VI--LES MAISONS DU CAIRE

La métropole moderne de l'Égypte se nomme en arabe _Al-Kahira_, d'où

les Européens ont formé le nom de _le Caire_. Le peuple l'appelle

_Masr_ ou _Misr_, ce qui est aussi le nom de toute l'Égypte. La ville

est située à l'entrée de la vallée de la haute Égypte, entre le Nil et

la chaîne orientale des montagnes du Mokattam; elle est séparée de la

rivière par une langue de terre presque entièrement cultivée, et qui,

du côté du nord, où se trouve le port de Boulaq, a plus d'un quart de

lieue de large, tandis que sa largeur n'en atteint pas la moitié du

côté du midi.

Un étranger qui ne ferait que parcourir les rues du Caire croirait

que cette ville est resserrée et n'offre que peu d'espace; mais celui

qui voit l'ensemble du haut d'une maison élevée ou du minaret d'une

mosquée s'apercevra bientôt du contraire. Les rues les plus fréquentées

ont généralement une rangée de boutiques de chaque côté. La plupart

des rues écartées sont munies de portes en bois placées à chacune des

extrémités; ces portes sont fermées la nuit et gardées par un portier,

chargé d'ouvrir à tous ceux qui veulent y passer. Ce qu'on appelle

_quartier_ est un assemblage de quelques ruelles étroites avec une

seule entrée commune.

Les maisons particulières méritent d'être décrites spécialement.

Les murs des fondations, jusqu'à la hauteur du premier étage, sont

recouverts, à l'extérieur et souvent à l'intérieur, de pierres

calcaires molles, extraites de la montagne voisine. Cette pierre,

lorsqu'elle est nouvellement taillée, présente une surface d'une

légère teinte jaune; mais bientôt elle brunit à l'air. Les différents

compartiments de la façade sont quelquefois, au moyen d'ocre rouge et

de blanc de chaux, alternativement peints en rouge et en blanc; ceci

est surtout en usage pour les grandes maisons et les mosquées. Les

constructions supérieures dont, ordinairement, la façade avance en

saillie d'environ deux pieds, sont supportées par des consoles ou des

piles; ces constructions se font en briques et sont souvent couvertes

d'une couche de plâtre. Les briques sont cuites, leur couleur est d'un

rouge sombre. Les couvertures des maisons sont plates et enduites d'une

couche de plâtre. Les fenêtres en saillie des étages supérieurs qui se

trouvent opposées dans les rues se touchent presque, et interceptent

ainsi presque entièrement les rayons du soleil, d'où il résulte une

agréable fraîcheur pendant l'été.

Les portes des maisons sont ordinairement arrondies du haut et ornées

d'arabesques. Au milieu se trouve un compartiment dans lequel on place

souvent une inscription; cette inscription est: «Il (Dieu) est le

créateur excellent, l'éternel. » Ce compartiment et les autres de même

forme, mais plus petits, qui se trouvent sur les portes, sont peints

en rouge avec une bordure blanche; le reste de la surface de la porte

est peint en vert; le choix de ces couleurs se rattache à des idées

superstitieuses. Les portes sont munies d'un marteau en fer, et d'une

serrure en bois, et presque partout on trouve à côté des portes une

borne formée de deux marches, pour qu'on puisse, en sortant, monter à

âne ou à cheval.

Les appartements du rez-de-chaussée qui avoisinent la rue ont de

petites fenêtres grillées en bois, mais percées assez haut pour

qu'un passant ne puisse regarder dans l'intérieur. Les croisées des

appartements font saillie d'un pied et demi environ; ces fenêtres

sont généralement garnies d'un treillage en bois tourné, qui est si

serré, qu'il empêche la lumière du soleil de pénétrer, tout en laissant

circuler l'air. Ces treillages sont rarement peints. Ceux qu'on a voulu

embellir sont peints en rouge et en vert. On appelle ces fenêtres

_moucharabis_. Ce dernier mot signifie endroit pour boire, et, dans

quelques maisons, on place dans les embrasures de ces croisées des

vases de terre poreuse qui rafraîchissent l'eau par l'évaporation

que cause le courant d'air. Immédiatement au-dessus de la croisée en

saillie, on en trouve une autre plate, avec un treillage ou un grillage

en bois, ou avec des verres de couleur. Ces fenêtres supérieures,

lorsqu'elles sont munies d'un treillage, représentent ordinairement

quelques dessins de fantaisie, soit un bassin et une aiguière

superposés au-dessus de cette fenêtre, ou bien la figure d'un lion,

ou le nom d'_Allah_, ou bien les mots: «Dieu est mon espoir,» etc.

Quelques-unes de ces fenêtres en saillie sont construites entièrement

en bois, et quelques-unes ont des carreaux de côté.

En général, les maisons sont élevées de deux ou trois étages, et

chaque maison renferme une grande cour non pavée, appelée _hosch_,

dans laquelle on entre par un passage construit de manière à ce qu'il

s'y trouve un ou deux coudes, afin d'empêcher les passants de voir

à l'intérieur. On trouve dans ce passage une sorte de banc, adossé

au mur dans toute sa longueur, nommé _mastabah_, et qui est destiné

au portier et aux domestiques. La cour renferme d'ordinaire un puits

d'eau saumâtre, qui s'infiltre du Nil à travers le sol. Le côté de

ce puits qui est le plus à l'ombre, est presque toujours pourvu de

deux jarres que l'on remplit chaque jour avec de l'eau du Nil qu'on y

transporte de la rivière dans des outres. Les principaux appartements

donnent sur les cours; quelquefois, les maisons ont deux cours, dont

la seconde dépend du harem; chacune de ces cours est ornée de petites

niches en forme d'arche, où l'on cultive des arbustes et des fleurs.

Les murailles intérieures des maisons formant le carré des cours sont

en briques et blanchies à la chaux. Les cours ont plusieurs portes de

communication avec l'intérieur, dont l'une est nommée _bâb el harem_

(porte du harem); c'est par là qu'on arrive à l'escalier qui conduit

aux appartements exclusivement destinés aux femmes, aux maîtres et à

leurs enfants.

Le rez-de-chaussée possède aussi un appartement généralement connu sous

le nom de _mandarah_, où les hommes sont reçus; cet appartement a une

large fenêtre avec une ou deux autres petites fenêtres, taillées sur le

même modèle. Le parquet de ces appartements descend en pente de six à

sept pouces; cette partie inférieure est appelée _durkah_.

Dans les maisons des riches, le durkah est pavé en losanges de marbre

blanc et noir, et tous les interstices sont mosaïqués de morceaux de

tuiles d'un rouge vif, qui représentent une incrustation élégante

et fantastique.--L'on trouve au milieu, dans la cour une fontaine

qu'on appelle _faskeyhé_, et dont les jets retombent en cascade dans

un bassin pavé de marbre colorés. --Les fontaines, dont les eaux

s'élèvent à une assez grande hauteur, font ordinairement face à une

tablette en marbre, ou bien en pierres ordinaires d'environ quatre

pieds de hauteur, nommée _suffeh_. Cette tablette est supportée par

deux ou plusieurs arcades, et même quelquefois par une arcade unique,

sous laquelle on place les ustensiles dont on se sert journellement,

c'est-à-dire des vases contenant des parfums, ou des vases d'ablution

dont on fait usage, avant et après les repas, afin de se préparer à la

prière.

La partie la plus élevée des appartements est nommée _divan_,

corruption du mot _palais_. En entrant dans cette partie de

l'habitation, chacun ôte ses chaussures avant de pouvoir pénétrer dans

le divan. Cette pièce, qui, dans le fait, n'est qu'une antichambre,

est pavée de pierres communes. L'été, on recouvre le sol d'une natte,

et, en hiver, d'un tapis. De trois côtés, on y voit des matelas

et des oreillers. Chaque matelas est ordinairement de trois pouces

d'épaisseur; sa largeur est d'environ trois pieds. Les lits sont faits,

soit à terre, soit sur des lits de sangle, et les oreillers, qui ont

presque toujours en longueur la largeur du lit lui-même, sur la moitié

de cette largeur en épaisseur, reposent contre le mur. Matelas et

oreillers sont rembourrés de coton renfermé dans des taies de calicot

imprimé, de drap, ou de diverses étoffes de prix. Les murs des maisons

sont enduits de plâtre et blanchis à l'intérieur. On trouve presque

partout dans les murailles deux ou trois armoires peu profondes, dont

les portes sont faites en panneaux fort petits. Cette habitude est

motivée par la sécheresse et la chaleur du climat, qui déjette les

grandes pièces de bois, au point que l'on pourrait croire qu'elles ont

passé au four. Les portes des appartements sont, par la même raison,

composées de pièces rapportées. La distribution variée des panneaux que

l'on voit dans toutes les boiseries offre une image curieuse et riche

d'imagination et de combinaison.

Les plafonds sont en bois; les poutres transversales sont sculptées;

on les peint quelquefois en couleur et d'autres fois on les dore. Le

plafond du durkah dans les principales maisons est d'une richesse

extrême, avec des losanges superposées, formant des dessins bizarres

mais réguliers, dont l'effet ornemental est du meilleur goût.

Au milieu du carré formé par ces pièces, l'on suspend un lustre.

La manière toute particulière dont les plafonds sont peints, la

bizarrerie des dessins qu'ils représentent et qui semblent se croiser

très-irrégulièrement, tandis que toutes ces intersections sont des

parties on ne peut plus régulières, forment un ensemble qui éblouit

l'œil.

A l'intérieur de quelques maisons, on voit une pièce appelée _makad_,

qui est consacrée au même usage que le mandarah; son plafond est

supporté par une ou deux colonnes et des arches, dont la base est munie

d'une grille. Le rez-de-chaussée a aussi sa pièce de réception, qui

s'appelle _tahtabosch_. Elle est généralement carrée; sa façade sur la

cour est ouverte, et du centre s'élève un pilier destiné à supporter

les murs construits au-dessus; elle est dallée, et un long sofa en

bois règne de trois côtés de la muraille. Cette pièce, qui peut être

assimilée à une cour, est fréquemment arrosée; ce qui communique aux

appartements voisins, du moins à ceux du rez-de-chaussée, une fraîcheur

fort précieuse dans ces climats.

Dans les appartements supérieurs, qui sont ceux du harem, il y en a un,

nommé le _kaah_, dont l'élévation est prodigieuse. On y trouve deux

divans, longeant chacun des côtés de la pièce; l'un est plus large que

l'autre, et le plus large est celui qu'on offre de préférence à ceux

qu'on désire honorer. Une partie du toit de ce salon, celle qui partage

les deux divans, est plus élevée que le reste. Au milieu, l'on pend une

lanterne, appelée _memrak_, dont les faces sont ornées de treillages,

comme ceux des croisées, et qui supporte une petite coupole. Il est

rare que le durkah ait une petite fontaine, mais il est souvent pavé de

la même manière que le mandarah.

On trouve dans beaucoup de pièces d'étroites planches, surchargées de

toute sorte de vases en porcelaine de Chine, qui ne servent que pour

l'ornement de l'endroit; ces planches, placées à plus de sept pieds

au-dessus du sol, régnent tout autour de la pièce, sauf les solutions

de continuité formées par les embrasures des fenêtres et des portes.

Les pièces sont presque toutes fort élevées; leur hauteur est d'au

moins quatorze pieds. On en trouve beaucoup qui ont davantage; le kaah

est pourtant toujours ce qu'il y a de plus spacieux et de plus élevé,

et, dans les principales maisons, c'est le plus beau salon.

Dans quelques étages supérieurs des maisons des riches, on voit,

outre les fenêtres en treillage, de petites croisées en verres de

couleur, représentant des corbeilles de fleurs et d'autres sujets gais

et frivoles, ou seulement quelques dessins fantastiques d'un effet

charmant. Ces fenêtres en verres de couleur, appelées _kamasyès_, sont

presque toutes de deux ou trois pieds de hauteur et d'environ deux

pieds de largeur; on les place à plat sur la partie supérieure des

croisées en saillie, ou dans quelque partie supérieure des ouvertures

de la muraille, d'où elles projettent une lumière douce et magique,

dont les reflets sont on ne peut plus charmants. Ces fenêtres se

composent de petits morceaux de verre de diverses couleurs, fixés dans

des bordures de plâtre fin, et renfermés dans un cadre de bois. On voit

sur les murs en stuc de quelques appartements des peintures grossières,

représentant le temple de la Mecque ou le tombeau du prophète, ou

bien des fleurs et d'autres objets de fantaisie. On y trouve aussi

des maximes arabes et des sentences religieuses. La plupart de ces

sentences ou maximes sont transcrites sur de beau papier enjolivé de

quelque chef-d'œuvre calligraphique et encadré sous verre. Les chambres

à coucher ne sont point meublées comme telles; car, le jour, on ramasse

le lit, qu'on roule et qu'on pose dans un coin de la pièce ou dans un

cabinet qui sert de dortoir pendant l'hiver. L'été, la plupart des

habitants couchent sur les terrasses des maisons. Un paillasson ou un

tapis étendu sur les pierres dont est pavée la pièce, et un divan,

forment l'ameublement complet d'une chambre à coucher, et, en général,

de presque toutes les chambres.

Les repas sont servis sur des plateaux ronds que l'on place sur un

tabouret peu élevé. Les convives s'asseyent à terre tout autour.

L'usage des cheminées est inconnu, et les appartements sont chauffés

en hiver au moyen de braise placée dans un réchaud; on ne connaît les

cheminées que dans les cuisines.

Beaucoup de maisons ont sur le toit des hangars dont l'ouverture est

tournée vers le nord ou le sud-ouest, et destinés à rafraîchir les

chambres supérieures.

Chaque porte a sa serrure en bois; elle s'appelle _dabbe_: plusieurs

pointes en fer correspondent aux trous qui se trouvent dans le pêne.

Presque toutes les maisons du Caire pèchent par le manque de

régularité. Les chambres y sont ordinairement de plusieurs hauteurs à

compter du sol; ce qui fait qu'il faut sans cesse monter ou descendre

quelques pas pour passer d'une chambre à une autre. Le but principal

de l'architecte est de rendre la maison aussi retirée que possible,

surtout dans la partie destinée à l'habitation des femmes, et d'éviter

que l'on puisse, des fenêtres, voir dans les appartements, ou être vu

des maisons voisines.

Dans les maisons des personnes riches ou d'un certain rang,

l'architecte a soin de ménager une porte secrète (_bâb sirs_), nom que

l'on donne aussi quelquefois aux portes des harems, pour faciliter

une évasion en cas de danger d'arrestation, ou d'assassinat, ou bien

pour donner accès à quelque maîtresse qui peut ainsi être introduite

et reconduite en secret; les maisons des riches contiennent aussi des

cachettes pour les trésors; cet endroit est nommé _makhba_. On trouve

encore, dans les harems des grandes maisons, des salles de bains, qui

sont chauffées de la même manière que les établissements de bains

publics.

Lorsque le bas d'une maison est occupé par des domestiques, les étages

supérieurs sont divisés en logements distincts, et cette partie de la

maison est nommée _raba_; ces logements sont entièrement séparés les

uns des autres, ainsi que des boutiques au-dessous, et on les loue à

des familles qui n'ont pas les moyens de payer le loyer d'une maison

entière. Chacun des logements d'un raba est composé d'une ou de deux

salles, d'une chambre à coucher, et ordinairement d'une cuisine et de

ses dépendances. Il est rare de trouver de semblables logements ayant

sur la rue une entrée particulière.

Les logements dont il est question ne sont jamais loués meublés, et

il est rare qu'une personne n'ayant ni femme ni esclave femelle, soit

agréée comme locataire dans de telles maisons et même dans une maison

particulière. Une telle personne, à moins d'avoir de proches parents

chez lesquels elle puisse demeurer, est forcée de se loger dans un

bâtiment nommé _wekaleh_, servant d'asile aux marchands et à leurs

ballots.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 60 / 136 题