A une époque où l'on voyageait fort peu, faute de bateaux à vapeur, de
chemins de fer, de chemins ferrés, et même de simples chemins, il y eut
des littérateurs, tels que d'Assoucy, Le Pays et Cyrano de Bergerac,
qui mirent à la mode les voyages dits _fabuleux_. Ces touristes hardis
décrivaient la lune, le soleil et les planètes, et procédaient du reste
dans ces inventions de Lucien, de Merlin Coccaïe et de Rabelais. Je
me souviens d'avoir lu, dans un de ces auteurs, la description d'une
étoile qui était toute peuplée de poëtes. En ce pays-là, la monnaie
courante était de vers bien frappés; on dînait d'un ode, on soupait
d'un sonnet; ceux qui avaient en portefeuille un poëme épique pouvaient
traiter d'une vaste propriété.
Un autre pays de ce genre était habité seulement par des peintres;
tout s'y gouvernait à leur guise, et les écoles diverses se livraient
parfois des batailles rangées. Bien plus, tous les types créés par
les grands artistes de la terre avaient là une existence matérielle,
et l'on pouvait s'entretenir avec la Judith de Caravage, le Magicien
d'Albert Durer, ou la Madeleine de Rubens.
En entrant à Munich, on se croirait transporté tout à coup dans cette
étoile extravagante. Le roi-poëte qui y réside aurait pu tout aussi
bien réaliser l'autre rêve, et enrichir à jamais ses confrères en
Apollon; mais il n'aime que les peintres, eux seuls ont le privilège de
battre monnaie sur leur palette. Le rapin fleurit dans cette capitale
qu'il proclame l'_Athènes_ moderne; mais le poëte s'en détourne et lui
jette en partant la malédiction de Minerve; il n'y a là rien pour lui.
En descendant de voiture, en sortant du vaste bâtiment de la Poste
royale, on se trouve en face du palais, sur la plus belle place de la
ville; il faut tirer vite sa lorgnette et son _livret_; car déjà le
musée commence, les peintures couvrent les murailles, tout resplendit
et papillote en plein air, en plein soleil.
Le palais neuf est bâti exactement sur le modèle du palais Pitti, de
Florence; le théâtre, d'après l'Odéon de Rome; l'hôtel des postes, sur
quelque autre patron classique; le tout badigeonné du haut en bas de
rouge, de vert et de bleu-ciel. Cette place ressemble à ces décorations
impossibles que les théâtres hasardent quelquefois; un solide monument
de cuivre rouge établi au centre, et représentant le roi Maximilien
Ier, vient seul contrarier cette illusion. La poste, toute
peinte d'un rouge sang de bœuf, qualifié de _rouge antique_, sur lequel
se détachent des colonnes jaunes, est égayée de quelques fresques dans
le style de Pompéi, représentant des sujets équestres. L'Odéon expose
à son fronton une fresque immense où dominent les tons bleus et roses,
et qui rappelle nos paravents d'il y a quinze ans; quant au palais du
roi, il est uniformément peint d'un beau vert tendre. Le quatrième
côté de la place est occupé par des maisons de diverses nuances. En
suivant la rue qu'elles indiquent et qui s'élargit plus loin, on longe
une seconde face du palais plus ancienne et plus belle que l'autre, où
deux portes immenses sont décorées de statues et de trophées de bronze
d'un goût maniéré mais grandiose. Ensuite la rue s'agrandit encore;
des clochers et des tours gracieuses se dessinent dans le lointain; à
gauche, s'étend à perte de vue une file de palais modernes, propres à
satisfaire les admirateurs de notre rue de Rivoli; à droite, un vaste
bâtiment dépendant du palais, qui, du côté de la rue, est garni de
boutiques brillantes, et qui forme, du côté des jardins, une galerie
qui les encadre presque entièrement. Tout cela a la prétention de
ressembler à nos galeries du Palais-Royal; les cafés, les marchandes de
modes, les bijoutiers, les libraires, sont _à l'instar de Paris_. Mais
une longue suite de fresques représentant les fastes héroïques de la
Bavière entremêlées de vues d'Italie témoignent, d'arcade en arcade,
de la passion du roi Louis pour la peinture, et pour toute peinture, à
ce qu'il paraît. Ces fresques, le livret l'avoue, sont traitées par de
simples élèves. C'est une économie de toiles; les murs souffrent tout.
Le jardin royal, entouré de ces galeries instructives, est planté en
quinconce et d'une médiocre étendue; la face du palais qui donne de
ce côté, et qui vient d'être terminée, présente une colonnade assez
imposante; en faisant le tour par le jardin, on rencontre une autre
façade composée de bâtiments irréguliers, et dont fait partie _la
basilique_, le mieux réussi des monuments modernes de Munich.
Cette jolie église, fort petite d'ailleurs, est un véritable bijou;
construite sur un modèle byzantin, elle étincelle, à l'intérieur,
de peintures à fond d'or, exécutées dans le même style. C'est un
ensemble merveilleux de tout point; ce qui n'est pas or ou peinture
est marbre ou bois précieux; le visiteur fait tache dans un intérieur
si splendide, auquel on ne peut comparer dans toute l'Europe que la
chapelle des Médicis, de Florence.
En sortant de la basilique, nous n'avons plus que quelques pas à faire
pour rencontrer le nouveau théâtre; car nous venons de faire le tour
du palais auquel se rattachent tous ces édifices comme dépendances
immédiates. Pourquoi n'entrerions-nous pas dans cette vaste résidence?
Justement le roi va se mettre à table, et c'est l'heure où les
visiteurs sont admis dans les salles où il n'est pas, bien entendu.
On nous reçoit d'abord dans la _salle des gardes_, toute garnie de
hallebardes, mais gardée seulement par deux factionnaires et autant
d'huissiers. Cette salle est peinte en grisailles, figurant des
bas-reliefs, des colonnes et des statues absentes, selon les procédés
surprenants et économiques de M. Abel de Pujol. Assis sur une banquette
d'attente, nous assistons aux allées et venues des officiers et des
_courtisans_. Et ce sont, en effet, de véritables courtisans de
comédie, par l'extérieur du moins. Quand M. Scribe nous montre, à
l'Opéra-Comique, des intérieurs de cours allemandes, les costumes et
les tournures de ses comparses sont beaucoup plus exacts qu'on ne
croit. Une dame du palais, qui passait avec un béret surmonté d'un
oiseau de paradis, une collerette ébouriffante, une robe à queue et
des diamants jaunes, m'a tout à fait rappelé madame Boulanger. Des
chambellans chamarrés d'ordres semblaient prêts à se faire entendre sur
quelque ritournelle d'Auber.
Enfin le service du roi a passé, escorté par deux gardes. C'est
alors que nous avons pu pénétrer dans les autres salles. Je plains
fort le roi de ce pays, qui se défend pourtant d être un monarque
constitutionnel, de s'être imposé l'usage d'admettre deux fois par jour
une trentaine de personnes dans l'intérieur de son domicile. En sortant
de table, il retrouve ses parquets et ses meubles souillés d'empreintes
inconnues: ce qu'il touche vient d'être touché; l'air est encore plein
d'haleines impures; des Anglais ont gravé furtivement leurs noms sur
les glaces et sur les marbres des consoles. Qui sait ce qu'on a pris,
et qui sait ce qu'on a laissé? Cela me rappelle qu'un jour on m'a
fait voir, à Trianon, le lavabo du duc de Nemours à côté de celui de
Joséphine, et un petit morceau de savon dont le prince s'était servi la
dernière fois qu'il y avait couché.
Je m'abstiendrai de décrire en détail l'intérieur du palais de
Munich, dont tous les Guides de voyageurs ont énumeré les richesses
artistiques. Ce qu'il faut le plus remarquer, c'est la salle décorée
de fresques de Schnorr sur les dessins de Cornélius, dont les sujets
sont empruntés à la grande épopée germanique des _Niebelungen_. Ces
peintures, admirablement composées, sont d'une exécution lourde
et criarde, et l'œil a peine à en saisir l'harmonie; de plus, les
plafonds, chargés de figures gigantesques et furibondes, écrasent leurs
salles mesquines et médiocrement décorées; il semble partout à Munich
que la peinture ne coûte rien; mais le marbre, la pierre et l'or sont
épargnés davantage. Ainsi ce palais superbe est construit en briques,
auxquelles le plâtre et le badigeon donnent l'aspect d'une pierre
dure et rudement taillée; ces murailles éclatantes, ces colonnes de
portor et de marbre de Sienne, approchez-vous, frappez-les du doigt,
c'est du stuc. Quant au mobilier, il est du goût le plus _empire_ que
je connaisse: les glaces sont rares; les lustres et les candélabres
semblent appartenir au matériel d'un cercle ou d'un casino de province;
les richesses sont au plafond; c'est encore un rêve, où le roi-poëte
peut poursuivre en passant les magnificences de l'Olympe ou les vagues
splendeurs du Walhalla.
Je suis loin de vouloir rabaisser les beautés de cette résidence, et le
goût du roi de Bavière pour les arts plastiques n'a pas de quoi donner
de prise au ridicule; mais je me demande s'il est bien vrai que M.
Cornélius, lorsqu'il vint à Paris il y a quelques années, n'ait pas été
émerveillé des richesses de Versailles et qu'il ait à peu près parlé
comme le Gascon, qui trouvait que le Louvre ressemblait aux écuries du
château de son père; nous le croyons un homme de trop de goût et de
bonne foi pour que cette histoire soit vraie, d'autant plus que, si le
palais de Munich a quelques beautés incontestables, c'est un point où
le talent de M. Cornélius est presque seul intéressé, et à nous seuls
aussi il appartient de lui en rapporter la gloire.
Le repas du roi étant fini, nous pouvons commencer le nôtre; il n'y a
qu'un seul restaurateur dans la ville, qui est un Français; autrement,
il faut prendre garde aux heures des tables d'hôte. La cuisine est
assez bonne à Munich, la viande a bon goût; c'est là une remarque plus
importante qu'on ne croit en pays étranger. On ne sait pas assez que la
moitié de l'Europe est privée de biftecks et de côtelettes passables,
et que le veau domine dans certaines contrées avec une déplorable
uniformité. Songez-vous, Parisiens! que l'Espagne et l'Italie manquent
de beurre absolument. Peut-être n'as-tu jamais fait grande attention à
l'humble ingrédient du beurre. Eh bien, quand le bateau à vapeur qui
vient de Naples touche à Nice, la première idée des passagers est de
courir au café royal, sur la grande place, et d'y déjeuner avidement
avec du beurre et du lait. Du lait! et sais-tu comment les dames
italiennes font leur café du matin? Ces infortunées délayent des blancs
d'œuf dans du café, faute de lait, et elles boivent ce mélange. Voilà
ce qu'on ne sait pas!
Munich manque d'huîtres et de poissons de mer, naturellement; ses vins
sont médiocres et chers; mais elle vante sa bière, qui, en effet, a
une grande réputation dans toute l'Allemagne. Il ne faut pas parler
de la bière de Munich à des voyageurs qui ont bu des bières belges et
anglaises. Le faro, l'ale et la lambic sont des bières dont on n'a pas
l'idée même à Paris; ce sont de véritables vins du Nord, qui égayent et
grisent plus vite que le vin lui-même. Les bières impériales et royales
d'Autriche et de Bavière n'ont aucun rapport avec ces nobles boissons.
Aussi disputent-elles au tabac le privilège d'engourdir et d'assoupir
de plus en plus ce grand corps du peuple allemand.
Tu me pardonneras ce _hors-d'œuvre_ culinaire, qui n'est pas hors de
propos; car les voyageurs ont faim comme les héros, et la nourriture
est une _impression_ de voyage incontestable. Les deux cafés de la
Galerie royale ne sont pas fort brillants et n'ont aucun journal
français. Un vaste cabinet de lecture et une sorte de casino, qu'on
appelle le Musée, contiennent, en revanche, la plupart des feuilles
françaises que la censure laisse entrer librement. De temps en temps,
il est vrai, quelque numéro manque, et les abonnés lisent à la place
cet avis: que le journal a été saisi à Paris, à la poste et dans les
bureaux. Cela se répète si souvent, que nous soupçonnons le parquet
de Munich de calomnier celui de Paris. Il résulte encore de ce
subterfuge, que les braves Munichois ont des doutes continuels sur la
tranquillité de notre capitale; la leur est si paisible, si gaie et si
ouverte, qu'ils ne comprennent pas les agitations les plus simples de
notre vie politique et civile; la population ne fait aucun bruit, les
voitures roulent sourdement sur la chaussée poudreuse et non pavée.
Le Français se reconnaît partout à ce qu'il déclame ou chantonne en
marchant; au café, il parle haut; il oublie de se découvrir au théâtre;
même en dormant, il remue sans cesse, et un lit allemand n'y résiste
pas dix minutes. Imagine-toi des draps grands comme des serviettes,
une couverture qu'on ne peut border, un édredon massif qui pose en
équilibre sur le dormeur. Eh bien, l'Allemand se couche, et tout cela
reste sur lui jusqu'au lendemain; de plus, connaissant sa sagesse, on
lui accorde des oreillers charmants, brodés à l'entour, et découpés en
dentelles sur un fond de soie rouge ou verte. Les plus pauvres lits
d'auberge resplendissent de ce luxe innocent.
Puisque nous parlons des oreillers, parlons tout de suite des poêles.
Les poêles bavarois sont les plus beaux du monde; leur construction est
de l'architecture, et leurs ornements sont de la sculpture en réalité.
Si l'on connaissait bien à Paris les poêles allemands, on ne voudrait
plus de cheminées. C'est la plus belle pièce d'un mobilier. Cela
convient à une chambre comme à une salle de palais. J'ai vu un poêle
allemand au château de Rastadt, enrichi, il est vrai, de peintures et
de porcelaines, qu'on estimait cent mille florins. Les plus beaux de
ces _monuments_ disparaissent peu à peu de l'Allemagne, car les princes
et les grands seigneurs adoptent presque partout la cheminée française;
mais la bourgoisie tient toujours pour ses vieux poêles, et elle a
raison.
Je sens bien que tu es pressé de faire connaissance avec la
Glyptothèque et la Pinacothèque; mais ces musées sont fort loin du
centre de la ville, et il faut le temps d'y arriver. Dans sa pensée
d'agrandissement indéfini pour sa capitale, le roi Louis a eu soin de
construire à de grandes distances les uns des autres ses principaux
monuments, ceux du moins autour desquels on espère que les maisons
viendront un jour se grouper. La ville de Munich était naturellement
une fort petite ville, de la grandeur d'Augsbourg tout au plus; la lyre
du roi-poëte en a élevé les murailles et les édifices superbes. Il eût,
comme Amphion, fait mouvoir les pierres à ce grand travail, mais il n'y
avait pas de pierres dans tout le pays. C'est là le grand malheur de
cette capitale improvisée d'un royaume encore si jeune; de là la brique
réchampie, de là le stuc et le carton-pierre, de là des rues boueuses
ou poudreuses, selon la saison. Le grès manque; l'autorité hésite entre
divers projets soumis par les compagnies de bitume, la ville hésite
devant la dépense, et Munich n'est encore pavée, comme l'enfer, que de
bonnes intentions.
Après bien des places indiquées à peine, bien des rues seulement
tracées et où l'on donne des terrains gratuits, comme dans les
déserts de l'Amérique, à ceux qui veulent y bâtir, nous arrivons à
la Glyptothèque, c'est-à-dire au musée des statues. On est tellement
Grec à Munich, que l'on a dû être bien Bavarois à Athènes; c'est du
moins ce dont se plaignaient les Grecs véritables.... Le bâtiment est
tellement antique dans ses proportions, que les marches qui conduisent
à l'entrée ne pourraient être escaladées que par des titans; un petit
escalier caché dans un coin répare cet inconvénient, que nous nous
garderons d'appeler un vice de construction. A l'intérieur, les salles
sont vastes et pratiquées dans toute la hauteur du monument. Elles
sont enduites partout de cette teinture de garance foncée, que les
livrets continuent à garantir _vrai rouge antique_. Les ornements qui
s'en détachent sont toujours de ce style pompéien sur lequel nous
avons été blasés par nos cafés, nos passages, et par les décorations
du Gymnase. On a donc le droit de récuser notre mauvais goût parisien,
surtout lorsqu'on a soin de faire remarquer (dans ce livret autorisé et
censuré) que le roi de Bavière, dans la décoration de ses palais et
de ses musées, s'est toujours éloigné du faux goût qui florissait dans
les XVIIe et XVIIIe siècles. Ceci paraît encore
dirigé contre Versailles, et plusieurs allusions que je n'ai plus sous
la main me confirment dans cette pensée.
Les peintres se sont livrés sur les plafonds de la Glyptothèque a
des intempérances de couleur que nous sommes loin d'approuver. Les
magnifiques bas-reliefs de Phidias, le _Silène_, et les marbres si
purs de Canova, qu'on rencontre plus loin, eussent dû faire honte aux
prétentieuses compositions des peintres germaniques. Nous exceptons
toujours celles de M. Cornélius, qui ne sont, en effet, que des
compositions, puisqu'elles ne sont pas peintes par lui. Il a décoré
toute une salle avec des sujets tirés de l'_Iliade_, dont on a pu voir
les dessins à Paris. Je n'ai pas besoin de répéter ce que tout le monde
sait aujourd'hui, que les dessins envoyés ici comme copies des fresques
de l'école de Munich ne donnent qu'une idée très-fausse de l'effet des
peintures originales; il n'est pas de voyageur qui n'ait fait cette
observation.
La Glyptothèque renferme une collection d'antiques fort précieuse et
des chefs-d'œuvre de Canova parmi lesquels se trouvent _la Frileuse_,
la _Vénus-Borghèse_, un buste de Napoléon et un autre du prince Eugène.
Quelques statues du trop célèbre Thorwaldsen partagent, avec celles
de Canova, les honneurs d'une salle particulière, où leurs noms sont
accolés à ceux de Phidias et de Michel-Ange. On ignore probablement à
Munich les noms français de Puget et de Jean Goujon.
La Pinacothèque, c'est-à-dire le musée de peinture, est située à
peu de distance de la Glyptothèque. Son extérieur est beaucoup plus
imposant, quoique le style grec en soit moins pur. Ces deux édifices
sont d'un architecte nommé Léon de Glenze. Ici, je n'aurai plus qu'à
louer; les salles sont grandes et ne sont ornées que de peintures de
maîtres anciens. Une galerie extérieure, ouverte depuis peu de temps au
public, est fort gracieusement peinte et décorée, et l'ornement antique
y a été compris à la manière italienne avec beaucoup de richesse et
de légèreté. Il serait trop long d'énumérer tous les chefs-d'œuvre
que renferme la Pinacothèque. Qu'il suffise de dire que la principale
galerie renferme une soixantaine de Rubens choisis et des plus grandes
toiles. C'est là que se trouve _le Jugement dernier_ de ce maître,
pour lequel il a fallu exhausser le plafond de dix pieds. Là aussi
se rencontre l'original de _la Bataille des Amazones_. Après avoir
parcouru les grandes salles consacrées aux grands tableaux, on revient
par une suite de petites salles divisées de même par écoles, et où
sont placées les petites toiles. Cette intelligente disposition est
très-favorable à l'effet des tableaux.
Que reste-t-il encore à voir dans la ville? On est fatigué de tous
ces édifices _battants neufs_, d'une architecture si grecque, égayés
de peintures antiques si fraîches. Il y aurait encore, pour tout
Anglais, à admirer six ministères avec ou sans colonnes, une maison
d'éducation pour les filles nobles, la bibliothèque, plusieurs
hospices ou casernes, un obélisque de la grandeur du nôtre, mais
couvert de cuivre rouge, destiné à conserver le souvenir de trente
mille Bavarois qui perdirent la vie dans la campagne de Russie, une
église romaine, une autre byzantine, une autre renaissance, et puis
une autre gothique. Cette dernière est dans le faubourg; l'on aperçoit
de loin sa flèche aiguë. Tu m'en voudrais d'avoir manqué de visiter
une église gothique de 1839. Je sors donc de la ville en passant sous
un arc de triomphe dans le goût italien du XIVe siècle,
orné d'une large fresque représentant des batailles bavaroises; un
quart de lieue plus loin, l'on rencontre l'église, bâtie aussi, comme
tous les autres monuments, de briques réchampies de plâtre. Cette
église est petite et n'est pas entièrement finie à l'intérieur. On y
pose encore une foule de petits saints, statuettes en plâtre peint.
Le carton-pierre y domine; c'est là une grande calamité. Les vitraux
sont _mieux_ que le gothique; d'après les nouveaux procédés et les
découvertes de la chimie, on parvient à obtenir de grands sujets sur un
seul verre au lieu d'employer les petits vitraux plombés; le dallage
est fait en bitume de couleur, les sculptures de bois sont figurées
parfaitement en pâte colorée, les flambeaux et les crucifix sont en
métal anglais, se nettoyant comme de l'argent.--J'ai pu monter dans
la flèche, entièrement construite en fer creux, selon les procédés
modernes, et qui m'a rappelé celle de la cathédrale de Rouen, refaite
par M. Alavoine. Cette dernière est un morceau dont les Rouennais sont
bien fiers. On sait que l'ancienne flèche de Rouen, rivale de celles
de Strasbourg et d'Anvers, avait été brûlée il y a quelques années.
Le conseil municipal de Rouen décida qu'on la reconstruirait en _fer
creux_, ce qui s'est fait. Maintenant, cette flèche durera plus que
l'église elle-même; c'est léger, économique, incombustible; cela se
démonte avec des boulons, cela peut se revendre au poids. Seulement, vu
d'en bas, ce clocher est grêle et mesquin; c'est un clocher araignée;
cela ressemble à un mât garni de ses cordages; c'est une flèche
étique, amaigrie; cela gâte la vue de Rouen, si gâtée déjà par son
pont de fer et son quai de belles maisons.--Mais revenons à Munich:
ne la blâmons pas trop de ce sacrifice au progrès. En revanche, elle
a toujours les deux belles tours de sa cathédrale, le seul monument
ancien qu'elle possède, et qu'on aperçoit de six lieues. Au temps où
fut bâti ce noble édifice, on mettait des siècles à accomplir de telles
œuvres; on les faisait de pierre dure, de marbre ou de granit; alors
aussi, on n'improvisait pas en dix ans une capitale qui semble une
décoration d'opéra, prête à s'abîmer au coup de sifflet du machiniste.
Que le roi-poëte me pardonne ces critiques sévères; avant de faire
des bâtisses, il faisait des livres signés de son nom royal, avec les
armes de Bavière au frontispice; il s'est donc reconnu de tout temps
justiciable de la critique.
D'ailleurs, je comprends bien que l'ancien duché de Bavière, qui est
passé royaume par la grâce de Napoléon, ait eu à cœur de se faire une
capitale avec une ancienne petite ville mal bâtie, qui n'a pas même
des pierres pour ses maçons; mais Napoléon lui-même n'aurait pu faire
que la population devînt en rapport avec l'agrandissement excessif
de la ville; il eût simplement déporté là des familles qui y seraient
mortes d'ennui; il n'aurait pu faire un fleuve de l'humble ruisseau qui
coule à Munich et que l'on tourmente en vain avec des barrages, des
fonds de planches et des estacades, pour avoir le droit un jour d'y
bâtir un pont dans le goût romain. Hélas! sire roi de Bavière! ceci est
une grande consolation pour nous autres, pauvres gens; vous êtes roi,
prince absolu, chef d'une monarchie _à états_, que vous nous priez de
ne pas confondre avec notre monarchie constitutionnelle; mais vous ne
pouvez faire qu'il y ait de l'eau dans votre rivière, et de la pierre
dans le sol où vous bâtissez!
En rentrant dans la ville, nous rencontrâmes plusieurs monuments
nouveaux propres à immortaliser la gloire bavaroise sous toutes les
formes. On remarque surtout, je l'ai dit, un obélisque entièrement
pareil au nôtre, mais tout en cuivre rouge comme la statue de
Maximilien. Il est consacré aux trente mille Bavarois qui perdirent la
vie dans la campagne de Russie; nous ne nous y opposons pas.
On donnait au théâtre un vaudeville traduit, et la représentation de
_Medea_, mélodrame en prose, joué par madame Schrœder-Devrient, qui
est, dit-on, la première tragédienne de l'Allemagne. Cette actrice nous
a rappelé mademoiselle Duchesnois dans ses derniers jours. La pièce
était bouffonne, remplie de combats réglés, d'incendies et de meurtres,
et finissait par une illumination en flammes de Bengale. C'est donc là
qu'en est réduit aussi l'art dramatique en Allemagne? Mais du moins
nos auteurs du boulevard ne choisissent point de sujets classiques. Un
mélodrame intitulé _Médée_ aurait peu de succès à la Porte-Saint-Martin.
Je n'ai passé qu'un jour à Munich, ayant rencontré justement à la table
d'hôte de la _Poule d'or_ cet excellent cousin Henri, dont je t'ai déjà
parlé; j'ai pris place dans sa chaise de poste et je suis parti pour
Vienne, d'où j'espère gagner Constantinople en descendant le Danube.
J'ai vu Salzbourg, où naquit Mozart et où l'on montre sa chambre chez
un chocolatier. La ville est une sorte de rocher sculpté, dont la haute
forteresse domine d'admirables paysages. Mais Vienne m'appelle, et sera
pour moi, je l'espère, un avant-goût de l'Orient.