IX--LES TROIS COMPAGNONS

A la séance suivante, le conteur reprit:

Soliman et le grand prêtre des Hébreux s'entretenaient depuis quelque

temps sous les parvis du temple.

--Il le faut bien, dit avec dépit le pontife Sadoc à son roi, et vous

n'avez que faire de mon consentement à ce nouveau délai. Comment

célébrer un mariage, si la fiancée n'est pas là?

--Vénérable Sadoc, reprit le prince avec un soupir, ces retards

décevants me touchent plus que vous, et je les subis avec patience.

--A la bonne heure; mais, moi, je ne suis pas amoureux, dit le lévite

en passant sa main sèche et pâle, veinée de lignes bleues, sur sa

longue barbe blanche et fourchue.

--C'est pourquoi vous devriez être plus calme.

--Eh quoi! repartit Sadoc, depuis quatre jours, hommes d'armes et

lévites sont sur pied; les holocaustes volontaires sont prêts; le feu

brûle inutilement sur l'autel, et, au moment solennel, il faut tout

ajourner. Prêtres et roi sont à la merci des caprices d'une femme

étrangère, qui nous promène de prétexte en prétexte et se joue de notre

crédulité.

Ce qui humiliait le grand prêtre, c'était de se couvrir inutilement

chaque jour des ornements pontificaux, et d'être obligé de s'en

dépouiller ensuite sans avoir fait briller, aux yeux de la cour des

Sabéens, la pompe hiératique des cérémonies d'Israël. Il promenait,

agité, le long du parvis intérieur du temple, son costume splendide

devant Soliman consterné.

Pour cette auguste cérémonie, Sadoc avait revêtu sa robe de lin, sa

ceinture brodée, son éphod ouvert sur chaque épaule; tunique d'or,

d'hyacinthe et d'écarlate deux fois teinte, sur laquelle brillaient

deux onyx, où le lapidaire avait gravé les noms des douze tribus.

Suspendu par des rubans d'hyacinthe et des anneaux d'or ciselé, le

rational étincelait sur sa poitrine; il était carré, long d'une palme

et bordé d'un rang de sardoines, de topazes et d'émeraudes, d'un second

rang d'escarboucles, de saphirs et de jaspe; d'une troisième rangée

de ligures, d'améthystes et d'agates; d'une quatrième, enfin, de

chrysolithes, d'onyx et de béryls. La tunique de l'éphod, d'un violet

clair, ouverte au milieu, était bordée de petites grenades d'hyacinthe

et de pourpre, alternées de sonnettes en or fin. Le front du pontife

était ceint d'une tiare terminée en croissant, d'un tissu de lin, brodé

de perles, et sur la partie antérieure de laquelle resplendissait,

rattachée avec un ruban couleur d'hyacinthe, une lame d'or bruni,

portant ces mots gravés en creux: ADONAÏ EST SAINT.

Et il fallait deux heures et six serviteurs des lévites pour revêtir

Sadoc de ces ajustements sacrés, rattachés par des chaînettes, des

nœuds mystiques et des agrafes d'orfèvrerie. Ce costume était sacré;

il n'était permis d'y porter la main qu'aux lévites; et c'est Adonaï

lui-même qui en avait dicté le dessin à Moussa-Ben-Amran (Moïse), son

serviteur.

Depuis quatre jours donc, les atours pontificaux des successeurs

de Melchisédech recevaient un affront quotidien sur les épaules du

respectable Sadoc, d'autant plus irrité, que, consacrant, bien malgré

lui, l'hymen de Soliman avec la reine de Saba, le déboire devenait

assurément plus vif.

Cette union lui paraissait dangereuse pour la religion des Hébreux

et la puissance du sacerdoce. La reine Balkis était instruite....

Il trouvait que les prêtres sabéens lui avaient permis de connaître

bien des choses qu'un souverain prudemment élevé doit ignorer; et

il suspectait l'influence d'une reine versée dans l'art difficile de

commander aux oiseaux. Ces mariages mixtes qui exposent la foi aux

atteintes permanentes d'un conjoint sceptique n'agréaient jamais aux

pontifes. Et Sadoc, qui avait à grand'peine modéré en Soliman l'orgueil

de savoir, en lui persuadant qu'il n'avait plus rien à apprendre,

tremblait que le monarque ne reconnût combien de choses il ignorait.

Cette pensée était d'autant plus judicieuse, que Soliman en était déjà

aux réflexions, et trouvait ses ministres à la fois moins subtils et

plus despotes que ceux de la reine. La confiance de Ben-Daoud était

ébranlée; il avait, depuis quelques jours, des secrets pour Sadoc, et

ne le consultait plus. Le fâcheux, dans les pays où la religion est

subordonnée aux prêtres et personnifiée en eux, c'est que, du jour

où le pontife vient à faillir, et tout mortel est fragile, la foi

s'écroule avec lui, et Dieu même s'éclipse avec son orgueilleux et

funeste soutien.

Circonspect, ombrageux, mais peu pénétrant, Sadoc s'était maintenu

sans peine, ayant le bonheur de n'avoir que peu d'idées. Étendant

l'interprétation de la loi au gré des passions du prince, il les

justifiait avec une complaisance dogmatique, basse, mais pointilleuse

pour la forme; de la sorte, Soliman subissait le joug avec docilité....

Et penser qu'une jeune fille de l'Yémen et un oiseau maudit risquaient

de renverser l'édifice d'une si prudente éducation!

Les accuser de magie, n'était-ce pas confesser la puissance des

sciences occultes, si dédaigneusement niées? Sadoc était dans un

véritable embarras. Il avait, en outre, d'autres soucis: le pouvoir

exercé par Adoniram sur les ouvriers inquiétait le grand prêtre, à bon

droit alarmé de toute domination occulte et cabalistique. Néanmoins,

Sadoc avait constamment empêché son royal élève de congédier l'unique

artiste capable d élever au dieu Adonaï le temple le plus magnifique

du monde, et d'attirer au pied de l'autel de Jérusalem l'admiration et

les offrandes de tous les peuples de l'Orient. Pour perdre Adoniram,

Sadoc attendait la fin des travaux, se bornant jusque-là à entretenir

la défiance ombrageuse de Soliman. Depuis quelques jours, la situation

s'était aggravée. Dans tout l'éclat d'un triomphe inespéré, impossible,

miraculeux, Adoniram, on s'en souvient, avait disparu. Cette absence

étonnait toute la cour, hormis, apparemment, le roi, qui n'en avait

point parlé à son grand prêtre; retenue inaccoutumée.

De sorte que le vénérable Sadoc, se voyant inutile, et résolu à rester

nécessaire, était réduit à combiner, parmi de vagues déclamations

prophétiques, des réticences d'oracle propres à faire impression sur

l'imagination du prince. Soliman aimait assez les discours, surtout

parce qu'ils lui offraient l'occasion d'en résumer le sens en trois

ou quatre proverbes. Or, dans cette circonstance, les sentences

de l'Ecclésiaste, loin de se mouler sur les homélies de Sadoc, ne

roulaient que sur l'utilité de l'œil du maître, de la défiance, et sur

le malheur des rois livrés à la ruse, au mensonge et à l'intérêt. Et

Sadoc, troublé, se repliait dans les profondeurs de l'inintelligible.

--Bien que vous parliez à merveille, dit Soliman, ce n'est point pour

jouir de cette éloquence que je suis venu vous trouver dans le temple:

malheur au roi qui se nourrit de paroles! Trois inconnus vont se

présenter ici, demander à m'entretenir, et ils seront entendus, car

je sais leur dessein. Pour cette audience, j'ai choisi ce lieu; il

importait que leur démarche restât secrète.

--Ces hommes, seigneur, quels sont-ils?

--Des gens instruits de ce que les rois ignorent: on peut apprendre

beaucoup avec eux.

Bientôt, trois artisans, introduits dans le parvis intérieur du temple,

se prosternèrent aux pieds de Soliman. Leur attitude était contrainte

et leur regard inquiet.

--Que la vérité soit sur vos lèvres, leur dit Soliman, et n'espérez pas

en imposer au roi: vos plus secrètes pensées lui sont connues. Toi,

Phanor, simple ouvrier du corps des maçons, tu es l'ennemi d'Adoniram,

parce que tu hais la suprématie des mineurs, et, pour anéantir l'œuvre

de ton maître, tu as mêlé des pierres combustibles aux briques de

ses fourneaux. Amrou, compagnon parmi les charpentiers, tu as fait

plonger les solives dans la flamme, pour affaiblir les bases de la mer

d'airain. Quant à toi, Méthousaël, le mineur de la tribu de Ruben, tu

as aigri la fonte en y jetant des laves sulfureuses, recueillies aux

rives du lac de Gomorrhe. Tous trois, vous aspirez vainement an titre

et au salaire des maîtres. Vous le voyez, ma pénétration atteint le

mystère de vos actions les plus cachées.

--Grand roi, répondit Phanor épouvanté, c'est une calomnie d'Adoniram,

qui a tramé notre perte.

--Adoniram ignore un complot connu de moi seul. Sachez-le, rien

n'échappe à la sagacité de ceux qu'Adonaï protège.

L'étonnement de Sadoc apprit à Soliman que son grand prêtre faisait peu

de fond sur la faveur d'Adonaï.

--C'est donc en pure perte, reprit le roi, que vous déguiseriez la

vérité. Ce que vous allez révéler m'est connu, et c'est votre fidélité

que l'on met à l'épreuve. Qu'Amrou prenne le premier la parole.

--Seigneur, dit Amrou, non moins effrayé que ses complices, j'ai exercé

la surveillance la plus absolue sur les ateliers, les chantiers et les

usines. Adoniram n'y a pas paru une seule fois.

--Moi, continua Phanor, j'ai eu l'idée de me cacher, à la nuit

tombante, dans le tombeau du prince Absalon-Ben-Daoud, sur le chemin

qui conduit de Moria au camp des Sabéens. Vers la troisième heure de la

nuit, un homme vêtu d'une robe longue et coiffé d'un turban comme en

portent ceux de l'Yémen, a passé devant moi; je me suis avancé et j'ai

reconnu Adoniram; il allait du côté des tentes de la reine, et, comme

il m'avait aperçu, je n'ai osé le suivre.

--Seigneur, poursuivit à son tour Méthousaël, vous savez tout et la

sagesse habite en votre esprit; je parlerai en toute sincérité. Si mes

révélations sont de nature à coûter la vie de ceux qui pénètrent de

si terribles mystères, daignez éloigner mes compagnons, afin que mes

paroles retombent sur moi seulement.

Dès que le mineur se vit seul en présence du roi et du grand prêtre, il

se prosterna et dit:

--Seigneur, étendez votre sceptre afin que je ne meure point.

Soliman étendit la main et répondit:

--Ta bonne foi te sauve; ne crains rien, Méthousaël, de la tribu de

Ruben!

--Le front couvert d'un cafetan, le visage enduit d'une teinture

sombre, je me suis mêlé, à la faveur de la nuit, aux eunuques noirs qui

entourent la princesse: Adoniram s'est glissé dans l'ombre jusqu'à ses

pieds; il l'a longuement entretenue, et le vent du soir a porté jusqu'à

mon oreille le frémissement de leurs paroles; une heure avant l'aube,

je me suis esquivé: Adoniram était encore avec la princesse....

Soliman contint une colère dont Méthousaël reconnut les signes sur ses

prunelles.

--O roi! s'écria-t-il, j'ai dû obéir; mais permettez-moi de ne rien

ajouter.

--Poursuis! je te l'ordonne.

--Seigneur, l'intérêt de votre gloire est cher à vos sujets. Je périrai

s'il le faut; niais mon maître ne sera point le jouet de ces étrangers

perfides. Le grand prêtre des Sabéens, la nourrice et deux des femmes

de la reine sont dans le secret de ces amours. Si j'ai bien compris,

Adoniram n'est point ce qu'il paraît être, et il est investi, ainsi que

la princesse, d'une puissance magique. C'est par là qu'elle commande

aux habitants de l'air, comme l'artiste aux esprits du feu. Néanmoins,

ces êtres si favorisés redoutent votre pouvoir sur les génies, pouvoir

dont vous êtes doué à votre insu. Sarahil a parlé d'un anneau constellé

dont elle a expliqué les propriétés merveilleuses à la reine étonnée,

et l'on a déploré à ce sujet une imprudence de Balkis. Je n'ai pu

saisir le fond de l'entretien, car on avait baissé la voix, et j'aurais

craint de me perdre en m'approchant de trop près. Bientôt Sarahil, le

grand prêtre, les suivantes, se sont retirés en fléchissant le genou

devant Adoniram, qui, comme je l'ai dit, est resté seul avec la reine

de Saba. O roi! puissé-je trouver grâce à vos yeux, car la tromperie

n'a point effleuré mes lèvres!

--De quel droit penses-tu donc sonder les intentions de ton maître?

Quel que soit notre arrêt, il sera juste.... Que cet homme soit enfermé

dans le temple comme ses compagnons; il ne communiquera point avec eux,

jusqu'au moment où nous ordonnerons de leur sort.

Qui pourrait dépeindre la stupeur du grand prêtre Sadoc, tandis que

les muets, prompts et discrets exécuteurs des volontés de Soliman,

entraînaient Méthousaël terrifié?

--Vous le voyez, respectable Sadoc, reprit le monarque avec amertume,

votre prudence n'a rien pénétré; sourd à nos prières, peu touché de nos

sacrifices, Adonaï n'a point daigné éclairer ses serviteurs, et c'est

moi seul, à l'aide de mes propres forces, qui ai dévoilé la trame de

mes ennemis. Eux, cependant, ils commandent aux puissances occultes.

Ils ont des dieux fidèles ... et le mien m'abandonne!

--Parce que vous le dédaignez pour rechercher l'union d'une femme

étrangère. O roi, bannissez de votre âme un sentiment impur, et vos

adversaires vous seront livrés. Mais comment s'emparer de cet Adoniram

qui se rend invisible, et de cette reine que l'hospitalité protége?

--Se venger d'une femme est au-dessous de la dignité de Soliman. Quant

à son complice, dans un instant vous le verrez paraître. Ce matin même,

il m'a fait demander audience, et c'est ici que je l'attends.

--Adonaï nous favorise. O roi! qu'il ne sorte pas de cette enceinte!

--S'il vient à nous sans crainte, soyez assuré que ses défenseurs ne

sont pas loin; mais point d'aveugle précipitation: ces trois hommes

sont ses mortels ennemis. L'envie, la cupidité ont aigri leur cœur.

Ils ont peut-être calomnié la reine.... Je l'aime, Sadoc, et ce n'est

point sur les honteux propos de trois misérables que je ferai à celte

princesse l'injure de la croire souillée d'une passion dégradante....

Mais, redoutant les sourdes menées d'Adoniram, si puissant parmi le

peuple, j'ai fait surveiller ce mystérieux personnage.

--Ainsi, vous supposez qu'il n'a point vu la reine?

--Je suis persuadé qu'il l'a entretenue en secret. Elle est curieuse,

enthousiaste des arts, ambitieuse de renommée, et tributaire de ma

couronne. Son dessein est-il d'embaucher l'artiste, et de l'employer

dans son pays à quelque magnifique entreprise, ou bien d'enrôler,

par son entremise, une armée pour s'opposer à la mienne, afin de

s'affranchir du tribut? Je l'ignore.... Pour ce qui est de leurs

amours prétendues, n'ai-je pas la parole de la reine? Cependant, j'en

conviens, une seule de ces suppositions suffit à démontrer que cet

homme est dangereux.... J'aviserai....

Comme il parlait de ce ton ferme en présence de Sadoc, consterné de

voir son autel dédaigné et son influence évanouie, les muets reparurent

avec leurs coiffures blanches, de forme sphérique, leurs jaquettes

d'écailles, leurs larges ceintures où pendaient un poignard et leur

sabre recourbé. Ils échangèrent un signe avec Soliman, et Adoniram se

montra sur le seuil. Six hommes, parmi les siens, l'avaient escorté

jusque-là; il leur glissa quelques mots à voix basse, et ils se

retirèrent.

Voyage en Orient, Volume 2: Les nuits du Ramazan; De Paris à Cythère; Lorely · 第 43 / 136 题