jour, et j'en ai assez; tu as une place vide
dans ta chaise de poste, tu vas à Vienne, je t'y accompagne. Je suis
fort curieux de voir cette capitale.»
»Je crus l'arrêter en lui demandant s'il avait des lettres de crédit;
il me montra une circulaire de l'un des Rothschild, qui le recommandait
à tous ses correspondants. Je ne sais trop ce que vaut ce papier,
qui me paraît être une simple lettre de politesse; mais, à Vienne,
on en jugera. J'ai appris de bonne source que l'on n'y garderait pas
vingt-quatre heures un étranger dont le portefeuille ne serait pas bien
et valablement garni.
»Après tout, sa conversation m'a distrait pendant la route, qui n'était
pas fort commode, surtout dans le pays de Salzbourg, l'un des endroits
les plus sauvages de la terre. A Vienne, il est descendu dans une
auberge de faubourg, voulant, dit-il, garder le plus strict incognito.
J'en suis charmé, et je désire le rencontrer le moins possible. Il
vous écrira sans doute pour s'excuser d'avoir pris la route de Vienne
au lieu de celle du Périgord. Il est vrai que, la terre étant ronde,
rien ne l'empêchera de vous aller rendre ses devoirs dans le courant de
l'an prochain. »
Voilà la lettre de l'enfant.... Qu'en dis-tu? C'est ainsi que l'on est
servi par ses parents:
M. de S*** m'a recommandé le plus grand secret sur sa communication
amicale; mais ne trouves tu pas que la police paternelle de Vienne est
bonne à quelque chose ... au moins, quand on a des amis!
Vienne me fait entièrement l'effet de Paris au XVIIIe
siècle, en 1770, par exemple; et, moi-même, je me regarde comme un
poëte étranger, égaré dans cette société mi-partie d'aristocratie
brillante et de populaire en apparence insoucieux. Ce qui manque à
la classe inférieure viennoise pour représenter l'ancien peuple de
Paris, c'est l'unité de race. Les Slaves, les Magyares, les Tyroliens,
Illyriens et autres sont trop préoccupés de leurs nationalités
diverses, et n'ont pas même le moyen de s'entendre ensemble, dans le
cas où leurs principes se rapprocheraient. De plus, la prévoyante et
ingénieuse police impériale ne laisse pas séjourner dans la ville
un seul ouvrier sans travail. Tous les métiers sont organisés en
corporations; le compagnon qui vient de la province est soumis à peu
près aux mêmes règles que le voyageur étranger. Il faut qu'il se fasse
recommander par un patron ou par un habitant notable de la ville qui
réponde de sa conduite ou des dettes qu'il pourrait faire. S'il ne peut
pas offrir cette garantie, on lui permet un séjour de vingt-quatre
heures pour voir les monuments et les curiosités, puis on lui signe
son livret pour toute autre ville qu'il lui plaît d'indiquer et où les
mêmes difficultés l'attendent. En cas de résistance, il est reconduit
à son lieu de naissance, dont la municipalité devient solidaire de sa
conduite et le fait généralement travailler à la terre, si l'industrie
chôme dans les villes.
Tout ce régime est extrêmement despotique, j'en conviens; mais il faut
bien se persuader que l'Autriche est la Chine de l'Europe. J'en ai
dépassé la grande muraille ... et je regrette seulement qu'elle manque
de mandarins lettrés.
Une telle organisation, dominée par l'intelligence, aurait, en effet,
moins d'inconvénients: c'est le problème qu'avait voulu résoudre
l'empereur philosophe Joseph II, tout empreint d'idées voltairiennes et
encyclopédistes. L'administration actuelle suit despotiquement cette
tradition, et n'étant, plus guère philosophique, reste simplement
_chinoise_.
En effet, l'idée d'établir une hiérarchie lettrée est peut-être
excellente; mais, dans un pays où la tradition de l'hérédité domine, il
est assez commun de penser que le fils d'un lettré en est un lui-même.
Il reçoit l'éducation qui convient, fait des vers et des tragédies,
comme on apprend à en faire au collège, et succède au génie et à
l'emploi de son père, sans exciter la moindre réclamation. S'il est
entièrement incapable, il fait faire un livre historique, un volume de
vers ou une tragédie héroïque par son précepteur, et le même effet est
obtenu.
Ce qui prouve combien la protection accordée aux lettres par la
noblesse autrichienne est intelligente, c'est que j'ai vu les écrivains
allemands les plus illustres, méconnus et asservis, traînant dans des
emplois infimes une majesté dégradée.
J'avais une lettre de recommandation pour l'un d'eux, dont le nom est
plus célèbre peut-être à Paris qu'à Vienne; j'eus beaucoup de peine à
le découvrir dans l'humble coin de bureau ministériel qu'il occupait.
Je voulais le prier de me présenter dans quelques salons, où j'aurais
voulu n'être introduit que sous les auspices du talent; je fus surpris
et affligé de sa réponse.
--Présentez-vous simplement, me dit-il, en qualité d'étranger; dites
aussi que vous êtes parent d'un attaché d'ambassade (mon cousin
Henri!), et vous serez parfaitement reçu; car ici tout le monde est
bon, et l'on est heureux d'accueillir les Français, ceux du moins qui
ne font aucun ombrage au gouvernement. Quant à novis autres, pauvres
poëtes, de quel droit irions-nous briller parmi les princes et les
banquiers?
Je me sentis navré de cet aveu et de l'ironique misanthropie de l'homme
célèbre, que cependant le sort avait forcé d'accepter un emploi
misérable dans une société qui pourtant sait ce qu'il vaut, et qui n'a
accordé à son talent que des lauriers stériles.
La position des artistes n'est pas la même: ils ont l'avantage d'amuser
directement les nobles compagnies qui les accueillent avec tous les
dehors de la sympathie et de l'admiration. Ils deviennent aisément
les familiers et les amis des grands seigneurs, dont l'amour-propre
est flatté de leur accorder une ostensible protection. Aussi les
invite-t-on à toutes les fêtes. Seulement, il faut qu'ils apportent
leur instrument, leur _gagne-pain_: c'est là le collier.--L'un
d'eux, qui affecte des idées socialistes, s'est avisé de déclarer
au prince de ..., _son ami_,-- et remarque qu'il était aussi l'ami
de la princesse,--qu'il voulait paraître comme simple invité, à la
première fête qui serait donnée dans le palais, et ne jouerait d'aucun
instrument.
--C'est facile, lui dit le prince; je dirai que vous êtes malade.
--Non, je tiens à ne pas paraître malade.
--Eh bien, mon ami, j'en parlerai à mes amis.
Le résultat est que l'artiste n'a pas reçu d'invitation. Il est parti,
furieux, pour la Hongrie, où des ovations magnifiques le vengent déjà
de la sotte étiquette des salons de Vienne.
18 _janvier_.--Parlons un peu encore des plaisirs du peuple viennois;
c'est plus gai. Le carnaval approche, et je fréquente beaucoup les bals
du Sperl et de la Birn plus amusants que d'autres, et qui s'adressent
spécialement à la classe bourgeoise. Ce sont de vastes établissements
splendidement décorés. Les femmes sont mieux mises, c'est-à-dire d'une
mise plus parisienne, que celles de la classe inférieure; c'est ce
qui représenterait ici la classe des grisettes. La valse est aussi
énergique, aussi folle que dans les tavernes, et le nuage de tabac
qu'elle agite n'est guère moins épais.
Au Sperl aussi, l'on dîne ou l'on soupe toujours au milieu des danses
et de la musique, et le galop serpente autour des tables sans inquiéter
les dîneurs. Le premier aspect du Sperl m'a rappelé un peu celui des
_musicos_ de Hollande; j'aime à croire, toutefois, que les danseuses
appartiennent en général à une condition plus respectable que celles
dont les aïeules ont fourni tant de modèles à Rubens.
Ces dernières, par exemple, ne seraient point souffertes par le
gouvernement paternel de l'Autriche. Les étrangers présomptueux
assurent que ce système est loin d'avoir amélioré les mœurs, et chacun
d'eux, pour peu qu'il ait passé seulement un hiver à Vienne, vous
énumérera tout au moins les _deux cent et trente_ conquêtes qui forment
le contingent de l'Allemagne sur la liste de don Juan. Mais ce sont des
exagérations auxquelles a pu donner lieu la facilité des Viennoises à
entrer en conversation avec les cavaliers qui se placent près d'elles,
dans les spectacles ou dans les bals. Si l'on te dit aussi que les
grandes dames sont toujours un peu du XVIIIe siècle dans ce
pays, où le XIXe siècle n'a pas encore commencé, ne crois
pas tous les récits de nos modernes Casanovas; mais songe aussi que le
nombre des femmes belles est si grand dans toute l'Autriche, que la
plupart deviennent moins fières en raison de ce qu'elles sont moins
appréciées.
La beauté des femmes est encore une chose qui saisit l'étranger
d'étonnement en passant à Lintz, la première ville d'Autriche du côté
de la Bavière. J'arrivai un dimanche, et je vis les femmes de la
campagne qui se rendaient aux églises; elles portaient presque toutes
le costume national: des jupons de couleur éclatante, des corsets
brodés, des colliers et de grands bonnets de drap d'or, à ravir un
directeur de théâtre. Ces femmes étaient en général d'une éclatante
beauté; les livres de voyages ne manquent pas d'en prévenir les
voyageurs, et, en cela du moins, leur indication est parfaitement
juste. Je passai la journée à parcourir les places et les rues sans
me lasser de cette admiration. Toutefois, à Lintz, le type des
physionomies est toujours à peu près le même: ce sont de grandes femmes
à la figure régulière et douce, à l'œil beau, blondes et blanches, avec
une délicatesse de teint qui est le même chez les paysannes et chez
les personnes de la ville. A la longue, on se fatiguerait de cette
uniformité de figures, qui explique leur beauté, comme la pureté du
sang et l'excellence du climat font comprendre les belles races parmi
les animaux.
A Vienne, au contraire, les figures sont très-variées, bien qu'il soit
possible encore de les classer en un petit nombre de types analogues.
En général, blondes et brunes ont toutes la peau extrêmement blanche
et délicate, la taille parfaite et les bras superbes. On pourrait
dire que la classe moyenne est moins favorisée; mais les beautés de
l'aristocratie, que l'on voit toutes réunies dans les grandes soirées
et dans les concerts, et celles de la classe inférieure, qui ne
manquent guère les réunions du Sperl et du _Volksgarten_, luttent, à
chance égale, de beauté, de fraîcheur, et même souvent d'élégance et de
grâce.
Ce sont là d'heureux pays, surtout lorsque l'on pense aux tristes
créatures qui peuplent nos villes et nos campagnes; c'est le signe à
la fois du bien-être de la population inférieure et du facile travail
qui suffit à le lui procurer. Sans prétendre faire ici le panégyrique
du gouvernement de l'Autriche, je puis t'assurer que c'est le plus
favorable de tous au bonheur du peuple, ainsi que des classes élevées;
quant à la bourgeoisie, nous savons déjà qu'il n'y a qu'elle qui gagne
aux révolutions.
Je regrette de ne pouvoir te parler encore que des plaisirs d'hiver de
la population viennoise. Le Prater, que je n'ai vu que lorsqu'il était
dépouillé de sa verdure, n'avait pas perdu pourtant toutes ses beautés;
les jouis de neige surtout, il présente un coup d'œil charmant, et la
foule venait de nouveau envahir ses nombreux cafés, ses casinos et
ses pavillons élégants, trahis tout d'abord par la nudité de leurs
bocages. Les troupes de chevreuils parcourent en liberté ce parc où
on les nourrit, et plusieurs bras du Danube coupent en îles les bois
et les prairies. A gauche commence le chemin de Vienne à Brunn. A un
quart de lieue plus loin coule le Danube (car Vienne n'est pas plus sur
le Danube que Strasbourg sur le Rhin). Tels sont les Champs-Elysées
de cette capitale. Son plus grand jardin public se rencontre à peu de
distance, dans le quartier de Léopoldstadt. Lorsque j'y suis entré, ses
longues allées étaient vides, ses parterres jaunis. De loin en loin, on
découvrait des horizons charmants; des montagnes couronnées de châteaux
indiquent à distance les rives du Danube. Un autre jardin qu'on appelle
jardin du Peuple, est situé dans l'intérieur même des remparts, près du
château impérial.
Les jardins de Schœnbrunn n'étaient pas les moins désolés dans le
moment où je les ai parcourus. Schœnbrunn est le Versailles de Vienne;
le village de Hitzing qui l'avoisine est toujours, chaque dimanche,
le rendez-vous des joyeuses compagnies. Strauss fils préside toute
la journée son orchestre au casino de Hitzing, et n'en retourne pas
moins, le soir, diriger les valses du Sperl. Pour arriver à Hitzing,
on traverse la cour du château de Schœnbrunn; des Chimères de marbre
gardent l'entrée, et toute cette cour déserte est négligée et décorée
dans le goût du XVIIIe siècle; le château lui-même, dont
la façade est imposante, n'a rien de riche dans son intérieur que
l'immensité de ses salles, où le badigeonnage recouvre presque partout
les vieilles rocailles dorées. Mais, en sortant du côté des jardins, on
jouit d'un coup d'œil magnifique, dont les souvenirs de Saint-Cloud et
de Versailles ne rabaissent pas l'impression.
Le pavillon de Marie-Thérèse, situé sur une colline qui déroule à
ses pieds d'immenses nappes de verdure, est d'une architecture toute
féerique, et à laquelle je ne puis rien comparer. Composé d'une longue
colonnade tout à jour, et dont les quatre arcades du milieu sont
seules vitrées de glaces pour former un cabinet de repos, ce bâtiment
est à la fois un palais et un are de triomphe. Vu de la route, il
couronne le château dans toute sa largeur et semble en faire partie,
parce que la colline sur laquelle il est bâti élève sa base au niveau
des toits de Schœnbrunn. Il faut monter longtemps par les allées de
pins, par les gazons, le long des fontaines sculptées dans le goût du
Puget et de Bouchardon, en admirant toutes les divinités de cet Olympe
maniéré, pour parvenir enfin aux marches de ce temple digne d'elles,
qui se découpe si hardiment dans l'air, et y fait flotter tous les
festons et tous les astragales de mademoiselle de Scudéri....
Je me sauve au travers du jardin pour revenir aux faubourgs de Vienne
par cette belle avenue de Maria-Hilf, ornée pendant une lieue d'un
double rang de peupliers immenses. La foule endimanchée se presse
toujours vers Hitzing en faisant des haltes nombreuses dans les cafés
et les casinos qui bordent toute la chaussée. C'est la plus belle
entrée de Vienne: c'est une Courtille décente et bourgeoise dont les
beaux équipages ne se détournent pas.
Pour en finir avec les faubourgs de Vienne, desquels on ne peut guère
séparer Schœnbrunn et Hitzing, je dois te parler encore des trois
théâtres qui complètent la longue série des amusements populaires.
Le théâtre de la Vienne (_an der Wien_), celui de Josephstadt, et
celui de Léopoldstadt, sont, en effet, des théâtres consacrés au
peuple, et que nous pouvons comparer à nos scènes de boulevard. Les
autres théâtres de Vienne, celui de la Burg pour la comédie et le
drame, et celui de la Porte-de-Carinthie pour le ballet et l'opéra,
sont situés dans l'enceinte des murs. Le théâtre de la Vienne, malgré
son humble destination, est le plus beau de la ville et le plus
magnifiquement décoré. Il est aussi grand que l'Opéra de Paris, et
ressemble beaucoup, par sa coupe et ses ornements, aux grands théâtres
d'Italie. On y joue des drames historiques, de grandes féeries-ballets
et quelques petites pièces d'introduction, imitées généralement de
nos vaudevilles. Lorsque j'arrivai à Vienne, un mélodrame de madame
Birch-Pfeiffer, _les Styriens_, y obtenait un grand succès. Pendant
ce temps, on représentait à Léopoldstadt, ainsi que je te l'ai déjà
appris, une autre pièce de cette même dame. Madame Birch-Pfeiffer est
le Bouchardy du théâtre allemand. Elle intitule franchement ses pièces
drames populaires; mais ce serait lui faire trop d'honneur que de la
comparer à notre compatriote autrement que par ses succès. J'ai vu
jouer aussi au théâtre de la Vienne le _Guillaume Tell_ de Schiller;
ce qui prouverait que la censure impériale n'est pas si farouche qu'on
la fait; car, assurément, personne ne lui contesterait le droit de
défendre la représentation de _Guillaume Tell_.
Mais la censure nous a permis de voir représenter aussi _Ruy Blas_
à Léopoldstadt, sous le titre de _Maître et Valet_; il est vrai que
le dénoûment est légèrement modifié. Ruy Blas ne fait que menacer
son maître avec cette fameuse épée qu'il lui arrache si hardiment.
On s'explique alors; le valet retrouve ses parents, comme Figaro;
mais, plus heureux que ce dernier, il les retrouve riches et grands
seigneurs. Je crois même qu'au dénoûment il épouse la reine, et devient
une sorte de mari-Cobourg, ce qui est encore bien plus constitutionnel.
Les théâtres de Léopoldstadt et de la Vienne sont desservis tous les
deux par la troupe du directeur Carl. Le fond de leur répertoire
se compose de _farces locales_, sortes de pièces bizarres à grand
spectacle, dont les Viennois ne peuvent se lasser. Pour s'en faire
une idée en France, il faudrait réunir la' pantomime de Deburau aux
vaudevilles les plus excentriques du théâtre des Variétés. Celui des
_Saltimbanques_ en donnerait une sorte d'aperçu. L'esprit logique et
régulier du bourgeois parisien ne supporterait pas la liberté folle et
la gaieté humoristique de ces compositions. La plus célèbre, et pour
ainsi dire le modèle du genre, est intitulée: _Trente ans de la vie
d'un mauvais sujet_. Presque toutes ces farces locales ont pour auteur
un acteur nommé Nestroy, qui en joue les principaux rôles avec beaucoup
de verve et d'esprit.
Le théâtre de Josephstadt, dont l'intérieur ressemble à la salle du
Gymnase, vient d'être occupé pendant deux mois par les séances d'un
physicien nommé Dobler. Cet artiste ne s'élève point au-dessus de
Bosco, qui charme en ce moment le public de Constantinople. Depuis
son départ, Josephstadt a rajeuni l'éternel sujet de _la Révolte au
sérail_, qui, grâce aux jolies figurantes et aux tribulations des
malheureux Turcs européanisés, fait fureur en ce moment; le peuple
viennois ne commence à rire des Turcs que depuis fort peu d'années, ce
qui explique aussi l'excès de sa satisfaction.
J'ai été témoin, à Josephstadt, d'une représentation dont nous n'avons
guère l'idée en France. C'était l'_Académie_ du célèbre Saphir, l'un
des journalistes et des poëtes les plus distingués d'Allemagne. Une
foule d'artistes concourait, d'ailleurs, à cette _séance littéraire_.
Elle a commencé par une scène en vers, de Saphir, intitulée _la
Conjugaison du verbe aimer_. Trois des plus jolies actrices du
Théâtre-Impérial représentaient, l'une la maîtresse, les deux autres
les écolières. Cette ingénieuse idée était d'une exécution charmante.
Ensuite, _la Revue nocturne_ chantée par un acteur du théâtre delà
Porte-de-Carinthie, était accompagnée au piano par Liszt. Puis
mademoiselle Caroline Miller vint jouer, elle seule, une comédie en
trois actes, fort courte heureusement, composée aussi par Saphir.
C'était une sorte de parodie où le spirituel bénéficiaire faisait la
critique de nos comédies modernes. Mademoiselle Miller partagea les
applaudissements donnés à l'ouvrage. On sait que cette actrice est
appelée la Mars de l'Allemagne. Un journaliste de Vienne remarquait
dernièrement, à ce propos, qu'il serait peut-être plus convenable
de dire que mademoiselle Mars est la Caroline Miller, de la France.
Nous déclarons ne nous y point opposer. La séance _académique_, après
plusieurs lectures de vers, fut terminée par une _lecture humoristique_
que Saphir vint faire en personne. Nous avions conçu d'abord quelque
inquiétude sur le sort de cette longue production littéraire, qui
arrivait après les chanteurs et les acteurs, après Liszt, après Bériot.
On viendrait lire alors à un public français un article inédit de
Voltaire, qu'il demanderait bien vite ses chevaux et ses socques,
comme M. de Buffon. Eh bien, tout ce public brillant de Vienne resta
à la lecture de cet article, qui était le développement d'un paradoxe
philosophique, et l'on applaudit Saphir, et on le redemanda deux fois.
Voilà ce que c'est qu'une académie dans les villes d'Allemagne; un
homme de lettres donne des concerts de poésie et de musique, comme
un simple artiste exécutant. L'_Académie_ de Saphir lui a rapporté
trois mille florins. Impossible de te donner une idée plus exacte des
plaisirs du _grand monde_ à Vienne; il faut séparer absolument celui-là
de l'autre; car, ici, il y a encore un grand monde, n'en doute pas.
Ce sont là les plaisirs de la population de Vienne pendant l'hiver. Et
c'est l'hiver seulement qu'on peut étudier cette ville dans toutes les
nuances originales de son caractère semi-slave et semi-européen. L'été,
le beau monde s'éloigne, parcourt l'Italie, la Suisse et les villes
de bains, ou va sièger dans ses châteaux de Hongrie et de Bohême; le
peuple transporte au Prater, à l'Augarten, à Hitzing, toute l'ardeur
et tout l'enivrement de ses fêtes, de ses valses et des interminables
soupers. Il faut donc prendre alors les bateaux du Danube ou la poste
impériale, et laisser cette capitale à sa vie de tous les jours, si
variée et si monotone à la fois.
Vienne, pendant l'été, devient une ville aussi ennuyeuse que l'est
Munich dans tous les temps.