Toutes les trois portaient des lanternes; Coutelas marchait le dernier.
Tout-à-coup Sophie jette un cri d'effroi; elle a vu sa maîtresse étendue
par terre: _La voilà ici_, s'écrie-t-elle, _la chère_ _dame Coutelas!_
et elle recule épouvantée. La femme Pierrot s'enfuit. L'autre femme, plus
courageuse, s'approche avec Coutelas. Tous deux voient la malheureuse
femme étendue sur le dos, la tête contre le mur, ayant du sang au cou.
Ils aperçoivent un rasoir ouvert, placé sur le bras gauche. Coutelas
s'écrie: _Ah! pauvre femme! qu'as-tu fait?..._ Puis ayant reconnu son
rasoir, il ajoute: _La malheureuse s'est coupé le cou avec mon rasoir...
Que vais-je faire?... Il faut prévenir les autorités._ On remarqua qu'il
n'y avait aucun dérangement ni dans les vêtemens ni dans la chevelure de
la dame Coutelas.
Bientôt, on procéda à l'information judiciaire la plus scrupuleuse.
Plusieurs médecins et chirurgiens de Reims et des environs jugèrent que
la mort de la dame Coutelas était l'effet d'un suicide. Mais trois
médecins de Paris, MM. Dubois, Boyer et Adelon déclarèrent, au contraire,
qu'il leur paraissait extrêmement probable, que la dame Coutelas ne se
fût pas fait elle-même les blessures qui lui avaient ôté la vie.
Cette déclaration, jointe à diverses circonstances commentées par la
clameur publique, fit planer des soupçons d'assassinat sur le sieur
Coutelas. On parla de sa froide indifférence pour sa femme, des paroles
qui lui étaient échappées, à la vue de son rasoir, qui avait servi à
commettre le crime; la malignité n'eut garde d'oublier la circonstance
des deux testamens. Enfin, le sieur Coutelas fut arrêté, prévenu d'avoir
assassiné sa femme, et traduit, en conséquence, le 9 mai 1827, devant la
Cour d'assises de la Marne.
Les débats de cette affaire durèrent trois jours. Cinquante-quatre
témoins furent entendus. Les docteurs Boyer et Dubois ne purent s'y
trouver, l'état de leur santé ne leur ayant pas permis de faire le voyage
de Reims. Le procureur du roi, M. Gasbon, dans une plaidoierie qui dura
plus de deux heures, se livra au consciencieux examen de cette grande et
difficile affaire. Ce magistrat, après avoir discuté la question
médico-légale, déclara qu'il ne croyait pas qu'il y eût eu homicide;
qu'aucune charge sérieuse ne résultait d'ailleurs des témoignages, et il
termina en ces termes: «Non, Messieurs, l'accusé n'est pas coupable.»
Le défenseur du sieur Coutelas se borna dès-lors à rétablir des faits de
moralité qui avaient été présentés dans l'instruction d'une manière
défavorable à son client; et le jury, après une courte délibération,
déclara à l'unanimité que l'accusé n'était pas coupable.
Cette déclaration fut accueillie avec une satisfaction générale. On
entendit avec plaisir prononcer l'acquittement d'un homme accablé d'abord
par une perte douloureuse, et atteint ensuite par un malheur plus grand
encore, d'un homme dont l'innocence était reconnue et proclamée par la
justice, et qui, pendant huit mois, avait été privé de sa liberté, et
avait eu à gémir sous le poids du plus affreux soupçon.
JOSEPH MAURI.
Le 28 novembre 1826, Joseph Mauri, qui servait en qualité de domestique
dans la métairie du sieur Codine, apprit que son père se proposait de
vendre une de ses propriétés au comte de Saint-Marsal, pour en remettre
le prix à son beau-fils, Charles Noguères, dans la maison duquel il
s'était retiré depuis quelque temps.
Aussitôt Joseph Mauri, mû par la jalousie et la cupidité, quitta la
métairie de Codine, se fit remplacer dans les travaux des champs par un
ouvrier dont il paya lui-même le salaire, et arriva vers neuf heures du
matin dans la commune de Pin, où résidait son père. Il se rendit aussitôt
dans la maison de son beau-frère. Mauri père, infirme depuis long-temps,
paralysé de la moitié du corps, était encore couché dans une chambre
attenante à la cuisine, où s'arrêta son fils. Ce dernier s'approcha de
sa sœur Élisabeth qui était devant le foyer avec ses trois enfans;
auprès du feu, se trouvait un plat contenant _une soupe à l'ail et une
côtelette placée sur le gril_. Mauri fils demanda pour qui étaient ces
alimens. Sa sœur lui répondit qu'ils avaient été préparés pour le
déjeûner de la famille; en même temps, elle quitta la cuisine et passa
dans la chambre de son vieux père pour l'habiller et le conduire auprès
du feu.
Joseph Mauri, se trouvant seul alors avec les enfans de sa sœur,
témoigna le désir de faire cuire des châtaignes, et fit sortir sa nièce
Élisabeth, âgée d'environ quinze ans, pour s'informer dans le village si
l'on n'en trouverait pas à acheter. Élisabeth sortit et rentra quelques
instans après, en annonçant qu'elle avait trouvé des châtaignes: son
oncle ne parut point faire attention à ses paroles, et ne lui répondit
rien.
Dans ce moment, Mauri père fut amené par sa fille dans la cuisine; elle
l'installa auprès du feu et lui servit un peu de soupe; elle en donna
aussi à ses enfans, à l'exception d'Élisabeth, et en garda une portion
pour elle-même. Mauri père mangea sa part de soupe et un morceau de la
côtelette; mais bientôt les enfans éprouvèrent des picotemens, des
angoisses; et des vomissemens ne tardèrent pas à se déclarer. Le
grand-père ressentit les mêmes accidens. La femme Noguères examina la
soupe avec attention, et ne lui trouva point sa couleur naturelle; son
jeune fils, Joseph Noguères, âgé de six ans, fit observer, que c'était
peut-être la _poudre blanche_ que son oncle y avait jetée qui lui avait
donné cette couleur.
Ces paroles de l'enfant furent un trait de lumière pour la malheureuse
femme qui soudain s'écria en s'adressant à son frère: _Malheureux! tu as
empoisonné ton père et mes enfans!_
L'empoisonneur était resté paisible spectateur de cette scène; il avait
vu son vieux père, infirme et souffrant, entrer dans la cuisine et ne lui
avait point adressé la parole; il avait assisté à son repas sans
manifester la plus légère émotion, et quand sa belle-sœur lui adressa
cette terrible interpellation, il répondit à peine, et sortit en toute
hâte de la maison.
Cependant les symptômes de l'empoisonnement se développaient avec
violence; on administra de prompts secours au vieillard et aux enfans,
mais les enfans seuls résistèrent à la force du poison. Le vieux Mauri
succomba à ses souffrances, dans la nuit du 4 au 5 décembre suivant.
Le crime était patent; celui qui l'avait commis ne pouvait s'envelopper
du moindre mystère. Joseph Mauri fut arrêté et conduit le 1er mars 1827,
devant la Cour d'assises de Perpignan (Pyrénées-Orientales), comme
coupable d'avoir attenté à la vie de Joseph Mauri, son père, et de
Joseph, Charles et Étienne Noguères, ses neveux, à l'aide de substances
vénéneuses.
A l'appui de cette grave accusation, le ministère public fit entendre
plusieurs témoins dont les dépositions ne firent que confirmer les faits
ci-dessus exposés.
Aux débats, l'accusé convint que, le 29 novembre au matin, il s'était
rendu chez sa sœur, pour parler à son père de la vente qu'il se
proposait de faire au comte de Saint-Marsal; mais il désavoua tous les
faits qu'on lui imputait, et prétendit qu'ils avaient été méchamment
inventés pour le perdre, par sa sœur et son beau-frère.
Après les dépositions des témoins, on entendit les docteurs et
pharmaciens chargés des épreuves chimiques dans la procédure. Ils
déclarèrent que l'analyse avait constaté que la substance trouvée dans
l'estomac du vieux Mauri était de l'oxide blanc d'arsénic. On fit même
des expériences en présence de la Cour et de l'auditoire. Les épreuves
comparatives, faites simultanément sur l'oxide blanc d'arsénic que la
Cour avait fait apporter à l'audience, et sur la substance recueillie par
les médecins dans l'estomac de Mauri, présentèrent des résultats
absolument identiques et furent parfaitement concluantes.
L'accusation fut soutenue par le ministère public avec cette énergie,
avec cette naturelle horreur, que doit inspirer un parricide avéré. La
culpabilité de l'accusé ne pouvait élever le moindre doute; elle fut
prononcée par le jury. En conséquence, Joseph Mauri fut condamné à la
peine des parricides.
L'impassibilité de ce monstre ne se démentit point dans ce moment
terrible. Il entendit sa condamnation avec calme, et regagna sa prison
d'un pas ferme et assuré.
MEURTRE
COMMIS DANS UNE ÉGLISE PAR UN JEUNE SÉMINARISTE.
Antoine Berthet, fils d'un maréchal-ferrant, établi dans le village de
Brangues (Isère), était né avec une constitution très-frêle qui le
rendait peu propre à exercer le métier de son père. D'un autre côté, la
nature l'avait amplement dédommagé; il s'était fait remarquer de bonne
heure par une intelligence supérieure et par un goût très-marqué pour
l'étude; ce qui avait inspiré en sa faveur de l'intérêt à plusieurs
personnes; leur charité, plus vive qu'éclairée, voulut tirer Berthet du
rang obscur où le sort l'avait fait naître, et le destina à l'état
ecclésiastique. Le curé de Brangues l'adopta comme un enfant chéri, lui
enseigna les premiers élémens des sciences, et le fit entrer, en 1818, au
petit-séminaire de Grenoble. En 1822, une maladie grave l'obligea de
suspendre ses études; il fut recueilli par le curé dont les soins
suppléèrent avec succès à l'indigence de ses parens. A la puissante
sollicitation de ce zélé protecteur, Berthet fut reçu chez M. M....., qui
lui confia l'éducation d'un de ses enfans; sa funeste destinée le
préparait à devenir le fléau de cette famille jusque-là si heureuse.
Madame M....., femme aimable et spirituelle, alors âgée de trente-six
ans, et d'une réputation intacte, pensa qu'elle pouvait sans danger
prodiguer des témoignages de bonté à un jeune homme de vingt ans, dont la
santé délicate exigeait des soins particuliers; et Berthet, sans doute
égaré par une immoralité précoce, se méprit sur la nature de ses soins.
Quoi qu'il en soit, avant l'expiration d'une année, madame M..... se vit
obligée de mettre un terme au séjour du jeune séminariste dans sa maison.
Berthet entra au petit séminaire de Belley, pour y continuer ses études.
Il y resta deux ans et vint passer à Brangues les vacances de 1823.
N'ayant pu rentrer au petit séminaire de Belley, il parvint à se faire
recevoir au grand-séminaire de Grenoble; mais, après y être resté
quelque temps, il fut jugé par ses supérieurs indigne des fonctions qu'il
ambitionnait, et bientôt après congédié sans espoir de retour. Son père,
irrité, le bannit de sa présence, et il ne put trouver d'asile que chez
sa sœur, à Brangues.
Ces rebuts furent-ils le résultat de mauvais principes reconnus ou d'une
conduite très-répréhensible? Berthet se crut-il en butte à une
persécution secrète de la part de M. M..... qu'il avait offensé? Des
lettres qu'il écrivit alors à madame M..... contenaient des reproches
virulens et des diffamations. Malgré cela, M. M..... faisait des
démarches en faveur de l'ancien instituteur de ses enfans.
Berthet parvint encore à se placer chez M. de C...., en qualité de
précepteur. Il avait renoncé alors à l'église; mais, après un an, M. de
C.... le congédia pour des raisons imparfaitement connues, et qui
paraissaient se rattacher à une nouvelle intrigue.
Il songea de nouveau à la carrière qui avait été le but de tous ses
efforts, l'état ecclésiastique. Mais il fit et fit faire de vaines
sollicitations auprès des supérieurs des séminaires de Belley, de Lyon
et de Grenoble. Alors le désespoir s'empara de lui.
Voyant toutes ses démarches inutiles, il attribuait son peu de succès aux
époux M..... Les prières et les reproches qu'il continuait d'adresser à
madame M..... se changèrent en menaces terribles. On recueillit des
propos sinistres. _Je veux la tuer_, disait-il, dans ses accès de
mélancolie farouche. Il écrivait au curé de Brangues, le successeur de
son premier bienfaiteur: _Quand je reparaîtrai sous le clocher de la
paroisse, on saura pourquoi_. Ces étranges moyens produisaient une partie
de leur effet. M. M..... s'occupait sincèrement à lui rouvrir l'entrée de
quelque séminaire; mais il échoua à Grenoble, il échoua de même à Belley,
où il fit exprès un voyage avec le curé de Brangues. Tout ce qu'il put
obtenir fut de placer Berthet chez M. Trolliet, notaire à Morestel, allié
de sa famille, en lui dissimulant toutefois ses sujets de mécontentement.
Mais Berthet, dans son ambition déçue, était las, selon sa dédaigneuse
expression, _de n'être toujours qu'un magister à 200 francs de gages_. Il
n'interrompit point le cours de ses lettres menaçantes. Il annonça à
plusieurs personnes qu'il était déterminé à tuer madame M..... et à
s'ôter la vie à lui-même. Malheureusement un projet aussi atroce sembla
improbable par son atrocité même; il était pourtant sur le point de
s'accomplir.
C'était au mois de juin 1827 que Berthet était entré dans la maison du
notaire de Morestel. Vers le 15 juillet, il se rendit à Lyon pour acheter
des pistolets; il écrivit de là à madame M..... une lettre pleine de
nouvelles menaces. Cette lettre finissait par ces mots: _Votre triomphe
sera comme celui d'Aman, de peu de durée_. De retour à Morestel, on le
vit s'exercer au tir; l'une de ses deux armes manquait feu; après avoir
songé à la faire réparer, il la remplaça par un autre pistolet qu'il prit
dans la chambre de M. Trolliet, alors absent.
Le dimanche 22 juillet, de grand matin, Berthet charge ses deux armes à
doubles balles, les place sous son habit, et part pour Brangues. Il
arrive chez sa sœur qui lui fait manger une soupe légère. A l'heure de
la messe de la paroisse, il se rend à l'église et se place à trois pas du
banc de madame M... Bientôt il la voit venir, accompagnée de ses enfans
dont l'un avait été son élève. Là, il attend immobile jusqu'au moment où
le prêtre distribue la communion. «Ni l'aspect de sa bienfaitrice, dit M.
le procureur-général dans son réquisitoire, ni la sainteté du lieu, ni la
solennité du plus sublime des mystères d'une religion, au service de
laquelle Berthet devait se consacrer; rien ne peut émouvoir cette âme
dévouée au génie de la destruction. L'œil attaché sur sa victime,
étranger aux sentimens religieux qui se manifestent autour de lui, il
attend avec une infernale patience l'instant où le recueillement de tous
les fidèles va lui donner le moyen de porter des coups assurés. Ce moment
arrive, et lorsque tous les cœurs s'élèvent vers le Dieu présent sur
l'autel, lorsque madame M....., prosternée, mêlait peut-être à ses
ferventes prières le nom de l'ingrat qui s'est fait son ennemi le plus
cruel, deux coups de feu successifs et à un court intervalle, se font
entendre. Les assistans épouvantés voient tomber presqu'en même temps et
Berthet et madame M..... dont le premier mouvement, dans sa prévoyance
d'un nouveau crime, est de protéger de son corps ses jeunes enfans
effrayés. Le sang de l'assassin et celui de la victime jaillissent
confondus jusque sur les marches du sanctuaire.
«Un amour adultère méprisé, la conviction que madame M..... n'était point
étrangère à ses humiliations et aux obstacles qui lui fermaient la
carrière à laquelle il avait osé aspirer, la soif de la vengeance, telles
furent, dans le système de l'accusation, la cause de cette haine
furieuse, de ce désespoir forcené, manifestés par l'assassinat, le
sacrilége et le suicide.
«L'horreur tout entière du crime, disait le procureur-général en
terminant son réquisitoire, suffirait pour captiver votre attention; mais
votre sollicitude, messieurs les jurés, sera plus puissamment excitée par
le besoin de ne prononcer une sentence de mort qu'autant que vous aurez
la conviction irrésistible que le crime fut volontaire et le résultat
d'une longue préméditation.»
Berthet comparut, le 15 décembre 1829, devant la Cour d'assises de
l'Isère. On s'écrasait aux portes de la salle d'audience dont l'accès
n'était permis qu'aux personnes munies de billets d'entrée. L'accusé
était un jeune homme d'une taille au-dessous de la moyenne, mince et
d'une complexion délicate; un mouchoir blanc, passé en bandeau sous le
menton et noué au-dessus de la tête, rappelait le coup de pistolet qu'il
s'était tiré après avoir assassiné madame de M..... Deux balles lui
avaient percé la mâchoire inférieure et le cou, et une seule de ces deux
balles avait pu être extraite. Du reste, sa mise et ses cheveux étaient
soignés: il avait une physionomie très-expressive; sa pâleur contrastait
avec ses grands yeux noirs qui portaient l'empreinte de la fatigue et de
la maladie.
Pendant la lecture de l'acte d'accusation et de l'exposé de la cause, par
M. de Guernon-Ranville, procureur-général, Berthet conserva une attitude
immobile. Il reconnut les pistolets qu'on lui présenta et, sans aucune
émotion, désigna le plus gros comme étant celui dont il s'était servi
contre madame M.....
«--Quel motif a pu vous porter à ce crime? lui demanda le président.
«--Deux passions qui m'ont tourmenté pendant quatre ans, l'amour et la
jalousie, répondit Berthet.»
Dans tout le cours de son interrogatoire, Berthet voulut répandre des
soupçons sur la vertu de sa victime, et faire croire qu'il avait eu des
relations adultères avec elle. Il se complut à étaler devant la Cour une
foule de détails diffamatoires qui tendaient à noircir la réputation de
cette dame, et à la faire passer pour une femme extrêmement corrompue. Il
ne se contenta pas de calomnier les mœurs de madame M....., son système
de diffamation essaya de flétrir aussi mademoiselle de C..... afin de
motiver sa sortie de la maison des parens de cette demoiselle.
«Je revins à Brangues, dit-il, je m'aperçus bientôt que les sentimens de
madame M..... étaient changés à mon égard. Avant que j'eusse quitté sa
maison, elle m'avait fait des protestations multipliées d'une éternelle
constance. Il y avait dans sa chambre une image du Christ; souvent en la
contemplant, elle m'avait dit avec passion: «_En présence de cette image
sacrée, je jure d'être toujours à vous, de n'en pas aimer d'autre, je
vous promets de ne jamais vous oublier de vous rendre heureux, de
m'occuper toujours de votre sort..._» Ces sermens m'avaient fait croire à
sa sincérité; mais il ne me fut plus possible de douter, à ma sortie du
château de C.... de la froideur de madame M..... Jacquin était devenu
l'instituteur de ses enfans, et je m'aperçus que j'avais été remplacé de
deux manières.»
Madame Marigny, amie d'enfance de madame M...., entendue comme témoin,
déposa, entre autres choses, que Berthet étant venu la voir quelques
jours avant son départ pour Lyon, elle lui avait demandé s'il avait
l'espoir de trouver une place dans cette ville, et que celui-ci avait
répondu: «Non, j'y vais acheter des pistolets pour tuer madame M.... et
me tuer moi-même après elle. J'avais eu déjà l'intention de la tuer
dimanche dernier, jour de la Fête-Dieu, avec un fer que j'avais aiguisé;
mais maintenant je suis résolu.»
Berthet convint de tous ces faits, et ajouta, que s'il n'avait pas
exécuté le dessein qu'il avait formé le jour de la Fête-Dieu, c'est que
dans l'intervalle, il avait appris que l'on s'était occupé de lui.
«Cette explication devient, contre vous, une charge accablante, reprit le
procureur-général. Ainsi donc, c'est une place qui était l'objet de
toutes vos menées; c'est une place que vous demandiez avec le pistolet
et le poignard! Vous n'avez consenti à laisser vivre madame M.... après
la Fête-Dieu, que parce qu'on vous donna des espérances de vous en
procurer une! Cette conduite est d'une lâche atrocité!»
Après l'audition de tous les témoins, le ministère public soutint
l'accusation au fond. Berthet demanda ensuite la parole, et lut un long
récit d'un style naturel et élégant, où entrant dans de minutieux détails
et s'excusant, sur le péril de sa position, il s'efforçait de dépeindre
madame M.... comme la corruptrice de sa jeunesse. Il raconta par quelle
suite de causes et d'insinuations elle aurait perdu son innocence et trop
instruit son ignorante simplicité.
De ce récit pénible pour ceux qui s'intéressaient à Berthet, et lu avec
une extrême froideur, résulta la preuve que s'il fallait admettre la
jalousie de l'amour comme une des causes impulsives du crime, il
existait, dans l'âme de l'accusé, un second mobile et non moins puissant,
un orgueil ambitieux et égoïste, déçu dans ses espérances.
Le défenseur de l'accusé, Me Massonnet, s'attacha à montrer Berthet,
dominé par sa fatale passion, et soutint que son crime avait été commis
sans une véritable volonté. Le ministère public improvisa une vigoureuse
réplique, dans laquelle il parcourut de nouveau toutes les parties de la
cause. «Berthet, dit-il, vient de nous dévoiler lui-même toute la
turpitude de son âme. Non, il n'éprouvait pas d'amour, quand il frappa
madame M.... d'un coup meurtrier: ne profanons pas le nom d'une passion
qui peut être honnête. Sent-il l'amour, celui qui diffame l'objet qu'il
prétend aimer? celui qui, bassement méchant, va porter la discorde dans
un ménage bien uni, exciter le désespoir dans l'âme de l'époux qu'il a
indignement outragé, et goûter un infernal plaisir à retourner le
poignard dans sa plaie; celui qui, dans son maladroit système de défense,
ose dérouler publiquement un tissu des plus odieuses infamies contre sa
bienfaitrice?
«Berthet, au moment suprême, lorsqu'il se trouve exposé à être traduit
devant le souverain juge, qu'il avait invoqué naguère, se défend par les
plus noires calomnies, que tout dément. Votre raison, MM. les jurés,
vous a dit que madame M.... est demeurée pure; elle s'est refusée
surtout à croire qu'il fût possible que le délire d'une passion adultère
aveuglât au point de prendre Dieu à témoin de sermens criminels,
d'attester l'image du Dieu qui consacra la sainteté du mariage. Mais
Berthet voudrait entraîner dans sa ruine l'honneur d'une femme qu'il
aimait, et dont il dit avoir été aimé. Il voudrait léguer la honte et le
désespoir à deux époux, dont la seule faute fut de mal placer leurs
bienfaits: mais l'infamie dont il cherche à couvrir une famille
respectable retombe tout entière sur sa tête pour l'accabler.
«Allons plus avant, messieurs les jurés; sondons les derniers replis de
cette âme perverse: qu'y découvrons-nous? L'ambition déçue,
l'amour-propre d'un homme envieux, qui s'irritait de voir madame M....
favoriser Jacquin plus que lui. Pourquoi donc, s'il était tourmenté par
la jalousie de l'amour, pourquoi ne choisissait-il pas son rival pour lui
faire porter le poids de sa vengeance? Mais non; c'est à madame M....
seule qu'il s'adresse; il lui demande la vie ou une place! C'est le
couteau sur la poitrine qu'il exige des services! Berthet, détrompé de
ses rêves ambitieux, convaincu trop tard qu'il ne peut atteindre le but
que son orgueil s'était proposé, Berthet désespéré veut périr: mais en
mourant, sa rage veut entraîner une victime dans la tombe qu'il creuse
pour lui-même!...»
Berthet fut déclaré coupable de meurtre volontaire avec préméditation.
L'accusé entendit le fatal arrêt, sans montrer la plus légère marque
d'émotion. Le lendemain, ce malheureux fit appeler le président de la
Cour, et rétracta tout le système de diffamation où le soin de sa défense
l'avait entraîné. Il rendit hommage à l'honneur de sa victime, et déclara
que la jalousie qui le dévorait avait pu seule le porter à supposer
qu'elle fût coupable.