V--UN JOUR A MUNICH

A une époque où l'on voyageait fort peu, faute de bateaux à vapeur, de

chemins de fer, de chemins ferrés, et même de simples chemins, il y eut

des littérateurs, tels que d'Assoucy, Le Pays et Cyrano de Bergerac,

qui mirent à la mode les voyages dits _fabuleux_. Ces touristes hardis

décrivaient la lune, le soleil et les planètes, et procédaient du reste

dans ces inventions de Lucien, de Merlin Coccaïe et de Rabelais. Je

me souviens d'avoir lu, dans un de ces auteurs, la description d'une

étoile qui était toute peuplée de poëtes. En ce pays-là, la monnaie

courante était de vers bien frappés; on dînait d'un ode, on soupait

d'un sonnet; ceux qui avaient en portefeuille un poëme épique pouvaient

traiter d'une vaste propriété.

Un autre pays de ce genre était habité seulement par des peintres;

tout s'y gouvernait à leur guise, et les écoles diverses se livraient

parfois des batailles rangées. Bien plus, tous les types créés par

les grands artistes de la terre avaient là une existence matérielle,

et l'on pouvait s'entretenir avec la Judith de Caravage, le Magicien

d'Albert Durer, ou la Madeleine de Rubens.

En entrant à Munich, on se croirait transporté tout à coup dans cette

étoile extravagante. Le roi-poëte qui y réside aurait pu tout aussi

bien réaliser l'autre rêve, et enrichir à jamais ses confrères en

Apollon; mais il n'aime que les peintres, eux seuls ont le privilège de

battre monnaie sur leur palette. Le rapin fleurit dans cette capitale

qu'il proclame l'_Athènes_ moderne; mais le poëte s'en détourne et lui

jette en partant la malédiction de Minerve; il n'y a là rien pour lui.

En descendant de voiture, en sortant du vaste bâtiment de la Poste

royale, on se trouve en face du palais, sur la plus belle place de la

ville; il faut tirer vite sa lorgnette et son _livret_; car déjà le

musée commence, les peintures couvrent les murailles, tout resplendit

et papillote en plein air, en plein soleil.

Le palais neuf est bâti exactement sur le modèle du palais Pitti, de

Florence; le théâtre, d'après l'Odéon de Rome; l'hôtel des postes, sur

quelque autre patron classique; le tout badigeonné du haut en bas de

rouge, de vert et de bleu-ciel. Cette place ressemble à ces décorations

impossibles que les théâtres hasardent quelquefois; un solide monument

de cuivre rouge établi au centre, et représentant le roi Maximilien

Ier, vient seul contrarier cette illusion. La poste, toute

peinte d'un rouge sang de bœuf, qualifié de _rouge antique_, sur lequel

se détachent des colonnes jaunes, est égayée de quelques fresques dans

le style de Pompéi, représentant des sujets équestres. L'Odéon expose

à son fronton une fresque immense où dominent les tons bleus et roses,

et qui rappelle nos paravents d'il y a quinze ans; quant au palais du

roi, il est uniformément peint d'un beau vert tendre. Le quatrième

côté de la place est occupé par des maisons de diverses nuances. En

suivant la rue qu'elles indiquent et qui s'élargit plus loin, on longe

une seconde face du palais plus ancienne et plus belle que l'autre, où

deux portes immenses sont décorées de statues et de trophées de bronze

d'un goût maniéré mais grandiose. Ensuite la rue s'agrandit encore;

des clochers et des tours gracieuses se dessinent dans le lointain; à

gauche, s'étend à perte de vue une file de palais modernes, propres à

satisfaire les admirateurs de notre rue de Rivoli; à droite, un vaste

bâtiment dépendant du palais, qui, du côté de la rue, est garni de

boutiques brillantes, et qui forme, du côté des jardins, une galerie

qui les encadre presque entièrement. Tout cela a la prétention de

ressembler à nos galeries du Palais-Royal; les cafés, les marchandes de

modes, les bijoutiers, les libraires, sont _à l'instar de Paris_. Mais

une longue suite de fresques représentant les fastes héroïques de la

Bavière entremêlées de vues d'Italie témoignent, d'arcade en arcade,

de la passion du roi Louis pour la peinture, et pour toute peinture, à

ce qu'il paraît. Ces fresques, le livret l'avoue, sont traitées par de

simples élèves. C'est une économie de toiles; les murs souffrent tout.

Le jardin royal, entouré de ces galeries instructives, est planté en

quinconce et d'une médiocre étendue; la face du palais qui donne de

ce côté, et qui vient d'être terminée, présente une colonnade assez

imposante; en faisant le tour par le jardin, on rencontre une autre

façade composée de bâtiments irréguliers, et dont fait partie _la

basilique_, le mieux réussi des monuments modernes de Munich.

Cette jolie église, fort petite d'ailleurs, est un véritable bijou;

construite sur un modèle byzantin, elle étincelle, à l'intérieur,

de peintures à fond d'or, exécutées dans le même style. C'est un

ensemble merveilleux de tout point; ce qui n'est pas or ou peinture

est marbre ou bois précieux; le visiteur fait tache dans un intérieur

si splendide, auquel on ne peut comparer dans toute l'Europe que la

chapelle des Médicis, de Florence.

En sortant de la basilique, nous n'avons plus que quelques pas à faire

pour rencontrer le nouveau théâtre; car nous venons de faire le tour

du palais auquel se rattachent tous ces édifices comme dépendances

immédiates. Pourquoi n'entrerions-nous pas dans cette vaste résidence?

Justement le roi va se mettre à table, et c'est l'heure où les

visiteurs sont admis dans les salles où il n'est pas, bien entendu.

On nous reçoit d'abord dans la _salle des gardes_, toute garnie de

hallebardes, mais gardée seulement par deux factionnaires et autant

d'huissiers. Cette salle est peinte en grisailles, figurant des

bas-reliefs, des colonnes et des statues absentes, selon les procédés

surprenants et économiques de M. Abel de Pujol. Assis sur une banquette

d'attente, nous assistons aux allées et venues des officiers et des

_courtisans_. Et ce sont, en effet, de véritables courtisans de

comédie, par l'extérieur du moins. Quand M. Scribe nous montre, à

l'Opéra-Comique, des intérieurs de cours allemandes, les costumes et

les tournures de ses comparses sont beaucoup plus exacts qu'on ne

croit. Une dame du palais, qui passait avec un béret surmonté d'un

oiseau de paradis, une collerette ébouriffante, une robe à queue et

des diamants jaunes, m'a tout à fait rappelé madame Boulanger. Des

chambellans chamarrés d'ordres semblaient prêts à se faire entendre sur

quelque ritournelle d'Auber.

Enfin le service du roi a passé, escorté par deux gardes. C'est

alors que nous avons pu pénétrer dans les autres salles. Je plains

fort le roi de ce pays, qui se défend pourtant d être un monarque

constitutionnel, de s'être imposé l'usage d'admettre deux fois par jour

une trentaine de personnes dans l'intérieur de son domicile. En sortant

de table, il retrouve ses parquets et ses meubles souillés d'empreintes

inconnues: ce qu'il touche vient d'être touché; l'air est encore plein

d'haleines impures; des Anglais ont gravé furtivement leurs noms sur

les glaces et sur les marbres des consoles. Qui sait ce qu'on a pris,

et qui sait ce qu'on a laissé? Cela me rappelle qu'un jour on m'a

fait voir, à Trianon, le lavabo du duc de Nemours à côté de celui de

Joséphine, et un petit morceau de savon dont le prince s'était servi la

dernière fois qu'il y avait couché.

Je m'abstiendrai de décrire en détail l'intérieur du palais de

Munich, dont tous les Guides de voyageurs ont énumeré les richesses

artistiques. Ce qu'il faut le plus remarquer, c'est la salle décorée

de fresques de Schnorr sur les dessins de Cornélius, dont les sujets

sont empruntés à la grande épopée germanique des _Niebelungen_. Ces

peintures, admirablement composées, sont d'une exécution lourde

et criarde, et l'œil a peine à en saisir l'harmonie; de plus, les

plafonds, chargés de figures gigantesques et furibondes, écrasent leurs

salles mesquines et médiocrement décorées; il semble partout à Munich

que la peinture ne coûte rien; mais le marbre, la pierre et l'or sont

épargnés davantage. Ainsi ce palais superbe est construit en briques,

auxquelles le plâtre et le badigeon donnent l'aspect d'une pierre

dure et rudement taillée; ces murailles éclatantes, ces colonnes de

portor et de marbre de Sienne, approchez-vous, frappez-les du doigt,

c'est du stuc. Quant au mobilier, il est du goût le plus _empire_ que

je connaisse: les glaces sont rares; les lustres et les candélabres

semblent appartenir au matériel d'un cercle ou d'un casino de province;

les richesses sont au plafond; c'est encore un rêve, où le roi-poëte

peut poursuivre en passant les magnificences de l'Olympe ou les vagues

splendeurs du Walhalla.

Je suis loin de vouloir rabaisser les beautés de cette résidence, et le

goût du roi de Bavière pour les arts plastiques n'a pas de quoi donner

de prise au ridicule; mais je me demande s'il est bien vrai que M.

Cornélius, lorsqu'il vint à Paris il y a quelques années, n'ait pas été

émerveillé des richesses de Versailles et qu'il ait à peu près parlé

comme le Gascon, qui trouvait que le Louvre ressemblait aux écuries du

château de son père; nous le croyons un homme de trop de goût et de

bonne foi pour que cette histoire soit vraie, d'autant plus que, si le

palais de Munich a quelques beautés incontestables, c'est un point où

le talent de M. Cornélius est presque seul intéressé, et à nous seuls

aussi il appartient de lui en rapporter la gloire.

Le repas du roi étant fini, nous pouvons commencer le nôtre; il n'y a

qu'un seul restaurateur dans la ville, qui est un Français; autrement,

il faut prendre garde aux heures des tables d'hôte. La cuisine est

assez bonne à Munich, la viande a bon goût; c'est là une remarque plus

importante qu'on ne croit en pays étranger. On ne sait pas assez que la

moitié de l'Europe est privée de biftecks et de côtelettes passables,

et que le veau domine dans certaines contrées avec une déplorable

uniformité. Songez-vous, Parisiens! que l'Espagne et l'Italie manquent

de beurre absolument. Peut-être n'as-tu jamais fait grande attention à

l'humble ingrédient du beurre. Eh bien, quand le bateau à vapeur qui

vient de Naples touche à Nice, la première idée des passagers est de

courir au café royal, sur la grande place, et d'y déjeuner avidement

avec du beurre et du lait. Du lait! et sais-tu comment les dames

italiennes font leur café du matin? Ces infortunées délayent des blancs

d'œuf dans du café, faute de lait, et elles boivent ce mélange. Voilà

ce qu'on ne sait pas!

Munich manque d'huîtres et de poissons de mer, naturellement; ses vins

sont médiocres et chers; mais elle vante sa bière, qui, en effet, a

une grande réputation dans toute l'Allemagne. Il ne faut pas parler

de la bière de Munich à des voyageurs qui ont bu des bières belges et

anglaises. Le faro, l'ale et la lambic sont des bières dont on n'a pas

l'idée même à Paris; ce sont de véritables vins du Nord, qui égayent et

grisent plus vite que le vin lui-même. Les bières impériales et royales

d'Autriche et de Bavière n'ont aucun rapport avec ces nobles boissons.

Aussi disputent-elles au tabac le privilège d'engourdir et d'assoupir

de plus en plus ce grand corps du peuple allemand.

Tu me pardonneras ce _hors-d'œuvre_ culinaire, qui n'est pas hors de

propos; car les voyageurs ont faim comme les héros, et la nourriture

est une _impression_ de voyage incontestable. Les deux cafés de la

Galerie royale ne sont pas fort brillants et n'ont aucun journal

français. Un vaste cabinet de lecture et une sorte de casino, qu'on

appelle le Musée, contiennent, en revanche, la plupart des feuilles

françaises que la censure laisse entrer librement. De temps en temps,

il est vrai, quelque numéro manque, et les abonnés lisent à la place

cet avis: que le journal a été saisi à Paris, à la poste et dans les

bureaux. Cela se répète si souvent, que nous soupçonnons le parquet

de Munich de calomnier celui de Paris. Il résulte encore de ce

subterfuge, que les braves Munichois ont des doutes continuels sur la

tranquillité de notre capitale; la leur est si paisible, si gaie et si

ouverte, qu'ils ne comprennent pas les agitations les plus simples de

notre vie politique et civile; la population ne fait aucun bruit, les

voitures roulent sourdement sur la chaussée poudreuse et non pavée.

Le Français se reconnaît partout à ce qu'il déclame ou chantonne en

marchant; au café, il parle haut; il oublie de se découvrir au théâtre;

même en dormant, il remue sans cesse, et un lit allemand n'y résiste

pas dix minutes. Imagine-toi des draps grands comme des serviettes,

une couverture qu'on ne peut border, un édredon massif qui pose en

équilibre sur le dormeur. Eh bien, l'Allemand se couche, et tout cela

reste sur lui jusqu'au lendemain; de plus, connaissant sa sagesse, on

lui accorde des oreillers charmants, brodés à l'entour, et découpés en

dentelles sur un fond de soie rouge ou verte. Les plus pauvres lits

d'auberge resplendissent de ce luxe innocent.

Puisque nous parlons des oreillers, parlons tout de suite des poêles.

Les poêles bavarois sont les plus beaux du monde; leur construction est

de l'architecture, et leurs ornements sont de la sculpture en réalité.

Si l'on connaissait bien à Paris les poêles allemands, on ne voudrait

plus de cheminées. C'est la plus belle pièce d'un mobilier. Cela

convient à une chambre comme à une salle de palais. J'ai vu un poêle

allemand au château de Rastadt, enrichi, il est vrai, de peintures et

de porcelaines, qu'on estimait cent mille florins. Les plus beaux de

ces _monuments_ disparaissent peu à peu de l'Allemagne, car les princes

et les grands seigneurs adoptent presque partout la cheminée française;

mais la bourgoisie tient toujours pour ses vieux poêles, et elle a

raison.

Je sens bien que tu es pressé de faire connaissance avec la

Glyptothèque et la Pinacothèque; mais ces musées sont fort loin du

centre de la ville, et il faut le temps d'y arriver. Dans sa pensée

d'agrandissement indéfini pour sa capitale, le roi Louis a eu soin de

construire à de grandes distances les uns des autres ses principaux

monuments, ceux du moins autour desquels on espère que les maisons

viendront un jour se grouper. La ville de Munich était naturellement

une fort petite ville, de la grandeur d'Augsbourg tout au plus; la lyre

du roi-poëte en a élevé les murailles et les édifices superbes. Il eût,

comme Amphion, fait mouvoir les pierres à ce grand travail, mais il n'y

avait pas de pierres dans tout le pays. C'est là le grand malheur de

cette capitale improvisée d'un royaume encore si jeune; de là la brique

réchampie, de là le stuc et le carton-pierre, de là des rues boueuses

ou poudreuses, selon la saison. Le grès manque; l'autorité hésite entre

divers projets soumis par les compagnies de bitume, la ville hésite

devant la dépense, et Munich n'est encore pavée, comme l'enfer, que de

bonnes intentions.

Après bien des places indiquées à peine, bien des rues seulement

tracées et où l'on donne des terrains gratuits, comme dans les

déserts de l'Amérique, à ceux qui veulent y bâtir, nous arrivons à

la Glyptothèque, c'est-à-dire au musée des statues. On est tellement

Grec à Munich, que l'on a dû être bien Bavarois à Athènes; c'est du

moins ce dont se plaignaient les Grecs véritables.... Le bâtiment est

tellement antique dans ses proportions, que les marches qui conduisent

à l'entrée ne pourraient être escaladées que par des titans; un petit

escalier caché dans un coin répare cet inconvénient, que nous nous

garderons d'appeler un vice de construction. A l'intérieur, les salles

sont vastes et pratiquées dans toute la hauteur du monument. Elles

sont enduites partout de cette teinture de garance foncée, que les

livrets continuent à garantir _vrai rouge antique_. Les ornements qui

s'en détachent sont toujours de ce style pompéien sur lequel nous

avons été blasés par nos cafés, nos passages, et par les décorations

du Gymnase. On a donc le droit de récuser notre mauvais goût parisien,

surtout lorsqu'on a soin de faire remarquer (dans ce livret autorisé et

censuré) que le roi de Bavière, dans la décoration de ses palais et

de ses musées, s'est toujours éloigné du faux goût qui florissait dans

les XVIIe et XVIIIe siècles. Ceci paraît encore

dirigé contre Versailles, et plusieurs allusions que je n'ai plus sous

la main me confirment dans cette pensée.

Les peintres se sont livrés sur les plafonds de la Glyptothèque a

des intempérances de couleur que nous sommes loin d'approuver. Les

magnifiques bas-reliefs de Phidias, le _Silène_, et les marbres si

purs de Canova, qu'on rencontre plus loin, eussent dû faire honte aux

prétentieuses compositions des peintres germaniques. Nous exceptons

toujours celles de M. Cornélius, qui ne sont, en effet, que des

compositions, puisqu'elles ne sont pas peintes par lui. Il a décoré

toute une salle avec des sujets tirés de l'_Iliade_, dont on a pu voir

les dessins à Paris. Je n'ai pas besoin de répéter ce que tout le monde

sait aujourd'hui, que les dessins envoyés ici comme copies des fresques

de l'école de Munich ne donnent qu'une idée très-fausse de l'effet des

peintures originales; il n'est pas de voyageur qui n'ait fait cette

observation.

La Glyptothèque renferme une collection d'antiques fort précieuse et

des chefs-d'œuvre de Canova parmi lesquels se trouvent _la Frileuse_,

la _Vénus-Borghèse_, un buste de Napoléon et un autre du prince Eugène.

Quelques statues du trop célèbre Thorwaldsen partagent, avec celles

de Canova, les honneurs d'une salle particulière, où leurs noms sont

accolés à ceux de Phidias et de Michel-Ange. On ignore probablement à

Munich les noms français de Puget et de Jean Goujon.

La Pinacothèque, c'est-à-dire le musée de peinture, est située à

peu de distance de la Glyptothèque. Son extérieur est beaucoup plus

imposant, quoique le style grec en soit moins pur. Ces deux édifices

sont d'un architecte nommé Léon de Glenze. Ici, je n'aurai plus qu'à

louer; les salles sont grandes et ne sont ornées que de peintures de

maîtres anciens. Une galerie extérieure, ouverte depuis peu de temps au

public, est fort gracieusement peinte et décorée, et l'ornement antique

y a été compris à la manière italienne avec beaucoup de richesse et

de légèreté. Il serait trop long d'énumérer tous les chefs-d'œuvre

que renferme la Pinacothèque. Qu'il suffise de dire que la principale

galerie renferme une soixantaine de Rubens choisis et des plus grandes

toiles. C'est là que se trouve _le Jugement dernier_ de ce maître,

pour lequel il a fallu exhausser le plafond de dix pieds. Là aussi

se rencontre l'original de _la Bataille des Amazones_. Après avoir

parcouru les grandes salles consacrées aux grands tableaux, on revient

par une suite de petites salles divisées de même par écoles, et où

sont placées les petites toiles. Cette intelligente disposition est

très-favorable à l'effet des tableaux.

Que reste-t-il encore à voir dans la ville? On est fatigué de tous

ces édifices _battants neufs_, d'une architecture si grecque, égayés

de peintures antiques si fraîches. Il y aurait encore, pour tout

Anglais, à admirer six ministères avec ou sans colonnes, une maison

d'éducation pour les filles nobles, la bibliothèque, plusieurs

hospices ou casernes, un obélisque de la grandeur du nôtre, mais

couvert de cuivre rouge, destiné à conserver le souvenir de trente

mille Bavarois qui perdirent la vie dans la campagne de Russie, une

église romaine, une autre byzantine, une autre renaissance, et puis

une autre gothique. Cette dernière est dans le faubourg; l'on aperçoit

de loin sa flèche aiguë. Tu m'en voudrais d'avoir manqué de visiter

une église gothique de 1839. Je sors donc de la ville en passant sous

un arc de triomphe dans le goût italien du XIVe siècle,

orné d'une large fresque représentant des batailles bavaroises; un

quart de lieue plus loin, l'on rencontre l'église, bâtie aussi, comme

tous les autres monuments, de briques réchampies de plâtre. Cette

église est petite et n'est pas entièrement finie à l'intérieur. On y

pose encore une foule de petits saints, statuettes en plâtre peint.

Le carton-pierre y domine; c'est là une grande calamité. Les vitraux

sont _mieux_ que le gothique; d'après les nouveaux procédés et les

découvertes de la chimie, on parvient à obtenir de grands sujets sur un

seul verre au lieu d'employer les petits vitraux plombés; le dallage

est fait en bitume de couleur, les sculptures de bois sont figurées

parfaitement en pâte colorée, les flambeaux et les crucifix sont en

métal anglais, se nettoyant comme de l'argent.--J'ai pu monter dans

la flèche, entièrement construite en fer creux, selon les procédés

modernes, et qui m'a rappelé celle de la cathédrale de Rouen, refaite

par M. Alavoine. Cette dernière est un morceau dont les Rouennais sont

bien fiers. On sait que l'ancienne flèche de Rouen, rivale de celles

de Strasbourg et d'Anvers, avait été brûlée il y a quelques années.

Le conseil municipal de Rouen décida qu'on la reconstruirait en _fer

creux_, ce qui s'est fait. Maintenant, cette flèche durera plus que

l'église elle-même; c'est léger, économique, incombustible; cela se

démonte avec des boulons, cela peut se revendre au poids. Seulement, vu

d'en bas, ce clocher est grêle et mesquin; c'est un clocher araignée;

cela ressemble à un mât garni de ses cordages; c'est une flèche

étique, amaigrie; cela gâte la vue de Rouen, si gâtée déjà par son

pont de fer et son quai de belles maisons.--Mais revenons à Munich:

ne la blâmons pas trop de ce sacrifice au progrès. En revanche, elle

a toujours les deux belles tours de sa cathédrale, le seul monument

ancien qu'elle possède, et qu'on aperçoit de six lieues. Au temps où

fut bâti ce noble édifice, on mettait des siècles à accomplir de telles

œuvres; on les faisait de pierre dure, de marbre ou de granit; alors

aussi, on n'improvisait pas en dix ans une capitale qui semble une

décoration d'opéra, prête à s'abîmer au coup de sifflet du machiniste.

Que le roi-poëte me pardonne ces critiques sévères; avant de faire

des bâtisses, il faisait des livres signés de son nom royal, avec les

armes de Bavière au frontispice; il s'est donc reconnu de tout temps

justiciable de la critique.

D'ailleurs, je comprends bien que l'ancien duché de Bavière, qui est

passé royaume par la grâce de Napoléon, ait eu à cœur de se faire une

capitale avec une ancienne petite ville mal bâtie, qui n'a pas même

des pierres pour ses maçons; mais Napoléon lui-même n'aurait pu faire

que la population devînt en rapport avec l'agrandissement excessif

de la ville; il eût simplement déporté là des familles qui y seraient

mortes d'ennui; il n'aurait pu faire un fleuve de l'humble ruisseau qui

coule à Munich et que l'on tourmente en vain avec des barrages, des

fonds de planches et des estacades, pour avoir le droit un jour d'y

bâtir un pont dans le goût romain. Hélas! sire roi de Bavière! ceci est

une grande consolation pour nous autres, pauvres gens; vous êtes roi,

prince absolu, chef d'une monarchie _à états_, que vous nous priez de

ne pas confondre avec notre monarchie constitutionnelle; mais vous ne

pouvez faire qu'il y ait de l'eau dans votre rivière, et de la pierre

dans le sol où vous bâtissez!

En rentrant dans la ville, nous rencontrâmes plusieurs monuments

nouveaux propres à immortaliser la gloire bavaroise sous toutes les

formes. On remarque surtout, je l'ai dit, un obélisque entièrement

pareil au nôtre, mais tout en cuivre rouge comme la statue de

Maximilien. Il est consacré aux trente mille Bavarois qui perdirent la

vie dans la campagne de Russie; nous ne nous y opposons pas.

On donnait au théâtre un vaudeville traduit, et la représentation de

_Medea_, mélodrame en prose, joué par madame Schrœder-Devrient, qui

est, dit-on, la première tragédienne de l'Allemagne. Cette actrice nous

a rappelé mademoiselle Duchesnois dans ses derniers jours. La pièce

était bouffonne, remplie de combats réglés, d'incendies et de meurtres,

et finissait par une illumination en flammes de Bengale. C'est donc là

qu'en est réduit aussi l'art dramatique en Allemagne? Mais du moins

nos auteurs du boulevard ne choisissent point de sujets classiques. Un

mélodrame intitulé _Médée_ aurait peu de succès à la Porte-Saint-Martin.

Je n'ai passé qu'un jour à Munich, ayant rencontré justement à la table

d'hôte de la _Poule d'or_ cet excellent cousin Henri, dont je t'ai déjà

parlé; j'ai pris place dans sa chaise de poste et je suis parti pour

Vienne, d'où j'espère gagner Constantinople en descendant le Danube.

J'ai vu Salzbourg, où naquit Mozart et où l'on montre sa chambre chez

un chocolatier. La ville est une sorte de rocher sculpté, dont la haute

forteresse domine d'admirables paysages. Mais Vienne m'appelle, et sera

pour moi, je l'espère, un avant-goût de l'Orient.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 82 / 136 题