Ils pénétrèrent ensemble dans un jardin éclairé des tendres lueurs
d'un feu doux, peuplé d'arbres inconnus dont le feuillage, formé de
petites langues de flamme, projetait, au lieu d'ombre, des clartés plus
vives sur le sol d'émeraudes, diapré de fleurs d'une forme bizarre,
et de couleurs d'une vivacité surprenante. Écloses du feu intérieur
dans le terrain des métaux, ces fleurs en étaient les émanations les
plus fluides et les plus pures. Ces végétations arborescentes du métal
en fleur rayonnaient comme des pierreries, et exhalaient des parfums
d'ambre, de benjoin, de myrrhe et d'encens. Non loin serpentaient
des ruisseaux de naphte, fertilisant les cinabres, la rose de ces
contrées souterraines. Là se promenaient quelques vieillards géants,
sculptés à la mesure de cette nature exubérante et forte. Sous un
dais de lumière ardente, Adoniram, découvrit une rangée de colosses,
assis à la file, et reproduisant les costumes sacrés, les proportions
sublimes et l'aspect imposant des figures qu'il avait jadis entrevues
dans les cavernes du Liban. Il devina la dynastie disparue des princes
d'Hénochia. Il revit autour d'eux, accroupis, les cynocéphales, les
lions ailés, les griffons, les sphinx souriants et mystérieux, espèces
condamnées, balayées par le déluge, et immortalisées par la mémoire
des hommes. Ces esclaves androgynes supportaient les trônes massifs,
monuments inertes, dociles, et pourtant animés.
Immobiles comme le repos, les princes fils d'Adam semblaient rêver et
attendre.
Parvenu à l'extrémité de la lignée, Adoniram, qui marchait toujours,
dirigeait ses pas vers une énorme pierre carrée et blanche comme
la neige.... Il allait poser le pied sur cet incombustible rocher
d'amiante.
--Arrête!... s'écria Tubal-Kaïn. Nous sommes sous la montagne de
Sérendib; tu vas fouler la tombe de l'inconnu, du premier-né de la
terre. Adam sommeille sous ce linceul, qui le préserve du feu. Il ne
doit se relever qu'au dernier jour du monde; sa tombe captive contient
notre rançon. Mais écoute: notre père commun t'appelle.
Kaïn était accroupi dans une posture pénible; il se souleva. Sa beauté
est surhumaine, son œil triste, et sa lèvre pâle. Il est nu; autour de
son front soucieux s'enroule un serpent d'or, en guise de diadème....
L'homme errant semble encore harassé.
--Que le sommeil et la mort soient avec toi, mon fils! Race
industrieuse et opprimée, c'est par moi que tu souffres. Héva fut ma
mère; Éblis, l'ange de lumière, a glissé dans son sein l'étincelle qui
m'anime et qui a régénéré ma race; Adam, pétri de limon et dépositaire
d'une âme captive, Adam m'a nourri. Enfant des Éloïms[1], j'aimai
cette ébauche d'Adonaï, et j'ai mis au service des hommes ignorants
et débiles l'esprit des génies qui résident en moi. J'ai nourri mon
nourricier sur ses vieux jours, et bercé l'enfance d'Habel ... qu'ils
appelaient mon frère. Hélas! hélas!
»Avant d'enseigner le meurtre à la terre, j'avais connu l'ingratitude,
l'injustice et les amertumes qui corrompent le cœur. Travaillant
sans cesse, arrachant notre nourriture au sol avare, inventant, pour
le bonheur des hommes, ces charrues qui contraignent la terre à
produire, faisant renaître pour eux, au sein de l'abondance, cet Éden
qu'ils avaient perdu; j'avais fait de ma vie un sacrifice. O comble
d'iniquité! Adam ne m'aimait pas! Héva se souvenait d'avoir été bannie
du paradis pour m'avoir mis an monde, et son cœur, fermé par l'intérêt,
était tout à son Habel. Lui, dédaigneux et choyé, me considérait
comme le serviteur de chacun: Adonaï était avec lui, que fallait-il
de plus? Aussi, tandis que j'arrosais de mes sueurs la terre où il se
sentait roi, lui-même, oisif et caressé, il paissait ses troupeaux en
sommeillant sons les sycomores. Je me plains: nos parents invoquent
l'équité de Dieu; nous lui offrons nos sacrifices, et le mien, des
gerbes de blé que j'avais fait éclore, les prémices de l'été! le mien
est rejeté avec mépris.... C'est ainsi que ce Dieu jaloux a toujours
repoussé le génie inventif et fécond, et donné la puissance avec le
droit d'oppression aux esprits vulgaires. Tu sais le reste; mais ce
que tu ignores, c'est que la réprobation d'Adonaï, me condamnant à la
stérilité, donnait pour épouse au jeune Habel notre sœur Aclinia, dont
j'étais aimé. De là provint la première lutte des djinns ou enfants des
Éloïms, issus de l'élément du feu, contre les fils d'Adonaï, engendrés
du limon.
»J'éteignis le flambeau d'Habel.... Adam se vit renaître plus tard
dans la postérité de Seth; et, pour effacer mon crime, je me suis
fait bienfaiteur des enfants d'Adam. C'est à notre race, supérieure
à la leur, qu'ils doivent tous les arts, l'industrie et les éléments
des sciences. Vains efforts! en les instruisant, nous les rendions
libres.... Adonaï ne m'a jamais pardonné, et c'est pourquoi il me fait
un crime sans pardon d'avoir brisé un vase d'argile, lui qui, dans les
eaux du déluge, a noyé tant de milliers d'hommes! lui qui, pour les
décimer, leur a suscité tant de tyrans!
Alors, la tombe d'Adam parla.
--C'est toi, dit la voix profonde, toi qui as enfanté le meurtre; Dieu
poursuit, dans mes enfants, le sang d'Héva dont tu sors et que tu as
versé! C'est à cause de toi que Jéhovah a suscité des prêtres qui ont
immolé les hommes, et des rois qui ont sacrifié des prêtres et des
soldats. Un jour, il fera naître des empereurs pour broyer les peuples,
les prêtres et les rois eux-mêmes, et la postérité des nations dira:
«Ce sont les fils de Kaïn! »
Le fils d'Héva s'agita, désespéré.
--Lui aussi! s'écria-t-il; jamais il n'a pardonné.
--Jamais!... répondit la voix.
Et, des profondeurs de l'abîme, on l'entendit gémir encore:
--Habel, mon fils, Habel, Habel!... qu'as-tu fait de ton frère Habel?...
Kaïn roula sur le sol, qui retentit, et les convulsions du désespoir
lui déchiraient la poitrine....
Tel est le supplice de Kaïn, parce qu'il a versé le sang.
Saisi de respect, d'amour, de compassion et d'horreur, Adoniram se
détourna.
--Qu'avais-je fait, moi? dit, en secouant sa tête coiffée d'une tiare
élevée, le vénérable Hénoch. Les hommes erraient comme des troupeaux;
je leur appris à tailler les pierres, à bâtir des édifices, à se
grouper dans les villes. Le premier, je leur ai révélé le génie des
sociétés. J'avais rassemblé des brutes;... je laissai une nation
dans ma ville d'Hénochia, dont les ruines étonnent encore les races
dégénérées. C'est grâce à moi que Soliman dresse un temple en l'honneur
d'Adonaï, et ce temple fera sa perte; car le Dieu des Hébreux, ô mon
fils, a reconnu mon génie dans l'œuvre de tes mains.
Adoniram contempla cette grande ombre: Hénoch avait la barbe longue
et tressée; sa tiare, ornée de bandes rouges et d'une double rangée
d'étoiles, était surmontée d'une pointe terminée en bec de vautour.
Deux bandelettes à franges retombaient sur ses cheveux et sa tunique.
D'une main, il tenait un long sceptre, et, de l'autre, une équerre.
Sa stature colossale dépassait celle de son père Kaïn, Près de lui se
tenaient Irad et Maviaël, coiffés de simples bandelettes. Des anneaux
s'enroulaient autour de leurs bras: l'un avait jadis emprisonné les
fontaines; l'autre avait équarri les cèdres. Mathusaël avait imaginé
les caractères écrits et laissé des livres dont s'empara depuis Édris,
qui les enfouit dans la terre; les livres du _Tau_. Mathusaël avait sur
l'épaule un pallium hiératique; un parazonium armait son flanc, et sur
sa ceinture éclatante brillait en traits de feu le _T_ symbolique qui
rallie les ouvriers issus des génies du feu.
Tandis qu'Adoniram contemplait les traits souriants de Lamech, dont
les bras étaient couverts par des ailes repliées d'où sortaient deux
longues mains appuyées sur la tête de deux jeunes gens accroupis,
Tubal-Kaïn, quittant son protégé, avait pris place sur son trône de fer.
--Tu vois la face vénérable de mon père, dit-il à Adoniram. Ceux-ci,
dont il caresse la chevelure, sont les enfants d'Ada: Jabel, qui dressa
des tentes et apprit à coudre la peau des chameaux, et Jubal, mon
frère, qui le premier tendit les cordes du cinnor, de la harpe, et sut
en tirer des sons.
--Fils de Lamech et de Sella, répondit Jubal d'une voix harmonieuse
comme les vents du soir, tu es plus grand que tes frères, et tu règnes
sur tes aïeux. C'est de toi que procèdent les arts de la guerre et
de la paix. Tu as réduit les métaux, tu as allumé la première forge.
En donnant aux humains l'or, l'argent, le cuivre et l'acier, tu as
remplacé par eux l'arbre de science. L'or et le fer les élèveront au
comble de la puissance, et leur seront assez funestes pour nous venger
d'Adonaï. Honneur à Tubal-Kaïn!
Un bruit formidable répondit de toute part à cette exclamation, répétée
au loin par les légions de gnomes, qui reprirent leurs travaux avec
une ardeur nouvelle. Les marteaux retentirent sous les voûtes des
usines éternelles, et Adoniram ... l'ouvrier, dans ce monde où les
ouvriers étaient rois, ressentit une allégresse et un orgueil profonds.
--Enfant de la race des Éloïms, lui dit Tubal-Kaïn, reprends courage,
ta gloire est dans la servitude. Tes ancêtres ont rendu redoutable
l'industrie humaine, et c'est pourquoi notre race a été condamnée. Elle
a combattu deux mille ans; on n'a pu nous détruire, parce que nous
sommes d'une essence immortelle; on a réussi à nous vaincre, parce que
le sang d'Héva se mêlait à notre sang. Tes aïeux, mes descendants,
furent préservés des eaux du déluge. Car, tandis que Jéhovah, préparant
notre destruction, les amoncelait dans les réservoirs du ciel, j'ai
appelé le feu à mon secours et précipité de rapides courants vers la
surface du globe. Par mon ordre, la flamme a dissous les pierres et
creusé de longues galeries propres à nous servir de retraites. Ces
routes souterraines aboutissaient dans la plaine de Gizèh, non loin de
ces rivages où s'est élevé depuis la cité de Memphis. Afin de préserver
ces galeries de l'invasion des eaux, j'ai réuni la race des géants,
et nos mains ont élevé une immense pyramide qui durera autant que le
monde. Les pierres en furent cimentées avec du bitume impénétrable; et
l'on n'y pratiqua d'autre ouverture qu'un étroit couloir fermé par une
petite porte que je murai moi-même au dernier jour du monde ancien.
»Des demeures souterraines furent creusées dans le roc: on y pénétrait
en descendant dans un abîme; elles s'échelonnaient le long d'une
galerie basse aboutissant aux régions de l'eau que j'avais emprisonnée
dans un grand fleuve propre à désaltérer les hommes et les troupeaux
enfouis dans ces retraites. Au delà de ce fleuve, j'avais réuni, dans
un vaste espace éclairé par le frottement des métaux contraires, les
fruits végétaux qui se nourrissent de la terre.
»C'est là que vécurent à l'abri des eaux les faibles débris de
la lignée de Kaïn. Toutes les épreuves que nous avons subies et
traversées, il fallut les subir encore pour revoir la lumière, quand
les eaux eurent regagné leur lit. Ces routes étaient périlleuses, le
climat intérieur dévore. Durant l'aller et le retour, nous laissâmes
dans chaque région quelques compagnons. Seul, à la fin, je survécus
avec le fils que m'avait donné ma sœur Noéma.
»Je rouvris la pyramide, et j'entrouvris la terre. Quel changement!
Le désert!... des animaux rachitiques, des plantes rabougries, un
soleil pâle et sans chaleur, et çà et là des amas de boue inféconde
où se traînaient des reptiles! Soudain un vent glacial et chargé de
miasmes infects pénètre dans ma poitrine et la dessèche. Suffoqué, je
le rejette, et l'aspire encore pour ne pas mourir. Je ne sais quel
poison froid circule dans mes veines; ma vigueur expire, mes jambes
fléchissent, la nuit m'environne, un noir frisson s'empare de moi. Le
climat de la terre était changé: le sol, refroidi, ne dégageait plus
assez de chaleur pour animer ce qu'il avait fait vivre autrefois. Tel
qu'un dauphin enlevé du sein des mers et lancé sur le sable, je sentais
mon agonie, et je compris que mon heure était venue....
»Par un suprême instinct de conservation, je voulus fuir, et, rentrant
sous la pyramide, j'y perdis connaissance. Elle fut mon tombeau; mon
âme alors, délivrée, attirée par le feu intérieur, revint trouver
celles de mes pères. Quant à mon fils, à peine adulte, il grandissait
encore; il put vivre; mais sa croissance s'arrêta.
«Il fut errant suivant la destinée de notre race, et la femme de
Cham[2], second fils de Noé, le trouva plus beau que le fils des
hommes. Il la connut: elle mit au monde Koûs, le père de Nemrod,
qui enseigna à ses frères l'art de la chasse et fonda Babylone. Ils
entreprirent d'élever la tour de Babel; dès lors, Adonaï reconnut le
sang de Kaïn et recommença à le persécuter. La race de Nemrod fut
de nouveau dispersée. La voix de mon fils achèvera pour toi cette
douloureuse histoire.
Adoniram chercha autour de lui le fils de Tubal-Kaïn d'un air inquiet.
--Tu ne le reverras point, repartit le prince des esprits du feu: l'âme
de mon enfant est invisible, parce qu'il est mort après le déluge, et
que sa forme corporelle appartient à la terre. Il en est ainsi de ses
descendants, et ton père, Adoniram, est errant dans l'air enflammé que
tu respires.... Oui, ton père.
--Ton père, oui, ton père ..., redit comme un écho, mais avec un accent
tendre, une voix qui passa comme un baiser sur le front d'Adoniram.
Et, se retournant, l'artiste pleura.
--Console-toi, dit Tubal-Kaïn, il est plus heureux que moi. Il t'a
laissé au berceau, et, comme ton corps n'appartient pas encore à la
terre, il jouit du bonheur d'en voir l'image. Mais sois attentif aux
paroles de mon fils.
Alors, une voix parla:
--Seul parmi les génies mortels de notre race, j'ai vu le monde avant
et après le déluge, et j'ai contemplé la face d'Adonaï. J'espérais la
naissance d'un fils, et la froide bise de la terre vieillie oppressait
ma poitrine. Une nuit, Dieu m'apparaît: sa face ne peut être décrite.
Il me dit:
»--Espère!...
»Dépourvu d'expérience, isolé dans un monde inconnu, je répliquai
timide:
»--Seigneur, je crains.
» Il reprit:
»--Cette crainte sera ton salut. Tu dois mourir; ton nom sera ignoré
de tes frères et sans écho dans les âges, de toi va naître un fils que
tu ne verras pas. De lui sortiront des êtres perdus parmi la foule
comme les étoiles errantes à travers le firmament. Souche de géants,
j'ai humilié ton corps; tes descendants naîtront faibles; leur vie sera
courte; l'isolement sera leur partage. L'âme des génies conservera dans
leur sein sa précieuse étincelle, et leur grandeur fera leur supplice.
Supérieurs aux hommes, ils en seront les bienfaiteurs et se verront
l'objet de leurs dédains; leurs tombes seules seront honorées. Méconnus
durant leur séjour sur la terre, ils posséderont l'âpre sentiment de
leur force, et ils l'exerceront pour la gloire d'autrui. Sensibles
aux malheurs de l'humanité, ils voudront les prévenir, sans se faire
écouter. Soumis à des pouvoirs médiocres et vils, ils échoueront à
surmonter ces tyrans méprisables. Supérieurs pour leur âme, ils seront
le jouet de l'opulence et de la stupidité heureuse. Ils fonderont
la renommée des peuples et n'y participeront pas de leur vivant.
Géants de l'intelligence, flambeaux du savoir, organes du progrès,
lumières des arts, instruments de la liberté, eux seuls resteront
esclaves, dédaignés, solitaires. Cœurs tendres, ils seront en butte à
l'envie; âmes énergiques, ils seront paralysés pour le bien.... Ils se
reconnaîtront entre eux.
»--Dieu cruel! m'écriai-je; du moins, leur vie sera courte et l'âme
brisera le corps.
»--Non; car ils nourriront l'espérance, toujours déçue, ravivée sans
cesse, et plus ils travailleront à la sueur de leur front, plus les
hommes seront ingrats Ils donneront toutes les joies et recevront
toutes les douleurs; le fardeau de labeurs dont j'ai chargé la race
d'Adam s'appesantira sur leurs épaules; la pauvreté les suivra, la
famille sera pour eux compagne de la faim. Complaisants ou rebelles,
ils seront constamment avilis, ils travailleront pour tous et
dépenseront en vain le génie, l'industrie et la force de leurs bras.
»Jéhovah dit; mon cœur fut brisé; je maudis la nuit qui m'avait rendu
père, et j'expirai.
Et la voix s'éteignit, laissant derrière elle une longue traînée de
soupirs.
--Tu le vois, tu l'entends, repartit Tubal-Kaïn, et notre exemple
t'est offert. Génies bienfaisants, auteurs de la plupart des conquêtes
intellectuelles dont l'homme est si fier, nous sommes à ses yeux les
maudits, les démons, les esprits du mal. Fils de Kaïn! subis ta
destinée; porte-la d'un front imperturbable, et que le Dieu vengeur
soit atterré de ta constance. Sois grand devant les hommes et fort
devant nous: je t'ai vu près de succomber, mon fils, et j'ai voulu
soutenir ta vertu. Les génies du feu viendront à ton aide; ose tout;
tu es réservé à la perte de Soliman, ce fidèle serviteur d'Adonaï. De
toi naîtra une souche de rois qui restaureront sur la terre, en face de
Jéhovah, le culte négligé du feu, cet élément sacré. Quand tu ne seras
plus sur la terre, la milice infatigable des ouvriers se ralliera à ton
nom, et la phalange des travailleurs, des penseurs abaissera un jour la
puissance aveugle des rois, ces ministres despotiques d'Adonaï. Va, mon
fils, accomplis tes destinées....
A ces mots, Adoniram se sentit soulevé; le jardin des métaux, ses
fleurs étincelantes, ses arbres de lumière, les ateliers immenses
et radieux des gnomes, les ruisseaux éclatants d'or, d'argent, de
cadmium, de mercure et de naphte se confondirent sous ses pieds en un
large sillon de lumière, en un rapide fleuve de feu. Il comprit qu'il
filait dans l'espace avec la rapidité d'une étoile. Tout s'obscurcit
graduellement: le domaine de ses aïeux lui apparut un instant tel
qu'une planète immobile au milieu d'un ciel assombri, un vent frais
frappa son visage, il ressentit une secousse, jeta les yeux autour de
lui, et se retrouva couché sur le sable, au pied du moule de la mer
d'airain, entouré de la lave à demi refroidie, qui projetait encore
dans les brumes de la nuit une lueur roussâtre.
--Un rêve! se dit-il; était-ce donc un rêve? Malheureux! ce qui n'est
que trop vrai, c'est la perte de mes espérances, la ruine de mes
projets, et le déshonneur qui m'attend au lever du soleil....
Mais la vision se retrace avec tant de netteté, qu'il suspecte le doute
même dont il est saisi. Tandis qu'il inédite, il relève les yeux et
reconnaît devant lui l'ombre colossale de Tubal-Kaïn.
--Génie du feu, s'écrie-t-il, reconduis-moi dans le fond des abîmes. La
terre cachera mon opprobre.
--Est-ce ainsi que tu suis mes préceptes? réplique l'ombre d'un ton
sévère. Point de vaines paroles; la nuit s'avance, bientôt l'œil
flamboyant d'Adonaï va parcourir la terre; il faut se hâter. Faible
enfant! t'aurais-je abandonné dans une heure si périlleuse? Sois sans
crainte; tes moules sont remplis: la fonte, en élargissant tout à
coup l'orifice du four muré de pierres trop peu réfractaires, a fait
irruption, et le trop-plein a jailli par-dessus les bords. Tu as cru
à une fissure, perdu la tête, jeté de l'eau, et le jet de fonte s'est
étoilé.
--Et comment affranchir les bords de la vasque de ces bavures de fonte
qui y ont adhéré?
--La fonte est poreuse et conduit moins bien la chaleur que ne le
ferait l'acier. Prends un morceau de fonte, chauffe le par un bout,
refroidis-le par l'autre, et frappe un coup de masse: le morceau
cassera juste entre le chaud et le froid. Les terres et les cristaux
sont dans le même cas.
--Maître, je vous écoute.
--Par Éblis! mieux vaudrait me deviner. Ta vasque est brûlante encore:
refroidis brusquement ce qui déborde les contours, et sépare les
bavures à coups de marteau.
--C'est qu'il faudrait une vigueur....
--Il faut un marteau. Celui de Tubal-Kaïn a ouvert le cratère de l'Etna
pour donner un écoulement aux scories de nos usines.
Adoniram entendit le bruit d'un morceau de fer qui tombe; il se baissa
et ramassa un marteau pesant, mais parfaitement équilibré pour la main.
Il voulut exprimer sa reconnaissance; l'ombre avait disparu, et l'aube
naissante avait commencé à dissoudre le feu des étoiles.
Un moment après, les oiseaux qui préludaient à leurs chants prirent la
fuite au bruit du marteau d'Adoniram, qui, frappant à coups redoublés
sur les bords de la vasque, troublait seul le profond silence qui
précède la naissance du jour....
Cette _séance_ avait vivement impressionné l'auditoire, qui s'accrut
le lendemain. On avait parlé des mystères de la montagne de Kaf, qui
intéressent toujours vivement les Orientaux. Pour moi, cela m'avait
paru aussi classique que la descente d'Énée aux enfers.
[1] Les _Éloïms_ sont des génies primitifs que les Égyptiens appelaient
les _dieux ammonéens_. Dans le système des traditions persanes, Adonaï
ou Jéhovah (le dieu des Hébreux) n'était que l'un des _Éloïms_.
[2] Selon une tradition du Talmud, ce serait l'épouse même de Noé qui
aurait mêlé la race des génies à la race des hommes, en cédant aux
séductions d'un esprit issu des dives. Voir _le Comte de Gabalis_, de
l'abbé de Villars.