Quel bonheur que tu m'aies écrit par un journal et non par une
lettre! La lettre dormirait à l'heure qu'il est au bureau restant du
Grand-Caire, où je ne suis plus, ou bien elle courrait encore sur les
traces de ton volage ami de l'une à l'autre des échelles du Levant;
tandis que le journal, tu l'avais bien prévu, le journal, arrivant à
la fois à tous les lieux où je pouvais être, me trouvait justement
à Constantinople où je suis. De plus, le monde est si petit et la
presse est si grande, que je vais pouvoir te répondre à vingt jours
de date par la feuille du Bosphore la plus répandue à Paris, que la
bienveillance d'anciens amis met à ma disposition. Cela n'est-il pas
merveilleux, et même inquiétant pour la direction des postes? Quant
au public, peut-être ne serait-il que trop disposé à respecter nos
secrets; je veux dire surtout les miens.
Mais tu m'entretiens d'une affaire qui l'intéresse autant que nous,
et qui même ne doit pas être moins populaire à Stamboul qu'à Paris,
puisque, si j'en crois ton récit, l'œuvre que tu viens de produire
ferait honneur à l'imagination d'un vrai poëte musulman.
_La Péri_: c'est à la fois un ballet et un poëme: un poëme comme
_Medjnoun et Lèila_, un ballet comme tant de ballets charmants que j'ai
vu danser chez d'aimables et hospitaliers personnages de l'Orient. Ces
derniers ne s'étonneraient guère que d'une chose: c'est qu'il faille
à Paris, pour voir ton ballet s'aller entasser par milliers dans une
sorte de cage en bois dor de cuivre, et très-peu garnie de divans; le
tout sans _narguilé_ ni _chibouque_, et sans café ni sorbets.
Un habitant un peu aisé d'ici réunirait ses amis sur de bons coussins,
ses femmes derrière un grillage, et ferait jouer _la Péri_ par des
danseuses ou par des danseurs, selon son goût; et je suis certain
qu'il serait très-édifié de la composition et très-ravi des détails
chorégraphiques dont Coraly l'a brodée. Il lui manquerait toutefois
Carlotta la divine, que l'Opéra retient par un fil d'or; mais qui sait
si quelque péri véritable n'obéirait pas au lieu d'elle à l'appel
d'un zélé croyant? Pourtant, j'en conviens, l'Orient n'est plus la
terre des prodiges, et les péris n'y apparaissent guère, depuis que
le Nord a perdu ses fées et ses sylphides brumeuses. Et surtout, ce
n'est pas au Caire que ces filles du ciel viendraient chercher des
amours platoniques et des cœurs fidèles aux vieilles croyances de
l'Hedjaz. L'emploi divin de ces dames risquerait d'être défini un peu
matériellement par une police sévère, qui les enverrait se faire des
sectateurs aux environs de la première cataracte, parmi les ruines
d'Esné.
O mon ami! tu m'avais demandé des détails locaux et pittoresques
sur les almées du Caire et leurs danses tant célébrées, je m'étais
chargé de faire des recherches touchant le pas de _l'abeille_ et
autres cachuchas locales; j'espérais me poser comme un Charles Texier
chorégraphique, un Lipsins correspondant de l'Académie de musique. Et
tu t'es étonné de ce que, loin de répondre à une mission si facile
et si charmante, je ne t'aie décrit que des costumes d'Anglais, des
défroques de _franguis_, et des haillons de fellahs.... Hélas! c'est
qu'au moment où tu attachais toutes les splendeurs de l'Opéra au Caire
de ton imagination, moi, je ne trouvais à réunir an vrai Caire que les
éléments baroques d'une pantomime de Deburau.
Si je ne t'ai rien dit des danses du Caire, c'est qu'il eût été
dangereux alors de t'ôter tes illusions. La première danse que j'ai vue
avait lieu dans un brillant café du quartier franc, vulgairement nommé
_Mousky_. Je voudrais bien te mettre un peu la chose en scène; mais
véritablement la décoration ne comporte ni trèfles, ni colonnettes,
ni lambris de porcelaine, ni œufs d'autruche suspendus. Ce n'est qu'à
Paris que l'on rencontre des cafés si orientaux. Imagine plutôt une
humble boutique carrée, blanchie à la chaux, où pour toute arabesque
se répète plusieurs fois l'image d'une pendule, posée au milieu d'une
prairie, entre deux cyprès. Le reste de l'ornementation se compose
de miroirs également peints et destinés à se renvoyer l'éclat d'un
lustre en bâtons de palmier, chargé de flacons d'huile où nagent des
veilleuses, d'ailleurs d'un assez bon effet. Des divans d'un bois
assez dur, qui régnent autour de la pièce, sont bordés de cages en
palmier servant de tabourets pour les pieds des fumeurs de tabac, ou
des consommateurs de hatchich. C'est là que le fellah en blouse bleue,
le Cophte au turban noir, le Bédouin au manteau rayé se livrent à
des songes qui sans doute sont juste l'opposé des tiens. Ils rêvent
peut-être une patrie sans palmiers et sans dromadaires, des fleuves
dénués de crocodiles, un ciel de brouillard, des monts de neige, un
paradis surtout dont Méhémet-Ali ne soit pas le dieu. Quant aux _péris_
qui leur apparaissent réellement, au milieu de la poussière et de la
fumée de tabac, elles me frappèrent au premier abord par l'éclat des
calottes d'or qui surmontaient leur chevelure tressée. Leurs talons,
qui frappaient le sol pendant que les bras levés en répétaient la
rude secousse, faisaient résonner des clochettes et des anneaux;
les hanches frémissaient d'un mouvement qu'illustre chez nous la
réprobation _municipale_; la taille apparaissait sous la mousseline,
dans l'intervalle de la veste et de la riche ceinture, relâchée
comme le ceston de Vénus. A peine, au milieu du tournoiement rapide,
pouvait-on distinguer les traits de ces séduisantes personnes, qui se
démenaient vaillamment aux sons primitifs du tambourin et de la flûte.
Il y en avait deux fort belles, à la mine lière, aux yeux arabes avivés
par la teinture, aux joues pleines et délicates légèrement fardées;
la troisième ... mais pourquoi ne pas le dire tout de suite?... la
troisième, péri subalterne, trahissait un sexe moins tendre avec sa
barbe de huit jours! Et moi qui m'apprêtais à leur faire un masque de
sequins, d'après les traditions les plus pures de l'Orient, je crus
devoir refuser cette galanterie à la face suante des deux autres,
qui, tout examen fait, n'étaient évidemment que des _almées_ mâles.
Tu comprends dès lors que je n'avais aucune curiosité de leur faire
exécuter le _pas de l'abeille_,--lequel n'a, dit-on, manqué son effet,
à l'Opéra, que parce que la Carlotta ne l'a pas accompli jusque dans
ses derniers détails.
Tu vas me demander pourquoi au Caire on risque de rencontrer, sous des
apparences très-séduisantes parfois, la réalité définitive d'un pauvre
ouvrier sans ouvrage.... A quoi je te dirai, d'après de scrupuleuses
informations, que c'est dans l'intérêt de la morale publique que le
gouvernement relègue à Esné les véritables almées et autres lorettes
du Delta. Cette même moralité, qui substitue si heureusement un sexe
à l'autre, a réservé encore aux habitants du Caire une compensation
chorégraphique dont il va m'être bien difficile de te donner une idée
convenable.
Pour se rendre de la place de l'Esbékieh au Mousky (quartier franc),
on suit une rue longue et tortueuse, assez large, encombrée de
mendiants, d'âniers, de marchands d'oranges et de vendeurs de cannes
à sucre; à gauche, régnent les longs murs du couvent des derviches
tourneurs jusqu'à la remise des voitures de Suez, dont la porte est
surmontée d'un grand crocodile empaillé. A droite, il y a quelques
belles maisons, des cafés, des étalages et même un cabaret italien.
Près de là retentissent les trompettes d'une troupe de danseurs
équilibristes grecs. Le lieu est, comme tu penses bien, très-frayé,
très-bruyant, très-encombré de marchands de friture, de pâtisseries
et de pastèques. Il y a toujours aussi des chanteurs de complaintes,
des lutteurs, des jongleurs montrant des singes ou des serpents; là
enfin se produit publiquement le spectacle que je veux dire, réalisant
les plus exorbitantes images des contes drolatiques de Rabelais. La
principale figure, dont le corps, traversé d'une ficelle, obéit au
genou d'un vieillard jovial, qui la fait parler, danser et mouvoir,
n'est autre, comme tu le prévois, que l'immortel _Caragueus_,
caricature antique d'un magistrat du Caire qui vivait sous Saladin. Je
n'en avais jamais entendu parler que comme d'une simple ombre chinoise;
mais on lui accorde au Caire une existence tout à fait plastique. Je
ne te raconterai pas le drame parlé, chanté, mimé et dansé au milieu
d'un cercle émerveillé de femmes, d'enfants et de militaires; il est
classique en Orient, et la censure locale n'y a rien coupé ni rogné,
ainsi que l'a fait, dit-on, la nôtre à Alger. Après ce spectacle naïf,
j'ai compris moins encore cet exil des pauvres aimées, réduites à
démoraliser la Thébaïde par respect pour les mœurs du Caire, dont voilà
les échantillons.
O mon ami! que nous réalisons bien tous les deux la fable de l'homme
qui court après la fortune et de celui qui l'attend dans son lit. Ce
n'est pas la fortune que je poursuis, c'est l'idéal, la couleur, la
poésie, l'amour peut-être, et tout cela t'arrive, à toi qui restes, en
m'échappant, à moi qui cours. Une seule fois, imprudent, tu t'es gâté
l'Espagne en l'allant voir, et il t'a fallu bien du talent ensuite et
bien de l'invention pour avoir droit de n'en pas convenir. Moi, j'ai
déjà perdu, royaume à royaume et province à province, la plus belle
moitié de l'univers, et bientôt je ne vais plus savoir où réfugier mes
rêves; mais c'est l'Égypte que je regrette le plus d'avoir chassée
de mon imagination, pour la loger tristement dans mes souvenirs!...
Toi, tu crois encore à l'ibis, au lotus pourpré, au Nil jaune; tu
crois au palmier d'émeraude, au nopal, au chameau peut-être.... Hélas!
l'ibis est un oiseau sauvage, le lotus un oignon vulgaire; le Nil est
une eau rousse à reflets d'ardoise; le palmier a l'air d'un plumeau
grêle; le nopal n'est qu'un cactus; le chameau n'existe qu'à l'état de
dromadaire; les almées sont des mâles, et, quant aux femmes véritables,
il paraît qu'on est heureux de ne pas les voir!
Non, je ne penserai plus au Caire, la ville des _Mille et une Nuits_,
sans me rappeler les Anglais que je t'ai décrits, les voilures
suspendues de Suez, coucous du désert; les Turcs vêtus à l'européenne,
les Francs mis à l'orientale, les palais neufs de Méhémet-Ali bâtis
comme des casernes, meublés comme des cercles de province avec des
fauteuils et canapés d'acajou, des billards, des pendules à sujet,
des lampes-carcel, les portraits à l'huile de messieurs ses fils en
artilleurs, tout l'idéal d'un bourgeois campagnard!... Tu parles de
la citadelle; la décoration qu'on t'a faite à l'Opéra doit y montrer
debout encore les colonnes de granit rouge du vieux palais de Saladin;
moi, j'y ai trouvé, dominant la ville, une vaste construction carrée
qui a l'air d'un marché aux grains, et qu'on prétend devoir être une
mosquée quand elle sera finie: c'est une mosquée, en effet, comme la
Madeleine est une église; les gouvernements modernes ont toujours la
précaution de bâtir à Dieu des demeures qui puissent servir à autre
chose quand on ne croit plus en lui!
Oh! que suis curieux d'aller voir à Paris le Caire de Philastre et
Cambon; je suis sûr que c'est mon Caire d'autrefois, celui que j'avais
vu tant de fois en rêve, qu'il me semblait, comme à toi, y avoir
séjourné dans je ne sais quel temps, sous le règne du sultan Bibars ou
du calife Hakem!... Ce Caire-là, je l'ai reconstruit parfois encore
au milieu d'un quartier désert ou de quelque mosquée croulante; il me
semblait que j'imprimais les pieds dans la trace de mes pas anciens;
j'allais, je médisais: «En détournant ce mur, en passant cette porte,
je verrai telle chose;» et la chose était là, ruinée mais réelle.
N'y pensons plus! ce Caire-là gît sous la cendre et la poussière,
l'esprit et les besoins modernes en ont triomphé comme la mort.
Encore dix ans, et des rues européennes auront coupé à angles droits
la vieille ville poudreuse et muette, qui croule en paix sur les
pauvres fellahs. Ce qui reluit, ce qui brille, ce qui s'accroît,
c'est le quartier des Francs, la ville des Anglais, des Maltais et
des Français de Marseille. Oh! ne viens pas voir celle-là qui dévore
l'autre, cet entrepôt du commerce des Indes, ce comptoir florissant du
seul négociant de l'Égypte, ce magasin de son unique producteur! Tu
n'aurais plus l'idée d'y faire voltiger des péris fantastiques sur le
front heureux d'un bon musulman endormi. Ne viens pas voir le Nil, que
le pyroscaphe dispute au crocodile, le désert sillonné par les roues
anglaises, l'île de Roddah transformée en jardin anglais par Ibrahim,
avec des rivières factices, des gazons et des ponts chinois. Songe que
les pavillons de Choubrah sont éclairés au gaz, que le Mokattam est
couvert de moulins à vent, et qu'on parle de restaurer les pyramides,
depuis Gizèh jusqu'au Darfour, pour en faire des télégraphes!... Oh!
reste à Paris, et puisse le succès de ton ballet se prolonger jusqu'à
mon retour! Je retrouverai à l'Opéra le Caire véritable, l'Égypte
immaculée, l'Orient qui m'échappe, et qui t'a souri d'un rayon de
ses yeux divins. Heureux poëte! tu as commencé par réaliser ton
Égypte avec des feuilles et des livres; aujourd'hui, la peinture, la
musique, la choréographie s'empressent d'arrêter au vol tout ce que
tu as rêvé d'elles; les génies de l'Orient n'ont jamais eu plus de
pouvoir. L'œuvre des pharaons, des califes et des soudans disparait
presque entièrement sous la poudre du khamsin ou sous le marteau d'une
civilisation prosaïque; mais, sous tes regards, ô magicien! son fantôme
animé se relève et se reproduit avec des palais, des jardins presque
réels, et des péris presque idéales! Mais c'est à cette Égypte-là
que je crois et non pas à l'autre: aussi bien les six mois que j'ai
passés là sont passés; c'est déjà le néant; j'ai vu encore tant de pays
s'abîmer derrière mes pas comme des décorations de théâtre; que m'en
reste-il? une image aussi confuse que celle d'un songe: le meilleur de
ce qu'on y trouve, je le savais déjà par cœur.