Je me vois forcé de ne pas décrire les cérémonies intérieures du
palais, ayant l'usage de ne parler que de ce que j'ai pu voir par
moi-même. Cependant, je connaissais déjà en partie le lieu de la scène.
Tout étranger peut visiter les grandes résidences et les mosquées, à
de certains jours désignés, en payant deux ou trois mille piastres
turques. Mais la somme est si forte, qu'un touriste ordinaire hésite
souvent à la donner. Seulement, comme, pour ce prix, on peut amener
autant de personnes que l'on veut, les curieux se cotisent, ou bien
attendent qu'un grand personnage européen consente à faire cette
dépense. J'avais pu visiter tous ces monuments à l'époque du passage
du prince royal de Prusse. Il est d'usage, en de pareils cas, que les
Européens qui se présentent soient admis dans le cortége.
Sans risquer une description que l'on peut lire dans tous les récits
de voyages, il est bon d'indiquer la situation des nombreux bâtiments
et des jardins du sérail occupant le triangle de terre découpé par la
Corne-d'or et le Bosphore. C'est toute une ville enfermée de hauts
murs crénelés et espacés de tours, se rattachant à la grande muraille
construite par les Grecs, qui règne le long de la mer jusqu'au château
des Sept-Tours, et qui, de là, ferme entièrement l'immense triangle
formé par Stamboul.
Il y a dans les bâtiments du sérail un grand nombre de constructions
anciennes, de kiosques, de mosquées ou de chapelles, ainsi que des
bâtiments plus modernes, presque dans le goût européen. Des jardinets
en terrasse, avec des parterres, des berceaux, des rigoles de
marbre, des sentiers formés de mosaïques en cailloux, des arbustes
taillés et des carrés de fleurs rares sont consacrés à la promenade
des dames. D'autres jardins dessinés à l'anglaise, des pièces d'eau
peuplées d'oiseaux, de hauts platanes, avec des saules, des sycomores,
s'étendent autour des kiosques dans la partie la plus ancienne. Toutes
les personnes un peu connues ou ayant affaire aux employés peuvent
traverser pendant le jour les portions du sérail qui ne sont pas
réservées aux femmes. Je m'y suis promené souvent en allant voir soit
la bibliothèque, soit la trésorerie. La première, où il est facile de
se faire admettre, renferme un grand nombre de livres et de manuscrits
curieux, notamment un Coran gravé sur des feuilles minces de plomb,
qui, grâce à leur excellente qualité, se tournent comme des feuillets
ordinaires; les ornements sont en émail et fort brillants. A la
trésorerie, on peut admirer les bijoux impériaux conservés depuis des
siècles. On voit aussi dans une salle tous les portraits des sultans
peints en miniature, d'abord par les Belin de Venise, puis par d'autres
peintres italiens. Le dernier, celui d'Abdul-Medjid, a été peint par un
Français, Camille Bogier, auquel on doit une belle série de costumes
modernes byzantins.
Ainsi, ces vieux usages de vie retirée et farouche, attribués aux
musulmans, ont cédé devant les progrès qu'amènent les idées modernes.
Deux cours immenses précèdent, après la première entrée, nommée
spécialement LA PORTE, les grands bâtiments du sérail. La plus avancée,
entourée de galeries basses, est consacrée souvent aux exercices des
pages, qui luttent d'adresse dans la gymnastique et l'équitation.
La première, dans laquelle tout le monde peut pénétrer, offre une
apparence rustique, avec ses arbres et ses treillages. Une singularité
la distingue, c'est un énorme mortier de marbre, qui de loin semble la
bouche d'un puits. Ce mortier a une destination toute particulière. On
doit y broyer, avec un pilon de fer assorti à sa grandeur, le corps
du muphti, chef de la religion, si par hasard il venait à manquer à
ses devoirs. Toutes les fois que ce personnage vient faire une visite
au sultan, il est forcé de passer devant cet immense égrugeoir, où il
peut avoir la chance de terminer ses jours. La terreur salutaire qui en
résulte est cause qu'il n'y a eu encore qu'un seul muphti qui se soit
exposé à ce supplice. Les coutumes chrétiennes n'ont jamais rien établi
de pareil pour les papes.
L'affluence était si grande, qu'il me parut impossible d'entrer même
dans la première cour. J'y renonçai, bien que le public ordinaire pût
pénétrer jusque-là et voir les dames du vieux sérail descendre de leur
voiture. Les torches et les lances à feu répandaient çà et là des
flammèches sur les habits, et, de plus, une grande quantité d'estafiers
distribuaient force coups de bâton pour établir l'alignement des
premières rangées. D'après ce que je puis savoir, il ne s'agissait que
d'une scène de parade et de réception. La nouvelle esclave du sultan
devait être reçue dans les appartements par les sultanes, au nombre
de trois, et par les cadines, au nombre de trente; et rien ne pouvait
empêcher que le sultan ne passât la nuit avec l'aimable vierge de la
veille du Baïram. Il faut admirer la sagesse musulmane, qui a prévu
le cas où une favorite, peut-être stérile, absorberait l'amour et les
faveurs du chef de l'État.
Le devoir religieux qui lui est imposé cette nuit-là répond autant
que possible de la reproduction de sa race. Tel est aussi pour les
musulmans ordinaires le sens des obligations que leur impose la
première nuit du Baïram.
Cette abstinence de tout un mois, qui renouvelle probablement les
forces de l'homme, ce jeûne partiel qui l'épure doivent avoir été
calculés d'après des prévisions médicales analogues à celles que l'on
retrouve dans la loi juive. N'oublions pas que l'Orient nous a donné
la médecine, la chimie et des préceptes d'hygiène qui remontent à
des milliers d'années, et regrettons que nos religions du Nord n'en
représentent qu'une imitation imparfaite.--Je regretterais qu'on eût
pu voir dans le tableau des coutumes bizarres rapportées plus haut
l'intention d'inculper les musulmans de libertinage.
Leurs croyances et leurs coutumes diffèrent tellement des nôtres, que
nous ne pouvons les juger qu'au point de vue de notre dépravation
relative. Il suffit de se dire que la loi musulmane ne signale
aucun péché dans cette ardeur des sens, utile à l'existence des
populations méridionales décimées tant de fois par les pestes et par
les guerres. Si l'on se rendait compte de la dignité et de la chasteté
même des rapports qui existent entre un musulman et ses épouses, on
renoncerait à tout ce mirage voluptueux qu'ont créé nos écrivains du
XVIIIe siècle.
Il suffit de se dire que l'homme et la femme se couchent habillés; que
les yeux d'un musulman ne peuvent descendre, de par la loi religieuse,
au-dessous de la ceinture d'une femme, --et cela est réciproque,--et
que le sultan Mahmoud, le plus progressif des sultans, ayant un jour
pénétré, dit-on, dans la salle de bain de ses femmes, fut condamné par
elles-mêmes à une longue abstention de leur présence.--De plus, la
ville, instruite par quelque indiscrétion de valets, en fut indignée,
et des représentations furent faites au sultan par les imans.
Ce fait fut, du reste, regardé par ses partisans comme une
calomnie,--qui tenait probablement à ce qu'il avait fait construire au
palais des Miroirs, une salle de bain en amphithéâtre.--Je veux croire
à la calomnie.