En retournant de Tophana à Péra, par les rues montueuses qui passent
entre les bâtiments des ambassades, nous nous aperçûmes que le quartier
franc était plus éclairé et plus bruyant que de coutume. C'est que les
fêtes du Baïram, qui succèdent au mois de Ramazan, approchaient.--Ce
sont trois journées de réjouissances qui succèdent à ce carême mélangé
de carnaval dont j'ai cherché à décrire les phases diverses.
Le Baïram des Turcs ressemble à notre jour de l'an. La civilisation
européenne, qui pénètre peu à peu dans leurs coutumes, les attire
de plus en plus, quant aux détails compatibles avec leur religion;
de sorte que les femmes et les enfants raffolent de parures, de
bagatelles et de jouets venus de France ou d'Allemagne. En outre, si
les dames turques font admirablement les confitures, le privilège des
sucreries, des bonbons et des cartonnages splendides appartient à
l'industrie parisienne. Nous passâmes, en revenant des Eaux-Douces,
par la grande rue de Péra, qui était devenue, ce soir-là, pareille à
notre rue des Lombards. Il était bon de s'arrêter chez la confiseuse
principale, madame Meunier, pour prendre quelques rafraîchissements
et pour examiner la foule. On voyait là des personnages éminents, des
Turcs riches, qui venaient eux-mêmes faire leurs achats, car il n'est
pas prudent, en ce pays, de confier à de simples serviteurs le soin
d'acheter ses bonbons. Madame Meunier a spécialement la confiance
des effendis (hommes de distinction), et ils savent qu'elle ne leur
livrerait pas des sucreries douteuses.... Les rivalités, les jalousies,
les haines amènent parfois des crimes dans la société musulmane; et,
si les luttes sanglantes sont devenues rares, le poison est encore, en
certains cas, le grand argument des femmes, beaucoup moins civilisées
jusqu'ici que leurs maris.
A un moment donné, tous les Turcs disparurent, emportant leurs
emplettes, comme des soldats quand sonne la retraite, parce que
l'heure les appelait à l'un des _namaz_, prières qui se font la nuit
dans les mosquées.
Ces braves gens ne se bornent pas, pendant les nuits du Ramazan, à
écouter des conteurs et à voir jouer les _Caragueus_; ils ont des
moments de prières, nommés _rikats_, pendant lesquels on récite chaque
fois une dizaine de versets du Coran. Il faut accomplir par nuit vingt
rikats, soit dans les mosquées, ce qui vaut mieux,--ou chez soi, ou
dans la rue, si l'on n'a pas de domicile, ainsi qu'il arrive à beaucoup
de gens qui ne dorment que dans les cafés. Un bon musulman doit, par
conséquent, avoir récité pendant chaque nuit deux cents versets, ce qui
fait six mille versets pour les trente nuits. Les contes, spectacles et
promenades, ne sont que les délassements de ce devoir religieux.
La confiseuse nous raconta un fait qui peut donner quelque idée de la
naïveté de certains fonctionnaires turcs. Elle avait fait venir par
le bateau du Danube des caisses de jouets de Nuremberg. Le droit de
douane se paye d'après la déclaration de la valeur des objets; mais, à
Constantinople, comme ailleurs, pour éviter la fraude, l'administration
a le droit de garder les marchandises en payant la valeur déclarée, si
l'on peut supposer qu'elles valent davantage.
Quand on déballa les caisses de jouets de Nuremberg, un cri
d'admiration s'éleva parmi tous les employés des douanes. La
déclaration était de dix mille piastres (deux mille six cents francs).
Selon eux, cela en valait au moins trente mille. Ils retinrent donc les
caisses, qui se trouvaient ainsi fort bien payées et convenablement
vendues, sans frais de montre et de déballage. Madame Meunier prit les
dix mille piastres, en riant de leur simplicité. Ils se partagèrent les
polichinelles, les soldats de bois et les poupées,--non pas pour les
donner à leurs enfants, mais pour s'en amuser eux-mêmes.
Au moment de quitter la boutique, je retrouvai dans une poche, en
cherchant mon mouchoir, le flacon que j'avais acheté précédemment sur
la place du Séraskier. Je demandai à madame Meunier ce que pouvait
être cette liqueur qui m'avait été vendue comme rafraîchissement, et
dont je n'avais pu supporter la première gorgée: était-ce une limonade
aigrie, une bavaroise tournée, ou une liqueur particulière au pays?
La confiseuse et ses demoiselles éclatèrent d'un fou rire en voyant
le flacon; il fut impossible de tirer d'elles aucune explication. Le
peintre me dit, en me reconduisant, que ces sortes de liqueurs ne se
vendaient qu'à des Turcs qui avaient acquis un certain âge. En général,
dans ce pays, les sens s'amortissent après l'âge de trente ans. Or,
chaque mari est forcé, lorsque se dessine la dernière échancrure de la
lune du Baïram, de remplir ses devoirs les plus graves.... Il en est
pour qui les ébats de Caragueus n'ont pas été une suffisante excitation.
La veille du Baïram était arrivée: l'aimable lune du Ramazan s'en
allait où vont les vieilles lunes et les neiges de l'an passé,
--chose qui fut un si grave sujet de rêverie pour notre vieux poëte
François Villon. En réalité, ce n'est qu'alors que les fêtes sérieuses
commencent. Le soleil qui se lève pour inaugurer le mois de Schewal
doit détrôner la lune altière de cette splendeur usurpée, qui en a fait
pendant trente jours un véritable soleil nocturne, avec l'aide, il est
vrai, des illuminations, des lanternes et des feux d'artifice. Les
Persans logés avec moi à Ildiz-Khan m'avertirent du moment où devaient
avoir lieu l'enterrement de la lune et l'intronisation de la nouvelle;
ce qui donnait lieu à une cérémonie extraordinaire.
Un grand mouvement de troupes avait lieu cette nuit-là. On établissait
une haie entre Eski-Sérail, résidence de la sultane mère, et le grand
sérail, situé à la pointe maritime de Stamboul. Depuis le château des
Sept-Tours et le palais de Bélisaire jusqu'à Sainte-Sophie, tous les
gens des divers quartiers affluaient vers ces deux points.
Comment dire toutes les splendeurs de cette nuit privilégiée? comment
dire surtout le motif singulier qui fait, cette nuit-là, du sultan le
seul homme heureux de son empire? Tous les fidèles ont dû, pendant un
mois, s'abstenir de toute pensée d'amour. Une seule nuit encore, et
ils pourront envoyer à une de leurs femmes, s'ils en ont plusieurs,
le bouquet qui indique une préférence. S'ils n'en ont qu'une seule,
le bouquet lui revient de droit. Mais, quant au sultan, en qualité de
padischa et de calife, il a le droit de ne pas attendre le premier jour
de la lune de _Lailet-ul-id_, qui est celle du mois suivant, et qui ne
paraît qu'au premier jour du grand Baïram. Il a une nuit d'avance sur
tous ses sujets pour la procréation d'un héritier, qui ne peut, cette
fois, résulter que d'une femme nouvelle.
Ceci était le sens de la cérémonie qui se faisait, m'a-t-on dit, entre
le vieux sérail et le nouveau. La mère ou la tante du sultan devait
conduire à son fils une esclave vierge, qu'elle achète elle-même au
bazar, et qu'elle mène en pompe dans un carrosse de parade[1].
En effet, une longue file de voitures traversa bientôt les quartiers
populeux de Stamboul, en suivant la rue centrale jusqu'à Sainte-Sophie,
près de laquelle est située la porte du grand sérail. Ces voitures,
au nombre d'une vingtaine, contenaient toutes les parentes de Sa
Hautesse, ainsi que les sultanes réformées avec pension, après avoir
donné le jour à un prince ou à une princesse. Les grillages des
voitures n'empêchaient pas que l'on ne distinguât la forme de leurs
têtes voilées de blanc et de leurs vêtements de dessus. Il y en avait
une dont l'énormité m'étonna. Par privilège sans doute, et grâce à la
liberté que pouvait lui donner son rang ou son âge, elle n'avait la
tête entourée que d'une gaze très-fine qui laissait distinguer des
traits autrefois beaux. Quant à la future cadine, elle était sans doute
dans le carrosse principal; mais il était impossible de la distinguer
des autres dames. Un grand nombre de valets de pied portaient des
torches et des pots à feu des deux côtés du cortége.
On s'arrêta sur cette magnifique place de la porte du sérail, décorée
d'une splendide fontaine, ornée de marbre, de découpures, d'arabesques
dorées, avec un toit à la chinoise et des bronzes étincelants.
La porte du sérail laisse voir encore entre ses colonnettes les niches
qui servaient autrefois à exposer des têtes, les célèbres _têtes du
sérail_.
[1] Cette cérémonie n'a plus lieu depuis quelque temps.