Tu m'as fait promettre de t'envoyer de temps en temps les impressions
_sentimentales_ de mon voyage, qui t'intéressent plus, m'as-tu dit,
qu'aucune description pittoresque. Je vais commencer. Sterne et
Casanova me soient en aide pour te distraire. J'ai envie simplement
de te conseiller de les relire, en t'avouant que ton ami n'a point
le style de l'un ni les nombreux mérites de l'autre, et qu'à les
parodier il compromettait gravement l'estime que tu fais de lui. Mais
enfin, puisqu'il s'agit surtout de te servir en te fournissant des
observations où ta philosophie puisera des maximes, je prends le parti
de te mander au hasard tout ce qui m'arrive, intéressant ou non, jour
par jour si je le puis, à la manière du capitaine Cook, qui écrit avoir
vu un tel jour un goëland ou un pingouin, tel autre jour n'avoir vu
qu'un tronc d'arbre flottant; ici, la mer était claire; là, bourbeuse.
Mais, à travers ces signes vains, ces flots changeants, il rêvait des
îles inconnues et parfumées, et finissait par aborder un soir dans ces
retraites du pur amour et de l'éternelle beauté.
_Le_ 21.--Je sortais du théâtre de Léopoldstadt. Il faut te dire
d'abord que je n'entends que fort peu le patois qui se parle à Vienne.
Il est donc important que je cherche quelque jolie personne de la
ville qui veuille bien me mettre au courant du langage usuel. C'est
le conseil que donnait Byron aux voyageurs. Voilà donc trois jours
que je poursuivais, dans les théâtres, dans les casinos, dans les
bals, appelés vulgairement _sperls_, des _brunes_ et des _blondes_
(il n'y a presque ici que des blondes), et j'en recevais en général
peu d'accueil. Hier, au théâtre de Léopoldstadt, j'étais sorti, après
avoir marqué ma place: une charmante jeune fille blonde me demande à
la porte, si le spectacle est commencé. Je cause avec elle, et j'en
obtiens ce renseignement, qu'elle était ouvrière, et que sa maîtresse,
voulant la faire entrer avec elle, lui avait dit de l'attendre à la
porte du théâtre. J'accumule sur cette donnée les offres les plus
exorbitantes; je parle de première loge et d'avant-scène; je promets un
souper splendide, et je me vois outrageusement refusé. Les femmes ici
ont des superlatifs tout prêts contre les insolents, ce dont, au reste,
il ne faut pas trop s'effrayer.
Cette personne paraissait fort inquiète de ne pas voir arriver sa
maîtresse. Elle se met à courir le long du boulevard; je la suis en
lui prenant le bras, qui semblait très-beau. Pendant la route, elle
me disait des phrases en toute sorte de langues, ce qui fait que je
comprenais à la rigueur. Voici son histoire. Elle est née à Venise,
et elle a été amenée à Vienne par sa maîtresse, qui est Française;
de sorte que, comme elle me l'a dit fort agréablement, elle ne sait
bien aucune langue, mais parle un peu trois langues. On n'a pas d'idée
de cela, excepté dans les comédies de Machiavel et de Molière. Elle
s'appelle _Catarina Colassa_. Je lui dis en bon allemand (qu'elle
comprend bien et parle mal) que je ne pouvais désormais me résoudre à
l'abandonner, et je construisis une sorte de madrigal assez agréable. A
ce moment, nous étions devant sa maison; elle m'a prié d'attendre, puis
elle est revenue me dire que sa maîtresse était en effet au théâtre, et
qu'il fallait y retourner.
Revenu devant la porte du théâtre, je proposais toujours l'avant-scène;
mais elle a refusé encore, et a pris au bureau une deuxième galerie;
j'ai été obligé de la suivre, en donnant au contrôleur ma première
galerie pour une deuxième, ce qui l'a fort étonné. Là, elle s'est
livrée à une grande joie en apercevant sa maîtresse dans une loge,
avec, un monsieur à moustaches. Il a fallu qu'elle allât lui parler;
puis elle m'a dit que le spectacle ne l'amusait pas, et que nous
ferions mieux d'aller nous promener: on jouait pourtant une pièce de
madame Birch-Pfeiffer (_Robert le Tigre_); mais il est vrai que ce
n'est pas amusant. Nous sommes donc allés vers le Prater, et je me suis
lancé, comme tu le penses, dans la séduction la plus compliquée.
Mon ami! imagine que c'est une beauté de celles que nous avons tant de
fois rêvées,--la femme idéale des tableaux de l'école italienne, la
Vénitienne de Gozzi, _bionda e grassota_, la voilà trouvée! je regrette
de n'être pas assez fort en peinture pour t'en indiquer exactement tous
les traits. Figure-toi une tête ravissante, blonde, blanche, une peau
d'un satin, à croire qu'on l'ait conservée sous des verres; les traits
les plus nobles, le nez aquilin, le front haut, la bouche en cerise;
puis un col de pigeon gros et gras, arrêté par un collier de perles;
puis des épaules blanches et fermes, où il y a de la force d'Hercule
et de la faiblesse et du charme de l'enfant de deux ans. J'ai expliqué
à cette beauté qu'elle me plaisait, surtout, parce qu'elle était pour
ainsi dire _Austro-Vénitienne_, et qu'elle réalisait en elle seule le
saint-empire romain, ce qui a paru peu la toucher.
Je l'ai reconduite à travers un écheveau de rues assez embrouillé.
Comme je ne comprenais pas beaucoup l'adresse qui devait me servir à la
retrouver, elle a bien voulu me l'écrire à la lueur d'un réverbère,--et
je te l'envoie ci-jointe pour te montrer qu'il n'est pas moins
difficile de déchiffrer son écriture que sa parole. J'ai peur que ces
caractères ne soient d'aucune langue; aussi tu verras que j'ai tracé
sur la marge un itinéraire pour reconnaître sa porte plus sûrement.
Maintenant, voici la suite de l'aventure. Elle m'avait donné
rendez-vous dans la rue, à midi: Je suis venu de bonne heure monter
la garde devant son bienheureux n° 189. Comme on ne descendait pas,
je suis monté. J'ai trouvé une vieille sur un palier, qui cuisinait
à un grand fourneau, et, comme _d'ordinaire une vieille en annonce
une jeune_, j'ai parlé à celle-là, qui a souri et m'a fait attendre.
Cinq minutes après, la belle personne blonde a paru à la porte et m'a
dit d'entrer. C'était dans une grande salle; elle déjeunait avec sa
dame et m'a prié de m'asseoir derrière elle sur une chaise. La dame
s'est retournée: c'était une grande jeune personne osseuse, et qui m'a
demandé en français mon nom, mes intentions et toute sorte de tenants
et d'aboutissants; ensuite, elle m'a dit:
--C'est bien; mais j'ai besoin de mademoiselle jusqu'à cinq heures
aujourd'hui; après, je puis la laisser libre pour la soirée.
La jolie blonde m'a reconduit en souriant, et m'a dit:
--A cinq heures.
Voilà où j'en suis; je t'écris d'un café où j'attends que l'heure
sonne; mais tout cela me paraît bien berger.
_Le_ 22.--Voilà bien une autre affaire! Mais reprenons le fil des
événements. Hier, à cinq heures, la Catarina ou plutôt la Katty, comme
on l'appelle dans sa maison, m'est venue trouver dans un _kaffeehaus_
où je l'attendais. Elle était très-charmante, avec une jolie coiffe de
soie sur ses beaux cheveux;--le chapeau n'appartient ici qu'aux femmes
du monde.--Nous devions aller au théâtre de la Porte-de-Carinthie, voir
représenter _Belisario_, opéra; mais voilà qu'elle a voulu retourner
à Léopoldstadt, en me disant qu'il fallait qu'elle rentrât de bonne
heure. La Porte-de-Carinthie est à l'autre extrémité de la ville. Bien!
nous sommes entrés à Léopoldstadt; elle a voulu payer sa place, me
déclarant qu'elle n'était pas une _grisette_ (traduction française), et
qu'elle voulait payer, ou n'entrerait pas. O Dieu! si toutes les dames
comprenaient une telle délicatesse!... Il paraît que cela continue à
rentrer dans les mœurs spéciales du pays.
Hélas! mon ami, nous sommes de bien pâles don Juan. J'ai essayé la
séduction la plus noire, rien n'y a fait. Il a fallu la laisser s'en
aller, et s'en aller seule! du moins jusqu'à l'entrée de sa rue.
Seulement, elle m'a donné rendez-vous à cinq heures pour le lendemain,
qui est aujourd'hui.
A présent, voici où mon iliade commence à tourner à l'odyssée. A cinq
heures, je me promenais devant la porte du n° 189, frappant la dalle
d'un pied superbe; Catarina ne sort pas de sa maison. Je m'ennuie de
cette faction (la garde nationale te préserve d'une corvée pareille
par un mauvais temps!); j'entre dans la maison, je frappe; une jeune
fille sort, me prend la main et descend jusqu'à la rue avec moi. Ceci
n'est point encore mal. Là, elle m'explique qu'il faut m'en aller,
que la maîtresse est furieuse, et que, du reste, Catarina est allée
chez moi dans la journée pour me prévenir. Moi, voilà que, là-dessus,
je perds le fil de la phrase allemande; je m'imagine, sur la foi d'un
verbe d'une consonnance douteuse, qu'elle veut dire que Catarina ne
peut pas sortir et me prie d'attendre encore; je réponds: «C'est
bien!» et je continue à battre le pavé devant la maison. Alors, la
jeune fille revient, et, comme je lui explique que sa prononciation
me change un peu le sens des mots, elle rentre et m'apporte un papier
énonçant sa phrase. Ce papier m'apprend que Catarina est allée me voir
à l'_Aigle noir_, où je suis logé. Alors, je cours à l'_Aigle noir_; le
garçon me dit qu'en effet une jeune fille est venue me demander dans
la journée; je pousse des cris d'aigle, et je reviens au n° 189: je
frappe; la personne qui m'avait parlé déjà redescend; la voilà dans la
rue, m'écoutant avec une patience angélique; j'explique ma position;
nous recommençons à ne plus nous entendre sur un mot; elle rentre, et
me rapporte sa réponse écrite. Catarina n'habite pas la maison; elle
y vient seulement dans le jour, et pour l'instant elle n'est pas là.
Reviendra-t-elle dans la soirée? On ne sait pas; mais j'arrive à un
éclaircissement plus ample. La jeune personne, un modèle, du reste,
de complaisance et d'aménité (comprends-tu cette fille dans la rue
jetant des cendres sur le feu de ma passion?) me dit que la dame, la
maîtresse, a été dans une grande colère (et elle m'énonce cette colère
par des gestes expressifs).
--Mais enfin?...
--C'est qu'on a su que Catarina a un autre amoureux dans la ville.
--Oh! pardieu! dis-je là-dessus. (Tu me comprends, je ne m'étais pas
attendu à obtenir _un cœur tout neuf_.) Eh bien, cela suffit, je le
sais, je suis content, je prendrai garde à ne pas la compromettre.
--Mais non, a répliqué la jeune ouvrière (je t'arrange un peu tout ce
dialogue ou plutôt je le resserre), c'est ma maîtresse qui s'est fâchée
parce que le _jeune homme_ est venu hier soir chercher la Catarina,
qui lui avait dit que sa maîtresse la devait garder jusqu'au soir;
il ne l'a pas trouvée, puisqu'elle était avec vous, et ils ont parlé
très-longtemps ensemble.
Maintenant, mon ami, voilà où j'en suis: je comptais la conduire
au spectacle ce soir, puis à la _Conversation_, où l'on joue de la
musique et où l'on chante, et je suis seul à six heures et demie,
buvant un verre de rosolio dans le _gasthoff_, en attendant l'ouverture
du théâtre. Mais la pauvre Catarina! Je ne la verrai que demain, je
l'attendrai dans la rue où elle passe pour aller chez sa maîtresse, et
je saurai tout!
_Le_ 23.--Je m'aperçois que je ne t'avais pas encore parlé de la ville.
Il fallait bien cependant un peu de mise en scène à mes aventures
romanesques, car tu n'es pas au bout. Aussi, je voudrais bien t'écrire
une lettre sur Vienne; mais j'ai tant tardé à le faire, que je ne sais
plus que t'apprendre, ni comment t'intéresser; ce travail m'eût été
facile aussitôt après mon arrivée, parce que tout m'étonnait encore,
tout m'était nouveau, les costumes, les mœurs, le langage, l'aspect de
cette grande ville, située presque à l'extrémité de l'Europe civilisée,
riche et fière comme Paris, et qui ne lui emprunte ni toutes ses
modes, ni tous ses plaisirs; ces contrastes, dis-je, me saisissaient
vivement, et j'étais en état de les rendre avec chaleur et poésie.
Aujourd'hui, je suis trop familiarisé avec toutes ces nouveautés;
me voilà aussi embarrassé qu'un Parisien auquel on demanderait une
description de Paris; je suis devenu tout à fait un badaud de Vienne,
vivant de ses habitudes sans y plus songer, et contraint de faire un
effort pour trouver en quoi elles diffèrent des nôtres. Il est vrai
qu'ayant pénétré davantage dans la société, il me faudra maintenant
beaucoup descendre si je veux rechercher cette individualité locale,
qui partout n'existe plus guère que dans les classes inférieures.
J'avais besoin de faire comme ce bon Hoffmann, qui, dans la nuit de
Saint-Sylvestre, sortant en habit et en culotte courte de la soirée
du conseiller intime, s'était si convenablement abreuvé de _thé
esthétique_, que, chemin faisant, la pauvre créature nommée _petite
bière_ lui revint en mémoire. Ce fut alors qu'au mépris d'une foule de
considérations sociales et privées, il ne craignit point de descendre
en habit de gala, les marches usées de cet illustre cabaret, où il
devait se rencontrer à la même table avec l'homme qui avait perdu son
ombre, et l'homme qui avait perdu son reflet.
Ne t'étonne donc pas si je te parle tour à tour du palais et de la
taverne; ma qualité d'étranger me donne aussi le droit de fréquenter
l'un et l'autre, de coudoyer le paysan bohême ou styrien, vêtu de peaux
de bêtes, ou le prince et le magnat, couverts d'un frac noir comme moi.
Mais ces derniers, tu les connais bien; ce sont des gens de notre monde
de Paris; ils se sont faits nos concitoyens et nos égaux, tant qu'ils
ont pu, comme ces rois de l'Orient qui se montraient fiers jadis du
titre de bourgeois romains. Commençons donc par la rue et la taverne,
et nous nous rendrons ensuite, si bon nous semble, au palais quand
il sera paré, illuminé, plein de costumes éblouissants et d'artistes
sublimes; quand, à force de splendeur et de richesse, il cessera de
ressembler à nos hôtels et à nos maisons.
Aussi bien c'est là une ville qu'il faut voir à tous ses étages; car
elle est singulièrement habitée, et pourtant son premier aspect n'a
rien que de très-vulgaire. On traverse de longs faubourgs aux maisons
uniformes; puis, au milieu d'une ceinture de promenades, derrière
une enceinte de fossés et de murailles, on rencontre enfin la ville,
grande tout au plus comme un quartier de Paris. Suppose que l'on isole
l'arrondissement du Palais-Royal, et que, lui ayant donné des murs de
ville forte et des boulevards larges d'un quart de lieue, on laisse
alentour les faubourgs dans toute leur étendue, et tu auras, ainsi
une idée complète de la situation de Vienne, de sa richesse et de son
mouvement. Ne vas-tu pas penser tout de suite qu'une ville construite
ainsi n'offre point de transition entre le luxe et la misère, et que
ce quartier du centre, plein d'éclat et de richesses, a besoin, en
effet, des bastions et des fossés qui l'isolent pour tenir en respect
ses pauvres et laborieux faubourgs? Mais c'est là une impression toute
libérale et toute française, et que le peuple heureux de Vienne n'a
jamais connue, à coup sûr. Pour moi, je me suis rappelé quelques pages
d'un roman, intitulé, je crois, _Frédéric Styndall_, dont le héros se
sentit mortellement triste le jour où il arriva dans cette capitale.
C'était vers trois heures, par une brumeuse journée d'automne; les
vastes allées qui séparent les deux cités étaient remplies d'hommes
élégants et de femmes brillantes, que leurs voitures attendaient le
long des chaussées; plus loin, la foule bigarrée se pressait sons les
portes sombres, et tout d'un coup, à peine l'enceinte franchie, le
jeune homme se trouva au plein cœur de la grande ville: et malheur
à qui ne roule pas en voiture sur ce beau pavé de granit, malheur
au pauvre, au rêveur, au passant inutile! il n'y a de place là que
pour les riches et pour leurs valets, pour les banquiers et pour les
marchands. Les voitures se croisent avec bruit dans l'ombre, qui
descend si vite au milieu de ces rues étroites, entre ces hautes
maisons; les boutiques éclatent bientôt de lumières et de richesses;
les grands vestibules s'éclairent, et d'énormes suisses, richement
galonnés, attendent, presque sous chaque porte, les équipages qui
rentrent peu à peu. Luxe inouï dans la ville centrale et pauvreté dans
les quartiers qui l'entourent: voilà Vienne au premier coup d'œil. Tout
ce luxe effrayait Frédéric Styndall; il se disait qu'il faudrait bien
de l'audace pour pénétrer dans ce monde exceptionnel si bien clos et si
bien gardé, et ce fut en pensant à cela, je crois, qu'il fut renversé
par la voiture d'une belle et noble dame, qui devint son introductrice
et la source de sa fortune.
Si j'ai bonne mémoire, tel est le début de ce roman, oublié de nos
jours; je regrette de n'en avoir pas conservé d'autre impression, car
celle-là est juste et vraie; de même aussi rien n'est triste comme
d'être forcé de quitter, le soir, le centre ardent et éclairé, et de
traverser encore, pour regagner les faubourgs, ces longues promenades,
avec leurs allées de lanternes qui s'entre-croisent jusqu'à l'horizon:
les peupliers frissonnent sous un vent continuel; on a toujours à
traverser quelque rivière ou quelque canal aux eaux noires, et le son
lugubre des horloges avertit seul de tous cotés qu'on est au milieu
d'une ville. Mais, en atteignant les faubourgs, on se sent comme dans
un autre monde, où l'on respire plus à l'aise; c'est le séjour d'une
population bonne, intelligente et joyeuse; les rues sont à la fois
calmes et animées; si les voitures circulent encore, c'est dans la
direction seulement des bals et des théâtres; à chaque pas, ce sont des
bruits de danse et de musique, ce sont des bandes de gais compagnons
qui chantent des chœurs d'opéra; les caves et les tavernes luttent
d'enseignes illuminées et de transparents bizarres: ici, l'on entend
des chanteuses styriennes; là, des improvisateurs italiens; la comédie
des singes, les hercules, une première chanteuse de l'Opéra de Paris;
un Van-Amburg morave avec ses bêtes, des saltimbanques; enfin, tout ce
que nous n'avons à Paris que les jours de grandes fêtes est prodigué
aux habitués des tavernes sans la moindre rétribution. Plus haut,
l'affiche d'un _sperl_ encadrée de verres de couleur, s'adresse à la
fois à la haute noblesse, aux honorables militaires et à l'aimable
public; les bals masqués, les bals _négligés_, les bals consacrés à
telle ou telle sainte, sont uniformément dirigés par _Strauss_ ou par
_Lanner_, le Musard et le Julien de Vienne; c'est le goût du pays. Ces
deux illustres chefs d'orchestre n'en président pas moins en même temps
aux fêtes de la cour et à celles de chaque riche maison; et, comme on
les reconnaît, sans nul doute, partout où ils sont annoncés, nous les
soupçonnons d'avoir fait faire des masques de cire à leur image, qu'ils
distribuent à des lieutenants habiles. Mais nous parlerons plus loin de
ces _sperls_ et de ces redoutes, qui ressemblent assez à nos Prados
et à nos Wauxhalls; nous irons aussi sans hésiter dans une _cave_, et
nous trouverons là quelque chose de vraiment allemand, l'épaisse fumée
qui enivrait Hoffmann, et l'atmosphère étrange où Gœthe et Schiller ont
fait tant de fois mouvoir leurs types grotesques ou sauvages d'ouvriers
ou d'étudiants.
Entrons au théâtre populaire de Léopoldstadt, où l'on joue des farces
locales (_local posse_) très-amusantes, et où je vais très-souvent,
attendu que je suis logé dans le faubourg de ce nom, le seul qui touche
à la ville centrale, dont il n'est séparé que par un bras du Danube.