Lorsqu'un mahométan, savant ou pieux, sent la mort approcher,
quelquefois il fait l'ablution ordinairement en usage avant la prière,
afin qu'en quittant la vie, il soit en état de pureté corporelle; puis,
en général, il répète sa profession de foi, en disant: «Il n'y a de
Dieu que Dieu et Mahomet est son prophète.» Un musulman partant pour
une expédition guerrière ou pour un long voyage, surtout s'il doit
traverser le désert, emporte ordinairement son linceul. Dans ce dernier
cas, il n'est pas rare que le voyageur soit obligé de creuser lui-même
sa fosse; car souvent, exténué par la fatigue et les privations, ou
succombant sous le poids de la maladie, si ses compagnons de voyage ne
peuvent s'arrêter pour attendre sa guérison ou sa mort, il fait son
ablution avec de l'eau si c'est possible, ou bien, ce qui est permis,
à défaut d'eau, avec du sable ou de la poussière; puis, ayant creusé
une tranchée en forme de fosse, il s'y couche enveloppé dans son
linceul; après cette cérémonie, il se recouvre, sauf le visage, avec
le sable extrait de cette fosse, et, dans cet état, il attend la mort
qui doit mettre fin à ses maux, abandonnant au vent le soin de combler
entièrement le lieu de sa sépulture.
Si la mort frappe un des ulémas éminents du Caire, les muezzins du
Azhar et ceux de plusieurs autres mosquées annoncent cet événement
en psalmodiant du haut des minarets le cri appelé _Abrar_, d'après
certains versets du Coran, dont la psalmodie est en usage pendant le
Ramazan.
Les cérémonies observées à l'occasion du décès et de l'enterrement
d'un homme ou d'une femme sont à peu près semblables. Lorsque le râle
ou d'autres symptômes indiquent la mort prochaine d'un homme, une des
personnes présentes le tourne de façon à ce qu'il ait la face dans
la direction de la Mecque, et lui ferme les yeux. Même avant qu'il
ait rendu l'âme, ou un moment après, les hommes qui se trouvent là
s'écrient: «Allah! il n'y a de force ni de puissance qu'en Dieu! Nous
appartenons à Dieu, et nous devons retourner vers lui! Dieu, faites-lui
miséricorde!» Pendant ce temps, les femmes de la famille poussent les
cris de lamentation appelés _Wilwal_, puis des cris plus perçants en
prononçant le nom du défunt. Les exclamations les plus usitées et qui
s'échappent des lèvres de sa femme ou de ses femmes et de ses enfants
sont: «O mon maître! ô mon chameau! (ce qui signifie: O toi qui
apportais mes provisions et qui as porté mes fardeaux!) ô mon lion!
ô chameau de la maison! ô ma gloire! ô ma ressource! ô mon père! oh!
malheur! »
Aussitôt après la mort, le défunt est dépouillé des habits qu'il
portait et recouvert d'autres habits; puis on le place sur son lit ou
son matelas, et on étend sur lui un drap de lit. Les femmes continuent
leurs lamentations, et beaucoup de voisins, entendant ce vacarme,
viennent se joindre à elles.
En général, la famille envoie chercher deux ou plusieurs _neddabihs_
(pleureuses publiques). Chacune apporte un tambourin qui n'a point
les plaques de métal résonnant dont sont pourvus les cerceaux des
tambourins ordinaires. Ces femmes frappent sur cet instrument en
s'écriant: _Hélas pour lui!_ et en louant le turban du défunt, la
beauté de sa personne, etc., tandis que les femmes de la famille, les
servantes et les amies du défunt, les cheveux épars et quelquefois les
habits déchirés, crient aussi: _Hélas pour lui!_ en se frappant le
visage. Ces lamentations durent au moins une heure.
Bientôt arrive le _muggassil_ (laveur des morts) avec un banc, sur
lequel il place le cadavre, et une bière. Si la personne morte est d'un
rang respectable, les fakirs qui doivent faire partie du convoi funèbre
sont alors introduits dans la maison mortuaire. Durant la cérémonie
du lavement du corps, ceux-ci sont placés dans une pièce voisine, ou
bien en dehors, à la porte de l'appartement; quelques-uns d'entre eux
récitent, ou plutôt psalmodient le sourat _El-Anam_ (sixième chapitre
du Coran), tandis que d'autres psalmodient une partie du _Burdeh_,
célèbre poëme à la louange du prophète. Le laveur ôte les habits du
défunt, qui sont pour lui un revenant bon; il lui attache la mâchoire
et lui ferme les yeux. L'ablution ordinaire qui prépare à la prière
ayant été faite sur le cadavre, à l'exception de la bouche et du nez,
le mort est bien lavé de la tête aux pieds avec de l'eau chaude et du
savon, et avec des fibres de palmier, ou encore avec de l'eau dans
laquelle on a fait bouillir des feuilles d'alizier[1]. Les narines,
les oreilles, etc., sont bourrées de coton, et le corps est aspergé
d'un mélange d'eau, de camphre pilé, de feuilles d'alizier séchées
et également pilées, et d'eau de rose. Les chevilles sont attachées
ensemble et les mains placées sur la poitrine.
Le _kifen_[2], vêtement de tombeau du pauvre, se compose d'un ou deux
morceaux de coton tout simplement disposés en forme de sac; mais le
corps d'un homme opulent est ordinairement enveloppé, d'abord dans de
la mousseline, ensuite dans un drap de coton plus épais, puis dans
une pièce d'étoffe de soie et coton rayée, et enfin dans un châle de
cachemire. Les couleurs choisies de préférence pour ces objets sont le
blanc et le vert, quoiqu'on puisse faire usage de toute autre couleur,
excepté du bleu ou de tout ce qui approche de cette couleur. Lorsque le
corps a été ainsi préparé pour l'inhumation, on le place dans la bière,
qui est ordinairement recouverte d'un châle de cachemire rouge ou d'une
autre couleur. Les personnes devant former le convoi funèbre se placent
alors dans l'ordre usité, et qui pour les convois ordinaires est le
suivant:
D'abord six pauvres ou davantage; ces hommes, appelés _yiméniyeh_,
sont ordinairement choisis parmi les aveugles; ils marchent deux par
deux ou trois par trois, à pas lents, en psalmodiant d'un ton lugubre
la profession de foi: «Il n'y a d'autre Dieu que Dieu; Mahomet est son
apôtre. »
Ces pauvres sont suivis de parents et d'amis du défunt, et, en bien
des occasions, plusieurs derviches ou autres religieux, portant les
bannières de leur ordre, se joignent au cortége; ensuite viennent trois
ou quatre écoliers, dont l'un porte un _mushaf_ (ou copie du Coran),
ou bien un des volumes contenant une des trente sections du Coran. Ce
livre est placé sur une espèce de pupitre fait de baguettes de palmier,
et qui est ordinairement recouvert d'un mouchoir brodé. Ces garçons
chantent, d'une voix plus haute et plus animée que celle des yiméniyeh,
quelques stances d'un poëme nommé _Hauhrigeh_, et qui décrit les
événements du dernier jour du jugement.
Voici une traduction du commencement de ce poëme: «Je célèbre
la perfection de Celui qui a créé tout ce qui a une forme, et a
subjugué ses serviteurs par la mort.--Ils seront tous couchés dans le
tombeau.--Je célèbre la perfection du Seigneur de l'Orient.--Je célèbre
la perfection de l'illuminateur des deux lumières, le soleil ainsi
que la lune.--Sa perfection: combien il est généreux!--Sa perfection:
combien il est clément!--Sa perfection: combien il est grand!--Quand un
serviteur se révolte contre lui, il le protège! »
Les jeunes écoliers précèdent immédiatement le cercueil, que l'on
porte la tête en avant; il est d'usage que trois ou quatre amis du
défunt le portent quelque temps: d'autres les relèvent successivement.
Souvent des passants participent à ce service, qui est considéré comme
grandement méritoire.
Les femmes suivent le cercueil au nombre quelquefois d'une vingtaine;
leurs cheveux épars sont ordinairement cachés par leurs voiles.
Les femmes, parentes ou domestiques de la maison, sont distinguées
chacune par une bande de toile, d'étoffe de coton ou de mousseline,
ordinairement bleue, attachée autour de la tête par un seul nœud,
laissant pendre par derrière les deux bouts[3]. Chacune d'elles porte
aussi un mouchoir, ordinairement teint en bleu, qu'elles mettent sur
leurs épaules, et quelques-unes tordent ce mouchoir des deux mains
au-dessus de leur tête ou devant leur visage. Les cris des femmes, les
chants animés des jeunes garçons et les tons lugubres sur lesquels
psalmodient les yiméniyeh produisent une dissonance étrange.
Le prophète avait défendu les lamentations des femmes et la
célébration des vertus du défunt à l'occasion des funérailles. Mahomet
déclarait que les vertus qui étaient attribuées de la la sorte au
mort deviendraient pour celui-ci des sujets de reproche s'il ne les
possédait pas dans son état futur. Il est vraiment remarquable de voir
combien quelques préceptes du prophète sont chaque jour rejetés par
les mahométans modernes, les _wahhabis_ seuls exceptés. Nous avons vu
quelquefois des pleureuses de la basse classe suivant un cercueil à
visage découvert, après avoir eu soin de se barbouiller de boue dont
elles avaient aussi couvert leur coiffure et leur poitrine. Cette
coutume existait chez les anciens Égyptiens. Le convoi d'un homme
opulent ou même d'une personne de la classe moyenne est parfois précédé
de quelques chameaux chargés de pain et d'eau que l'on distribue aux
pauvres devant le tombeau. Ces convois se composent de personnes
plus variées et plus nombreuses. Les yiméniyeh ouvrent la marche en
psalmodiant, comme il est dit plus haut, la profession de foi. Ils
sont suivis des amis du défunt et de quelques hommes savants et dévots
invités à prendre part à la cérémonie. Ensuite vient un groupe de
fakirs psalmodiant le sourat _El-Anam_; d'autres religieux suivent en
chantant différentes prières, selon les ordres dont ils font partie et
que de célèbres cheiks ont fondés; suivent les bannières de l'un ou
l'autre supérieur des derviches à moitié déployées; puis viennent les
jeunes écoliers, le cercueil et les pleureuses comme dans les autres
convois, et, quelquefois, lorsque les porteurs sont d'un certain rang,
leurs chevaux de main les suivent. En certaines occasions, le convoi
est terminé par un buffle destiné à être sacrifié devant le tombeau; sa
viande est ensuite distribuée aux pauvres.
On voit encore plus de personnes aux convois des cheiks dévots ou de
l'un des grands ulémas. On ne couvre point d'un châle le cercueil de
ces personnages. Le _wili_ (saint) est, en outre, à l'occasion de
ces funérailles, honoré d'une manière toute particulière. Des femmes
suivent son cercueil; mais, au lieu de pleurer et de se lamenter
comme elles le feraient pour un mortel ordinaire, elles font retentir
l'air de cris aigus et de chants de joie nommés _Zugharite_; si elles
suspendent ces accents joyeux, ne fût-ce que pour l'espace d'une
minute, les porteurs déclarent ne pouvoir avancer, et qu'un pouvoir
surnaturel les tient rivés à l'endroit où ils se trouvent.
Les cercueils en usage pour les jeunes garçons et les femmes sont
différents de ceux des hommes. Il est vrai que, comme ceux des hommes,
ils ont un couvercle de bois sur lequel est étendu un châle; mais ces
cercueils ont à la tête un morceau de bois droit, nommé _shahid_. Ce
shahid est couvert d'un châle, et la partie supérieure (lorsque le
cercueil renferme une femme de la classe moyenne ou une femme d'un haut
rang) est parée de divers ornements appartenant à la coiffure féminine.
Le haut, en étant plat ou circulaire, sert souvent à y placer un _kurs_
(ornement rond en or ou en argent, enrichi de diamants ou d'or ciselé
en relief, qui est porté par les femmes sur le sommet de la tête); par
derrière, on suspend le _safa_ (un certain nombre de tresses en soie
noire avec des ornements en or, que les dames ajoutent à leurs cheveux
nattés, retombant le long de leur dos). On distingue le cercueil d'un
garçon par un turban, ordinairement en cachemire rouge, et placé en
haut du shahid, et, lorsque le garçon est très-jeune, on y ajoute
le kurs et le safa. S'il s'agit d'un enfant en bas âge, un homme le
transporte dans ses bras au cimetière; son corps n'est recouvert que
d'un châle; quelquefois aussi, on le met dans un petit cercueil, qu'un
homme porte sur sa tête.
Les enterrements des femmes et des jeunes garçons, quoique plus
simples, sont presque semblables à ceux des hommes, à moins que la
famille ne soit riche ou haut placée. Un convoi des plus pompeux que
nous ayons vu, est celui d'une jeune fille de grande famille. Deux
hommes, portant chacun un drapeau vert, ferlé, de grande dimension,
ouvraient la marche; les yiméniyeh suivaient au nombre de huit; puis
un groupe de fakirs psalmodiaient un chapitre du Coran. Venait ensuite
un homme portant une branche d'alizier (_nabk_), emblème des jeunes
personnes, entre deux autres hommes, ayant à la main un long bâton
surmonté de plusieurs cerceaux ornés de bandelettes de papier de
couleurs variées. Derrière ces trois personnes marchaient côte à côte
deux soldats turcs; un des soldats portait un petit plateau d'argent
doré, sur lequel était un _kumkum_ (flacon) d'eau de rose; l'autre
était muni d'un plateau semblable portant un _mibkarah_ (réchaud) en
argent doré, où brûlaient des parfums. Ces vases, qui embaumaient
l'air, étaient destinés à embaumer le caveau sépulcral. De temps
à autre, on aspergeait d'eau de rose les spectateurs. Les soldats
étaient suivis par quatre hommes; chacun de ceux-ci portait, sur un
plateau, plusieurs petits cierges allumés, fixés dans des morceaux
de pâte de _henna_; le cercueil, recouvert de châles d'une grande
richesse, avait son shahid orné de magnifiques toques, et, outre le
safa, un _kussah-ahwas_ (ornement d'or et de diamants pour ceindre le
front). Sur le sommet du shahid se trouvait un riche kurs en diamants.
Ces bijoux appartenaient à la défunte, ou bien, comme cela se fait
quelquefois, ils avaient été empruntés pour la cérémonie. Les femmes,
au nombre de huit, portaient le costume de soie noire des dames
égyptiennes; mais, au lieu de marcher à pied, comme c'est l'usage,
elles étaient montées sur des ânes à haute selle.
Nous allons maintenant passer à la description des rites et cérémonies
dans l'intérieur de la mosquée et du tombeau.
Si le défunt habitait un des quartiers situés an nord de la ville,
on porte, de préférence, le corps à la mosquée de Hasaneyn, à moins
qu'il ne soit pauvre, et ne soit pas voisin de ce sanctuaire vénéré.
Dans ce cas, ses amis le portent à la mosquée la plus rapprochée,
afin d'épargner du temps et des dépenses inutiles; s'il était uléma,
c'est-à-dire d'une profession savante quoique humble, on le transporte
ordinairement à la grande mosquée d'El-Azhav. Les habitants de la
partie méridionale de la capitale portent, en général, leurs morts à
la mosquée de Seiyeden-Zeyneb, ou à celle d'un autre saint célèbre. La
raison de la préférence que l'on donne à ces mosquées par-dessus les
autres, est la croyance que les prières qui se font près du tombeau des
saints sont particulièrement efficaces.
Entré dans la mosquée, le cercueil est placé à terre, à l'endroit
habituel de la prière, ayant le côté droit vers la Mecque. L'iman est
debout du côté gauche du cercueil, la face tournée vers celui-ci, et
dans la direction de la Mecque, tandis qu'un des officiers subalternes,
chargé de répéter les paroles de l'iman, se place aux pieds du défunt.
Ceux qui assistent aux funérailles se rangent derrière l'iman, les
femmes à part derrière les hommes; car il est rare que l'entrée de la
mosquée leur soit interdite lors de ces cérémonies. La congrégation
ainsi disposée, l'iman commence la prière des morts et débute par ces
paroles: «Je propose de réciter la prière des quatre tekbires (prière
funèbre qui consiste dans l'exclamation répétée de _Allah akbar!_ ou:
Dieu est infiniment grand!) sur le mahométan défunt ici présent.»
Après cette espèce de préface, il élève les deux mains qu'il tient
ouvertes, touchant avec l'extrémité des pouces le tube de ses oreilles,
et s'écrie: «Dieu est infiniment grand!» Le servant (_muballigh_)
répète cette exclamation, et chacun des individus placés derrière
l'iman en fait autant. Ayant dit la prière _Fathah_, l'iman s'écrie
une deuxième fois: «Dieu est infiniment grand!» Après quoi, il ajoute:
«O Dieu! favorise notre seigneur Mahomet, le prophète illustre, ainsi
que sa famille et ses compagnons, et conserve-les!» Une troisième
fois, l'iman crie: «Dieu est infiniment grand!» puis il dit: «O Dieu!
en vérité, voici ton serviteur; il a quitté le repos du monde et son
amplitude, tout ce qu'il va aimé, et ceux desquels il y était aimé,
pour les ténèbres du tombeau et pour ce qu'il éprouve. Il a proclamé
qu'il n'y a de Divinité que toi seul; que tu n'as point d'égal, et que
Mahomet est ton serviteur et ton apôtre, tu as la toute science de ce
qui te concerne. O Dieu! il est parti pour demeurer avec toi, et tu
es celui auprès duquel il est infiniment excellent de demeurer. Ta
miséricorde lui est devenue nécessaire, et tu n'as pas besoin de son
châtiment. Nous sommes venus vers toi en te suppliant de permettre que
nous intercédions en sa faveur. O Dieu! s'il a fait le bien, augmente
la somme de ses bonnes actions, et, s'il a fait le mal, oublie ses
mauvaises actions. Que ta miséricorde daigne l'accueillir; épargne
lui les épreuves de la tombe et ses tourments; fais que son sépulcre
lui soit large, et tiens la terre loin de ses flancs[4]; fasse ta
miséricorde qu'il puisse être exempté de tes tourments jusqu'au temps
où tu l'enverras en sûreté au paradis, ô toi! le plus miséricordieux de
ceux qui montrent de la miséricorde! »
Ayant pour la quatrième fois crié: «Dieu est infiniment grand,» l'iman
ajoute:
«O Dieu! ne nous refuse pas notre récompense pour le service que nous
lui avons rendu, et ne nous fais pas passer par ses épreuves après lui;
pardonne-nous, pardonne-lui, ainsi qu'à tous les musulmans, ô seigneur
de toute créature!» L'iman termine ainsi sa prière, et, saluant
les anges à droite et à gauche, il dit: «Que la paix, ainsi que la
miséricorde divine, soit avec vous!»--ainsi que cela se pratique à la
fin des prières ordinaires. S'adressant alors aux personnes présentes,
il leur dit: «Donnez votre témoignage à son égard;» et ils répondent:
«Il fut vertueux.» Ensuite on enlève le cercueil, et, si la cérémonie
a lieu dans la mosquée de quelque saint célèbre, on le place devant le
_maksourah_, ou grillage qui entoure le cénotaphe du saint. Quelques
fakirs et les assistants récitent ici d'autres prières funèbres, et le
convoi se remet en marche dans l'ordre précédent jusqu'au cimetière.
Ceux du Caire sont pour la plupart hors de la ville, dans les contrées
désertes situées au nord, à l'est et au sud de son enceinte; les
cimetières dans la ville sont en petit nombre et de peu d'étendue.
Nous allons maintenant donner une description succincte d'un mausolée.
Il se compose d'un caveau oblong, ayant un toit voûté; il est
généralement construit en briques enduites de plâtre. Le caveau est
profond afin que ceux qui y sont inhumés puissent à l'aise se mettre
sur leur séant, lorsqu'ils sont visités et examinés par les deux anges
_Munkar_ et _Nékir_. Un des côtés du mausolée fait face à la direction
de la Mecque, c'est-à-dire au sud-est; l'entrée est au nord est. Devant
cette entrée se trouve une petite cave carrée recouverte en pierres la
traversant d'un côté à l'autre, afin d'empêcher la terre de pénétrer
dans le caveau. Cette cavité ainsi maçonnée est à son tour recouverte
de terre. Le caveau peut d'ordinaire contenir au moins quatre
cercueils. Il arrive fort rarement que les hommes et les femmes soient
inhumés dans le même caveau; mais, lorsque cela a lieu, on y établit
un mur de séparation entre les deux sexes. On construit au-dessus du
caveau un monument oblong, nommé _tarkibeh_, qui est ordinairement en
pierres ou en briques; sur ce monument sont placées perpendiculairement
deux pierres, l'une à la tête, l'autre aux pieds. En général, ces
pierres sont d'une grande simplicité; cependant, on en voit d'ornées,
et souvent celle du côté de la tête porte pour inscription un verset du
Coran[5] et le nom du défunt avec la date de son décès. Cette pierre
est quelquefois surmontée d'une sculpture représentant un turban, un
bonnet ou quelque autre coiffure, qui indique le rang ou la classe
des personnes placées dans le tombeau. Sur le monument d'un cheik
éminent, ou d'une personne de haut rang, l'on érige ordinairement un
petit bâtiment surmonté d'une coupole. Beaucoup des tombeaux érigés en
l'honneur des notabilités turques ou mameloukes portent des tarkibehs
en marbre, couverts d'un dais en forme de coupole, reposant sur quatre
colonnes de marbre: alors, la pierre perpendiculairement placée du côté
de la tête porte des inscriptions en lettres d'or, sur un fond d'azur.
Dans le grand cimetière au midi du Caire, on en voit un grand nombre
construits de cette façon. La plupart des tombeaux des sultans sont
d'élégantes mosquées; on en trouve quelques-uns dans la capitale, et
d'autres dans les cimetières des environs.
Les mausolées décrits, reprenons la suite des cérémonies d'inhumation.
Le tombeau ayant été ouvert avant l'arrivée du corps, l'enterrement
n'éprouve aucun retard. Aussitôt le fossoyeur et ses deux assistants
tirent le corps du cercueil et le déposent dans le caveau; les bandages
dont on l'a entouré sont déliés; on le pose sur le côté droit, ou
bien on l'incline à droite, de manière que la face soit tournée vers
la Mecque: on l'assujettit dans cette position au moyen de quelques
briques crues. Si l'enveloppe extérieure est un châle de cachemire, on
le déchire, de peur que sa valeur ne soit un appât pour la violation
du tombeau par quelque profane. Quelques-uns des assistants placent
doucement un peu de terre auprès du corps et dessus; puis on referme
l'entrée du caveau, au moyen des pierres de clôture placées sur la
petite cavité qui la précède et de la terre qu'on avait déblayée. On
procède alors à une cérémonie qui a lieu pour tous, excepté pour les
enfants en bas âge, ceux-ci n'étant pas considérés comme responsables
de leurs actions. Un fakir y remplit l'office de _mullakin_
(instructeur des morts), et, assis devant le mausolée, il dit: «O
serviteur de Dieu! ô fils d'une servante de Dieu! sache qu'à présent
descendront deux anges expédiés vers toi et tes semblables.--Lorsqu'ils
te demanderont; «Qui est ton seigneur?» réponds-leur: «Dieu est mon
seigneur, en vérité.» Et, quand ils te questionneront concernant ton
prophète, ou l'homme qui a été envoyé vers toi, dis-leur: «Vraiment,
Mahomet est l'apôtre de Dieu;» et, lorsqu'ils te questionneront sur
ta religion, dis-leur: «L'islamisme est ma religion;» et, quand ils
te demanderont le livre qui est ta règle de conduite, tu leur diras:
«Le Coran est le livre qui règle ma conduite, et les musulmans sont
mes frères;» et, lorsqu'ils te questionneront sur ta foi, tu leur
répondras: «J'ai vécu et je suis mort dans la persuasion qu'il n'y a de
Dieu que Dieu, et que Mahomet est l'apôtre de Dieu.» Alors, les anges
te diront: Repose, ô serviteur de Dieu! sous la protection de Dieu! »
Les Égyptiens croient que l'âme reste avec le corps pendant la première
nuit qui suit l'inhumation, et que, cette nuit-là, elle est visitée et
examinée par les deux anges indiqués ci-dessus, qui peuvent torturer le
corps.
Les personnes louées pour assister aux funérailles sont payées au
tombeau; les yiméniyeh reçoivent habituellement une piastre par tête.
Il a été dit que les gens opulents font conduire à dos de chameau de
l'eau et du pain, qui sont distribués aux pauvres après l'inhumation;
aussi les malheureux se rendent-ils en foule au cimetière, lorsqu'on
y sacrifie un buffle, dont la viande est également distribuée aux
pauvres; cela s'appelle _el-kaffa-rah_ (l'expiation). On croit que
ce sacrifice peut expier les petits péchés, mais non pas les gros.
Après les funérailles, chaque parent du défunt est complimenté par le
vœu «que sa perte puisse être heureusement compensée,» ou bien on le
félicite de ce que sa vie est prolongée.
La nuit qui suit l'inhumation est nommée _leylet-el-wahed_ (nuit de la
solitude), la place du défunt restant abandonnée.
Dès le coucher du soleil, on conduit deux ou trois fakirs à la maison
mortuaire, où ils soupent de pain et de lait, à la place où le défunt
est mort; ils récitent après le sourat _El-Mulk_ (soixante-septième
chapitre du Coran). Comme on croit que, durant la première nuit après
l'inhumation, l'âme reste avec le corps, pour se rendre ensuite,
soit au séjour désigné aux âmes vertueuses jusqu'au jour du dernier
jugement, soit dans la prison où les méchants doivent attendre leur
arrêt définitif[6], cette nuit est ainsi nommée _leylet-el-wahed_ (nuit
de la solitude).
Une autre cérémonie nommée celle du _sebbah_ (du rosaire), a lieu
à cette occasion pour faciliter l'entrée du défunt dans un état de
béatitude; elle dure de trois à quatre heures. Après l'_eshi_ (chute du
jour), quelques fakirs, souvent au nombre de cinquante, s'assemblent
dans la maison mortuaire; s'il n'y a ni cour ni grande pièce pour leur
réception, on étend des nattes devant la maison, et ils s'y asseyent.
Un de ces fakirs porte un _sebbah_ (rosaire) composé de mille grains,
de la grosseur d'un œuf de pigeon, ou environ. Ils commencent la
cérémonie en récitant le sourat _El-Mulk_; puis ils répètent trois
fois: _Dieu est unique!_ Après quoi, ils récitent le sourat _El-Faluk_
(avant-dernier chapitre du Coran) et le premier chapitre _Fathah_.--Ils
disent ensuite trois fois: «O Dieu! favorise entre tes créatures, notre
seigneur Mahomet, sa famille, ses compagnons et conserve-les!» Ils
ajoutent: «Tous ceux qui te célèbrent sont les diligents, et ceux qui
négligent de te célébrer sont les négligents.» Puis ils répètent _trois
mille fois_: «Il n'y a de Divinité que Dieu!» L'un d'entre eux tient le
rosaire et compte chaque répétition de ces mots, en faisant glisser un
de ces grains à travers ses doigts. Après la répétition de chaque mille
fois, souvent ils se reposent et prennent le café. Ayant complété le
dernier mille, s'étant reposés et rafraîchis, ils répètent cent fois:
«Je célèbre la perfection de Dieu et sa louange!»--Puis un nombre égal
de fois: «Je demande pardon à Dieu le grand!» après quoi, ils disent
cinquante fois: «Je célèbre la perfection du Seigneur, l'Éternel, la
perfection de Dieu, l'Éternel!»--Puis ils répètent ces mots du Coran:
«Célèbre les perfections de ton Seigneur, le Seigneur de la puissance,
en le relevant de ce qu'on lui attribue (les chrétiens et les autres)
d'avoir un fils, ou participant à sa divinité; que la paix soit avec
les apôtres, et louange à Dieu, le Seigneur de toute créature!» Après,
deux ou trois de ces fakirs récitent chacun un verset du Coran. Cela
fait, un d'entre eux adresse à ses compagnons la demande suivante:
«Avez-vous transmis à l'âme du défunt les mérites de ce que vous avez
récité?» Les autres répondent: «Nous l'avons transmis; que la paix soit
avec les apôtres, etc.» Ceci termine la cérémonie du _sebbah_, qui
chez les riches est répétée la deuxième et la troisième nuit. Cette
cérémonie se célèbre aussi dans les familles qui reçoivent la nouvelle
du décès d'un proche parent.
Les hommes ne changent rien à leurs habits en signe de deuil; il en est
de même chez les femmes lorsqu'il s'agit d'un homme âgé; mais, pour les
autres, elles portent le deuil: dans ce cas, elles teignent avec de
l'indigo leurs chemises, leurs voiles et leurs mouchoirs, donnant à ces
objets une teinte bleue, quelquefois approchant du noir; quelques-unes
teignent de même leurs mains et leurs bras jusqu'à la hauteur du coude,
et badigeonnent leurs chambres de la même couleur, quand le maître de
la maison ou le propriétaire du mobilier vient à mourir, et aussi,
dans d'autres cas de douleur, elles mettent à l'envers les tapis,
les nattes, les coussins et les couvertures des divans. Durant leur
deuil, elles ne tressent point leurs cheveux, elles cessent de porter
quelques-unes de leurs parures, et, si elles fument, elles n'emploient
que des tuyaux de roseau.
Vers la fin du premier jeudi après les funérailles, et même souvent
dans la matinée de ce jour, les femmes de la famille du défunt
recommencent leurs lamentations dans la maison mortuaire; quelques-unes
de leurs amies se joignent à elles; dans l'après-midi, ou le soir du
même jour, les hommes qui furent les amis de la maison y viennent aussi
pour faire visite, et trois ou quatre fakirs y font des prières. Le
vendredi matin, les femmes se rendent au tombeau, où elles observent le
même cérémonial que celui qui a lieu lors de l'inhumation. En partant,
elles placent une branche de palmier sur la tombe ou elles distribuent
aux pauvres des gâteaux et du pain. Ces cérémonies se renouvellent
aux mêmes jours correspondants, pendant quarante jours après les
funérailles. (Voir la _Genèse_, liv. III.)
Parmi les paysans de la haute Égypte, il existe une singulière coutume:
les parentes et amies de la personne décédée se rassemblent devant sa
maison pendant les trois premiers jours qui suivent les funérailles,
afin d'y pousser des cris lamentables et d'y exécuter des danses
étranges; elles barbouillent de boue leur visage, leur gorge et une
partie de leur habillement, et elles s'attachent autour de la taille,
en guise de ceinture, une corde faite d'une herbe grossière appelée
_halfa_. (Cette coutume existait chez les anciennes Égyptiennes; voir
Hérodote, livre II. chap. XXV.) Chacune d'elles agite convulsivement
dans sa main un bâton de palmier, une lance ou un sabre nu; elles
dansent en même temps d'un pas lent, mais d'une manière irrégulière, en
levant et en abaissant leur corps. Cette danse dure une heure et même
deux, et on la répète deux ou trois fois par jour. Après le troisième
jour, les femmes visitent le tombeau du défunt et y déposent leurs
ceintures de cordes; puis on tue d'ordinaire un agneau, ou un chevreau,
comme sacrifice expiatoire, et un festin termine la cérémonie.
[1] Les pauvres se servent souvent des feuilles d'alizier séchées et
pilées en guise de savon.
[2] Le _kifen_ est souvent aspergé d'eau du puits de _Zemzem_, qui se
trouve dans le temple de la Mecque.
[3] On voit souvent sur les murs des tombeaux des anciens Égyptiens,
où sont représentées des scènes funèbres, des femmes parlant une bande
semblable autour de la tête.
[4] Les musulmans croient que les corps des méchants sont
douloureusement oppressés par la terre, qui se serre dans la tombe
contre leurs flancs, quoiqu'elle soit toujours faite très-large.
[5] Le prophète avait pourtant défendu de graver soit le nom de Dieu,
soit aucune parole du Coran sur les tombeaux, qu'il avait prescrit de
construire bas et uniquement en briques nues.
[6] _Sale_, dans son discours préliminaire, sect. IV, a énuméré les
opinions des musulmans au sujet de l'état des âmes dans le temps qui
s'écoule entre la mort et le jugement.