A l'entrée du mois de _Babya-el-Ouel_ (c'est-à-dire le troisième
mois), on se prépare à célébrer l'anniversaire de la naissance du
prophète; et cette célébration s'appelle la _Mouled-en-Neby_. Le lieu
principal de la fête est la partie sud-ouest du grand espace dit
_Birket-el-Esbekieh_, dont la presque totalité devient un lac lors des
inondations; ce qui arriva plusieurs années de suite à l'époque de
la _Mouled_, que l'on célébrait, dans ce cas, au bord du lac; mais,
quand le sol est à sec, c'est là que la fête a lieu. On y dresse de
grandes tentes appelées _seewans_, et dans la plupart desquelles se
rassemblent des derviches, toutes les nuits, tant que dure la fête.
Au milieu de chacune de ces tentes, on élève un mât appelé _sâry_,
qu'on attache solidement avec des cordes, et auquel on suspend une
douzaine de petites lampes ou davantage; et c'est autour de ces mâts
qu'une troupe d'environ cinquante ou soixante derviches se rangent en
cercle pour chanter les _zikrs_. Près de là, on élève ce qu'on appelle
le _ckaïm_, qui consiste en quatre mâts dressés sur une même ligne,
éloignés entre eux de quelques verges, et soutenus par des cordes
qui passent de l'un à l'autre mât et sont fixées au sol par les deux
extrémités.
A ces cordes, on suspend des lampes qui représentent par leur
arrangement quelquefois des fleurs, des lions, etc.; et qui, d'autres
fois, figurent des mots, tels que le nom de Dieu, celui de Mahomet ou
quelque article de foi, on seulement des ornements de pure fantaisie.
Les préparatifs se terminent le second jour du mois, et le jour
suivant commencent les cérémonies et les réjouissances, qui doivent se
continuer sans interruption jusqu'à la douzième nuit du mois; ce qui
signifie, selon la manière de calculer des mahométans, jusqu'à la nuit
qui précède le douzième jour, et qui est, à proprement parler, la nuit
de la Mouled[1]. Durant cette période de dix jours et dix nuits, une
grande partie de la population de la métropole se rassemble à Esbékieh.
Dans certaines parties des rues qui avoisinent la place, on établit
des balançoires et divers autres jeux, ainsi qu'une grande quantité
d'étalages pour la vente des sucreries, etc.
Nous sommes allé dans une rue appelée _Souk-el-Bekry_, au sud de la
place de l'Esbékieh, pour voir le jeu des zikrs qu'on nous avait dit
devoir être le mieux exécuté. Les rues qu'il fallait traverser pour s'y
rendre étaient remplies de monde, et il n'était permis à personne de
circuler sans lanterne, comme c'est l'ordinaire lorsqu'il fait nuit. On
voyait à peine quelques femmes parmi les assistants.
Sur le lieu même du zikr, on avait suspendu un très-grand chandelier,
ou plutôt un candélabre portant deux ou trois cents petites lampes de
verre superposées les unes aux autres et qui semblaient n'en faire
qu'une seule. Autour de ce faisceau de lumière, il y avait encore
beaucoup de lanternes en bois contenant chacune plusieurs petites
lampes semblables à celles du grand chandelier.
Les _zikkers_ (chanteurs de zikrs), qui étaient au nombre de trente
à peu près, s'assirent les jambes croisées sur des nattes étendues à
cet effet le long des maisons d'un des côtés de la rue, et disposées
dans la forme d'un cercle oblong. Au milieu de ce cercle étaient trois
chandelles en cire, supportées par des chandeliers très-bas. La plupart
des zikkers étaient des _ahmed-derviches_, gens de basse condition et
misérablement vêtus; quelques-uns seulement portaient le turban vert.
A l'une des extrémités de ce cercle allongé étaient quatre chanteurs
et quatre joueurs d'une espèce de flûte appelée _nay_. C'est parmi ces
derniers que nous parvînmes à nous établir pour assister à la _meglis_,
ou représentation du zikr, que nous décrirons aussi exactement que
possible.
La cérémonie, d'après notre calcul, dut commencer environ trois
heures après le coucher du soleil. Les exécutants récitèrent d'abord
le _Fathah_ tous ensemble; leur chef s'étant écrié le premier: _El
Fathah_! tous poursuivirent ainsi: «O Dieu! favorise notre seigneur
Mahomet dans les siècles; favorise notre seigneur Mahomet dans le plus
haut degré au jour du jugement, et favorise tous les prophètes et tous
les apôtres parmi les habitants du ciel et de la terre. Et puisse Dieu,
dont le nom est loué et béni, se plaire avec nos seigneurs et nos
maîtres Abou-Bekr et Omar, Osman et Ali d'illustre mémoire. Dieu est
notre refuge et notre excellent gardien. Il n'y a force ni puissance
qu'en Dieu le haut, le grand! O Dieu! ô notre seigneur! ô toi, libéral
en pardon! ô toi, le meilleur des meilleurs! ô Dieu!--_Amen!_ »
Après ces chants, les zikkers restèrent silencieux quelques minutes;
ensuite, ils reprirent le chant à voix basse.
Cette manière de préluder au zikr est commune à presque tous les ordres
de derviches en Égypte et s'appelle _istifta'hhez-zikr_. Aussitôt
après, les chanteurs, rangés comme il est dit ci-dessus, commencèrent
le zikr _La illah il Allah_ (il n'y a d'autre Dieu que Dieu), dans
une mesure lente et en s'inclinant deux fois à chaque répétition du
_La illah il Allah_; puis ils le continuèrent ainsi environ un quart
d'heure, et le répétèrent ensuite un autre quart d'heure dans un
mouvement plus vif, tandis que les _moonshids_ chantaient sur le même
air, ou en le variant, des passages d'une espèce d'ode analogue aux
chants de Salomon, et faisant généralement allusion au prophète, comme
à un objet d'amour et de louange.
Ces zikrs continuent jusqu'à ce que le muezzin convie à la prière, et
les exécutants se reposent seulement entre chaque représentation, les
uns en prenant du café, et quelques autres en fumant.
Il était plus de minuit quand nous quittâmes le lieu du zikr de la rue
Souk-el-Bekry pour nous rendre à la place de l'Esbékieh; ici, la clarté
de la lune, jointe à celle des lampes, produisait un effet singulier;
cependant, beaucoup de ces dernières étaient éteintes au _ckaïm_ de la
_sâry_ et aux tentes; et plusieurs personnes sommeillaient sur la terre
nue, prenant là le repos de la nuit. Le zikr des derviches autour de
la sâry était terminé, et nous ne décrirons ce dernier que d'après les
remarques que nous y fîmes la nuit suivante; pour celle-ci, après avoir
assisté à plusieurs zikrs dans les tentes, nous nous retirâmes.
Le jour suivant (celui qui précède immédiatement la nuit de la
Mouled), nous retournâmes à l'Esbékieh, une heure environ avant midi.
Il était trop tôt pour qu'il y eût beaucoup de monde rassemblé et
beaucoup de divertissements. Nous ne vîmes que quelques jongleurs,
des bouffons, qui s'efforçaient de réunir autour d'eux un petit cercle
de spectateurs. Mais bientôt la foule s'accrut graduellement, car
il s'agissait d'un spectacle remarquable, qui attire chaque année,
à pareil jour, une multitude toujours émerveillée. Ce spectacle est
appelé la _dossah_ (la marche). Et voici en quoi il consiste:
Le cheik de la _Saadyeh-Derviche_ (le saïd Mohammed El-Meuzela), qui
est _khutib_ (ou prédicateur) de la mosquée de Hasanieh, après avoir,
dit-on, passé une partie de la nuit précédente dans la solitude, à
répéter certaines prières, certaines invocations secrètes et des
passages du Coran, reparaît à la mosquée nommée ci-dessus, le vendredi,
jour qui précède la nuit de la Mouled, pour accomplir le devoir
accoutumé de la _dossah_. Les prières de la matinée et la prédication
étant terminées, il quitte la mosquée pour se rendre à cheval à la
maison du cheik-el-bekry, chef de tous les ordres de derviches en
Égypte. Cette maison est au sud de la place de l'Esbékieh, et attenante
à celle qui est située à l'angle sud-ouest. Dans le trajet, il est
joint successivement par une foule de derviches de différents districts
de la métropole. Le cheik est un vieillard à tête blanche, d'une belle
stature, et dont la physionomie est aimable et intelligente.
Le jour dont nous parlons, il portait un benieh blanc et un _skaouk_
blanc aussi (un bonnet ouaté recouvert de drap). Son turban de
mousseline était d'un vert-olive si foncé, qu'à peine pouvait-on le
distinguer du noir, et un bandeau de mousseline blanche lui traversait
obliquement le front. Le cheval qu'il montait était de taille moyenne
et d'un poids ordinaire. On verra pour quelle raison cette dernière
remarque était à faire.
Le cheik entra dans le _Birket-el-Esbekieh_, précédé par une nombreuse
procession des derviches dont il est le chef. A peu de distance de
la maison du cheik-el-bekry, la procession s'arrêta; alors vint un
nombre considérable de derviches et autres. Nous ne pûmes les compter,
mais ils étaient certainement plus de soixante; ils s'étendirent à
plat ventre sur le chemin, en avant des pas du cheval monté par le
cheik. Ils se rangèrent côte à côte, le plus près possible les uns
des autres, les jambes allongées, et le front appuyé sur leurs bras
croisés, en murmurant sans interruption le mot _Allah!_ Puis environ
douze derviches, ou davantage, se mirent à courir sur le dos de leurs
compagnons prosternés, quelques-uns frappant sur des _bazes_ ou petits
tambours, qu'ils tenaient de la main gauche, et en s'écriant aussi:
_Allah!_ Le cheval que montait le cheik hésita quelques minutes à
poser le pied sur le premier de ces hommes étendus en travers de
son chemin; mais, étant poussé par derrière, il se décida, et, sans
crainte apparente, il prit l'amble d'un pas élevé, et passa sur eux
tous, conduit par deux hommes qui le tenaient de chaque côté, courant
eux-mêmes, l'un sur les pieds, l'autre sur les têtes des prosternés.
Immédiatement, il s'éleva un long cri parmi les spectateurs; _Allah!
Allah!_ Pas un de ces hommes ainsi foulés sous les pieds du cheval et
de ses deux conducteurs ne parut blessé, et chacun d'eux, se relevant
d'un seul bond aussitôt que l'animal avait passé sur lui, se joignait
à la procession qui suivait le cheik. Tous avaient supporté deux pas
du cheval, l'un d'un des pieds de devant, l'autre d'un des pieds de
derrière, sans oublier le passage des deux conducteurs. On dit que
ces derviches, aussi bien que le cheik, récitent certaines prières et
certaines invocations le jour précédent, afin de ne courir aucun risque
dans cette cérémonie, et de se relever sains et saufs. Quelques-uns
ayant eu la témérité de participer à cette dévotion sans s'y être
préalablement préparés, ont été, en maintes occasions, ou tués ou
cruellement estropiés. Le succès de cette pratique religieuse est
considéré comme un miracle accordé à chaque cheik de _Saadyeh_[2]
Une des coutumes de quelques-uns de la _Saadyeh_, en cette occasion,
est de manger des serpents tout vifs devant une assemblée choisie dans
la maison même de cheik-el-bekry; mais le cheik actuel a dernièrement
mis opposition à cette coutume dans la métropole, en déclarant que
c'était une pratique dégoûtante et contraire à la religion, qui range
les reptiles dans la classe des animaux qu'on ne doit pas manger.
Cependant, nous vîmes plus d'une fois les saadis manger des serpents
et des scorpions pendant notre première excursion dans cette contrée.
Il faut ajouter qu'on arrachait celles des dents du serpent qui
contiennent le poison, et que l'animal devenait incapable de mordre,
attendu qu'on lui perçait les deux lèvres et qu'on y passait un cordon
de soie pour les lier ensemble, lequel cordon de soie était remplacé
par deux anneaux d'argent lorsqu'on le menait en procession.
Quand un saadi mangeait la chair d'un serpent vivant, il était ou
affectait d'être excité par une sorte de frénésie. Il appuyait
fortement le bout de son doigt sur le dos du reptile, en le saisissant
à peu près à deux pouces de la tête, et ne mangeait que jusqu'à
l'endroit où il avait appuyé; ce dont il faisait trois ou quatre
bouchées. Le reste du corps, il le jetait.
Cependant, les serpents ne sont pas toujours maniés sans danger, même
par des saadis. On nous raconta qu'il y a quelques années, un derviche
de cette secte, qu'on appelait El-Fil, ou Éléphant, à cause de sa
corpulence et de sa force musculaire, et qui était le plus fameux
mangeur de serpents de son temps, et même de tous les temps, ayant eu
le désir d'apprivoiser un serpent d'une espèce très-venimeuse qu'on lui
avait apporté du désert, il mit ce reptile dans un panier, et l'y garda
plusieurs jours pour l'affaiblir; après quoi, voulant le prendre pour
lui extraire les dents, il enfonça la main dans le panier, et se sentit
mordu au pouce. Il appela à son secours; mais, comme il n'y avait
dans la maison qu'une femme, qui fut trop effrayée pour venir à lui,
il s'écoula quelques minutes avant qu'il pût obtenir assistance, et,
lorsqu'on vint, tout le bras était noir et enflé, et l'homme mourut au
bout de quelques heures.
[1] Le douzième jour de Babya-el-Ouel est aussi l'anniversaire de la
mort de Mahomet. Il est remarquable que sa naissance et sa mort soient
toutes deux relatées comme avant eu lieu le même jour du même mois, et
nommément le même jour de la semaine, le lundi.
[2] On dit que le second cheik de _Saadyeh_ (le successeur immédiat du
fondateur de l'ordre) fit courir son cheval sur des amas de morceaux de
verre sans qu'il y en eût un seul de brisé.