IV--L'ATMÉIDAN

Le lendemain matin était le premier jour du Baïram. Le canon de

tous les forts et de tous les vaisseaux retentit au lever du jour,

dominant le chant des muezzins saluant Allah du haut d'un millier de

minarets. La fête était, cette fois, à l'Atméidan, place illustrée

par le souvenir des empereurs de Byzance qui y ont laissé des

monuments. Cette place est oblongue et présente toujours son ancienne

forme d'hippodrome, ainsi que les deux obélisques autour desquels

tournaient les chars au temps de la lutte byzantine des _verts_ et

des _bleus_. L'obélisque le mieux conservé, dont le granit rose est

couvert d'hiéroglyphes encore distincts, est supporté par un piédestal

de marbre blanc entouré de bas-reliefs qui représentent des empereurs

grecs entourés de leur cour, des combats et des cérémonies. Ils ne sont

pas d'une fort belle exécution; mais leur existence prouve que les

Turcs ne sont pas aussi ennemis des sculptures que nous le supposons en

Europe.

Au milieu de la place se trouve une singulière colonne composée de

trois serpents enlacés, laquelle, dit-on, servait autrefois de trépied

dans le temple de Delphes.

La mosquée du sultan Ahmed borde un des côtés de la place. C'était là

que Sa Hautesse Abdul-Medjid devait venir faire la grande prière du

Baïram.

Le lendemain, qui était le premier jour du Baïram, un million peut-être

d'habitants de Stamboul, de Scutari, de Péra et des environs encombrait

le triangle immense, qui se termine par la pointe du sérail. Grâce à la

proximité de ma demeure, je pus me trouver sur le passage du cortége

qui se rendait sur la place de l'Atméidan. Le défilé, qui tournait par

les rues environnant Sainte-Sophie, dura au moins une heure. Mais les

costumes des troupes n'avaient rien de fort curieux pour un Franc,

car, à part le fezzi rouge qui leur sert uniformément de coiffure, les

divers corps portaient à peu près les uniformes européens. Les mirlivas

(généraux) avaient des costumes pareils à ceux des nôtres, brodés de

palmes d'or sur toutes les coutures. Seulement, c'étaient partout des

redingotes bleues; on ne voyait pas un seul habit.

Les Européens de Péra se trouvaient mêlés en grand nombre à la foule;

car, dans les journées du Baïram, toutes les religions prennent part

à l'allégresse musulmane. C'est au moins une fête civile pour ceux

qui ne s'unissent pas de cœur aux cérémonies de l'islam. La musique

du sultan, dirigée par le frère de Donizetti, exécutait des marches

fort belles, en jouant à l'unisson, selon le système oriental. La

curiosité principale du cortége était le défilé des icoglans, ou

gardes du corps, portant des casques ornés d'immenses cimiers garnis de

hauts panaches bleus. On eût cru voir une forêt qui marche, comme au

dénoûment de _Macbeth_.

Le sultan parut ensuite, vêtu avec une grande simplicité, et portant

seulement sur son bonnet une aigrette brillante. Mais son cheval était

tellement couvert de broderies d'or et de diamants, qu'il éblouissait

tous les regards. Plusieurs chevaux, également caparaçonnés de harnais

étincelant de pierreries, étaient menés par des sais à la suite du

souverain. Les vizirs, les sérasquiers, les kasiaskers, les chefs des

ulémas et tout un peuple d'employés suivaient naturellement le chef de

l'État, puis de nouvelles troupes fermaient la marche.

Tout ce cortége, arrivant sur l'immense place de l'Atméidan, se fondit

bientôt dans les vastes cours et dans les jardins de la mosquée. Le

sultan descendit de cheval et fut reçu par les imans et les mollahs,

qui l'attendaient à l'entrée et sur les marches. Un grand nombre de

voitures se trouvaient rangées sur la place, et toutes les grandes

dames de Constantinople s'étaient réunies là, regardant la cérémonie

par les grilles dorées des portières. Les plus distinguées avaient

obtenu la faveur d'occuper les tribunes hautes de la mosquée.

Je ne pus voir ce qui se passait à l'intérieur; mais j'ai entendu dire

que la cérémonie principale était le sacrifice d'un mouton. La même

pratique a lieu, ce jour-là, dans toutes les maisons musulmanes.

La place était couverte de jeux, de divertissements et de marchands de

toute sorte. Après le sacrifice, chacun se précipita sur les vivres et

les rafraîchissements. Les galettes, les crèmes sucrées, les fritures,

et les _kébabs_, mets favori du peuple, composé de grillades de mouton

que l'on mange avec du persil et avec des tranches découpées de pain

sans levain, étaient distribuées à tous, aux frais des principaux

personnages. De plus, chacun pouvait se présenter dans les maisons et

prendre part aux repas qui s'y trouvaient servis. Pauvres ou riches,

tous les musulmans occupant des maisons particulières traitent selon

leur pouvoir les personnes qui viennent chez eux, sans se préoccuper

de leur état ni de leur religion. C'est, du reste, une coutume qui

existait aussi chez les juifs, à la fête des Sacrifices.

Le second et le troisième jour du Baïram n'offrent que la continuation

des fêtes publiques du premier.

* * * * *

Je n'ai pas entrepris de peindre Constantinople; ses palais, ses

mosquées, ses bains et ses rivages ont été tant de fois décrits! j'ai

voulu seulement donner l'idée d'une promenade à travers ses rues et

ses places à l'époque des principales fêtes. Cette cité est, comme

autrefois, le sceau mystérieux et sublime qui unit l'Europe à l'Asie.

Si son aspect extérieur est le plus beau du monde, on peut critiquer,

comme l'ont fait tant de voyageurs, la pauvreté de certains quartiers

et la malpropreté de beaucoup d'autres. Constantinople semble une

décoration de théâtre, qu'il faut regarder de la salle sans en visiter

les coulisses. Il y a des Anglais maniérés qui se bornent à tourner la

pointe du sérail, à parcourir la Corne-d'or et le Bosphore en bateau

à vapeur, et qui se disent: «J'ai vu tout ce qu'il est bon de voir.»

Là est l'exagération. Ce qu'il faut regretter, c'est peut-être que

Stamboul, ayant en partie perdu sa physionomie d'autrefois, ne soit pas

encore, comme régularité et comme salubrité, comparable aux capitales

européennes. Il est sans doute fort difficile d'établir des rues

régulières sur les montagnes de Stamboul et sur les hauts promontoires

de Péra et de Scutari; mais on y parviendrait avec un meilleur système

de construction et de pavage. Les maisons peintes, les dômes d'étain,

les minarets élancés, sont toujours admirables au point de vue de

la poésie; mais ces vingt mille habitations de bois, que l'incendie

visite si souvent; ces cimetières où les colombes roucoulent sur les

ifs, mais où souvent les chacals déterrent les morts quand les grands

orages ont amolli le sol, tout cela forme le revers de cette médaille

byzantine, qu'on peut se plaire encore à nettoyer, après les savantes

et gracieuses descriptions de lady Montagne.

Rien, dans tous les cas, ne peut peindre les efforts que font les Turcs

pour mettre aujourd'hui leur capitale au niveau de tous les progrès

européens. Aucun procédé d'art, aucun perfectionnement matériel ne leur

est inconnu. Il faut déplorer seulement l'esprit de routine particulier

à certaines classes, et appuyé sur le respect des vieilles coutumes.

Les Turcs sont sur ce point formalistes comme des Anglais.

Satisfait d'avoir vu, dans Stamboul même, les trente nuits du Ramazan,

je profitai du retour de la lune de Schaban pour donner congé du local

que l'on m'avait loué à Ildiz-Khan. L'un des Persans qui m'avait pris

en amitié, et qui m'appelait toujours le _myrza_ (lettré), voulut me

faire un cadeau au moment de mon départ. Il me fit descendre dans un

caveau plein, à ce qu'il disait, de pierreries. Je crus que c'était le

trésor d'Aboulcasem; mais la cave ne renfermait que des pierres et des

cailloux fort ordinaires.

--Venez, me dit-il, il y a là des escarboucles, là des améthystes,

là des grenats, là des turquoises, là encore des opales: choisissez

quelqu'une de ces pierres que je puisse vous offrir.

Cet homme me semblait un fou: à tout hasard, je choisis les opales. Il

prit une hache, et fendit en deux une pierre blanche grosse comme un

pavé. L'éclat des opales renfermées dans ce calcaire m'éblouit aussitôt.

--Prenez, me dit-il en m'offrant un des fragments du pavé. En arrivant

à Malte, je voulus faire apprécier quelques-unes des opales renfermées

dans le bloc de chaux. La plupart, les plus brillantes et les plus

grosses en apparence, étaient friables. On put en tailler cinq ou six,

qui m'ont laissé un bon souvenir de mes amis d'Ildiz-Khan.

* * * * *

Malte.

J'échappe enfin aux dix jours de quarantaine qu'il faut faire à Malte,

avant de regagner les riants parages de l'Italie et de la France.

Séjourner si longtemps dans les casemates poudreuses d'un fort, c'est

une bien amère pénitence de quelques beaux jours passés au milieu des

horizons splendides de l'Orient. J'en suis à ma troisième quarantaine;

mais du moins celles de Beyrouth et de Smyrne se passaient à l'ombre de

grands arbres, au bord de la mer se découpant dans les rochers, bornés

au loin par la silhouette bleuâtre des côtes ou des îles. Ici, nous

n'avons eu pour tout horizon que le bassin d'un port intérieur et les

rocs découpés en terrasse de la cité de la Valette, où se promenaient

quelques soldats écossais aux jambes nues.--Triste impression! je

regagne le pays du froid et des orages, et déjà l'Orient n'est plus

pour moi qu'un de ces rêves du matin auxquels viennent bientôt succéder

les ennuis du jour.

Que te dirai-je encore, mon ami? Quel intérêt auras-tu trouvé dans ces

lettres heurtées, diffuses, mêlées à des fragments de journal de voyage

et à des légendes recueillies au hasard? Ce désordre même est le garant

de ma sincérité; ce que j'ai écrit, je l'ai vu, je l'ai senti.--Ai-je

eu tort de rapporter ainsi naïvement mille incidents minutieux,

dédaignés d'ordinaire dans les voyages pittoresques ou scientifiques?

Dois-je me défendre auprès de toi de mon admiration successive pour

les religions diverses des pays que j'ai traversés? Oui, je me suis

senti païen en Grèce, musulman en Égypte, panthéiste au milieu des

Druses, et dévot sur les mers aux astres-dieux de la Chaldée; mais, à

Constantinople, j'ai compris la grandeur de cette tolérance universelle

qu'exercent aujourd'hui les Turcs.

Ces derniers ont une légende des plus belles que je connaisse:

«Quatre compagnons de route, un Turc, un Arabe, un Persan et un

Grec, voulaient faire un goûter ensemble. Ils se cotisèrent de dix

paras chacun. Mais il s'agissait de savoir ce qu'on achèterait:

»--_Uzum_, dit le Turc. »--_Ineb_, dit l'Arabe. »--_Inghûr_, dit le

Persan. »--_Staphidion_, dit le Grec.

»Chacun voulant faire prévaloir son goût sur celui des autres, ils

en étaient venus aux coups, lorsqu'un derviche qui savait les quatre

langues appela un marchand de raisins, et il se trouva que c'était ce

que chacun avait demandé. »

J'ai été fort touché à Constantinople en voyant de bons derviches

assister à la messe. La parole de Dieu leur paraissait bonne dans

toutes les langues. Du reste, ils n'obligent personne à tourner comme

un volant au son des flûtes;--ce qui pour eux-mêmes est la plus sublime

façon d'honorer le ciel.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 52 / 136 题