X--LA VIE DOMESTIQUE CHEZ LES ÉGYPTIENS

La vie domestique des classes inférieures est, en général, si simple,

comparée à celle des classes plus élevées, qu'elle n'offre que fort peu

d'intérêt.

À l'exception d'une petite partie qui demeure dans les villes, la

majorité des classes inférieures se compose de gens nommés _fellahs_

(agriculteurs). Ceux qui habitent les grandes villes, et même les

villes d'une moindre étendue, ainsi qu'un petit nombre de ceux qui se

trouvent dans les villages, sont de petits marchands, des artisans

ou bien des domestiques; leur salaire est très-minime, et presque

généralement il est insuffisant pour les nourrir, eux et leurs familles.

Leur principale nourriture est du pain de millet ou du maïs, du

laitage, du fromage mou, des œufs et des petits poissons salés nommés

_fiseck_. Ils se nourrissent aussi de concombres, de melons et de

gourdes que l'on a en abondance, d'oignons, de poireaux, de fèves,

de pois chiches, de lentilles, de dattes fraîches ou séchées, et de

légumes marinés. Ils mangent les légumes toujours crus; les paysans

se régalent quelquefois d'épis de maïs presque mûrs qu'ils font rôtir

devant le feu ou cuire au four. Le prix du riz ne permet pas aux

paysans d'en manger; il en est de même de la viande.

Le grand luxe de ces gens simples est le tabac, peu coûteux, qu'ils

cultivent et font sécher eux-mêmes. Ce tabac est verdâtre, et son arôme

est assez agréable.

Quoique toutes les denrées dont il est question ci-dessus soient à bon

marché, les personnes pauvres ne peuvent guère se procurer autre chose

que du pain grossier qu'elles humectent dans un mélange nommé _sukkah_,

qui est composé de sel, de poivre et de _zalaar_ (espèce de marjolaine

sauvage), ou bien de menthe ou de graine de cumin. A chaque bouchée,

le pain est trempé dans ce mélange.--En songeant combien est pauvre la

nourriture des paysans égyptiens, on est étonné de voir leur air de

santé, leur structure robuste et la somme de travail qu'ils peuvent

supporter.

Les femmes des classes inférieures sont rarement inactives, et beaucoup

d'entre elles sont vouées à des travaux plus pénibles que ceux des

hommes. Leurs occupations consistent notamment à préparer la nourriture

du mari, à aller chercher l'eau, qu'elles portent dans de grands vases

sur la tête, à filer du coton, du lin ou de la laine, et à faire

une espèce de gâteau rond et plat, composé de fumier de bestiaux et

de paille hachée qu'elles pétrissent ensemble et qui sert pour le

chauffage.

C'est avec ce combustible nommé _gelley_ que les fours sont chauffés et

les aliments préparés. Dans les classes inférieures, l'assujettissement

des femmes à leur mari est bien plus grand que dans les classes

élevées. Il n'est pas toujours permis à ces pauvres femmes de dîner

avec les hommes, et, lorsqu'elles sortent en compagnie du mari, elles

marchent presque toujours derrière; s'il y a quelque chose à porter,

c'est la femme qui en est chargée.

Dans les villes, quelques femmes ont des boutiques où elles vendent

du pain, des légumes, etc.; de sorte qu'elles contribuent autant et

souvent même plus que le mari à l'entretien de la famille.

Lorsqu'un Égyptien pauvre désire se marier, son premier soin est la

réalisation du douaire, qui comporte ordinairement la somme de vingt

_ryals_ (de douze à treize francs); si l'homme voit la possibilité

de donner le douaire, il n'hésite guère à se marier, car il ne lui

faudra que peu de travail de plus pour pourvoir à l'entretien d'une

femme et de deux ou trois enfants. Dès l'âge de cinq ou six ans, les

enfants sont utiles à la conduite et à la garde des troupeaux, et,

ensuite, jusqu'à l'époque où ils se marient, ils aident le père dans

son travail aux champs. Les pauvres, en Égypte, dépendent souvent

entièrement, dans leur vieillesse, du travail de leurs enfants; mais

bien des parents sont privés de cette aide et se trouvent réduits à

mendier ou à mourir de faim. Il y a peu de temps que le pacha, faisant

le voyage d'Alexandrie au Caire, débarqua dans un village au bord du

Nil; un pauvre homme de l'endroit se saisit de la manche du vêtement

du pacha, et tous les efforts des assistants pour lui faire lâcher

prise furent vains. Ce pauvre homme se plaignait de ce que, ayant été

autrefois à son aise, il se trouvait réduit à la dernière misère, parce

que, arrivé à la vieillesse, on lui avait enlevé ses fils pour en faire

des soldats. Le pacha, qui examine ordinairement avec attention les

demandes qu'on lui fait en personne, vint au secours du malheureux,

mais ce fut en ordonnant au plus riche habitant du village de lui

donner une vache.

Quelquefois, une jeune famille est une charge insupportable pour de

pauvres parents; il n'est donc pas très-rare de voir des enfants qu'on

offre à vendre; ces offres se font par la mère elle-même, ou par

quelque femme que le père en a chargée; mais il faut que la misère

de ces pauvres gens soit extrême. Si, à sa mort, une femme laisse un

ou plusieurs enfants non sevrés, et si le père ou les autres parents

sont trop pauvres pour se procurer une nourrice, on met les enfants

en vente, ou bien on les expose à la porte d'une mosquée lorsque la

foule s'y trouve assemblée pour la prière du vendredi, et il arrive,

généralement, que quelqu'un, en voyant ce pauvre être ainsi exposé, est

saisi de compassion, qu'il l'emporte pour l'élever dans sa famille, non

comme esclave, mais comme enfant adoptif; si cela n'a pas lieu, on le

confie à quelque personne, jusqu'à ce qu'un père ou une mère d'adoption

puisse être découvert.

Il y a quelque temps qu'une femme offrit à une dame un enfant né

depuis peu de jours, et que cette femme prétendait avoir trouvé à la

porte d'une mosquée. La dame lui dit qu'elle était disposée à l'élever

pour l'amour de Dieu, dans l'espoir que son unique enfant, qu'elle

chérissait, serait garanti de tout mal, en récompense de cet acte de

charité; en même temps, elle mit dix piastres, équivalant alors à deux

francs cinquante centimes, dans la main de la femme; mais celle-ci

refusa le cadeau. Cela prouve néanmoins que l'on fait quelquefois un

objet de trafic des enfants, et que ceux qui les achètent en peuvent

faire des esclaves ou les revendre. Un marchand d'esclaves m'a dit,

et d'autres personnes m'ont confirmé le fait, qu'on lui avait remis

pour les vendre plusieurs jeunes filles, et cela, de leur propre

consentement. On les décidait en leur faisant le tableau des riches

habillements et des objets de luxe qu'on leur donnerait; on les

instruisait à dire qu'elles étaient étrangères, mais qu'ayant été

conduites en Égypte dès l'âge de trois ou quatre ans, elles avaient

oublié leur langue maternelle et qu'elles ne connaissaient plus que

l'arabe.

Il arrive souvent aux fellahs de se voir réduits à un état de pauvreté

si grand, qu'ils sont forcés, pour de l'argent, de placer leurs fils

dans une position pire que l'esclavage ordinaire. Lorsqu'un village est

requis de fournir un certain nombre de recrues, le cheik suit souvent

la marche qui doit lui donner le moins de peine, c'est-à-dire qu'il

prend les fils les plus riches de l'endroit. Dans ces circonstances, un

père, afin de ne passe séparer de son fils, offre à l'un des villageois

pauvres vingt-cinq ou cinquante francs, afin de se procurer un

remplaçant, et souvent il réussit, quoique l'amour des Égyptiens pour

leurs enfants soit aussi fort que leur piété filiale, et qu'ils aient,

en général, une grande horreur de les voir enrôlés. Cette horreur est

poussée à un tel point, que souvent ils emploient des moyens violents

pour éviter ce malheur; par exemple, du temps de la guerre de 1834,

on ne trouvait presque pas de jeunes gens bien conformés auxquels il

ne manquât une ou plusieurs dents qu'on leur avait brisées pour les

rendre incapables de mordre la cartouche, ou bien on leur coupait un

doigt, ou on leur arrachait un œil; il y a même eu des exemples qu'on

leur crevait les deux yeux pour empêcher qu'ils ne pussent être pris et

envoyés à l'armée. Des vieilles femmes et d'autres personnes se sont

fait un état de parcourir les villages pour faire ces opérations aux

garçons, et quelquefois les parents eux-mêmes se chargent d'être les

opérateurs.

Les _Fellaheen_ d'Égypte ne peuvent guère être favorablement notés

sous le rapport de leur condition domestique et sociale, ni sous celui

des mœurs. Ils ont une grande ressemblance, au point de vue le plus

défavorable, avec leurs ancêtres les _Bedawees_, sans posséder beaucoup

des vertus des habitants du désert, et, s'ils en ont quelques-unes,

elles sont dégénérées. Quant aux défauts dont ils ont hérité, ils

exercent souvent une influence bien funeste sur leur position

domestique. Il a déjà été dit qu'ils descendent de diverses races

arabes qui se fixèrent en Égypte à différentes époques; la distinction

des tribus est encore observée par les habitants de tous les villages.

L'espace du temps a fait que chacune des tribus originaires s'est

divisée en branches nombreuses; ces petites tribus ont des noms

distincts, et ces noms sont souvent donnés aux villages ou au district

qu'elles habitent. Celles dont l'établissement en Égypte est le plus

ancien ont moins retenu des mœurs des premiers _Bedawees_, et la

pureté de leur race a été mélangée par des mariages réciproques avec

les Cophtes devenus prosélytes de la foi mahométane, ou avec leurs

descendants: ce qui fait qu'elles sont méprisées dan? leurs tribus plus

récemment établies dans le pays; celles-ci les appellent _Fellaheen_

et s'arrogent la dénomination d'Arabes ou de _Bedawees_. Lorsque

ces derniers convoitent les filles des premiers, ils n'ont aucune

répugnance à les épouser; mais jamais ils ne permettent le mariage

de leurs filles avec ceux qu'ils appellent _Fellaheen_. Si quelqu'un

des leurs est tué par un individu appartenant à une tribu inférieure,

pour le venger ils tuent deux, trois et même quatre personnes de cette

tribu. L'homicide est ordinairement puni par la mort de quelqu'un de

la famille du meurtrier, et, lorsque l'homicide a été commis par une

personne d'une tribu autre que celle de la victime, il en résulte

souvent de petits combats qui deviennent souvent des guerres ouvertes

entre les deux tribus et dont la durée est souvent de quelques années.

Une légère insulte, faite par un individu d'une tribu à un membre d'une

autre tribu, a souvent les mêmes conséquences.

Dans beaucoup de cas, la vengeance par le sang a lieu un siècle ou

davantage après le meurtre commis, si l'un ou l'autre individu la

réveille après qu'un si long espace de temps semblait l'avoir fait

oublier. Il y a dans la basse Égypte deux tribus, _Saad_ et _Haram_,

qui se distinguent par leurs combats et leur rancune (il en est de même

des _Keys_ et des _Yémen_ de la Syrie); de là vient qu'on donne ces

noms à des personnes ou à des partis qui vivent dans l'inimitié. Il

est étonnant que l'on tolère, même en ce moment, de pareils forfaits,

qui, s'ils avaient lieu autre part que dans des villages, c'est-à-dire

dans de petites ou de grandes villes de l'Égypte, seraient punis d'une

sentence de mort qui frapperait plusieurs des personnes impliquées.

La vengeance par le sang est permise d'après le Coran; mais il est

recommandé d'y mettre de la modération et de la justice: les petites

guerres qu'elle occasionne de notre temps sont donc en opposition avec

le précepte du prophète, qui dit: «Si deux musulmans tirent le glaive

l'un contre l'autre, celui qui aura tué, ainsi que celui qui sera tué,

sera puni par le feu (l'enfer). »

Sous d'autres rapports, les _Fellaheen_ ressemblent aux _Bedawees._

Lorsqu'une _Fellahah_ est convaincue d'infidélité envers son mari,

lui-même, ou le frère de la femme adultère, la précipite dans le Nil

avec une pierre au cou, ou bien, après l'avoir coupée en morceaux,

jette ses restes à la rivière. Une fille ou une sœur non mariée qui

se rend coupable d'incontinence est presque toujours punie de la même

manière, et c'est le père ou le frère qui se charge du supplice. On

considère les parents de telles filles comme plus offensés que ne l'est

un mari par l'adultère de sa femme, et, si la punition ne suit pas le

crime, la famille est souvent méprisée par toute la tribu.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 64 / 136 题