La métropole moderne de l'Égypte se nomme en arabe _Al-Kahira_, d'où
les Européens ont formé le nom de _le Caire_. Le peuple l'appelle
_Masr_ ou _Misr_, ce qui est aussi le nom de toute l'Égypte. La ville
est située à l'entrée de la vallée de la haute Égypte, entre le Nil et
la chaîne orientale des montagnes du Mokattam; elle est séparée de la
rivière par une langue de terre presque entièrement cultivée, et qui,
du côté du nord, où se trouve le port de Boulaq, a plus d'un quart de
lieue de large, tandis que sa largeur n'en atteint pas la moitié du
côté du midi.
Un étranger qui ne ferait que parcourir les rues du Caire croirait
que cette ville est resserrée et n'offre que peu d'espace; mais celui
qui voit l'ensemble du haut d'une maison élevée ou du minaret d'une
mosquée s'apercevra bientôt du contraire. Les rues les plus fréquentées
ont généralement une rangée de boutiques de chaque côté. La plupart
des rues écartées sont munies de portes en bois placées à chacune des
extrémités; ces portes sont fermées la nuit et gardées par un portier,
chargé d'ouvrir à tous ceux qui veulent y passer. Ce qu'on appelle
_quartier_ est un assemblage de quelques ruelles étroites avec une
seule entrée commune.
Les maisons particulières méritent d'être décrites spécialement.
Les murs des fondations, jusqu'à la hauteur du premier étage, sont
recouverts, à l'extérieur et souvent à l'intérieur, de pierres
calcaires molles, extraites de la montagne voisine. Cette pierre,
lorsqu'elle est nouvellement taillée, présente une surface d'une
légère teinte jaune; mais bientôt elle brunit à l'air. Les différents
compartiments de la façade sont quelquefois, au moyen d'ocre rouge et
de blanc de chaux, alternativement peints en rouge et en blanc; ceci
est surtout en usage pour les grandes maisons et les mosquées. Les
constructions supérieures dont, ordinairement, la façade avance en
saillie d'environ deux pieds, sont supportées par des consoles ou des
piles; ces constructions se font en briques et sont souvent couvertes
d'une couche de plâtre. Les briques sont cuites, leur couleur est d'un
rouge sombre. Les couvertures des maisons sont plates et enduites d'une
couche de plâtre. Les fenêtres en saillie des étages supérieurs qui se
trouvent opposées dans les rues se touchent presque, et interceptent
ainsi presque entièrement les rayons du soleil, d'où il résulte une
agréable fraîcheur pendant l'été.
Les portes des maisons sont ordinairement arrondies du haut et ornées
d'arabesques. Au milieu se trouve un compartiment dans lequel on place
souvent une inscription; cette inscription est: «Il (Dieu) est le
créateur excellent, l'éternel. » Ce compartiment et les autres de même
forme, mais plus petits, qui se trouvent sur les portes, sont peints
en rouge avec une bordure blanche; le reste de la surface de la porte
est peint en vert; le choix de ces couleurs se rattache à des idées
superstitieuses. Les portes sont munies d'un marteau en fer, et d'une
serrure en bois, et presque partout on trouve à côté des portes une
borne formée de deux marches, pour qu'on puisse, en sortant, monter à
âne ou à cheval.
Les appartements du rez-de-chaussée qui avoisinent la rue ont de
petites fenêtres grillées en bois, mais percées assez haut pour
qu'un passant ne puisse regarder dans l'intérieur. Les croisées des
appartements font saillie d'un pied et demi environ; ces fenêtres
sont généralement garnies d'un treillage en bois tourné, qui est si
serré, qu'il empêche la lumière du soleil de pénétrer, tout en laissant
circuler l'air. Ces treillages sont rarement peints. Ceux qu'on a voulu
embellir sont peints en rouge et en vert. On appelle ces fenêtres
_moucharabis_. Ce dernier mot signifie endroit pour boire, et, dans
quelques maisons, on place dans les embrasures de ces croisées des
vases de terre poreuse qui rafraîchissent l'eau par l'évaporation
que cause le courant d'air. Immédiatement au-dessus de la croisée en
saillie, on en trouve une autre plate, avec un treillage ou un grillage
en bois, ou avec des verres de couleur. Ces fenêtres supérieures,
lorsqu'elles sont munies d'un treillage, représentent ordinairement
quelques dessins de fantaisie, soit un bassin et une aiguière
superposés au-dessus de cette fenêtre, ou bien la figure d'un lion,
ou le nom d'_Allah_, ou bien les mots: «Dieu est mon espoir,» etc.
Quelques-unes de ces fenêtres en saillie sont construites entièrement
en bois, et quelques-unes ont des carreaux de côté.
En général, les maisons sont élevées de deux ou trois étages, et
chaque maison renferme une grande cour non pavée, appelée _hosch_,
dans laquelle on entre par un passage construit de manière à ce qu'il
s'y trouve un ou deux coudes, afin d'empêcher les passants de voir
à l'intérieur. On trouve dans ce passage une sorte de banc, adossé
au mur dans toute sa longueur, nommé _mastabah_, et qui est destiné
au portier et aux domestiques. La cour renferme d'ordinaire un puits
d'eau saumâtre, qui s'infiltre du Nil à travers le sol. Le côté de
ce puits qui est le plus à l'ombre, est presque toujours pourvu de
deux jarres que l'on remplit chaque jour avec de l'eau du Nil qu'on y
transporte de la rivière dans des outres. Les principaux appartements
donnent sur les cours; quelquefois, les maisons ont deux cours, dont
la seconde dépend du harem; chacune de ces cours est ornée de petites
niches en forme d'arche, où l'on cultive des arbustes et des fleurs.
Les murailles intérieures des maisons formant le carré des cours sont
en briques et blanchies à la chaux. Les cours ont plusieurs portes de
communication avec l'intérieur, dont l'une est nommée _bâb el harem_
(porte du harem); c'est par là qu'on arrive à l'escalier qui conduit
aux appartements exclusivement destinés aux femmes, aux maîtres et à
leurs enfants.
Le rez-de-chaussée possède aussi un appartement généralement connu sous
le nom de _mandarah_, où les hommes sont reçus; cet appartement a une
large fenêtre avec une ou deux autres petites fenêtres, taillées sur le
même modèle. Le parquet de ces appartements descend en pente de six à
sept pouces; cette partie inférieure est appelée _durkah_.
Dans les maisons des riches, le durkah est pavé en losanges de marbre
blanc et noir, et tous les interstices sont mosaïqués de morceaux de
tuiles d'un rouge vif, qui représentent une incrustation élégante
et fantastique.--L'on trouve au milieu, dans la cour une fontaine
qu'on appelle _faskeyhé_, et dont les jets retombent en cascade dans
un bassin pavé de marbre colorés. --Les fontaines, dont les eaux
s'élèvent à une assez grande hauteur, font ordinairement face à une
tablette en marbre, ou bien en pierres ordinaires d'environ quatre
pieds de hauteur, nommée _suffeh_. Cette tablette est supportée par
deux ou plusieurs arcades, et même quelquefois par une arcade unique,
sous laquelle on place les ustensiles dont on se sert journellement,
c'est-à-dire des vases contenant des parfums, ou des vases d'ablution
dont on fait usage, avant et après les repas, afin de se préparer à la
prière.
La partie la plus élevée des appartements est nommée _divan_,
corruption du mot _palais_. En entrant dans cette partie de
l'habitation, chacun ôte ses chaussures avant de pouvoir pénétrer dans
le divan. Cette pièce, qui, dans le fait, n'est qu'une antichambre,
est pavée de pierres communes. L'été, on recouvre le sol d'une natte,
et, en hiver, d'un tapis. De trois côtés, on y voit des matelas
et des oreillers. Chaque matelas est ordinairement de trois pouces
d'épaisseur; sa largeur est d'environ trois pieds. Les lits sont faits,
soit à terre, soit sur des lits de sangle, et les oreillers, qui ont
presque toujours en longueur la largeur du lit lui-même, sur la moitié
de cette largeur en épaisseur, reposent contre le mur. Matelas et
oreillers sont rembourrés de coton renfermé dans des taies de calicot
imprimé, de drap, ou de diverses étoffes de prix. Les murs des maisons
sont enduits de plâtre et blanchis à l'intérieur. On trouve presque
partout dans les murailles deux ou trois armoires peu profondes, dont
les portes sont faites en panneaux fort petits. Cette habitude est
motivée par la sécheresse et la chaleur du climat, qui déjette les
grandes pièces de bois, au point que l'on pourrait croire qu'elles ont
passé au four. Les portes des appartements sont, par la même raison,
composées de pièces rapportées. La distribution variée des panneaux que
l'on voit dans toutes les boiseries offre une image curieuse et riche
d'imagination et de combinaison.
Les plafonds sont en bois; les poutres transversales sont sculptées;
on les peint quelquefois en couleur et d'autres fois on les dore. Le
plafond du durkah dans les principales maisons est d'une richesse
extrême, avec des losanges superposées, formant des dessins bizarres
mais réguliers, dont l'effet ornemental est du meilleur goût.
Au milieu du carré formé par ces pièces, l'on suspend un lustre.
La manière toute particulière dont les plafonds sont peints, la
bizarrerie des dessins qu'ils représentent et qui semblent se croiser
très-irrégulièrement, tandis que toutes ces intersections sont des
parties on ne peut plus régulières, forment un ensemble qui éblouit
l'œil.
A l'intérieur de quelques maisons, on voit une pièce appelée _makad_,
qui est consacrée au même usage que le mandarah; son plafond est
supporté par une ou deux colonnes et des arches, dont la base est munie
d'une grille. Le rez-de-chaussée a aussi sa pièce de réception, qui
s'appelle _tahtabosch_. Elle est généralement carrée; sa façade sur la
cour est ouverte, et du centre s'élève un pilier destiné à supporter
les murs construits au-dessus; elle est dallée, et un long sofa en
bois règne de trois côtés de la muraille. Cette pièce, qui peut être
assimilée à une cour, est fréquemment arrosée; ce qui communique aux
appartements voisins, du moins à ceux du rez-de-chaussée, une fraîcheur
fort précieuse dans ces climats.
Dans les appartements supérieurs, qui sont ceux du harem, il y en a un,
nommé le _kaah_, dont l'élévation est prodigieuse. On y trouve deux
divans, longeant chacun des côtés de la pièce; l'un est plus large que
l'autre, et le plus large est celui qu'on offre de préférence à ceux
qu'on désire honorer. Une partie du toit de ce salon, celle qui partage
les deux divans, est plus élevée que le reste. Au milieu, l'on pend une
lanterne, appelée _memrak_, dont les faces sont ornées de treillages,
comme ceux des croisées, et qui supporte une petite coupole. Il est
rare que le durkah ait une petite fontaine, mais il est souvent pavé de
la même manière que le mandarah.
On trouve dans beaucoup de pièces d'étroites planches, surchargées de
toute sorte de vases en porcelaine de Chine, qui ne servent que pour
l'ornement de l'endroit; ces planches, placées à plus de sept pieds
au-dessus du sol, régnent tout autour de la pièce, sauf les solutions
de continuité formées par les embrasures des fenêtres et des portes.
Les pièces sont presque toutes fort élevées; leur hauteur est d'au
moins quatorze pieds. On en trouve beaucoup qui ont davantage; le kaah
est pourtant toujours ce qu'il y a de plus spacieux et de plus élevé,
et, dans les principales maisons, c'est le plus beau salon.
Dans quelques étages supérieurs des maisons des riches, on voit,
outre les fenêtres en treillage, de petites croisées en verres de
couleur, représentant des corbeilles de fleurs et d'autres sujets gais
et frivoles, ou seulement quelques dessins fantastiques d'un effet
charmant. Ces fenêtres en verres de couleur, appelées _kamasyès_, sont
presque toutes de deux ou trois pieds de hauteur et d'environ deux
pieds de largeur; on les place à plat sur la partie supérieure des
croisées en saillie, ou dans quelque partie supérieure des ouvertures
de la muraille, d'où elles projettent une lumière douce et magique,
dont les reflets sont on ne peut plus charmants. Ces fenêtres se
composent de petits morceaux de verre de diverses couleurs, fixés dans
des bordures de plâtre fin, et renfermés dans un cadre de bois. On voit
sur les murs en stuc de quelques appartements des peintures grossières,
représentant le temple de la Mecque ou le tombeau du prophète, ou
bien des fleurs et d'autres objets de fantaisie. On y trouve aussi
des maximes arabes et des sentences religieuses. La plupart de ces
sentences ou maximes sont transcrites sur de beau papier enjolivé de
quelque chef-d'œuvre calligraphique et encadré sous verre. Les chambres
à coucher ne sont point meublées comme telles; car, le jour, on ramasse
le lit, qu'on roule et qu'on pose dans un coin de la pièce ou dans un
cabinet qui sert de dortoir pendant l'hiver. L'été, la plupart des
habitants couchent sur les terrasses des maisons. Un paillasson ou un
tapis étendu sur les pierres dont est pavée la pièce, et un divan,
forment l'ameublement complet d'une chambre à coucher, et, en général,
de presque toutes les chambres.
Les repas sont servis sur des plateaux ronds que l'on place sur un
tabouret peu élevé. Les convives s'asseyent à terre tout autour.
L'usage des cheminées est inconnu, et les appartements sont chauffés
en hiver au moyen de braise placée dans un réchaud; on ne connaît les
cheminées que dans les cuisines.
Beaucoup de maisons ont sur le toit des hangars dont l'ouverture est
tournée vers le nord ou le sud-ouest, et destinés à rafraîchir les
chambres supérieures.
Chaque porte a sa serrure en bois; elle s'appelle _dabbe_: plusieurs
pointes en fer correspondent aux trous qui se trouvent dans le pêne.
Presque toutes les maisons du Caire pèchent par le manque de
régularité. Les chambres y sont ordinairement de plusieurs hauteurs à
compter du sol; ce qui fait qu'il faut sans cesse monter ou descendre
quelques pas pour passer d'une chambre à une autre. Le but principal
de l'architecte est de rendre la maison aussi retirée que possible,
surtout dans la partie destinée à l'habitation des femmes, et d'éviter
que l'on puisse, des fenêtres, voir dans les appartements, ou être vu
des maisons voisines.
Dans les maisons des personnes riches ou d'un certain rang,
l'architecte a soin de ménager une porte secrète (_bâb sirs_), nom que
l'on donne aussi quelquefois aux portes des harems, pour faciliter
une évasion en cas de danger d'arrestation, ou d'assassinat, ou bien
pour donner accès à quelque maîtresse qui peut ainsi être introduite
et reconduite en secret; les maisons des riches contiennent aussi des
cachettes pour les trésors; cet endroit est nommé _makhba_. On trouve
encore, dans les harems des grandes maisons, des salles de bains, qui
sont chauffées de la même manière que les établissements de bains
publics.
Lorsque le bas d'une maison est occupé par des domestiques, les étages
supérieurs sont divisés en logements distincts, et cette partie de la
maison est nommée _raba_; ces logements sont entièrement séparés les
uns des autres, ainsi que des boutiques au-dessous, et on les loue à
des familles qui n'ont pas les moyens de payer le loyer d'une maison
entière. Chacun des logements d'un raba est composé d'une ou de deux
salles, d'une chambre à coucher, et ordinairement d'une cuisine et de
ses dépendances. Il est rare de trouver de semblables logements ayant
sur la rue une entrée particulière.
Les logements dont il est question ne sont jamais loués meublés, et
il est rare qu'une personne n'ayant ni femme ni esclave femelle, soit
agréée comme locataire dans de telles maisons et même dans une maison
particulière. Une telle personne, à moins d'avoir de proches parents
chez lesquels elle puisse demeurer, est forcée de se loger dans un
bâtiment nommé _wekaleh_, servant d'asile aux marchands et à leurs
ballots.