l'échafaud, ce père dénaturé se décida à mettre fin à ses jours. Il se
barricada dans sa chambre, s'étendit sur un matelas et se brûla la
cervelle avec un pistolet. Il avait placé dans sa chambre du charbon
allumé pour s'asphyxier, dans le cas où il se serait manqué avec le
pistolet.
La haine de ce monstre (car on ne saurait lui donner un autre nom), la
haine de ce monstre pour ses enfans n'avait point été assouvie par la
mort de Charles. Avant de se tuer, il avait fait un testament par lequel
il déshéritait son second fils. Par une autre disposition testamentaire,
il laissait à la ville de Besançon son cabinet d'antiquités; mais la
ville rejeta le legs avec horreur.
La malheureuse mère ne survécut que quelques semaines à cet affreux
événement, qui effraya Besançon au commencement de 1826.
DERNIERS MOMENS
D'UN SCÉLÉRAT CONDAMNÉ A MORT.
Il est, chez la plupart des êtres qui se lancent dans la carrière du
crime, un degré de dépravation qui exclut toute idée de repentir, qui
enlève tout espoir de guérison. Ce sont des membres gangrenés qu'il est
urgent de retrancher pour le salut et la sécurité du corps social. Tant
qu'il existera des scélérats comme celui dont nous allons parler, la
nécessité de la peine de mort se fera sentir, sinon comme moyen
d'améliorer les mœurs, mais comme mesure de sûreté. Ce n'est pas que
nous ne fassions, à l'instar d'une foule de généreux philanthropes, des
vœux sincères pour l'abolition de cette peine de sang, qui n'est pas
toujours d'un salutaire exemple. Mais nous pensons que, dans l'état
actuel des choses, un acte législatif de cette nature serait peut-être
funestement prématuré. Ce grand œuvre ne pourra être consommé, aux
applaudissemens de toutes les classes de la société, que lorsqu'on aura
donné à cette société des garanties sûres et suffisantes; et ces
garanties ne peuvent se trouver que dans la propagation des bonnes mœurs
et surtout dans leur heureuse implantation dans les rangs inférieurs.
Alors, mais seulement alors, les vœux que forment tant d'âmes
généreuses, vœux que nous aimons à partager, pourront être réalisés sans
danger.
Les détails succincts que nous allons donner sur les derniers instans de
Guillaume, forçat libéré, exécuté à Meaux, le 16 février 1826, peuvent
servir de corollaire à ces réflexions.
Ce Guillaume, convaincu d'avoir tué six personnes, avait été condamné à
mort. Après sa condamnation, il n'avait pas été mis au cachot; il fut
gardé à vue, nuit et jour, dans une chambre où il y avait du feu. Ses
gardes, autant pour le distraire que pour se distraire eux-mêmes,
jouèrent au piquet avec lui. Guillaume, à plusieurs reprises, leur
disait: «Allons, 10,000 francs; allons, cette fois, 100,000 francs, à
payer dimanche matin.» Il leur raconta, tout en jouant, diverses
anecdotes de sa vie, et notamment celle-ci, qu'il citait comme sa plus
belle action: «A l'époque de la terreur, disait-il, l'argenterie et les
bijoux de M. l'abbé de Flay, mon parrain, furent confisqués. Ayant
découvert le lieu où ils étaient déposés, je parvins à les voler; je les
vendis à un juif, et en remis fidèlement le prix à mon parrain.»
L'aumônier des prisons, qui avait fait auprès de lui plusieurs tentatives
infructueuses pour le ramener à des sentimens religieux, le visita le
matin du jour de l'exécution. Il lui demanda comment il allait?--Mal,
répondit Guillaume; je sens les angoisses de la mort; je suis à
l'agonie.--Mais vous vouliez mourir avec tant de courage! lui dit le
respectable ecclésiastique.--Oh! je le retrouverai, répliqua Guillaume.
Puis il remercia l'aumônier de l'offre qu'il lui faisait de l'accompagner
à l'échafaud.
La veille de l'exécution, il avait écrit au procureur du roi qu'il
désirait avoir pour son déjeûner un poulet et trois bouteilles de vin,
afin de finir sa vie comme il l'avait passée.
Quelques heures avant l'instant fatal, il but un litre de vin chaud avec
du sucre, et au moment de monter sur la charrette, il envoya chercher
pour huit sous d'absinthe, qu'il avala tout d'un trait. Pendant le
trajet, on lui entendit dire plusieurs fois, en jetant les yeux sur la
foule immense des spectateurs: «Les imbécilles de Français, de venir voir
un tel spectacle!... Ne courez pas si vite... On ne fera rien sans moi.»
Du plus loin qu'il aperçut l'échafaud, il s'écria: _Ah! la voilà, cette
fois-ci; je ne l'échapperai pas!_ Au moment de descendre de la voiture,
il prononça ces mots d'une voix assurée: _Adieu, mes amis, je suis
innocent; j'ai toujours le même courage pour mourir._
Il avait enfin consenti à laisser monter avec lui, sur la charrette, le
curé de Notre-Dame, ancien aumônier de la maison de justice. Mais,
pendant les exhortations de ce vénérable ecclésiastique, il tournait la
tête de tous côtés et ne paraissait y faire aucune attention. Jusqu'au
dernier moment, il ne quitta pas son ton de plaisanterie. En arrivant sur
l'échafaud, il frappa le plancher avec son pied en disant à l'exécuteur:
Est-ce solide ici?--Oui, ne craignez rien, répondit le bourreau. Quelques
secondes après, Guillaume avait cessé d'exister.
ASSELINEAU,
OU
LES SUITES FUNESTES DE LA PASSION DU JEU.
Qui pourrait compter les victimes de la passion du jeu? Que de familles
affligées, ruinées, déshonorées par cette lèpre de notre société! Poètes,
moralistes, auteurs dramatiques, une foule d'écrivains en tous genres ont
déploré les excès de cette malheureuse passion, et se sont efforcés d'y
apporter remède. Le mal a triomphé de leurs généreux efforts. En vain
madame Deshoulières a dit:
Le désir de gagner qui nuit et jour occupe,
Est un dangereux aiguillon.
Souvent, quoique l'esprit, quoique le cœur soit bon,
On commence par être dupe,
On finit par être fripon.
En vain les tragiques fureurs de _Béverley_ ont fait frissonner au
théâtre des milliers de spectateurs; en vain _Trente ans de la vie d'un
Joueur_ ont excité, de nos jours, les plus lugubres et les plus
déchirantes émotions; on n'en continue pas moins à jouer, à jouer avec
fureur, et il n'est pas de jour où le jeu ne fasse quelques nouvelles
victimes, tant cette passion est commune! tant elle semble fortement
enracinée dans le cœur de l'homme! On s'est beaucoup récrié, et non sans
raison, contre les maisons publiques ouvertes aux joueurs. Cette
tolérance est un grand malheur sans doute; mais ce qui en est un bien
plus grand, c'est qu'il y ait par le monde tant de maisons particulières,
qui, sous ce rapport, sont de véritables maisons publiques. Ah! il faut
bien le dire, les seules leçons à donner à cet égard, si les leçons sur
ce point peuvent être bonnes à quelque chose, ce sont les tristes récits
des effrayantes catastrophes qui terminent quelquefois les désordres des
joueurs passionnés.
Voici un extrait de l'acte d'accusation d'Asselineau, prévenu
d'assassinat sur la personne de Brouet, garçon marchand de vin, qui est
de nature à provoquer au moins quelques réflexions salutaires.
Asselineau, arrivé de son village à l'âge de quatorze ans, mérita d'abord
la confiance des marchands de vin qui l'employèrent en qualité de garçon.
Chacun vantait son intelligence et sa probité. Mais bientôt on s'aperçut
qu'il se dérangeait; sa conduite devint suspecte, et le sieur Haro, chez
qui il servait alors, crut devoir le congédier. Il est probable qu'à
cette époque, vers la fin de 1825, Asselineau avait déjà fréquenté les
maisons de jeu, et peut-être faut-il attribuer à cette funeste source une
somme de 2,000 francs dont il était possesseur, et qu'il avait déposée
chez un sieur Barthélemy.
Une faute en entraîne bientôt une autre. Le sieur Barthélemy, en recevant
d'Asselineau cette somme de 2,000 francs, lui en avait souscrit la
reconnaissance. Asselineau, qui ne pouvait suffire avec son travail seul
à sa dévorante passion, fabriqua de faux billets, et y apposa la
signature Barthélemy qu'il avait appris à contrefaire. Les billets faux
se succédèrent rapidement; plus de dix furent produits à la justice, et
plusieurs étaient des effets de commerce. C'est par ce moyen
qu'Asselineau parvint à se soutenir depuis la fin de 1825 jusqu'au
commencement de 1827. Sa famille paya quelques-uns de ces effets; les
plaintes de ceux qui avaient été trompés furent étouffées, mais le moment
était venu où le crime ne pouvait plus échapper à la rigueur des lois.
Asselineau le pressentait bien. Plusieurs de ses faux billets étaient
échus; d'autres touchaient à leur échéance; il était le débiteur des
derniers maîtres qui l'avaient employé, à raison des déficits assez
considérables trouvés dans ses comptes. En un mot, au commencement de
février 1827, il restait totalement privé de ressources et chargé de 7 à
8,000 fr. de dettes. Une nouvelle escroquerie lui procura, pour quelques
jours encore, les moyens d'exister. Il se présenta dans la soirée du 2
février, chez un sieur Lefèvre, marchand de bijoux, rue du Ponceau,
auquel il avait fait précédemment divers achats, et ne trouvant au
comptoir que la mère du sieur Lefèvre, il demanda à emporter plusieurs
cachets en or, montés en topazes et en améthystes, qu'un de ses amis,
disait-il, l'avait chargé d'acheter. Asselineau promit de rapporter
très-prochainement ou les cachets ou leur valeur. On eut trop de
confiance en ses paroles. Il mit la main sur les cachets et les porta au
Mont-de-Piété, où il en reçut quatre-vingt-quinze francs. A quelques pas
de là, Asselineau vendit la reconnaissance moyennant quinze francs. Mais
cette escroquerie n'était qu'un danger de plus ajouté à tant d'autres. Le
sieur Lefèvre porta plainte dans les vingt-quatre heures, et les agens de
police se mirent à la recherche d'Asselineau.
Ici commence le dernier acte de ce drame terrible. Une irrésistible
fatalité, ou plutôt une passion sans frein entraînait Asselineau de crime
en crime, et déjà les plus atroces ne l'effrayaient plus. Il connaissait
d'ancienne date un sieur Moreau, arquebusier, rue Joquelet. Au mois
d'août précédent, il lui avait acheté des pistolets et des balles. Il
vint lui acheter une nouvelle paire de pistolets et désormais ne sortit
plus qu'armé. Il prétendit depuis que c'était pour se donner la mort.
Mais comment accueillir cette assertion? Le 19 février, Asselineau se
livrait encore à une folle gaîté; on le vit danser et sauter sur les
tables d'un cabaret.
Asselineau était lié avec un sieur Brouet, garçon marchand de vin comme
lui, mais dont la conduite contrastait singulièrement avec celle de son
ami. Brouet était doux, honnête et d'une vie irréprochable. Il tenait une
cave, rue Saint-Honoré, no 346, pour le compte du sieur Raimbault. Le
mercredi, 22 février, à neuf heures du matin, les voisins s'aperçoivent
que la boutique de Brouet est encore fermée; ils s'en inquiètent; bientôt
le commissaire de police arrive, accompagné de l'un des substituts du
procureur du roi. Il fallut briser un carreau et pénétrer dans la
boutique par la fenêtre du premier étage. Spectacle horrible! Brouet
était étendu baigné dans son sang, la tête vers le comptoir, et les pieds
du côté du fourneau. Il était couvert de ses vêtemens; près de lui, on
voyait les débris d'une bouteille. Mais ce n'était pas à des coups de
bouteille qu'il avait succombé. Un coup de pistolet, tiré dans l'oreille
gauche à bout portant, lui avait seul ôté la vie. Brouet n'était pas
coupable d'un suicide; car il n'était pas gaucher, et c'était à gauche
qu'il avait été frappé. Une balle avait traversé la tête; une autre fut
trouvée dans la bouche, où elle avait fracturé plusieurs dents, et ouvert
une artère par où le sang s'était épanché. Le coup avait été entendu vers
onze heures par des vidangeurs qui travaillaient dans le voisinage, et
qui avaient cru que l'on frappait à une porte avec violence. L'assassin
avait pris la fuite en fermant la porte sur lui et en emportant la clef.
On avait volé la victime. Une montre d'or avec des breloques de même
métal, des boucles d'argent, une somme de cent dix francs, une
inscription de rente de cinquante francs, un billet à ordre de neuf cent
cinquante fr., signé Forquignon, d'autres billets et des registres
renfermés dans une cassette, enfin du linge et des vêtemens, tout avait
disparu, mais on ne connaissait pas encore le coupable.
Asselineau avait été vu dans la boutique de Brouet, le 21 février, dès
trois heures et demie. Il y avait passé toute la soirée; tantôt écartant
sous un faux prétexte un témoin qui l'importunait, tantôt regardant
fixement et avec affectation les pratiques de Brouet, ôtant et remettant
ses habits, demeurant les bras nus, et quelquefois paraissant occupé à
lire. A onze heures, Brouet fermait sa boutique; Asselineau seul y était
encore. A onze heures et quelques minutes, Brouet avait cessé d'exister.
Asselineau était donc l'assassin.
Le 19 février, Asselineau s'était occupé de l'achat d'une feuillette de
vin pour un sieur Daudé, employé aux jeux du Palais-Royal, n. 9, lequel
destinait cette feuillette à une dame Rose Massyr, femme de
charge. Asselineau s'adressa à un marchand de vin, rue des
Boucheries-Saint-Honoré; il paya un à-compte de 80 francs en or, parla
d'une inscription de rente de 50 francs qu'il devait aller vendre à la
Bourse, et le soir du même jour, revint pour payer la feuillette, muni
d'un billet de 500 francs qu'on ne put lui changer. Ses démarches
éveillèrent des soupçons; l'autorité fut avertie, et, le 24 février,
Asselineau, revenant chez ce marchand de vin pour achever de payer la
feuillette, fut arrêté par des agens de police placés en embuscade. Il
voulait d'abord faire résistance et portait fréquemment les mains à ses
poches. On le fouilla, et on trouva sur lui un pistolet. Les agens de
police se firent prêter main-forte, et conduisirent Asselineau en lieu de
sûreté.
Chose étrange! le 23 février même, Asselineau, se trouvant dans le
cabaret du sieur Niquet, rue de la Sourdière, s'entretenait froidement de
l'assassinat de Brouet, l'ami qu'il avait tué. «Eh bien! dit-il à Niquet,
vous avez donc un de vos camarades qui a été assassiné?--C'est vrai,
répondit Niquet.--Que dit-on là-dessus?--On dit que c'est un de ses amis
qui l'a assassiné: c'était un bien brave homme, bien estimé que
Baptiste!--Dit-on si on l'a volé?--C'est bien présumable.»
Asselineau, arrêté, ne pouvait nier son forfait: on avait saisi sur lui
la montre et les boucles d'oreilles de Brouet. Il était encore vêtu d'un
habit noir et d'un pantalon arrachés à sa victime. On retrouva dans son
domicile les registres de Brouet. Asselineau, confondu par ces preuves
accablantes, se confessa coupable et du vol et de l'assassinat. Il
chercha seulement, dans les interrogatoires postérieurs, à écarter la
préméditation, en soutenant que la pensée de son crime lui était venue en
un instant.
«Dans la maison de jeu du Palais-Royal, n. 9, que fréquentait Asselineau,
il y avait, suivant l'acte d'accusation, un étranger soi-disant
commissionnaire en marchandises, nommé Georges Sunboef, qui prêtait de
l'argent aux joueurs, sur nantissement de billets et d'effets publics; ou
bien il escomptait les uns et achetait les autres. C'était cet homme qui
avait acheté d'Asselineau l'inscription de rente de 50 francs; c'était
lui qui lui avait escompté le billet de 950 francs signé _Forquignon_, et
qui n'avait pas eu honte de lui donner de l'un et de l'autre une somme de
960 francs. Asselineau avait endossé le billet du nom de sa victime à la
date du 25 janvier 1827; il avait signé du même nom une cession de la
rente.» Ainsi, pour cette somme de 960 francs, il s'était rendu coupable
d'un assassinat, d'un vol et de deux faux.
Asselineau fut traduit devant la Cour d'assises de la Seine, le 26 mars.
Cinquante-sept témoins avaient été assignés pour déposer dans cette
affaire. L'accusé paraissait calme et s'efforçait de se soustraire à la
curiosité publique, en se tournant du côté de la Cour. Il était âgé de
vingt-un ans, et natif du département de la Nièvre.
Dans l'interrogatoire qui eut lieu devant la Cour, Asselineau convint de
l'assassinat et du vol, reconnut les faux billets qui lui furent
représentés, avoua que c'était lui qui les avait fabriqués, et borna tout
son système de défense à écarter la préméditation. On entendit plusieurs
témoins dont les dépositions ne firent que confirmer les faits déjà
connus et avoués par l'accusé lui-même. On attendit avec impatience la
comparution de Sunboef, le commissionnaire du Palais-Royal que l'acte
d'accusation avait gravement inculpé. Mais ce témoin expliqua sa conduite
d'une manière qui parut satisfaire la Cour. Il n'avait fait, dit-il,
qu'avancer à l'accusé le prix de la rente de 50 francs qui devait être
vendue plus tard; et, quant au billet signé _Forquignon_, Asselineau ne
l'avait point passé à son ordre; il le lui avait seulement confié pour
l'escompter. Tous ces faits furent confirmés par le prévenu. «J'étais
hardi au jeu, dit Asselineau, puisqu'en moins de dix mois, j'ai perdu
plus de dix mille francs. On me prenait pour un gros marchand de vins,
et j'inspirais de la confiance. C'est un de mes amis qui m'a perdu. Il
vint me débaucher chez le sieur Haro, où je ne songeais qu'à travailler,
et me conduisit dans les maisons de jeux que j'ai toujours fréquentées
depuis.»
Il n'est peut-être pas inutile de faire remarquer qu'Asselineau commença
par _jouer au billard_. Il y gagna même à la poule une _queue d'honneur_,
et son malheureux père ne prévoyait que trop dès-lors les funestes
conséquences d'une passion, qui alors pouvait paraître encore innocente.
Disons néanmoins que tout sentiment d'honneur n'était pas éteint dans le
cœur de l'accusé. Une lettre de lui atteste le désir qu'il avait de
payer ses dettes, et de dédommager ceux qu'il avait trompés. «L'heure est
sonnée, écrivait-il; c'en est fait! il faut vous avouer mes erreurs et
mettre au jour toutes mes bassesses. Si, en mourant, je ne laissais pas
de dupes, je serais content.»
Le ministère public soutint l'accusation avec force. «Sans doute, dit-il,
il faudrait plaindre un malheureux jeune homme, qui, entraîné par un ami
perfide dans ces maisons où l'on perd à la fois et sa fortune et
l'honneur, demanderait grâce pour sa faiblesse et son inexpérience. Mais
en est-il ainsi d'Asselineau? Non, sans doute; c'est dans un café qu'on
l'a d'abord entraîné, et depuis il s'est livré successivement, et pendant
deux années, à tous les excès du jeu!»
Me Gechter, défenseur de l'accusé, présenta le tableau hideux des maisons
de jeu, de ces maisons où, suivant son expression, _la démoralisation,
l'usure et le vol sont affermés_. Il appela l'indulgence des juges sur
l'extrême jeunesse d'Asselineau, et tout en le regardant comme un grand
coupable, il les excita vivement à prendre en pitié le sort de ce jeune
homme qu'un entraînement funeste et irrésistible avait conduit à sa
perte.
Asselineau prit lui-même la parole après son défenseur; il retraça avec
précision et clarté l'histoire déplorable de sa vie et de sa passion.
Arrivé à la catastrophe du 21 février, il ne put achever et retomba sur
son banc.
La réponse du jury ayant été affirmative sur tous les chefs, excepté
celui de la préméditation, aux termes de l'article 304 du Code pénal, la
Cour condamna Asselineau à la peine de mort.
Le coupable entendit avec calme ce terrible arrêt. Quand il fut prononcé,
il voulut parler. «J'ai dit la vérité, toute la vérité, répétait-il à
voix basse.--Du courage! lui dit son avocat.--Du courage! s'écria
Asselineau, j'en ai plus que vous. Vous trembliez en me défendant!»
Asselineau avait lui-même rédigé dans le plus grand détail un précis de
sa vie entière. Cette relation curieuse fut publiée à l'époque de la
procédure. En lisant la vie de cet infortuné, on ne peut se défendre des
sentimens les plus pénibles, et des réflexions les plus douloureuses. On
gémit sur la cause qui put, en quelques mois, d'un jeune homme honnête et
laborieux faire un assassin.
Asselineau, dans sa prison, manifesta constamment un repentir sincère,
sans faiblesse et sans abattement: il ne témoignait pas la plus légère
inquiétude; la veille même de l'exécution, il joua très-gaîment aux
barres et il étonnait les autres prisonniers par ses tours de force et
d'adresse. C'était toujours avec beaucoup d'émotion qu'il parlait de son
crime, et en le racontant, il maudissait le no 9 du Palais-Royal. Il
affirmait qu'en entrant dans la chambre de Brouet, il n'avait pas eu
l'idée de l'assassiner. «Je me rappelle bien, ajouta-t-il, que trois fois
je tirai le pistolet de ma poche et trois fois je le remis.» Après le
crime, tel était son trouble, qu'il chercha long-temps, pour ouvrir le
tiroir, les clés qu'il tenait dans sa main.
Le calme d'Asselineau ne venait point d'une stupide indifférence, mais
d'une résignation réfléchie. Il avait pour compagnon d'infortune à
Bicêtre, le nommé Buisson, condamné aussi, et tout nouvellement, à la
peine de mort, pour avoir assassiné son ami. Asselineau ne cessait de le
consoler, de l'encourager et de l'exhorter à avouer son crime, en faisant
valoir auprès de lui des considérations morales et religieuses. «Tes
dénégations te rendent plus criminel encore, lui disait-il, imite-moi;
avoue-toi coupable; c'est la plus grande preuve de repentir.... Songe que
nous devons paraître devant Dieu: cet aveu ne nous servira de rien auprès
des hommes; mais Dieu nous en tiendra compte.» Cédant à ses conseils et à
ses exhortations, Buisson fit en effet l'aveu de son crime, qu'il avait
nié jusque-là avec force.
Enfin, Asselineau était parvenu à intéresser vivement à son sort toutes
les personnes qui l'entouraient. Les gardiens faisaient des vœux pour
qu'il obtînt sa grâce. Pendant les derniers jours de sa vie, il
s'occupait beaucoup à écrire. Il avait composé un petit discours qu'il
apprenait par cœur, et qu'il avait l'intention de prononcer sur
l'échafaud. Mais de sages conseils le firent sans doute renoncer à ce
dessein.
Quand, le 8 mai 1827, l'huissier chargé de l'extraire de Bicêtre, vint
lui annoncer le rejet de son pourvoi, cette nouvelle ne lui causa pas la
moindre émotion. Il fit, avec tranquillité, ses adieux aux vétérans de
garde à la porte et remercia cordialement les gardiens de tous les soins
qu'ils lui avaient prodigués.
La voiture était à peine arrivée dans la cour du palais de Justice
qu'elle fut entourée par une multitude avidement curieuse. Pour se
soustraire à tant de regards, Asselineau, malgré les liens qui le
privaient de l'usage de ses deux mains, se précipita de la voiture avec
une vigueur et une agilité qui surprirent et effrayèrent les personnes
placées autour de lui. Le public put à peine l'apercevoir.
Dès-lors Asselineau passa la plus grande partie de ses instans avec son
confesseur. On lui offrit quelque nourriture: «Non, je vous remercie,
répondit-il; elle ne passerait pas.» Il s'empressa d'envoyer à
l'exécuteur un billet ainsi conçu: «Je prie tous ces messieurs de vouloir
bien remettre à M. Morel, tailleur, rue Montorgueil, no 31, mon habit et
mon pantalon que je lui ai achetés quelques jours avant mon arrestation,
et que je ne lui ai point payés. Je pense qu'il ne peut pas avoir les
moyens de les perdre. En le faisant, vous obligerez un malheureux.
B. ASSELINEAU.»