VII--SUITE DU JOURNAL

_Le_ 23.--Hier au soir, me trouvant désœuvré dans ce théâtre, et

presque seul entre les prétendus civilisés, le reste se composant de

Hongrois, de Bohèmes, de Grecs, de Turcs, de Tyroliens, de Romains

et de Transylvaniens, j'ai songé à recommencer ce rôle de Casanova,

déjà assez bien entamé l'avant-veille. Casanova est bien plus probable

qu'il ne semble dans les usages de ces pays-ci. Je me suis assis

successivement près de deux ou trois femmes seules; j'ai fini par

lier conversation avec l'une d'elles dont le langage n'était pas trop

viennois; après cela, j'ai voulu la reconduire, mais elle m'a permis

seulement de lui toucher le bras un instant sous son manteau (encore un

très-beau bras!) parmi toute sorte de soieries et de poils de chat ou

de fourrures. Nous nous sommes promenés très-longtemps, puis je l'ai

mise devant sa porte, sans qu'elle ait voulu, du reste, me laisser

entrer; toutefois, elle m'a donné rendez-vous pour ce soir à six heures.

Et de deux! Celle-là ne vaut pas tout à fait l'autre comme beauté, mais

elle paraît être d'une classe plus relevée. Je le saurai ce soir. Mais

cela ne te confond-il pas, qu'un étranger fasse connaissance intime de

deux femmes en trois jours, que l'une vienne chez lui, et qu'il aille

chez l'autre? Et nulle apparence suspecte dans tout cela. Non, on me

l'avait bien dit, mais je ne le croyais pas; c'est ainsi que l'amour

se traite à Vienne! Eh bien, c'est charmant. A Paris, les femmes

vous font souffrir trois mois, c'est la règle; aussi peu de gens ont

la patience de les attendre. Ici, les arrangements se font en trois

jours, et l'on sent dès le premier que la femme céderait, si elle ne

craignait pas de vous faire l'effet d'une _grisette_; car c'est là, il

paraît, leur grande préoccupation. D'ailleurs, rien de plus amusant que

cette poursuite facile dans les spectacles, casinos et bals; cela est

tellement reçu, que les plus _honnêtes_ ne s'en étonnent pas le moins

du monde; les deux tiers au moins des femmes viennent seules dans les

lieux de réunion, ou vont seules dans les rues. Si vous tombez par

hasard sur une _vertu_, votre recherche ne l'offense pas du tout, elle

cause avec vous tant que vous voulez. Toute femme que vous abordez se

laisse prendre le bras, reconduire; puis, à sa porte, où vous espérez

entrer, elle vous fait un salut très-gentil et très-railleur, vous

remercie de l'avoir reconduite, et vous dit que son mari ou son père

l'attend dans la maison. Tenez-vous à la revoir, elle vous dira fort

bien que, le lendemain ou le surlendemain, elle doit aller dans tel bal

ou tel théâtre. Si au théâtre, pendant que vous causez avec une femme

seule, le mari ou l'amant, qui s'était allé promener dans les galeries

ou qui était descendu au café, revient tout à coup près d'elle, il ne

s'étonne pas de vous voir causer familièrement; il salue et regarde

d'un autre côté, heureux sans doute d'être soulagé quelque temps de la

compagnie de sa femme.

Je te parle ici un peu déjà par mon expérience et beaucoup par celle

des autres;--mais à quoi cela peut-il tenir? car, vraiment, je n'ai

vu rien de pareil même en Italie;--sans doute à ce qu'il y a tant de

belles femmes dans la ville, que les hommes qui peuvent leur convenir

sont, en proportion, beaucoup moins nombreux. A Paris, les jolies

femmes sont si rares, qu'on les met à l'enchère; on les choie, on les

garde, et elles sentent aussi tout le prix de leur beauté. Ici, les

femmes font très-peu de cas d'elles-mêmes et de leurs charmes; car

il est évident que cela est commun comme les belles fleurs, les beaux

animaux, les beaux oiseaux, qui, en effet, sont très-communs si l'on

a soin de les cultiver ou de les bien nourrir. Or, la fertilité du

pays rend la vie si facile, si bonne, qu'il n'y a pas de femmes mal

nourries, et qu'il ne s'y produit pas, par conséquent, de ces races

affreuses qui composent nos artisanes ou nos femmes de la campagne.

Tu ne t'imagines pas ce qu'il y a d'extraordinaire à rencontrer, à

tout moment dans les rues, des filles éclatantes et d'une carnation

merveilleuse qui s'étonnent même que vous les remarquiez.

Cette atmosphère de beauté, de grâce, d'amour, a quelque chose

d'enivrant: on perd la tête, on soupire, on est amoureux fou, non

d'une, mais de toutes ces femmes à la fois. _L'odor di femina_ est

partout dans l'air, et on l'aspire de loin comme don Juan. Quel malheur

que nous ne soyons pas au printemps! Il faut un payage pour compléter

de si belles impressions. Cependant, la saison n'est pas encore sans

charmes. Ce matin, je suis entré dans le grand jardin impérial, au bout

de la ville; on n'y voyait personne. Les grandes allées se terminaient

très-loin par des horizons gris et bleus charmants. Il y a au delà un

grand parc montueux coupé d étangs et pleins d'oiseaux. Les parterres

étaient tellement gâtés par le mauvais temps, que les rosiers cassés

laissaient traîner leurs fleurs dans la boue. Au delà, la vue donnait

sur le Prater et sur le Danube; c'était ravissant malgré le froid. Ah!

vois-tu, nous sommes encore jeunes, plus jeunes que nous ne le croyons.

Mais Paris est une ville si laide et si peuplée de gens si sots,

qu'elle fait désespérer de la création, des femmes et de la poésie....

_Ce_ 7 _décembre_.--Je transcris ici cinq lignes sur un autre papier.

Il s'est écoulé bien des jours depuis que les quatre pages qui

précèdent ont été écrites. Tu as reçu des lettres de moi, tu as vu

le côté riant de ma situation, et près d'un mois me sépare de ces

premières impressions de mon séjour à Vienne. Pourtant il y a un lien

très-immédiat entre ce que je vais le dire et ce que je t'ai écrit.

C'est que le dénoûment que tu auras prévu en lisant les premières

pages a été suspendu tout ce temps.... Tu me sais bien incapable de

te faire des histoires à plaisir et d'épancher mes sentiments sur des

faits fantastiques, n'est-ce pas? Eh bien, si tu as pris intérêt à mes

premières amours de Vienne, apprends....

_Ce_ 13 _décembre_.--Tant d'événements se sont passés depuis les quatre

premiers jours qui fournissent le commencement de cette lettre, que

j'ai peine à les rattacher à ce qui m'arrive aujourd'hui. Je n'oserais

te dire que ma carrière don-juanesque se soit poursuivie toujours avec

le même bonheur.... La Katty est à Brunn en ce moment auprès de sa

mère malade; je devais l'y aller rejoindre par ce beau chemin de fer

de trente lieues qui est à l'entrée du Prater; mais ce genre de voyage

m'agace les nerfs d'une façon insupportable. En attendant, voici encore

une aventure qui s'entame et dont je t'adresse fidèlement les premiers

détails.

Comme observation générale, tu sauras que, dans cette ville, aucune

femme n'a une démarche naturelle. Vous en remarquez une, vous la

suivez; alors, elle fait les coudes et les zigzags les plus incroyables

de rue en rue. Puis choisissez un endroit un peu désert pour l'aborder,

et jamais elle ne refusera de répondre. Cela est connu de tous. Une

Viennoise n'éconduit personne. Si elle appartient à quelqu'un (je ne

parle pas de son mari, qui ne compte jamais); si, enfin, elle est trop

affairée de divers cotés, elle vous le dit et vous conseille de ne lui

demander un rendez-vous que la semaine suivante, ou de prendre patience

sans fixer le jour. Cela n'est jamais bien long; les amants qui vous

ont précédé deviennent vos meilleurs amis.

Je venais donc de suivre une beauté que j'avais remarquée au Prater, où

la foule s'empresse pour voir les traîneaux, et j'étais allé jusqu'à

sa porte sans lui parler, parce que c'était en plein jour. Ces sortes

d'aventures m'amusent infiniment. Fort heureusement, il y avait un café

presque en face de la maison. Je reviens donc, à la brune, m'établir

près de la fenêtre. Comme je l'avais prévu, la belle personne en

question ne tarde pas à sortir. Je la suis, je lui parle, et elle

me dit avec simplicité de lui donner le bras, afin que les passants

ne nous remarquent pas. Alors, elle me conduit dans toute sorte de

quartiers: d'abord chez un marchand du Kohlmarkt, où elle achète des

mitaines; puis chez un pâtissier, où elle me donne la moitié d'un

gâteau; enfin, elle me ramène dans la maison d'où elle était sortie,

reste une heure à causer avec moi sous la porte et me dit de revenir

le lendemain an soir. Le lendemain, je reviens fidèlement, je frappe

à la porte, et tout à coup je me trouve au milieu de deux autres

jeunes filles et de trois hommes vêtus de peaux de mouton et coiffés

de bonnets plus ou moins valaques. Comme la société m'accueillait

cordialement, je me préparais à m'asseoir: mais point du tout. On

éteint les chandelles et l'on se met en route pour des endroits

éloignés dans le faubourg. Personne ne me dispute la conquête de la

veille, quoique l'un des individus soit sans femme, et enfin nous

arrivons dans une taverne fort enfumée. Là, les sept ou huit nations

qui se partagent la bonne ville de Vienne semblaient s'être réunies

pour un plaisir quelconque. Ce qu'il y avait de plus évident, c'est

qu'on y buvait beaucoup de vin doux rouge, mêlé de vin blanc plus

ancien. Nous prîmes quelques carafes de ce mélange. Cela n'était point

mauvais. Au fond de la salle, il y avait une sorte d'estrade où l'on

chantait des complaintes dans un langage indéfini, ce qui paraissait

amuser beaucoup ceux qui comprenaient. Le jeune homme qui n'avait pas

de femme s'assit auprès de moi, et, comme il parlait très-bon allemand,

chose rare dans ce pays, je fus content de sa conversation. Quant à

la femme avec qui j'étais venu, elle était absorbée dans le spectacle

qu'on voyait en face de nous. Le fait est que l'on jouait derrière ce

comptoir de véritables comédies. Ils étaient quatre ou cinq chanteurs,

qui montaient, jouaient une scène et reparaissaient avec de nouveaux

costumes. C'étaient des pièces complètes, mêlées de chœurs et de

couplets. Pendant les intervalles, les Moldaves, Hongrois, Bohémiens et

autres mangeaient beaucoup de lièvre et de veau. La femme que j'avais

près de moi s'animait peu à peu, grâce au vin rouge et grâce au vin

blanc. Elle était charmante ainsi, car naturellement elle est un peu

pâle. C'est une vraie beauté slave; de grands traits solides indiquent

la race qui ne s'est point mélangée.

Il faut encore remarquer que les plus belles femmes ici sont celles

du peuple et celles de la haute noblesse. Je t'écris d'un café où

j'attends l'heure du spectacle; mais décidément l'encre est trop

mauvaise, et j'ajourne la suite de mes observations.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 84 / 136 题