Il appartient aux voyageurs d'éclairer l'opinion publique sur les faits
qu'ils ont pu remarquer et qui se rattachent par quelque point à notre
société européenne. Le procès relatif à la secte des béguins, procès
dont tous les journaux ont rendu compte (janvier 1851) n'a donné lieu
qu'à un petit nombre de recherches historiques sur l'origine de cette
religion.
Il nous a semblé que cette secte ne se rattachait pas seulement, comme
on l'a dit, à certaines associations anglaises qui auraient précédé
les anabaptistes de France et d'Allemagne, mais qu'elle remontait aux
origines mêmes de la religion chrétienne.
Nous avons trouvé sur les côtes de Syrie, depuis le Carmel jusqu'à
Tripoli, les traces encore existantes d'une religion dont les fidèles
s'appellent dans le pays, _nasariés_ (nazaréens) et dont le centre
existe dans les pays situés entre Lataquié et Antaquié (Laodice et
Antioche). Volney, qui a consacré plusieurs pages à cette religion
singulière, les appelle _ansariés_.
Il paraît certain que ces peuples appartiennent aux hérésies primitives
du christianisme. Peut-être pourrait-on remonter plus haut en les
rattachant à quelque secte hébraïque, celle surtout des _esséniens_,
qui avait été fondée sous l'influence de certains inspirés voisins de
la Phénicie, tels que Pythagore, dont le souvenir est honoré au Carmel,
et Élie, le prophète spécial de cette montagne.
Les chaînes du Liban et de l'Antiliban contiennent un grand nombre de
ces sectaires, auxquels on reproche les mêmes erreurs qu'aux béguins de
nos pays.
Il ne faut pas oublier, du reste, que les chrétiens primitifs furent
accusés, à Rome, de pratiques analogues, et que leurs agapes donnaient
aussi lieu à des suppositions d'immoralité.
Chez les nasariés, on reconnaît cette même croyance au prophète Élie,
lequel revient, à des temps marqués, sous diverses incarnations, et
qui, alors, rétablit les principes oblitérés des dogmes. Tout alors est
permis à celui qui représente à la fois le prophète et la Divinité.
Et, quoique ces fidèles soient obligés généralement à la continence,
son caractère divin lui permet de la méconnaître, lorsqu'il s'agit de
produire le Madhi ou Messie attendu.
Les processions se font dans les bois, comme chez les béguins
d'Europe; mais il n'y est pas question comme ici d'hommes ou de
femmes nus. Seulement, on se retire la nuit dans des temples nommés
_kaloués_, où le service divin se borne à la lecture des livres saints,
c'est-à-dire d'une sorte de Bible apocryphe que ces peuples possèdent.
Il est très-vrai aussi qu'à un moment de la cérémonie, les lumières
s'éteignent, ou se trouvent réduites à une faible lueur; mais il n'a
jamais été prouvé, même en Syrie, qu'il se passât alors des actes
condamnables.
Nous avons entendu quelques officiers égyptiens, qui occupaient la
Syrie, en 1840, s'exprimer sur ce sujet avec quelque légèreté. Ils
prétendaient qu'une fois les lumières éteintes, des scènes fort peu
édifiantes se passaient dans le kaloué; mais il ne faut pas plus se
fier à l'esprit ironique des Égyptiens qu'à celui de nos Marseillais
qui, se trouvant en rapport avec ces peuples des basses chaînes
du Liban, ont attribué aux cérémonies de ce culte un caractère
certainement exagéré. Du reste, il est probable que ce culte, passant
dans nos pays froids, s'y est épuré, ainsi qu'il est arrivé du
christianisme primitif, dont il fut une secte importante.