Le lendemain matin était le premier jour du Baïram. Le canon de
tous les forts et de tous les vaisseaux retentit au lever du jour,
dominant le chant des muezzins saluant Allah du haut d'un millier de
minarets. La fête était, cette fois, à l'Atméidan, place illustrée
par le souvenir des empereurs de Byzance qui y ont laissé des
monuments. Cette place est oblongue et présente toujours son ancienne
forme d'hippodrome, ainsi que les deux obélisques autour desquels
tournaient les chars au temps de la lutte byzantine des _verts_ et
des _bleus_. L'obélisque le mieux conservé, dont le granit rose est
couvert d'hiéroglyphes encore distincts, est supporté par un piédestal
de marbre blanc entouré de bas-reliefs qui représentent des empereurs
grecs entourés de leur cour, des combats et des cérémonies. Ils ne sont
pas d'une fort belle exécution; mais leur existence prouve que les
Turcs ne sont pas aussi ennemis des sculptures que nous le supposons en
Europe.
Au milieu de la place se trouve une singulière colonne composée de
trois serpents enlacés, laquelle, dit-on, servait autrefois de trépied
dans le temple de Delphes.
La mosquée du sultan Ahmed borde un des côtés de la place. C'était là
que Sa Hautesse Abdul-Medjid devait venir faire la grande prière du
Baïram.
Le lendemain, qui était le premier jour du Baïram, un million peut-être
d'habitants de Stamboul, de Scutari, de Péra et des environs encombrait
le triangle immense, qui se termine par la pointe du sérail. Grâce à la
proximité de ma demeure, je pus me trouver sur le passage du cortége
qui se rendait sur la place de l'Atméidan. Le défilé, qui tournait par
les rues environnant Sainte-Sophie, dura au moins une heure. Mais les
costumes des troupes n'avaient rien de fort curieux pour un Franc,
car, à part le fezzi rouge qui leur sert uniformément de coiffure, les
divers corps portaient à peu près les uniformes européens. Les mirlivas
(généraux) avaient des costumes pareils à ceux des nôtres, brodés de
palmes d'or sur toutes les coutures. Seulement, c'étaient partout des
redingotes bleues; on ne voyait pas un seul habit.
Les Européens de Péra se trouvaient mêlés en grand nombre à la foule;
car, dans les journées du Baïram, toutes les religions prennent part
à l'allégresse musulmane. C'est au moins une fête civile pour ceux
qui ne s'unissent pas de cœur aux cérémonies de l'islam. La musique
du sultan, dirigée par le frère de Donizetti, exécutait des marches
fort belles, en jouant à l'unisson, selon le système oriental. La
curiosité principale du cortége était le défilé des icoglans, ou
gardes du corps, portant des casques ornés d'immenses cimiers garnis de
hauts panaches bleus. On eût cru voir une forêt qui marche, comme au
dénoûment de _Macbeth_.
Le sultan parut ensuite, vêtu avec une grande simplicité, et portant
seulement sur son bonnet une aigrette brillante. Mais son cheval était
tellement couvert de broderies d'or et de diamants, qu'il éblouissait
tous les regards. Plusieurs chevaux, également caparaçonnés de harnais
étincelant de pierreries, étaient menés par des sais à la suite du
souverain. Les vizirs, les sérasquiers, les kasiaskers, les chefs des
ulémas et tout un peuple d'employés suivaient naturellement le chef de
l'État, puis de nouvelles troupes fermaient la marche.
Tout ce cortége, arrivant sur l'immense place de l'Atméidan, se fondit
bientôt dans les vastes cours et dans les jardins de la mosquée. Le
sultan descendit de cheval et fut reçu par les imans et les mollahs,
qui l'attendaient à l'entrée et sur les marches. Un grand nombre de
voitures se trouvaient rangées sur la place, et toutes les grandes
dames de Constantinople s'étaient réunies là, regardant la cérémonie
par les grilles dorées des portières. Les plus distinguées avaient
obtenu la faveur d'occuper les tribunes hautes de la mosquée.
Je ne pus voir ce qui se passait à l'intérieur; mais j'ai entendu dire
que la cérémonie principale était le sacrifice d'un mouton. La même
pratique a lieu, ce jour-là, dans toutes les maisons musulmanes.
La place était couverte de jeux, de divertissements et de marchands de
toute sorte. Après le sacrifice, chacun se précipita sur les vivres et
les rafraîchissements. Les galettes, les crèmes sucrées, les fritures,
et les _kébabs_, mets favori du peuple, composé de grillades de mouton
que l'on mange avec du persil et avec des tranches découpées de pain
sans levain, étaient distribuées à tous, aux frais des principaux
personnages. De plus, chacun pouvait se présenter dans les maisons et
prendre part aux repas qui s'y trouvaient servis. Pauvres ou riches,
tous les musulmans occupant des maisons particulières traitent selon
leur pouvoir les personnes qui viennent chez eux, sans se préoccuper
de leur état ni de leur religion. C'est, du reste, une coutume qui
existait aussi chez les juifs, à la fête des Sacrifices.
Le second et le troisième jour du Baïram n'offrent que la continuation
des fêtes publiques du premier.
* * * * *
Je n'ai pas entrepris de peindre Constantinople; ses palais, ses
mosquées, ses bains et ses rivages ont été tant de fois décrits! j'ai
voulu seulement donner l'idée d'une promenade à travers ses rues et
ses places à l'époque des principales fêtes. Cette cité est, comme
autrefois, le sceau mystérieux et sublime qui unit l'Europe à l'Asie.
Si son aspect extérieur est le plus beau du monde, on peut critiquer,
comme l'ont fait tant de voyageurs, la pauvreté de certains quartiers
et la malpropreté de beaucoup d'autres. Constantinople semble une
décoration de théâtre, qu'il faut regarder de la salle sans en visiter
les coulisses. Il y a des Anglais maniérés qui se bornent à tourner la
pointe du sérail, à parcourir la Corne-d'or et le Bosphore en bateau
à vapeur, et qui se disent: «J'ai vu tout ce qu'il est bon de voir.»
Là est l'exagération. Ce qu'il faut regretter, c'est peut-être que
Stamboul, ayant en partie perdu sa physionomie d'autrefois, ne soit pas
encore, comme régularité et comme salubrité, comparable aux capitales
européennes. Il est sans doute fort difficile d'établir des rues
régulières sur les montagnes de Stamboul et sur les hauts promontoires
de Péra et de Scutari; mais on y parviendrait avec un meilleur système
de construction et de pavage. Les maisons peintes, les dômes d'étain,
les minarets élancés, sont toujours admirables au point de vue de
la poésie; mais ces vingt mille habitations de bois, que l'incendie
visite si souvent; ces cimetières où les colombes roucoulent sur les
ifs, mais où souvent les chacals déterrent les morts quand les grands
orages ont amolli le sol, tout cela forme le revers de cette médaille
byzantine, qu'on peut se plaire encore à nettoyer, après les savantes
et gracieuses descriptions de lady Montagne.
Rien, dans tous les cas, ne peut peindre les efforts que font les Turcs
pour mettre aujourd'hui leur capitale au niveau de tous les progrès
européens. Aucun procédé d'art, aucun perfectionnement matériel ne leur
est inconnu. Il faut déplorer seulement l'esprit de routine particulier
à certaines classes, et appuyé sur le respect des vieilles coutumes.
Les Turcs sont sur ce point formalistes comme des Anglais.
Satisfait d'avoir vu, dans Stamboul même, les trente nuits du Ramazan,
je profitai du retour de la lune de Schaban pour donner congé du local
que l'on m'avait loué à Ildiz-Khan. L'un des Persans qui m'avait pris
en amitié, et qui m'appelait toujours le _myrza_ (lettré), voulut me
faire un cadeau au moment de mon départ. Il me fit descendre dans un
caveau plein, à ce qu'il disait, de pierreries. Je crus que c'était le
trésor d'Aboulcasem; mais la cave ne renfermait que des pierres et des
cailloux fort ordinaires.
--Venez, me dit-il, il y a là des escarboucles, là des améthystes,
là des grenats, là des turquoises, là encore des opales: choisissez
quelqu'une de ces pierres que je puisse vous offrir.
Cet homme me semblait un fou: à tout hasard, je choisis les opales. Il
prit une hache, et fendit en deux une pierre blanche grosse comme un
pavé. L'éclat des opales renfermées dans ce calcaire m'éblouit aussitôt.
--Prenez, me dit-il en m'offrant un des fragments du pavé. En arrivant
à Malte, je voulus faire apprécier quelques-unes des opales renfermées
dans le bloc de chaux. La plupart, les plus brillantes et les plus
grosses en apparence, étaient friables. On put en tailler cinq ou six,
qui m'ont laissé un bon souvenir de mes amis d'Ildiz-Khan.
* * * * *
Malte.
J'échappe enfin aux dix jours de quarantaine qu'il faut faire à Malte,
avant de regagner les riants parages de l'Italie et de la France.
Séjourner si longtemps dans les casemates poudreuses d'un fort, c'est
une bien amère pénitence de quelques beaux jours passés au milieu des
horizons splendides de l'Orient. J'en suis à ma troisième quarantaine;
mais du moins celles de Beyrouth et de Smyrne se passaient à l'ombre de
grands arbres, au bord de la mer se découpant dans les rochers, bornés
au loin par la silhouette bleuâtre des côtes ou des îles. Ici, nous
n'avons eu pour tout horizon que le bassin d'un port intérieur et les
rocs découpés en terrasse de la cité de la Valette, où se promenaient
quelques soldats écossais aux jambes nues.--Triste impression! je
regagne le pays du froid et des orages, et déjà l'Orient n'est plus
pour moi qu'un de ces rêves du matin auxquels viennent bientôt succéder
les ennuis du jour.
Que te dirai-je encore, mon ami? Quel intérêt auras-tu trouvé dans ces
lettres heurtées, diffuses, mêlées à des fragments de journal de voyage
et à des légendes recueillies au hasard? Ce désordre même est le garant
de ma sincérité; ce que j'ai écrit, je l'ai vu, je l'ai senti.--Ai-je
eu tort de rapporter ainsi naïvement mille incidents minutieux,
dédaignés d'ordinaire dans les voyages pittoresques ou scientifiques?
Dois-je me défendre auprès de toi de mon admiration successive pour
les religions diverses des pays que j'ai traversés? Oui, je me suis
senti païen en Grèce, musulman en Égypte, panthéiste au milieu des
Druses, et dévot sur les mers aux astres-dieux de la Chaldée; mais, à
Constantinople, j'ai compris la grandeur de cette tolérance universelle
qu'exercent aujourd'hui les Turcs.
Ces derniers ont une légende des plus belles que je connaisse:
«Quatre compagnons de route, un Turc, un Arabe, un Persan et un
Grec, voulaient faire un goûter ensemble. Ils se cotisèrent de dix
paras chacun. Mais il s'agissait de savoir ce qu'on achèterait:
»--_Uzum_, dit le Turc. »--_Ineb_, dit l'Arabe. »--_Inghûr_, dit le
Persan. »--_Staphidion_, dit le Grec.
»Chacun voulant faire prévaloir son goût sur celui des autres, ils
en étaient venus aux coups, lorsqu'un derviche qui savait les quatre
langues appela un marchand de raisins, et il se trouva que c'était ce
que chacun avait demandé. »
J'ai été fort touché à Constantinople en voyant de bons derviches
assister à la messe. La parole de Dieu leur paraissait bonne dans
toutes les langues. Du reste, ils n'obligent personne à tourner comme
un volant au son des flûtes;--ce qui pour eux-mêmes est la plus sublime
façon d'honorer le ciel.