Le conteur reprit:
C'était l'heure où le Thabor projette son ombre matinale sur le chemin
montueux de Béthanie: quelques nuages blancs et diaphanes erraient dans
les plaines du ciel, adoucissant la clarté du matin; la rosée azurait
encore le tissu des prairies; la brise accompagnait de son murmure dans
le feuillage la chanson des oiseaux qui bordaient le sentier de Moria;
l'on entrevoyait de loin les tuniques de lin et les robes de gaze d'un
cortège de femmes qui, traversant un pont jeté sur le Cédron, gagnèrent
les bords d'un ruisseau qu'alimente le lavoir de Siloé. Derrière elles
marchaient huit Nubiens portant un riche palanquin, et deux chameaux
qui cheminaient chargés en balançant la tête.
La litière était vide; car, ayant, dès l'aurore, quitté, avec ses
femmes, les tentes où elle s'était obstinée à demeurer avec sa suite
hors des murs de Jérusalem, la reine de Saba, pour mieux goûter le
charme de ces fraîches campagnes, avait mis pied à terre.
Jeunes et jolies pour la plupart, les suivantes de Balkis se rendaient
de bonne heure à la fontaine pour laver le linge de leur maîtresse,
qui, vêtue aussi simplement que ses compagnes, les précédait gaiement
avec sa nourrice, tandis que, sur ses pas, cette jeunesse babillait à
qui mieux mieux.
--Vos raisons ne me touchent pas, ma fille, disait la nourrice; ce
mariage me paraît une folie grave; et, si l'erreur est excusable, c'est
pour le plaisir qu'elle donne.
--Morale édifiante! Si le sage Soliman vous entendait ...,
--Est-il donc si sage, n'étant plus jeune, de convoiter la rose des
Sabéens?
--Des flatteries! Bonne Sarahil, tu t'y prends trop matin.
--N'éveillez pas ma sévérité encore endormie; je dirais....
--Eh bien, dis!
--Que vous aimez Soliman; et vous l'auriez mérité.
--Je ne sais..., répondit la jeune reine en riant; je me suis
sérieusement questionnée à cet égard, et il est probable que le roi ne
m'est pas indifférent.
--S'il en était ainsi, vous n'eussiez pas examiné ce point délicat
avec tant de scrupule. Non, vous combinez une alliance ... politique,
et vous jetez des fleurs sur l'aride sentier des convenances. Soliman
a rendu vos États, comme ceux de nous ses voisins, tributaires de sa
puissance, et vous rêvez le dessein de les affranchir en vous donnant
un maître dont vous comptez faire un esclave. Mais prenez garde!...
--Qu'ai-je à craindre? il m'adore.
--Il professe envers sa noble personne une passion trop vive pour que
ses sentiments à votre égard dépassent le désir des sens, et rien n'est
plus fragile. Soliman est réfléchi, ambitieux et froid.
--N'est-il pas le plus grand prince de la terre, le plus noble rejeton
de la race de Sem, dont je suis issue? Trouve dans le monde un prince
plus digne que lui de donner des successeurs à la dynastie des
Hémiarites!
--La lignée des Hémiarites, nos aïeux, descend de plus haut que vous
ne le pensez. Voyez-vous les enfants de Sem commander aux habitants
de l'air?... Enfin, je m'en tiens aux prédictions des oracles: vos
destinées ne sont point accomplies, et le signe auquel vous devez
reconnaître votre époux n'a point apparu, la huppe n'a point encore
traduit la volonté des puissances éternelles qui vous protègent?
--Mon sort dépendra-t-il de la volonté d'un oiseau?
--D'un oiseau unique au monde, dont l'intelligence n'appartient pas aux
espèces connues; dont l'âme, le grand prêtre me l'a dit, a été tirée
de l'élément du feu. Ce n'est point un animal terrestre, et il relève
des djinns (génies).
--Il est vrai, repartit Balkis, que Soliman tente en vain de
l'apprivoiser et lui présente inutilement ou l'épaule ou le poing.
--Je crains qu'elle ne s'y repose jamais. Au temps où les animaux
étaient soumis,--et, de ceux-là, la race est éteinte,--ils
n'obéissaient point aux hommes créés du limon. Ils ne relevaient que
des dives, ou des djinns, enfants de l'air ou du feu.... Soliman est de
la race formée d'argile par Adonaï.
--Et pourtant la huppe m'obéit ...
Sarahil sourit en hochant la tête: princesse du sang des Hémiarites, et
parente du dernier roi, la nourrice de la reine avait approfondi les
sciences naturelles: sa prudence égalait sa discrétion et sa bonté.
--Reine, ajouta-t-elle, il est des secrets supérieurs à votre âge, et
que les filles de notre maison doivent ignorer avant leur mariage. Si
la passion les égare et les fait déchoir, ces mystères leur restent
fermés, afin que le vulgaire des hommes en soit éternellement exclu.
Qu'il vous suffise de le savoir: Hud-Hud, cette huppe renommée, ne
reconnaîtra pour maître que l'époux réservé à la princesse de Saba.
--Vous me ferez maudire celte tyrannie emplumée.
--Qui, peut-être, vous sauvera d'un despote armé du glaive.
--Soliman a reçu ma parole, et, à moins d'attirer sur nous de justes
ressentiments, ... Sarahil, le sort en est jeté; les délais expirent,
et, ce soir même....
--La puissance des Éloïms (les dieux) est grande!... murmura la
nourrice.
Pour rompre l'entretien, Balkis, se détournant, se mit à cueillir des
jacinthes, des mandragores, des cyclamens qui diapraient le vert de la
prairie, et la huppe, qui l'avait suivie en voletant, piétinait autour
d'elle avec coquetterie, comme si elle eût cherché son pardon.
Ce repos permit aux femmes attardées de rejoindre leur souveraine.
Elles parlaient entre elles du temple d'Adonaï, dont on découvrait les
murs, et de la mer d'airain, texte de toutes les conversations depuis
quatre jours.
La reine s'empara de ce nouveau sujet, et ses suivantes, curieuses,
l'entourèrent. De grands sycomores, qui étendaient au-dessus de leurs
têtes de verdoyantes arabesques sur un fond d'azur, enveloppaient ce
groupe charmant d'une ombre transparente.
--Rien n'égale l'étonnement dont nous avons été saisis hier au soir,
leur disait Balkis. Soliman lui-même en fut muet de stupeur. Trois
jours auparavant, tout était perdu; maître Adoniram tombait foudroyé
sur les ruines de son œuvre. Sa gloire, trahie, s'écoulait à nos yeux
avec les torrents de la lave révoltée; l'artiste était replongé dans le
néant.... Maintenant, son nom victorieux retentit sur les collines; ses
ouvriers ont entassé au seuil de sa demeure un monceau de palmes, et il
est plus grand que jamais dans Israël.
--Le fracas de son triomphe, dit une jeune Sabéenne, a retenti jusqu'à
nos tentes, et, troublées du souvenir de la récente catastrophe, ô
reine! nous avons tremblé pour vos jours. Vos filles ignorent ce qui
s'est passé.
--Sans attendre le refroidissement de la fonte, Adoniram, ainsi me
l'a-t-on conté, avait appelé dès le matin les ouvriers découragés. Les
chefs mutinés l'entouraient; il les calme en quelques mots: durant
trois jours, ils se mettent à l'œuvre, et dégagent les moules pour
accélérer le refroidissement de la vasque que l'on croyait brisée.
Un profond mystère couvre leur dessein. Le troisième jour, ces
innombrables artisans, devançant l'aurore, soulèvent les taureaux et
les lions d'airain avec des leviers que la chaleur du métal noircit
encore. Ces blocs massifs sont entraînés sous la vasque et ajustés avec
une promptitude qui tient du prodige; la mer d'airain, évidée, isolée
de ses supports, se dégage et s'assied sur ses vingt-quatre cariatides;
et, tandis que Jérusalem déploie tant de frais inutiles, l'œuvre
admirable resplendit aux regards étonnés de ceux qui l'ont accomplie.
Soudain, les barrières dressées par les ouvriers s'abattent: la foule
se précipite; le bruit se propage jusqu'au palais. Soliman craint une
sédition; il accourt, et je l'accompagne. Un peuple immense se presse
sur nos pas. Cent mille ouvriers en délire et couronnés de palmes
vertes nous accueillent. Soliman ne peut en croire ses yeux. La ville
entière élève jusqu'aux nues le nom d'Adoniram.
--Quel triomphe! et qu'il doit être heureux!
--Lui! génie bizarre! âme profonde et mystérieuse!... A ma demande, on
l'appelle, on le cherche, les ouvriers se précipitent de tous côtés
... vains efforts! Dédaigneux de sa victoire, Adoniram se cache; il
se dérobe à la louange: l'astre s'est éclipsé. «Allons, dit Soliman,
le roi du peuple nous a disgraciés.» Pour moi, en quittant ce champ
de bataille du génie, j'avais l'âme triste et la pensée remplie du
souvenir de ce mortel, si grand par ses œuvres, plus grand encore par
son absence en un moment pareil.
--Je l'ai vu passer l'autre jour, reprit une vierge de Saba; la flamme
de ses yeux a effleuré mes joues et les a rougies: il a la majesté d'un
roi.
--Sa beauté, poursuivit une de ses compagnes, est supérieure à celle
des enfants des hommes; sa stature est imposante et son aspect éblouit.
Tels ma pensée se représente les dieux et les génies.
--Plus d'une, parmi vous, à ce que je suppose, unirait volontiers sa
destinée à celle du noble Adoniram?
--O reine! que sommes-nous devant la face d'un si haut personnage? Son
âme est dans les nuées, et ce cœur si fier ne descendrait pas jusqu'à
nous.
Des jasmins en fleur que dominaient des térébinthes et des acacias,
parmi lesquels de rares palmiers inclinaient leurs chapiteaux blêmes,
encadraient le lavoir de Siloé. Là croissaient la marjolaine, les
iris gris, le thym, la verveine et la rose ardente de Saaron. Sous
ces massifs de buissons étoiles, s'étendaient, çà et là, des bancs
séculaires au pied desquels gazouillaient des sources d'eau vive,
tributaires de la fontaine. Ces lieux de repos étaient pavoisés de
lianes qui s'enroulaient aux branches. Les apios aux grappes rougeâtres
et parfumées, les glycines bleues s'élançaient, en festons musqués et
gracieux, jusqu'aux cimes des pâles et tremblants ébéniers.
Au moment où le cortège de la reine de Saba envahit les abords de la
fontaine, surpris dans sa méditation, un homme, assis sur le bord du
lavoir, où il abandonnait une main aux caresses de l'onde, se leva,
dans l'intention de s'éloigner. Balkis était devant lui; il leva les
yeux au ciel, et se détourna plus vivement.
Mais elle, plus rapide encore, et se plaçant devant lui:
--Maître Adoniram, dit-elle, pourquoi m'éviter?
--Je n'ai jamais recherché le monde, répondit l'artiste, et je crains
le visage des rois.
--S'offre-t-il donc en ce moment si terrible? répliqua la reine avec
une douceur pénétrante qui arracha un regard au jeune homme.
Ce qu'il découvrit était loin de le rassurer. La reine avait déposé
les insignes de la grandeur, et la femme, dans la simplicité de ses
atours du matin, n'était que plus redoutable. Elle avait emprisonné
ses cheveux sous le pli d'un long voile flottant, sa robe diaphane
et blanche, soulevée par la brise curieuse, laissait entrevoir un
sein moulé sur la conque d'une coupe. Sous cette parure simple, la
jeunesse de Balkis semblait plus tendre, plus enjouée, et le respect
ne contenait plus l'admiration ni le désir. Ces grâces touchantes qui
s'ignoraient, ce visage enfantin, cet air virginal, exercèrent sur le
cœur d'Adoniram une impression nouvelle et profonde.
--A quoi bon me retenir? dit-il avec amertume. Mes maux suffisent à
mes forces, et vous n'avez à m'offrir qu'un surcroît de peines. Votre
esprit est léger, votre faveur passagère, et vous n'en présentez
le piège que pour tourmenter plus cruellement ceux qu'il a rendus
captifs.... Adieu, reine qui si vite oubliez, et qui n'enseignez pas
votre secret.
Après ces derniers mots, prononcés avec mélancolie, Adoniram jeta un
regard sur Balkis. Un trouble soudain la saisit. Vive par nature et
volontaire par l'habitude du commandement, elle ne voulut pas être
quittée. Elle s'arma de toute sa coquetterie pour répondre:
--Adoniram, vous êtes un ingrat.
C'était un homme ferme; il ne se rendit pas.
--Il est vrai: j'aurais tort de ne pas me souvenir: le désespoir
m'a visité une heure dans ma vie, et vous l'avez mise à profit pour
m'accabler auprès de mon maître, de mon ennemi.
--Il était là!... murmura la reine honteuse et repentante.
--Votre vie était en péril; j'avais couru me placer devant vous.
--Tant de sollicitude en un péril si grand! observa la princesse, et
pour quelle récompense!
La candeur, la bonté de la reine lui faisaient un devoir d'être
attendrie, et le dédain mérité de ce grand homme outragé lui creusait
une blessure saignante.
--Quant à Soliman-Ben-Daoud, reprit le statuaire, son opinion
m'inquiétait peu: race parasite, envieuse et servile, travestie sous
la pourpre.... Mon pouvoir est à l'abri de ses fantaisies. Quant aux
autres qui vomissaient l'injure autour de moi, cent mille insensés sans
force ni vertu, j'en fais moins de compte que d'un essaim de mouches
bourdonnantes.... Mais vous, reine, vous que j'avais seule distinguée
dans cette foule, vous que mon estime avait placée si haut!... mon
cœur, ce cœur que rien jusque-là n'avait touché, s'est déchiré, et je
le regrette peu.... Mais la société des humains m'est devenue odieuse.
Que me font désormais des louanges ou des outrages qui se suivent de si
près et se mêlent sur les mêmes lèvres comme l'absinthe et le miel!
--Vous êtes rigoureux au repentir! faut-il implorer votre merci, et ne
suffit-il pas ...?
--Non; c'est le succès que vous courtisez: si j'étais à terre, votre
pied foulerait mon front.
--Maintenant?... A mon tour, non, et mille fois non.
--Eh bien, laissez-moi briser mon œuvre, la mutiler et replacer
l'opprobre sur ma tête. Je reviendrai suivi des huées de la foule; et,
si votre pensée me reste fidèle, mon déshonneur sera le plus beau jour
de ma vie.
--Allez, faites! s'écria Balkis avec un entraînement qu'elle n'eut pas
le temps de réprimer.
Adoniram ne put maîtriser un cri de joie, et la reine entrevit les
conséquences d'un si redoutable engagement. Adoniram se tenait
majestueux devant elle, non plus sous l'habit commun aux ouvriers, mais
dans le costume hiérarchique du rang qu'il occupait à la tête du peuple
des travailleurs. Une tunique blanche plissée autour de son buste,
dessiné par une large ceinture passementée d'or, rehaussait sa stature.
A son bras droit s'enroulait un serpent d'acier, sur la crête duquel
brillait une escarboucle, et, à demi voilé par une coiffure conique,
d'où se déployaient deux larges bandelettes retombant sur la poitrine,
son front semblait dédaigner une couronne.
Un moment, la reine, éblouie, s'était fait illusion sur le rang de cet
homme hardi; la réflexion lui vint; elle sut s'arrêter, mais ne put
surmonter le respect étrange dont elle s'était sentie dominée.
--Asseyez-vous, dit-elle; revenons à des sentiments plus calmes, dût
votre esprit défiant s'irriter; votre gloire m'est chère; ne détruisez
rien. Ce sacrifice, vous l'avez offert; il est consommé pour moi. Mon
honneur en serait compromis, et vous le savez, maître, ma réputation
est désormais solidaire de la dignité du roi Soliman.
--Je l'avais oublié, murmura l'artiste avec indifférence. Il me semble
avoir ouï conter que la reine de Saba doit épouser le descendant d'une
aventurière de Moab, le fils du berger Daoud et de Bethsabée, veuve
adultère du centenier Uriah.
Riche alliance ... qui va certes régénérer le sang divin des Hémiarites!
La colère empourpra les joues de la jeune fille, d'autant plus que sa
nourrice, Sarahil, ayant distribué les travaux aux suivantes de la
reine, alignées et courbées sur le lavoir, avait entendu cette réponse,
elle si opposée au projet de Soliman.
--Cette union n'a point l'assentiment d'Adoniram? risposta Balkis avec
un dédain affecté.
--Au contraire, et vous le voyez bien.
--Comment?
--Si elle me déplaisait, j'aurais déjà détrôné Soliman, et vous le
traiteriez comme vous m'avez traité; vous n'y songeriez plus, car vous
ne l'aimez pas.
--Qui vous le donne à croire?
--Vous vous sentez supérieure à lui; vous l'avez humilié, il ne vous
pardonnera pas, et l'aversion n'engendre pas l'amour.
--Tant d'audace....
--On ne craint ... que ce que l'on aime.
La reine éprouva une terrible envie de se faire craindre.
La pensée des futurs ressentiments du roi des Hébreux, avec qui elle
en avait usé si librement, l'avait jusque-là trouvée incrédule, et sa
nourrice y avait épuisé son éloquence. Cette objection, maintenant, lui
paraissait mieux fondée. Elle y revint en ces termes:
--Il ne me sied point d'écouter vos insinuations contre mon hôte, mon
...
Adoniram l'interrompit.
--Reine, je n'aime pas les hommes, moi, et je les connais. Celui-là,
je l'ai pratiqué pendant longues années. Sous la fourrure d'un
agneau, c'est un tigre muselé par les prêtres et qui ronge doucement
sa muselière. Jusqu'ici, il s'est borné à faire assassiner son frère
Adonias: c'est peu! ... mais il n'a pas d'autres parents.
--On croirait vraiment, articula Sarahil jetant l'huile sur le feu, que
maître Adoniram est jaloux du roi.
Depuis un moment, cette femme le contemplait avec attention.
--Madame, répliqua l'artiste, si Soliman n'était d'une race inférieure
à la mienne, j'abaisserais peut-être mes regards sur lui; mais le choix
de la reine m'apprend qu'elle n'est pas née pour un autre....
Saharil ouvrit des yeux étonnés, et, se plaçant derrière la reine,
figura dans l'air, aux yeux de l'artiste, un signe mystique qu'il ne
comprit pas, mais qui le fit tressaillir.
--Reine, s'écria-t-il encore en appuyant sur chaque mot, mes
accusations, en vous laissant indifférente, ont éclairci mes doutes.
Dorénavant je m'abstiendrai de nuire dans votre esprit à ce roi qui n'y
tient aucune place....
--Enfin, maître, à quoi bon me presser ainsi? Lors même que je
n'aimerais pas le roi Soliman....
--Avant notre entretien, interrompit à voix basse et avec émotion
l'artiste, vous aviez cru l'aimer.
Saharil s'éloigna, et la reine se détourna confuse.
--Ah! de grâce, madame, laissons ces discours: c'est la foudre que
j'attire sur ma tête! Un mot, errant sur vos lèvres, recèle pour moi
la vie ou la mort. Oh! ne parlez pas! Je me suis efforcé d'arriver à
cet instant suprême, et c'est moi qui l'éloigne. Laissez-moi le doute;
mon courage est vaincu, je tremble. Ce sacrifice, il faut m'y préparer.
Tant de grâces, tant de jeunesse et de beauté rayonnent en vous, hélas!
... et qui suis-je à vos yeux? Non, non, dussé-je y perdre un bonheur
... inespéré, retenez votre souffle, qui peut jeter à mon oreille une
parole qui tue. Ce cœur faible n'a jamais battu; sa première angoisse
le brise, et il me semble que je vais mourir.
Balkis n'était guère mieux assurée, un coup d'œil furtif sur Adoniram
lui montra cet homme si énergique, si puissant et si fier, pâle,
respectueux, sans force, et la mort sur les lèvres. Victorieuse et
touchée, heureuse et tremblante, le monde disparut à ses yeux.
--Hélas! balbutia cette fille royale, moi non plus, je n'ai jamais aimé.
Sa voix expira sans qu'Adoniram, craignant de s'éveiller d'un rêve,
osât troubler ce silence.
Bientôt Sarahil se rapprocha, et tous deux comprirent qu'il fallait
parler, sous peine de se trahir. La huppe voltigeait çà et là autour du
statuaire, qui s'empara de ce sujet.
--Que cet oiseau est d'un plumage éclatant! dit-il d'un air distrait;
le possédez vous depuis longtemps?
Ce fut Saharil qui répondit, sans détourner sa vue du sculpteur
Adoniram:
--Cet oiseau est l'unique rejeton d'une espèce à laquelle, comme aux
autres habitants des airs, commandait la race des génies. Conservée on
ne sait par quel prodige, la huppe, depuis un temps immémorial, obéit
aux princes hémiarites. C'est par son entremise que la reine rassemble
à son gré les oiseaux du ciel.
Cette confidence produisit un effet singulier sur la physionomie
d'Adoniram, qui contempla Balkis avec un mélange de joie et
d'attendrissement.
--C'est un animal capricieux, dit-elle. En vain Soliman l'a-t-il
accablée de caresses, de friandises, la huppe lui échappe avec
obstination, et il n'a pu obtenir qu'elle vînt se poser sur son poing.
Adoniram réfléchit un instant, parut frappé d'une inspiration et
sourit. Sarahil devint plus attentive encore.
Il se lève, prononce le nom de la huppe, qui, perchée sur un buisson,
reste immobile et le regarde de côté. Faisant un pas, il trace dans les
airs le _Tau_ mystérieux, et l'oiseau, déployant ses ailes, voltige sur
sa tête, et se pose avec docilité sur son poing.
--Mes soupçons étaient fondés, dit Sarahil; l'oracle est accompli.
--Ombres sacrées de mes ancêtres! ô Tubal-Kaïn, mon père! vous ne
m'avez point trompé! Balkis, esprit de lumière, ma sœur, mon épouse,
enfin je vous ai trouvée! Seuls sur la terre, vous et moi, nous
commandons à ce messager ailé des génies du feu dont nous sommes
descendus.
--Quoi! seigneur, Adoniram serait ...?
--Le dernier rejeton des Koûs, petit-fils de Tubal-Kaïn, dont vous
êtes issue par Saba, frère de Nemrod le chasseur et trisaïeul des
Hémiarites.... Et le secret de notre origine doit rester caché aux
enfants de Sem, pétris du limon de la terre.
--Il faut bien que je m'incline devant mon maître, dit Balkis en lui
tendant la main, puisque, d'après l'arrêt du destin, il ne m'est pas
permis d'accueillir un autre amour que celui d'Adoniram.
--Ah! répondit-il en tombant à ses genoux, c'est de Balkis seule que je
veux recevoir un bien si précieux! Mon cœur a volé au-devant du vôtre,
et, dès l'heure où vous m'êtes déjà apparue, j'ai été votre esclave.
Cet entretien eût duré longtemps, si Sarahil, douée de la prudence de
son âge, ne l'eût interrompu en ces termes:
--Ajournez ces tendres aveux; des soins difficiles vont fondre sur
vous, et plus d'un péril vous menace. Par la vertu d'Adonaï, les fils
de Noé sont maîtres de la terre, et leur pouvoir s'étend sur vos
existences mortelles. Soliman est absolu dans ses États, dont les
nôtres sont tributaires. Ses armées sont redoutables, son orgueil est
immense; Adonaï le protège; il a des espions nombreux. Cherchons le
moyen de fuir de ce dangereux séjour, et, jusque-là, de la prudence.
N'oubliez pas, ma fille, que Soliman vous attend ce soir à l'hôtel
de Sion.... Se dégager et rompre, ce serait l'irriter et éveiller
le soupçon. Demandez un délai pour aujourd'hui seulement, fondé sur
l'apparition de présages contraires. Demain, le grand prêtre vous
fournira un nouveau prétexte. Votre étude sera de charmer l'impatience
du grand Soliman. Quant à vous, Adoniram, quittez vos servantes: la
matinée s'avance; déjà la muraille neuve qui domine la source de Siloé
se couvre de soldats; le soleil, qui nous cherche, va porter leurs
regards sur nous. Quand le disque de la lune percera le ciel au-dessus
des coteaux d'Éphraïm, traversez le Cédron, et approchez-vous de notre
camp jusqu'au bosquet d'oliviers qui en masque les tentes aux habitants
des deux collines. Là, nous prendrons conseil de la sagesse et de la
réflexion.
Ils se séparèrent à regret: Balkis rejoignit sa suite, et Adoniram la
suivit des yeux jusqu'au moment où elle disparut dans le feuillage des
lauriers-roses.