Tout à coup Adoniram s'aperçoit que le fleuve de fonte déborde; la
source béante vomit des torrents; le sable trop chargé s'écroule: il
jette les yeux sur la mer d'airain; le moule regorge; une fissure
se dégage au sommet; la lave ruisselle de tous côtés. Il exhale un
cri si terrible que l'air en est rempli et que les échos le répètent
sur les montagnes. Pensant que la terre, trop chauffée, se vitrifie,
Adoniram saisit un tuyau flexible aboutissant à un réservoir d'eau,
et, d'une main précipitée, dirige cette colonne d'eau sur la base des
contre-forts ébranlés du moule de la vasque. Mais la fonte, ayant pris
l'essor, dévale jusque-là: les deux liquides se combattent; une masse
de métal enveloppe l'eau, l'emprisonne, l'étreint. Pour se dégager,
l'eau consumée se vaporise et fait éclater ses entraves. Une détonation
retentit; la fonte rejaillit dans les airs en gerbes éclatantes à
vingt coudées de hauteur; on croit voir s'ouvrir le cratère d'un
volcan furieux. Ce fracas est suivi de pleurs, de hurlements affreux;
car cette pluie d'étoiles sème en tous lieux la mort: chaque goutte
de fonte est un dard ardent qui pénètre dans les corps et qui tue.
La place est jonchée de mourants, et au silence a succédé un immense
cri d'épouvante. La terreur est au comble, chacun fuit; la crainte
du danger précipite dans le feu ceux que le feu pourchasse.... Les
campagnes, illuminées, éblouissantes et empourprées, rappellent cette
nuit terrible où Gomorrhe et Sodome flamboyaient, allumées par les
foudres de Jéhovah.
Adoniram, éperdu, court çà et là pour rallier ses ouvriers et fermer la
gueule à l'abîme inépuisable; mais il n'entend que des plaintes et des
malédictions; il ne rencontre que des cadavres: le reste est dispersé.
Soliman seul est demeuré impassible sur son trône; la reine est restée
calme à ses côtés. Ils font encore briller dans ces ténèbres le diadème
et le sceptre.
--Jéhovah l'a châtié! dit Soliman à son hôtesse. Et il me punit, par
la mort de mes sujets, de ma faiblesse, de mes complaisances pour un
monstre d'orgueil.
--La vanité qui immole tant de victimes est criminelle, prononça la
reine. Seigneur, vous auriez pu périr durant cette infernale épreuve:
l'airain pleuvait autour de nous.
--Et vous étiez là! et ce vil suppôt de Baal a mis en péril une vie si
précieuse! Partons, reine; votre péril m'a seul inquiété.
Adoniram, qui passait près d'eux, l'entendit; il s'éloigna en rugissant
de douleur. Plus loin, il avisa un groupe d'ouvriers qui l'accablaient
de mépris, de calomnies et de malédictions. Il fut rejoint par le
Syrien Phanor, qui lui dit:
--Tu es grand; la fortune t'a trahi; mais elle n'a pas eu les maçons
pour complices.
Amrou le Phénicien le rejoignit à son tour et lui dit:
--Tu es grand, et tu serais vainqueur, si chacun eût fait son devoir
comme les charpentiers.
Et le Juif Methousaël lui dit:
--Les mineurs ont fait leur devoir; mais ce sont ces ouvriers étrangers
qui, par leur ignorance, ont compromis l'entreprise. Courage! une œuvre
plus grande nous vengera de cet échec.
--Ah! pensa Adoniram, voilà les seuls amis que j'aie trouvés....
Il lui fut facile d'éviter les rencontres; chacun se détournait de lui,
et les ténèbres protégeaient ces désertions. Bientôt les lueurs des
brasiers et de la fonte qui rougissait en se refroidissant à la surface
n'éclairaient plus que des groupes lointains, qui se perdaient peu à
peu dans les ombres. Adoniram, abattu, cherchait Benoni.
--Il m'abandonne à son tour!... murmura-t-il avec tristesse.
Le maître restait seul an bord de la fournaise.
--Déshonoré! s'écria-t-il avec amertume; voilà le fruit d'une existence
austère, laborieuse et vouée à la gloire d'un prince ingrat! Il me
condamne, et mes frères me renient! Et cette reine, cette femme ...
elle était là, elle a vu ma honte, et son mépris ... j'ai dû le subir!
Mais où donc est Benoni, à cette heure où je souffre? Seul! je suis
seul et maudit! L'avenir est fermé. Adoniram, souris à ta délivrance,
et cherche-la dans ce feu, ton élément et ton rebelle esclave!
Il s'avance, calme et résolu, vers le fleuve, qui roule encore son
onde embrasée de scories, de métal fondu, et qui, çà et là, jaillit et
pétille au contact de l'humidité. Peut-être que la lave tressaillait
sur des cadavres. D'épais tourbillons de fumée violette et fauve se
dégageaient en colonnes serrées, et voilaient le théâtre abandonné de
cette lugubre aventure. C'est là que ce géant foudroyé tomba assis
sur la terre et s'abîma dans sa méditation ... l'œil fixé sur ces
tourbillons enflammés qui pouvaient s'incliner et l'étouffer au premier
souffle du vent.
Certaines formes étranges, fugitives, flamboyantes se dessinaient
parfois parmi les jeux brillants et lugubres de la vapeur ignée. Les
yeux éblouis d'Adoniram entrevoyaient, au travers des membres de
géants, des blocs d'or, des gnomes qui se dissipaient en fumée ou
se pulvérisaient en étincelles. Ces fantaisies ne parvenaient point
à distraire son désespoir et sa douleur. Bientôt, cependant, elles
s'emparèrent de son imagination en délire, et il lui sembla que du sein
des flammes s'élevait une voix retentissante et grave qui prononçait
son nom. Trois fois le tourbillon mugit le nom d'Adoniram.
Autour de lui, personne.... Il contemple avidement la tourbe enflammée,
et murmure:
--La voix du peuple m'appelle!
Sans détourner la vue, il se soulève sur un genou, étend la main, et
distingue au centre des fumées rouges une forme humaine indistincte,
colossale, qui semble s'épaissir dans les flammes, s'assembler, puis
se désunir et se confondre. Tout s'agite et flamboie à l'entour;...
elle seule se fixe, tour à tour obscure dans la vapeur lumineuse, ou
claire et éclatante au sein d'un amas de fuligineuses vapeurs. Elle se
dessine, cette figure, elle acquiert du relief, elle grandit encore en
s'approchant, et Adoniram, épouvanté, se demande quel est ce bronze qui
est doué de la vie.
Le fantôme s'avance. Adoniram le contemple avec stupeur. Son buste
gigantesque est revêtu d'une dalmatique sans manches; ses bras nus sont
ornés d'anneaux de fer; sa tête bronzée, qu'encadre une barbe carrée,
tressée et frisée à plusieurs rangs,... sa tête est coiffée d'une
mitre vermeille; il tient à la main un marteau. Ses grands yeux, qui
brillent, s'abaissent sur Adoniram avec douceur, et, d'un son de voix
qui semble arraché aux entrailles du bronze:
--Réveille ton âme, dit-il; lève-toi, mon fils!... Viens, suis-moi....
J'ai vu les maux de ma race, et je l'ai prise en pitié....
--Esprit, qui donc es-tu?
--L'ombre du père de tes pères, l'aïeul de ceux qui travaillent et
qui souffrent. Viens; quand ma main aura glissé sur ton front, tu
respireras dans la flamme. Sois sans crainte, comme tu fus sans
faiblesse....
Soudain, Adoniram se sentit enveloppé d'une chaleur pénétrante qui
l'animait sans l'embraser; l'air qu'il aspirait était plus subtil; un
ascendant invincible l'entraînait vers le brasier où déjà plongeait son
mystérieux compagnon.
--Où suis-je? Quel est ton nom? Où m'entraines-tu? murmura-t-il.
--Au centre de la terre ... dans l'âme du monde habité; là s'élève le
palais souterrain d'Hénoch, notre père, que l'Égypte appelle Hermès,
que l'Arabie honore sous le nom d'Édris.
--Puissances immortelles! s'écria Adoniram; ô mon seigneur! est-il donc
vrai, vous seriez?...
--Ton aïeul, homme ... artiste, ton maître et ton patron: je fus
Tubal-Kaïn.
Plus ils s'avançaient dans la profonde région du silence et de la nuit,
plus Adoniram doutait de la réalité de ses impressions. Peu à peu,
distrait de lui-même, il subit le charme de l'inconnu, et son âme,
attachée tout entière à l'ascendant qui le dominait, fut toute à son
guide mystérieux.
Aux régions humides et froides avait succédé une atmosphère tiède
et raréfiée; la vie intérieure de la terre se manifestait par des
secousses, par des bourdonnements singuliers; des battements sourds,
réguliers, périodiques, annonçaient le voisinage du cœur du monde;
Adoniram le sentait battre avec une force croissante, et il s'étonnait
d'errer parmi des espaces infinis; il cherchait un appui, ne le
trouvait pas, et suivait sans la voir l'ombre de Tubal-Kaïn, qui
gardait le silence.
Après quelques instants qui lui parurent longs comme la vie d'un
patriarche, il découvrit au loin un point lumineux. Cette tache
grandit, grandit, s'approcha, s'étendit en longue perspective, et
l'artiste entrevit un monde peuplé d'ombres qui s'agitaient, livrées
à des occupations qu'il ne comprit pas. Ces clartés douteuses vinrent
enfin expirer sur la mitre éclatante et sur la dalmatique du fils de
Kaïn.
En vain Adoniram s'efforça-t-il de parler: la voix expirait dans sa
poitrine oppressée; mais il reprit haleine en se voyant dans une large
galerie d'une profondeur incommensurable, très-large, car on n'en
découvrait point les parois, et portée sur une avenue de colonnes si
hautes, qu'elles se perdaient au-dessus de lui dans les airs, et que la
voûte qu'elles portaient échappait à la vue.
Soudain il tressaillit; Tubal-Kaïn parlait:
--Tes pieds foulent la grande pierre d'émeraude qui sert de racine et
de pivot à la montagne de Kaf; tu as abordé le domaine de tes pères.
Ici règne sans partage la lignée de Kaïn. Sous ces forteresses de
granit, au milieu de ces cavernes inaccessibles, nous avons pu trouver
enfin la liberté. C'est là qu'expire la tyrannie jalouse d'Adonaï, là
qu'on peut, sans périr, se nourrir des fruits de l'arbre de la science.
Adoniram exhala un long et doux soupir: il lui semblait qu'un poids
accablant, qui toujours l'avait courbé dans la vie, venait de
s'évanouir pour la première fois.
Tout à coup la vie éclate; des populations apparaissent à travers
ces hypogées: le travail les anime, les agite; le joyeux fracas des
métaux résonne; des bruits d'eaux jaillissantes et de vents impétueux
s'y mêlent; la voûte éclaircie s'étend comme un ciel immense d'où se
précipitent sur les plus vastes et les plus étranges ateliers des
torrents d'une lumière blanche, azurée, et qui s'irise en tombant sur
le sol.
Adoniram traverse une foule livrée à des labeurs dont il ne saisit pas
le but; cette clarté, cette coupole céleste dans les entrailles de la
terre l'étonne; il s'arrête.
--C'est le sanctuaire du feu, lui dit Tubal-Kaïn; de là provient la
chaleur de la terre, qui, sans nous, périrait de froid. Nous préparons
les métaux, nous les distribuons dans les veines de la planète, après
en avoir liquéfié les vapeurs.
»Mis en contact et entrelacés sur nos têtes, les filons de ces divers
éléments dégagent des esprits contraires qui s'enflamment et projettent
ces vives lumières ... éblouissantes pour tes yeux imparfaits. Attirés
par ces courants, les sept métaux se vaporisent à l'entour, et forment
ces nuages de sinople, d'azur, de pourpre, d'or, de vermeil et d'argent
qui se meuvent dans l'espace, et reproduisent les alliages dont se
composent la plupart des minéraux et des pierres précieuses. Quand la
coupole se refroidit, ces nuées condensées font pleuvoir une grêle de
rubis, d'émeraudes, de topazes, d'onyx, de turquoises, de diamants,
et les courants de la terre les emportent avec des amas de scories:
les granits, les silex, les calcaires qui, soulevant la surface du
globe, la rendent bosselée de montagnes. Ces matières se solidifient
en approchant du domaine des hommes ... et à la fraîcheur du soleil
d'Adonaï, fourneau manqué qui n'aurait même pas la force de cuire un
œuf. Aussi, que deviendrait la vie de l'homme, si nous ne lui faisions
passer en secret l'élément du feu, emprisonné dans les pierres, ainsi
que le fer propre à retirer l'étincelle?
Ces explications satisfaisaient Adoniram et l'étonnaient. Il s'approcha
des ouvriers sans comprendre comment ils pouvaient travailler sur des
fleuves d'or, d'argent, de cuivre, de fer, les séparer, les endiguer et
les tamiser comme l'onde.
--Ces éléments, répondit à sa pensée Tubal-Kaïn, sont liquéfiés par la
chaleur centrale: la température où nous vivons ici est à peu près une
fois plus forte que celle des fourneaux où tu dissous la fonte.
Adoniram, épouvanté, s'étonna de vivre.
--Cette chaleur, reprit Tubal-Kaïn, est la température naturelle
des âmes qui furent extraites de l'élément du feu. Adonaï plaça une
étincelle imperceptible au centre du moule de terre dont il s'avisa de
faire l'homme, et cette parcelle a suffi pour échauffer le bloc, pour
l'animer et le rendre pensant; mais, là-haut, cette âme lutte contre le
froid: de là les limites étroites de vos facultés; puis il arrive que
l'étincelle est entraînée par l'attraction centrale, et vous mourez.
La création ainsi expliquée causa un mouvement de dédain à Adoniram.
--Oui, continua son guide; c'est un dieu moins fort que subtil, et
plus jaloux que généreux, le dieu Adonaï? Il a créé l'homme de boue,
en dépit des génies du feu; puis, effrayé de son œuvre et de leurs
complaisances pour cette triste créature, il l'a, sans pitié pour leurs
larmes, condamnée à mourir. Voilà le principe du différend qui nous
divise: toute la vie terrestre procédant du feu est attirée par le feu
qui réside au centre. Nous avions voulu qu'en retour le feu central
fut attiré par la circonférence et rayonnât au dehors: cet échange de
principes était la vie sans fin.
»Adonaï, qui règne autour des mondes, mura la terre et intercepta
cette attraction externe. Il en résulte que la terre mourra comme
ses habitants. Elle vieillit déjà; la fraîcheur la pénètre de plus
en plus; des espèces entières d'animaux et de plantes ont disparu;
les races s'amoindrissent, la durée de la vie s'abrége, et, des sept
métaux primitifs, la terre, dont la moelle se congèle et se dessèche,
n'en reçoit déjà plus que cinq[1]. Le soleil lui-même pâlit; il doit
s'éteindre dans cinq ou six milliers d'années. Mais ce n'est point à
moi seul, ô mon fils, qu'il appartient de te révéler ces mystères: tu
les entendras de la bouche des hommes, tes ancêtres.
[1] Les traditions sur lesquelles sont fondées les diverses scènes de
celle légende ne sont pas particulières aux Orientaux. Le moyen âge
européen les a connues. On peut consulter principalement _l'Histoire
des Préadamites_ de Lapeyrière, l'_Iter subterraneum_ de Klimius, et
une foule d'écrits relatifs à la kabbale et à la médecine spagyrique.
L'Orient en est encore là. Il ne faut donc pas s'étonner des bizarres
hypothèses scientifiques que peut contenir ce récit. La plupart de
ces légendes se rencontrent aussi dans le Talmud, dans les livres des
néoplatoniciens, dans le Coran et dans le livre d'Hénoch, traduit
récemment par l'évêque de Canterbury.