A quatre heures moins un quart, le patient fut amené, suivant l'usage

dans l'avant-greffe de la prison où l'on prépare la victime pour le

supplice. C'est ce qu'on appelle la _toilette_ des condamnés. Asselineau

s'avança d'un pas ferme vers les exécuteurs qui l'attendaient. Sa figure

était rayonnante de jeunesse et de santé; on n'apercevait aucune trace

d'altération sur ses traits, aucune hésitation dans ses mouvemens. A

peine délivré de la camisole de force, il ôta lui-même son habit, et

s'assit sans proférer un seul mot sur une sellette de bois placée

vis-à-vis le guichet, à travers lequel on entrevoyait la fatale

charrette. L'un lui lie les mains derrière le dos; un autre attache une

longue ficelle à ses deux jambes; un troisième coupe le col de sa chemise

avec des ciseaux et taille ensuite le bas des cheveux pour disposer la

place. Asselineau, en sentant l'acier glisser sur son cou, ne put se

défendre d'un mouvement de frisson, et il pâlit pour la première fois.

L'obscurité de la salle, le morne silence qui régnait autour de la

victime, les rumeurs du dehors qui pénétraient sourdement jusqu'à elle,

tout ajoutait à l'horreur de cette lugubre scène.

Enfin la porte s'ouvrit, et Asselineau s'avança à pas lents, entouré des

exécuteurs, et précédé du vénérable aumônier des prisons.

On voulut l'aider à monter dans la charrette. «Laissez, dit-il, je

monterai bien tout seul.» A peine fut-il assis, que le confesseur placé à

ses côtés, lui présenta le crucifix, et il le baisa avec une pieuse

résignation.

Arrivé à la place de Grève, Asselineau, sur l'invitation de l'aumônier,

se mit à genoux et fit un acte de contrition; puis, il monta avec fermeté

sur l'échafaud, et quelques secondes après, il n'existait plus.

Arrivé à l'échafaud, il s'était tourné vers le peuple, en disant: _Que

ceci vous serve d'exemple!_ Pendant qu'on le plaçait sur la planche

fatale, il répéta à plusieurs reprises: _Que Dieu aie pitié de moi!_

La recommandation d'Asselineau fut fidèlement exécutée. Son habit bleu et

son pantalon furent remis à M. Morel, tailleur. Dans la poche de cet

habit, on avait trouvé une lettre du père d'Asselineau, écrite d'Antrain

(Nièvre) le 7 avril, et adressée au directeur de Bicêtre. Elle était

ainsi conçue:

«Mon fils,

«En réponse à ta lettre en date du 31 mars, que j'ai reçue le 6

avril, par laquelle tu nous fais tes adieux, et tu nous demandes

des pardons...... Que Dieu te pardonne! A l'égard de nous, nous

te pardonnons tous, père et mère, frère et sœur. Nous t'avons

toujours élevé en la crainte de Dieu, et dit les dangers qu'il y

avait de fréquenter les mauvaises compagnies.

«Tu n'as pas pu t'en défendre...... Que Dieu te pardonne, comme

nous te pardonnons! Tu seras heureux, et nous, le restant de nos

jours, nous serons malheureux...

«Tu attends sur la clémence du roi...... que Dieu soit béni!

«Nous te faisons tous nos adieux pour toujours: recommande-toi à

Dieu.

«_Ton père_ F. ASSELINEAU.»

Nous ne commenterons pas cette lettre: il faudrait revenir aux réflexions

qu'on a lues au commencement de cet article. A travers le laconisme de

cet homme illettré, à travers ses pieuses répétitions, on y reconnaît

trop bien le cœur brisé d'un malheureux père.

FAMILLE DE PARRICIDES.

Nos lecteurs ont pu voir dans le second volume de cette collection

l'épouvantable histoire d'un malheureux père assassiné par deux de ses

fils, aidés de leur mère. Les fastes criminels de notre temps présentent

un forfait du même genre et non moins horrible.

Le 16 mai 1826, à quatre heures du matin, le garde du moulin de Croûtes

(Aisne) aperçut quelque chose qui passait sous la volée ou le tournant du

moulin; c'était un cadavre qui s'accrocha à des saules. Un instant après,

arrivèrent deux pêcheurs; Jaquin, l'un d'eux, courut avertir le maire et

le juge-de-paix. Des magistrats se rendirent sur-le-champ au lieu où

gisait le cadavre; on le retira de la rivière en leur présence: on

reconnut que c'était celui de Dupré. Il avait autour du cou une petite

corde un peu plus grosse que la ficelle ordinaire; à cette corde était un

nœud coulant que l'on avait ensuite fixé et arrêté par un autre nœud.

Le cadavre était complètement vêtu; il avait des bas, des chaussons et

des sabots couverts. On trouva dans une poche de son gilet une clef qui

était celle du secrétaire ou de l'armoire qui contenait l'argent de

Dupré. Le procès-verbal du médecin, appelé pour examiner le corps,

portait qu'il y avait sur le cadavre un signe de pression occasionée par

la corde, une ecchymose au pariétal droit, une autre plus légère à la

pommette gauche. Il fut établi par l'accusation que les contusions et les

ecchymoses n'avaient pu être produites par une submersion volontaire, ni

même par le passage du corps sous la roue du moulin: elles étaient

nécessairement le résultat des violences exercées sur Dupré avant la

submersion. Ce qui en donnait une preuve irrécusable, c'était une plaie

qui existait au bas du ventre, ayant quatre à cinq pouces de diamètre.

Cette plaie semblait expliquer le propos de la veuve Dupré, qui avait

dit: _Je sais bien comment il faut le prendre pour le dompter; un coup de

pied le rend blanc comme neige._

L'enquête, qui eut lieu, fit naître de véhémens soupçons contre quatre

individus qui furent aussitôt arrêtés. C'étaient la veuve du malheureux

Dupré, Rose-Victoire Dupré, sa fille légitime, Jean-Étienne Duchesne, dit

_Bancroche_, fils naturel de cette dernière, et le nommé Vaillant, père

de Pierre-François Vaillant, gendre de Dupré.

Ces quatre prévenus comparurent devant la Cour d'assises de Laon le 5

mars 1827. Tous les regards étaient fixés sur cette famille qui

n'inspirait que l'horreur et le mépris. Vaillant avait dit à un témoin:

_Prends-garde à toi, si tu parles trop!_ On avait remarqué sur le bord de

la rivière, où le corps de Dupré devait avoir été jeté, l'empreinte de

traces faites avec des bas ou des chaussons, et le cadavre repêché le 16

avait des sabots couverts. On trouva dans la rivière une pierre de

quatre-vingt-huit livres dans une fosse placée vis-à-vis l'empreinte des

traces remarquées. N'était-il pas présumable et même certain que cette

pierre avait été employée par les auteurs du crime, au moyen du nœud

coulant de la ficelle, pour tenir le corps au fond de l'eau et y

ensevelir le secret de la plus noire scélératesse?

Voici quelques circonstances antérieures à l'assassinat. La femme Dupré

vivait très-mal avec son mari; chaque jour voyait éclater de nouvelles

querelles. La fille se joignait à la mère pour maltraiter son père. Cette

fille dénaturée était, au reste, connue pour avoir la conduite la plus

déréglée. Elle avait eu deux enfans naturels, fruits honteux de sa

débauche: l'un de ces enfans, Duchesne, dit _Bancroche_, se montrait en

tout digne de sa mère. Il se vantait publiquement des mauvais traitemens

exercés contre son grand-père Dupré, et n'était pas le dernier à y

prendre part.

Au milieu des chagrins dont il était continuellement abreuvé, il était

arrivé à Dupré de dire un jour à quelqu'un qu'il voudrait bien qu'on lui

tirât un coup de fusil, pour le délivrer de sa pénible existence. Ses

meurtriers profitèrent de ce propos pour lui supposer l'intention d'un

suicide. De là le projet et l'exécution du crime sur lequel les accusés

voulaient faire prendre le change, en prêtant à Dupré la volonté de se

détruire et la résolution de se noyer.

Dupré gardait soigneusement la clé du meuble où était son argent. Six

semaines avant sa mort, il avait répondu à une personne qui lui faisait

une question relativement aux plaintes de ses enfans: «Pourquoi les

doter? Ils boivent et mangent tout; ils se coalisent pour me ruiner.»

La mère et les enfans avaient répété souvent ce propos infâme: _Si ce

gueux, si ce cochon-là était mort, nous jouirions......_

Ces faits et ces propos furent attestés par plusieurs témoins. Que

fallait-il de plus pour donner de la vraisemblance à la consommation du

crime?

Mais deux femmes et un jeune homme infirme ne suffisaient pas à l'entière

exécution du projet. Il fallait quelqu'un d'assez fort pour les aider, et

ce fut, suivant l'accusation, Vaillant père, que l'on choisit pour cet

exécrable ministère. La réputation de cet homme était loin d'être

intacte: il passait pour avoir des liaisons intimes avec sa belle-fille;

ce fut lui, suivant quelques dépositions, que Rose Dupré alla chercher

pendant la nuit, et qui aida à porter le cadavre à la rivière. On

remarqua que Vaillant fils lui-même avait dit dans sa déposition: _Ce

n'est pas mon père qui a tué Dupré; il n'a fait que le porter à la

rivière._

Après les plaidoieries, le président fit le résumé des débats avec la

plus exacte impartialité, et posa aux jurés les cinq questions résultant

de l'acte d'accusation.

Le jury répondit affirmativement sur les deux premières questions

relatives à la veuve Dupré et à sa fille, en écartant seulement la

préméditation; semblable réponse fut faite relativement à Duchesne dit

_Bancroche_, mais à la majorité de sept voix contre cinq. Les deux

questions relatives à Vaillant père furent résolues négativement. La

Cour, sur la question qui concernait _Bancroche_, se réunit à la minorité

du jury; en conséquence Duchesne dit _Bancroche_ et Vaillant furent

acquittés.

Sur les conclusions du ministère public, la veuve Dupré et Rose-Victoire

Dupré, sa fille, furent condamnées à la peine des parricides.

COMPTE,

MEURTRIER DE SA FEMME ET DE SON ENFANT.

Depuis plusieurs années, on a vu se multiplier d'une manière effrayante

des crimes dont la justice ne s'explique que très-difficilement la cause.

Les fureurs sanguinaires de Papavoine et de la fille Cornier n'ont eu que

trop d'imitateurs. Les médecins, appelés au secours des magistrats, pour

trouver l'explication de ces phénomènes criminels, ont invoqué une sorte

de démence d'un genre particulier, à laquelle on a donné le nom de

_monomanie_; et malgré cette assertion de la science, pour un grand

nombre d'esprits prévenus ou incrédules, beaucoup de crimes sont demeurés

presque inexplicables. De ce nombre est celui dont nous allons rapporter

les principales circonstances.

Le nommé Compte, charron, s'était constamment fait remarquer par la

douceur de son caractère et par son attachement pour sa femme et ses

enfans. Cet homme, tout-à-coup, devint triste et rêveur; il recherchait

les lieux solitaires; tantôt il prodiguait des marques de tendresse à son

épouse, tantôt il repoussait ses caresses.

Le 15 mars 1827, Compte se trouvait seul à son atelier, lorsque sa femme

vint l'y voir dans l'intention de lui tenir compagnie et de chercher à

dissiper les idées sombres qui le tourmentaient. Soudain Compte

l'interrompit en lui disant: _Je voudrais bien mourir, et tu devrais

mourir avec moi!_ Anne Constant, sa femme, pour calmer l'agitation de son

mari, s'approcha de lui et l'embrassa; mais cette prévenance, loin de

tranquilliser Compte, le met hors de lui-même; il agite un couteau qu'il

tenait dans sa main, et bientôt il en porte un coup à la gorge de sa

femme. Celle-ci s'échappe en jetant de grands cris; Compte la poursuit

avec acharnement, il l'atteint dans la cour et lui porte à la gorge un

second coup de couteau.

Les pères et mères des époux accourent; ils prennent dans leurs bras Anne

Constant et l'arrachent à la fureur de son mari. Compte alors veut

rentrer dans son atelier; mais, trouvant sur son passage son enfant âgé

de deux ans, il s'en saisit, l'emporte sous un hangar, et là, lui enfonce

dans la poitrine le couteau qui dégouttait encore du sang de sa

malheureuse femme. L'enfant expire sous ses yeux, et ce malheureux, pour

terminer cette horrible tragédie, retourne contre lui le fatal couteau;

il s'en frappe à la tête et se blesse grièvement.

Les poursuites judiciaires étaient faciles à exécuter: c'était un mari

qui avait voulu égorger sa femme; c'était un père qui avait donné la mort

à son enfant. Compte fut arrêté, et traduit devant la Cour d'assises de

la Charente, le 8 mai 1827.

Cette cour avait paru hésiter à mettre Compte en accusation. On lit en

effet, dans l'arrêt de renvoi, le considérant suivant:

«Considérant qu'on serait tenté de croire à _la démence_ du prévenu; que

l'esprit est ramené souvent à cette idée par les détails que renferme la

procédure, mais qu'on se trouve arrêté par certains aveux de Jean Compte,

desquels il résulte que sa femme lui paraissait depuis quelque temps

légère, coquette, et peu disposée à payer sa tendresse de retour;

«Qu'il est donc _possible_ d'attribuer à un violent accès de jalousie le

double attentat dont le prévenu s'est rendu coupable, et qu'il convient

de laisser aux débats de l'audience le soin de faire connaître la

véritable situation _mentale_ du prévenu, lorsqu'il enfonça le couteau

dans la gorge de sa femme et dans le sein de son fils.»

Après les débats, qui furent de peu de durée, le président de la Cour

posa deux questions aux jurés sur la culpabilité du prévenu. Sur la

première question, les jurés répondirent: Non, Compte n'est pas coupable

d'avoir _volontairement_ donné la mort à son fils; sur la seconde: Oui, à

la majorité de sept voix contre cinq, l'accusé est coupable d'une

tentative d'homicide, manifestée par des actes extérieurs, suivie d'un

commencement d'exécution, et qui n'aurait manqué son effet que par des

circonstances indépendantes de sa _volonté_.

La Cour s'étant réunie à la majorité du jury, Compte fut en conséquence

condamné aux travaux forcés à perpétuité.

CASTANIER,

OU LES RÉSULTATS CRIMINELS DE L'EXALTATION RELIGIEUSE.

L'exaltation religieuse, comme l'exaltation politique, peut tourner au

crime les individus les plus inoffensifs de leur nature et leur faire

regarder comme des actes vraiment méritoires les forfaits les plus

atroces. Sans doute, si leurs attentats procèdent d'une faiblesse, d'une

affection ou d'une lésion des organes du cerveau; s'il est prouvé qu'ils

soient les résultats de cette sombre monomanie qui se plaît à verser le

sang, et parfois celui des êtres les plus innocens et les plus chéris de

celui même qui les égorge, il faut plaindre le sort de ces criminels

d'une classe particulière; on doit des égards à la position de malheureux

qui, dans des accès de folie, sont capables d'immoler ceux qu'ils aiment

le plus au monde. Mais si la loi doit épargner des coupables

involontaires, chez qui l'intention n'a pas été complice du bras,

l'intérêt de la société exige impérieusement qu'on la mette à l'abri des

atteintes meurtrières de ces furieux; il veut aussi qu'on n'accorde pas

une créance trop aveugle à un système de défense dont il serait facile

d'abuser et derrière lequel les plus grands scélérats, assurés de

l'impunité, finiraient par venir se retrancher comme dans un asile

inviolable.

Le nommé Castanier dont le procès nous a suggéré les réflexions que l'on

vient de lire, avait subitement passé d'une vie désordonnée à une vie

bigotte. Pendant sa jeunesse à Camaret Vaucluse, il était libertin,

joueur, débauché; il passait presque tout son temps au cabaret. Étant

venu demeurer à Orange, il fut entouré de personnes pieuses qui

entreprirent sa conversion; dès-lors, son train de vie fut tout-à-fait

changé: il restait des journées entières à l'église; bientôt il eût passé

pour un saint homme. Depuis, cet homme s'était fixé à Carpentras.

Le 16 janvier 1827, la petite fille de Castanier, charmante enfant, aimée

de tout le voisinage, chérie de son père et de sa mère, disparut

tout-à-coup. On crut d'abord qu'elle s'était égarée dans la ville. La

veuve Bouche avait vu, à midi, Castanier et sa fille qui allait après lui

en pleurant. Elle avait dit au père: «Attendez donc votre enfant!» sur

quoi il avait pris sa petite par la main. Dans la soirée, la veuve Bouche

retourna chez Castanier pour demander si l'enfant était retrouvée. Le

mari était d'un côté du poêle; sa femme, désolée, de l'autre côté; le

témoin s'assit entr'eux deux. La femme dit à son mari: «A midi, tu as

rencontré ton enfant sur le Pont-Neuf?--Oui.--Tu l'as pris par la

main?--Oui.--Tu l'as amenée à la maison?--Oui.--Tu lui as donné du

pain?--Oui.--Et puis, qu'est-elle devenue?» A cette question, Castanier

resta sans voix! «Va la chercher: lui dit la femme.--Et où veux-tu que

j'aille? répondit-il.»

Cependant on trouva le cadavre de la jeune Castanier dans le puits du

Cirque, avec une pierre au cou, et percé de deux coups de couteau.

Aussitôt la justice instruisit. Le commissaire de police se transporta

chez Castanier avec le juge d'instruction. Castanier était couché tout

habillé sur son lit, et en se levant, il s'écria: _Je n'ai plus

d'enfant!_ Et pourtant, il ignorait encore que l'on eût retrouvé le

cadavre dans le puits. Un couteau avait été enfoncé jusqu'au manche dans

les côtes de la victime; la femme Castanier reconnut ce couteau pour être

celui de son mari; elle reconnut aussi la pierre trouvée au cou de

l'enfant pour avoir été enlevée du bas de l'escalier de sa chambre. Cette

pierre fut présentée à la place qu'elle devait occuper; elle s'y adaptait

parfaitement: on ne pouvait s'y tromper, cette place vide ayant gardé

l'empreinte des rugosités de la pierre.

Ces indices, joints aux témoignages de plusieurs personnes, déterminèrent

l'arrestation de Castanier; et il fut traduit le 8 mai devant la Cour

d'assises de Vaucluse. Quand il comparut devant le tribunal, tous les

regards cherchèrent sur la figure de Castanier les signes de cette

démence à laquelle, en l'absence de tout autre motif, on attribuait

généralement son attentat. On vit un homme maigre et d'un teint cuivré.

Ses cheveux étaient noirs et plats, ses lèvres enflées et blafardes; ses

yeux, d'une forme ronde, étaient caves et brillans; il semblait étranger

à tout ce qui se passait autour de lui. Au mouvement de ses lèvres, on

aurait pu croire qu'il récitait des prières.

Nous allons donner un extrait de son interrogatoire, qui pourra faire

connaître aux lecteurs la situation mentale de l'accusé. Assez long-temps

avant le meurtre de sa fille, Castanier était toujours entouré chez lui

de livres de dévotion; il ne travaillait plus, et quand sa femme lui

représentait le besoin qu'ils avaient du travail, il lui répondait par

des exclamations religieuses. Il avait fréquemment des rêves d'enfer et

de démon, et se levait la nuit pour prier Dieu. On va voir quelles

étranges réponses il fit à la plupart des questions qui lui furent

adressées.

_Le Président_: Comment vous appelez-vous?

L'accusé, regarde sans répondre, comme s'il n'avait pas entendu. Un

gendarme le pousse; et interrogé une seconde fois, il déclare se nommer

Castanier.

_D._ Où demeurez-vous?

_R._ Ici.

_D._ Comment ici! vous ne demeurez pas à Orange?

_R._ Oui, à Orange.

_D._ Quel âge avez-vous?

_R._ Je ne m'en souviens pas.

Alors Me Bourdon, nommé d'office pour assister Castanier, exposa à la

Cour que la seule chose explicite qu'il eût pu obtenir du prévenu,

c'était qu'il ne voulait pas de défenseur; que Dieu saurait bien le

défendre.

Non! s'écria Castanier avec force, je ne veux point de défenseur; je n'en

ai pas besoin.

_D._ Castanier, voulez-vous être jugé?

_R._ A la volonté de Dieu.

_D._ On dit que vous êtes fou?

_R._ Je n'en sais rien.

_D._ Avez-vous tué votre enfant?

_R._ Je n'ai jamais fait de mal à mon sang.

Pendant les dépositions des témoins, l'accusé s'était endormi;

tout-à-coup il se réveilla en riant à la manière d'un hébété.

_D._ Que fîtes-vous le 16 janvier, de dix heures à deux heures?

_R._ Je fus à l'église; je ne puis pas vous le dire.

_D._ Aimiez-vous votre fille?

_R._ Pauvre petite!

_D._ Est-ce vous qui l'avez tuée?

_R._ Castanier sanglote en détournant la tête, et finit par dire: C'est

un grand malheur!

_Un juré._ Avez-vous tué votre fille?

_R._ Tu n'as point de sens.

_D._ Ne craignez pas de l'avouer: peut-être n'avez-vous pas cru mal

faire. L'avez-vous tuée?

_R._ Si vous me le dites encore, je m'en vais.

_Le procureur du roi._ N'avez-vous pas de regret d'avoir tué votre

enfant?

_R._ Je ne veux pas vous écouter: (après quelques momens de silence, et

en mettant sa tête dans ses mains), c'est depuis la mort de mon enfant

que la tête me fait mal; avant aussi, elle me faisait mal.

François Bouche, assigné comme témoin, commençait sa déposition;

Castanier l'interrompit, et lui dit, comme en se réveillant: «Ah!

bonjour, Bouche!»

Un témoin ayant dit que le prévenu restait habituellement des heures

entières prosterné à l'église sans remuer, Castanier s'écria: «J'y suis

resté une fois neuf heures; j'ai bien du plaisir à y être; je voudrais

bien y aller.»

_D._ N'avez-vous pas cru, en tuant votre enfant, l'envoyer au ciel?

_R._ Je ne vous écoute pas.

Le procureur du roi, après avoir démontré la culpabilité de l'accusé,

déclara qu'il ne pensait point que l'accusé eût agi avec discernement, et

que son état moral lui semblait devoir faire écarter les circonstances de

la préméditation.

De son côté, le défenseur s'attacha à faire ressortir la preuve de la

démence, des circonstances de la cause et de la conduite de l'accusé dans

tout le cours des débats.

Après une courte délibération, le jury déclara l'accusé coupable, mais

sans préméditation; et par suite de cette déclaration, Castanier fut

condamné aux travaux forcés à perpétuité.

ACCUSATION D'ASSASSINAT

RÉSULTANT D'UN SUICIDE.

Les sieur et dame Coutelas vivaient à Reuil, village situé sur la rive

droite de la Marne. Ils jouissaient d'une certaine aisance. Le sieur

Coutelas, ancien militaire, fils d'un honnête vigneron, avait épousé, en

1815, une personne dont la condition était au-dessus de la sienne. Les

deux époux n'ayant pas d'enfans, avaient, en 1819, par deux testamens

déposés chez un notaire, disposé mutuellement de l'usufruit de leurs

biens en faveur du survivant.

Le sieur Coutelas, âgé de cinquante-un ans, était d'un caractère froid et

apathique. La dame Coutelas, petite et replète, était, depuis quelques

mois, affectée d'un commencement d'hypocondrie. Elle était tourmentée par

des insomnies; le sang l'incommodait; son médecin lui avait conseillé

une saignée qui avait été ajournée. Elle souffrait et se plaignait

beaucoup.

Dans la journée du 30 mars 1826, ses plaintes redoublèrent et furent

continuelles. Le matin, un neveu de son mari, informé de son état de

maladie, était venu la voir. Elle avait annoncé l'intention de prendre

l'émétique. Le mari et le neveu s'y opposèrent, en lui faisant observer

qu'elle devait auparavant prendre l'avis du médecin; mais elle ne voulut

point le consulter, et dit même qu'elle ne ferait rien de ce qu'il lui

prescrirait.

Son neveu la quitta: elle lui avait pris plusieurs fois la main avec

attendrissement. Son mari se rendit aux champs. La nommée Sophie Placial,

sa domestique, alla travailler dans une vigne située près de la maison.

Une voisine de la dame Coutelas, la femme Pierrot, passa l'après-midi

avec elle, dans la cuisine, et remarqua qu'elle était très-agitée,

qu'elle ne parlait pas comme à l'ordinaire.

Sophie rentra à deux heures pour savoir des nouvelles de sa maîtresse; à

quatre heures, elle revint encore pour goûter. Cette dernière fois, la

dame Coutelas lui prit la main en lui disant: _Ma Sophie! ma pauvre

Sophie!_ Elle ajouta même, suivant la déposition de cette fille: _Je suis

une femme perdue!_ Puis elle dit à la femme Pierrot qu'elle était lasse

de la vie.

Vers le soir, Sophie quitta son travail et rentra à la maison. Trouvant

ouverte la porte de la chambre à coucher de ses maîtres, elle regarda si

sa maîtresse y était, et ne l'y voyant pas, ni dans une chambre voisine

dont la porte était également ouverte, elle entra dans la cuisine où le

sieur Coutelas était assis auprès du feu. Elle lui demanda où était sa

maîtresse: il répondit qu'elle venait de passer dans sa chambre, et sur

l'observation que lui fit la domestique qu'elle n'y était pas, il dit

qu'elle était sans doute chez quelqu'une de ses voisines.

Sophie alla s'informer dans le voisinage, et n'y ayant pas trouvé la dame

Coutelas, rentra fort inquiète à la maison. Son maître lui donna l'ordre

de prendre une lanterne, et d'aller chercher sa femme du côté de la

rivière, attendu que plusieurs fois elle avait dit que, pour rien, elle

se jetterait à l'eau. Cette fille, éplorée, parcourut les bords de la

Marne, en cherchant sa maîtresse.

De retour à la maison, après avoir fait des recherches infructueuses, la

femme Pierrot et une autre voisine vinrent bientôt l'y rejoindre. Alors

toutes les trois et le sieur Coutelas lui-même, qui commençait à

s'émouvoir, s'entretinrent ensemble, dans la cour de la maison, des

recherches qui restaient encore à faire. Sophie descendit seule dans la

cave; sa maîtresse n'y était pas. Il y avait dans la maison une autre

cave pour ainsi dire abandonnée, qui se composait de plusieurs berceaux

qui se croisaient. Au fond et sur la gauche de l'un de ces berceaux qui

se prolongeait au-delà des bâtimens, sous une vigne, était un petit

caveau où le jour ne pénétrait jamais. La dame Coutelas n'était presque

jamais entrée dans cette cave. Une des voisines proposa néanmoins de voir

si elle n'y serait pas; Coutelas observa qu'elle n'aurait pas osé y aller

seule: néanmoins on y descendit.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 19 / 21 段