d'assises de Reims, dans la session de décembre 1826, selon son nouveau
système de défense, il n'avait pas eu l'intention de tuer sa femme,
puisqu'il lui apportait de l'argent, des meubles et autres objets propres
à son usage. Il n'avait point de projet de meurtre, puisqu'il se
proposait de goûter avec elle. Il prétendit que s'il l'avait frappée à
mort, c'est qu'en armant le pistolet qu'il voulait diriger contre
lui-même, le coup était parti inopinément. Il fit valoir divers
témoignages de son affection et de son attachement pour sa femme, et ses
larmes abondantes n'attestaient que trop, selon lui, combien il la
regrettait.
Un incident important s'éleva sur l'application de la peine. Les
questions suivantes avaient été posées au jury: Bancelin, accusé, est-il
coupable d'avoir, le 2 septembre dernier, commis volontairement un
homicide sur la personne de Marie-Élisabeth Salmon, sa femme, en lui
tirant à bout portant un coup de pistolet? Avant cette action, Bancelin
avait-il formé le dessein d'attenter à la personne de sa femme?
Le ministère public déclara qu'il ne lui semblait pas que la
préméditation fût suffisamment établie, et requit que la question fût
posée dans les termes résultant de l'accusation, c'est-à-dire de la
manière suivante: Est-il coupable d'avoir, le 2 septembre, commis
volontairement et avec préméditation un homicide sur la personne de
Marie-Élisabeth Salmon, son épouse?
La cour, après en avoir délibéré, décida qu'il ne serait rien changé aux
questions posées primitivement, et qui furent toutes deux résolues
affirmativement par le jury.
Le procureur du roi s'étant fait remettre la déclaration des jurés,
requit, après une lecture attentive, l'application de plusieurs articles
du code pénal portant la peine de mort. Le président demanda à l'accusé
s'il n'avait pas quelques observations à faire sur ce réquisitoire. Alors
le procureur du roi se leva de nouveau, et s'exprima en ces termes:
«Messieurs, nous avons un devoir, un devoir de conscience à remplir; nous
demandons qu'il plaise à la cour nous donner acte de ce que, rectifiant
nos conclusions, et attendu que de la déclaration du jury, il résulte que
Bancelin est coupable d'homicide volontaire, mais qu'il ne résulte pas
que cet homicide ait été commis avec préméditation; qu'en effet, il n'est
déclaré coupable que d'avoir, à l'avance, formé le dessein d'un attentat
à la personne de sa femme, mais que cet attentat n'est spécifié ni dans
la question, ni dans la réponse; qu'il peut y avoir diverses sortes
d'attentats contre la personne d'un individu, et que les termes de la
réponse du jury n'apprennent pas si l'attentat médité par Bancelin contre
la personne de sa femme était de nature à lui donner la mort; qu'à la
vérité on pourrait, jusqu'à un certain point, l'induire de la corrélation
des deux questions, mais qu'une simple induction ne peut suffire pour
établir d'une circonstance de fait en matière criminelle, surtout
lorsqu'elle entraîne la peine capitale; nous requérons contre Bancelin
l'application des articles 95 et 104 du code pénal, et sa condamnation
aux travaux forcés à perpétuité.»
Après une heure de délibération, le président prononça un arrêt dont les
considérans établissaient qu'il n'y avait aucune incertitude dans les
réponses du jury, et qu'il condamnait en conséquence Bancelin à la peine
de mort.
«Bancelin, ajouta le président d'une voix qui trahissait sa vive émotion,
vous avez trois jours francs pour déclarer si vous entendez vous pourvoir
en cassation contre l'arrêt que la Cour s'est vue dans la nécessité de
prononcer contre vous.»
Bancelin, d'un organe altéré, s'écria pour toute réponse: _Adieu, mes
pauvres enfans!_
Néanmoins il se pourvut en cassation et en grâce, et les jurés le
recommandèrent à la clémence du roi.
LE COUPLE ASSASSIN.
Le 14 juillet 1826, Marguerite Durand, veuve Corpedanne, et Françoise
Bourgine, sa belle-fille, furent assassinées dans leur maison, à
Villeflon. Le mari de cette dernière étant rentré chez lui, et ayant vu
sa femme étendue par terre, la tête appuyée sur une table, et nageant
dans son sang, fut saisi d'un tel effroi qu'il s'enfuit par la baie de la
croisée en poussant des cris de désespoir qui attirèrent plusieurs
voisins. Sur sa déclaration, on pénétra dans la maison, et l'on trouva la
veuve Corpedanne étendue sans vie dans son lit. Elle avait au visage six
blessures différentes, faites avec un instrument contondant.
Sa belle-fille avait aussi plusieurs plaies profondes sur la tête et sur
la figure; elle était sans connaissance. On crut d'abord qu'elle
n'existait plus: ce fut en la mettant dans son lit qu'on s'aperçut
qu'elle respirait encore. On trouva par terre, dans la maison, un
morceau de chevron de trois pieds deux pouces de longueur et de trois
pouces de largeur; ce morceau de chevron était teint de sang à l'une de
ses extrémités; on y reconnaissait des empreintes de doigts ensanglantés,
et il fut constaté que ces empreintes provenaient de la main d'un homme
qui était gaucher. Un fusil qui était pendu dans la chambre avait été
volé; il avait servi à frapper la veuve Corpedanne. On le reconnut aux
trous profonds que le chien de la batterie avait faits sur la figure de
la victime; on trouva en outre sur le lit et sur une chaise deux éclats
de bois ensanglantés, paraissant provenir de la crosse d'un fusil. Une
timballe d'argent portait aussi des empreintes de doigts et des traces de
sueur indiquant la main d'un gaucher. Au milieu de la chambre, et dans
une mare de sang, était la clef de la porte de la maison donnant sur la
rue, ce qui semblait prouver qu'avant d'être terrassée, la belle-fille de
la veuve avait cherché à sortir pour appeler du secours. Deux commodes,
dans lesquelles les époux Corpedanne mettaient leur argent et leurs
effets, avaient été fracturées avec la pelle à feu, et l'on en avait
soustrait un sac de toile contenant 30 francs en pièces de 5 francs; on
avait pris aussi quelques sous en monnaie de cuivre, ainsi que du linge
et des effets.
Une vile cupidité avait fait commettre ce double assassinat; mais quels
en étaient les auteurs? La jeune femme Corpedanne, dans les premiers
instans, était hors d'état de donner les moindres indices. Elle resta
plusieurs jours dans la maison de Villeflon, mais toujours plongée dans
un assoupissement complet, ne pouvant prononcer aucune parole, ni même
faire le moindre signe. Le 20 juillet, on la transféra à l'hospice de
Provins; le 23, son mari et le nommé Bourgine, son cousin, qui étaient
auprès de son lit, lui demandèrent si elle connaissait ses assassins.
Elle ne put d'abord leur répondre que ces mots: _Oui, je le sais bien,
c'est un voisin_. Son mari et son cousin lui nommèrent alors tous les
habitans de Villeflon, et elle répondait toujours: _Non._ Mais quand ils
prononcèrent le nom de Ninonet, elle répondit: _Oui, c'est Ninonet_.
Le juge d'instruction et le procureur du roi furent à peine instruits de
cette circonstance, qu'ils se rendirent à l'Hôtel-Dieu, et la femme
Corpedanne qui était encore dans un état alarmant, et dont les idées
n'étaient pas encore bien nettes, puisqu'elle commençait seulement à
recouvrer la mémoire, fit avec beaucoup de peine la déclaration suivante:
«C'est Pierre Ninonet; il était habillé en drap bleu; il est entré par la
croisée; je me suis lancée sur lui; je l'ai nommé; il ne répondait pas.
Je lui ai dit: Pierre, laissez-moi donc tranquille. Il me disait:
Va-t'en, grande gueuse; donne-moi ta bourse ou ta vie. Il m'a donné un
coup entre les épaules; il a allumé la chandelle avec l'amadou; il m'a
donné des coups; il a pris le fusil et il s'est enfui avec. Je ne l'ai vu
que tout seul: je l'ai vu comme je vous vois. C'est un habit de drap
bleu, ce n'est point une veste. Avant, il me disait: Tu restes seule dans
cette maison, toi; ton parrain a envie de faire ton affaire. Ce n'est pas
mon parrain, mais c'est bien lui qui voulait faire mon affaire. Je suis
fatiguée... Je n'en puis plus...»
Le lendemain, à onze heures du matin, Corpedanne se trouvant encore
auprès du lit de sa femme, celle-ci lui dit que la femme Ninonet était
avec son mari, que tous deux l'avaient battue; que Ninonet lui disait:
«Garce, tu as de l'argent; il faut que tu me le donnes ou que tu perdes
la vie;» que la femme Ninonet fouillait dans les meubles; qu'elle
cherchait partout; qu'elle était bien sûre de ce qu'elle disait, et
qu'elle ne dirait pas autrement, parce que c'était lui.
Le même jour, le juge d'instruction et le procureur du roi se rendirent
de nouveau à l'Hôtel-Dieu de Provins, et la femme Corpedanne leur fit
cette nouvelle déclaration: «La femme Ninonet; c'est elle qui m'a
consommée: elle est venue avec son mari; je l'ai bien vue. Tous les deux
m'ont frappée; elle m'a bien fait souffrir. Elle me tenait par les
cheveux; elle a fouillé dans tous les meubles; elle croyait que nous
avions de l'argent; elle me disait: Tu as de l'argent, tu ne le montres
pas. Nous n'avions qu'une dixaine d'écus; si mon mari avait reçu son
gage, nous aurions eu 250 francs qui n'auraient pas encore été employés.
Nous avions 300 francs chacun quand nous nous sommes mariés; nous les
avons employés dans la maison. C'était comme un lion; elle a cherché
partout. Elle m'a dit: _La bourse ou la vie!_ Je l'ai vue fouiller dans
la commode. Son homme m'a frappée dans mon lit; je me suis traînée par
terre; c'est le mari qui a frappé le premier coup de la mort. Elle
regardait partout; elle faisait le diable; parce que nous avons donné un
loyer plus fort, ils nous croyaient bien riches. La femme Ninonet avait
un cotillon de laine à raies, un fichu d'indienne fond bleu à fleur; ils
ont apporté une chandelle. Ninonet venait chez nous tous les huit jours;
il me disait quelquefois: «Je la connais mieux que toi, la maison.»
Le même jour, à cinq heures du soir, Corpedanne était encore près de sa
femme. «Ma bonne amie, lui dit-il, il faut déclarer la vérité; si ce
n'est pas Ninonet, il ne faut pas le dire.--Je te dis que c'est lui; sa
femme était avec lui; je ne dirai jamais autrement.»
Le 22 août, Ninonet et sa femme, qui avaient été arrêtés, furent
confrontés avec la femme Corpedanne. Celle-ci, en apercevant Ninonet,
s'écria: _Je vois mon bourreau! tu croyais bien m'avoir tuée?_ Elle
rappela ensuite en sa présence tous les faits dont elle avait parlé
précédemment.
Confrontée ensuite avec la femme Ninonet, elle lui dit que, sans doute,
elle avait bien prié le bon Dieu pour qu'elle mourût de ses blessures,
mais qu'elle était encore en vie. «Si j'avais su ce que vous projetiez,
ajouta-t-elle, je ne vous aurais pas reçus chez nous tous les jours.»
Puis elle exprima le déplaisir et la peine qu'elle éprouvait, lorsque
étant dans son lit, à Villeflon, sans pouvoir articuler une parole, elle
voyait dans la chambre et autour d'elle la femme Ninonet qui voulait lui
porter des soins, lui donner à boire et se rendre utile dans la maison.
La malheureuse Corpedanne, apostrophant cette femme, lui dit: «Si j'avais
pu parler le lendemain, vous ne seriez pas entrée dans la maison; j'avais
peur que vous ne m'acheviez, ou que vous m'empoisonniez en me donnant à
boire; vous aviez l'air de vous intéresser à moi; au fond, vous désiriez
bien que je n'en revienne pas.»
Ninonet et sa femme se renfermèrent dans un système absolu de dénégation.
L'un était âgé de trente-six ans, et l'autre de vingt-sept. Les débats de
cette cause, qui furent portés devant la cour d'assises de Melun,
durèrent deux jours. La déposition de la femme Corpedanne était
accablante pour les deux accusés; elle fut recueillie avec tout
l'intérêt qu'inspiraient ses malheurs et la vérité frappante dont elle
semblait être l'organe. Elle répondit à toutes les questions qui lui
furent adressées, avec une candeur, une clarté, une précision
remarquable.
L'accusation fut soutenue par le ministère public avec cette force que
donne une conviction profonde. Les deux prévenus furent condamnés à la
peine de mort. Ninonet versa des larmes abondantes en entendant sa
condamnation, mais sa femme demeura impassible.
Le pourvoi de ces deux misérables ayant été rejeté par la Cour de
cassation, l'arrêt fut exécuté le 21 avril 1827, sur la place Saint-Ayou,
à Provins. Les condamnés avaient été extraits, la veille, de la maison de
justice de Melun, et furent transférés dans celle de Provins. Le
procureur du roi et le juge d'instruction se rendirent auprès d'eux et
les engagèrent vainement à faire l'aveu de leur crime; tous deux
persistèrent à protester de leur innocence. La femme Ninonet s'emporta
même au point de dire au juge d'instruction: _Si_ _Dieu me donnait sa
puissance, vous n'en jugeriez pas d'autres._ Ils tinrent constamment le
même langage jusqu'au moment de leur exécution, qui eut lieu en présence
d'un grand concours d'habitans des campagnes voisines.
HENRIETTE CORNIER.
Le nom de cette malheureuse femme rappelle un de ces crimes étranges,
commis sans intérêt, sans passion, sans esprit de vengeance, qui
demeurent des énigmes pour la raison comme pour la science de l'homme.
Henriette Cornier était entrée comme domestique chez le sieur Fournier, à
Paris. Le 4 novembre 1825, elle vit et caressa chez un fruitier du
voisinage l'enfant de la femme Belon. Cette petite fille, nommée Fanny,
n'était âgée que de dix-neuf mois. La fille Cornier la fit monter dans sa
chambre en la comblant de caresses; puis, elle l'étendit sur son lit, lui
coupa la tête et la jeta dans la rue, où elle alla rouler aux pieds du
père de cette innocente créature!
Cette action horrible, à laquelle on supposa d'abord des motifs que l'on
ne connaissait point encore, mais qui devaient exister, répandit en un
instant la douleur et l'effroi dans tout Paris. Celle qui s'en était
rendue coupable fut arrêtée et interrogée par les magistrats.
Traduite devant la Cour d'assises de la Seine, à raison du forfait
qu'elle avait commis, elle dut d'abord comparaître devant ce tribunal le
27 février 1826; mais on sursit aux débats pour donner aux hommes de
l'art le temps d'apprécier l'état moral de l'accusée. Après deux mois
d'examen, les trois médecins, chargés de cette importante mission,
déclarèrent n'avoir aperçu en elle aucune trace matérielle de démence;
cependant ils ajoutèrent que cette opinion pourrait être modifiée par les
circonstances existantes ou éventuelles du procès.
En conséquence, Henriette Cornier fut ramenée devant la Cour d'assises le
24 juin suivant, comme accusée du crime de meurtre, commis avec
préméditation. Elle déclara se nommer Henriette Cornier, née à la
Charité, et être âgée de vingt-sept ans. Sa figure pâle portait
l'empreinte de la douceur. Elle répondit d'une voix éteinte aux questions
qu'on lui adressa; un tremblement convulsif l'agitait continuellement et
semblait redoubler encore quand elle ouvrit la bouche pour faire entendre
quelques accens entrecoupés.
Il résultait en substance de l'acte d'accusation qu'Henriette Cornier,
qui avait eu, pendant toute sa jeunesse, un caractère gai, léger et même
folâtre, avait tout-à-coup changé depuis dix-huit mois, et semblait,
depuis cette époque, dominée par une sombre mélancolie qui l'avait
conduite un jour à se précipiter dans la Seine. Ce fut quelque temps
après qu'elle exécuta l'horrible meurtre qui l'avait mise sous la main de
la justice.
C'est surtout dans une cause de ce genre qu'il est important de
reproduire textuellement l'interrogatoire de la personne accusée. Celui
d'Henriette Cornier, s'il n'apprend rien de nouveau, quant au triste fait
accompli, servira du moins à faire apprécier la situation mentale de
cette fille, au moment de son épouvantable attentat.
_M. le Président._ Femme Cornier, a quelle époque êtes-vous entrée chez
Fournier? n'est-ce pas à la fin d'octobre?
_R._ Oui, monsieur.
_D._ Comment vous trouviez-vous dans cette condition? vous y
trouviez-vous bien?
_R._ Oui, monsieur.
_D._ Le 4 novembre, vous avez vu et caressé chez le fruitier l'enfant de
la femme Belon?
_R._ Oui, monsieur.
_D._ Vous êtes montée avec elle dans votre chambre, et l'avez embrassée?
_R._ Oui, monsieur.
_D._ Vous avez pris un couteau; quelle était votre pensée?
_R._ Je ne voulais pas le faire.
_D._ En prenant ce couteau, vous aviez donc l'intention de la tuer?
_R._ Je n'y ai pas pensé.
_D._ Vous l'avez placée sur votre lit et lui avez donné la mort?
_R._ Oui, monsieur.
_D._ Quand la mère est venue vous demander son enfant, vous lui avez
répondu qu'elle était morte?
_R._ Oui, monsieur.
_D._ Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant par la
fenêtre?
_R._ La voix de l'accusée ne se fait plus entendre.
_Un juré._ On n'entend pas.
_M. le Président._ Faites venir l'accusée près la Cour, (à l'accusée)
Quel était votre dessein en jetant la tête de cette enfant?
_R._ Pour prouver que j'étais seule.
_D._ Vous vouliez faire connaître que vous étiez l'auteur du crime?
_R._ Je n'en sais rien. Ça s'est passé comme un éclair.
_D._ Vous n'avez donc pas été arrêtée par la crainte de Dieu?
_R._ J'ai abandonné Dieu ce jour-là.
_D._ Quand vous avez tué l'enfant, aviez-vous la crainte d'être punie?
_R._ Je ne pensais à rien dans cet instant là.
_D._ Aviez-vous éprouvé des malheurs avant cette époque?
_R._ Non, Monsieur.
_D._ Cependant on vous a vue pleurer antérieurement?
_R._ J'étais triste; je ne sais pas pourquoi.
_D._ Comment la crainte de Dieu ne vous a-t-elle pas arrêtée?
_R._ J'étais triste ce jour-là.
_D._ Qui vous a arrêtée au moment de vous jeter à la rivière?
_R._ La crainte de Dieu.
_D._ Vous aviez dit que c'étaient les passans qui vous en avaient
détournée.
_Un juré_: A cette époque, l'accusée avait-elle déjà la pensée de tuer un
enfant?
_L'accusée_: Non, jamais.
_D._ Vous aviez pourtant cette idée en prenant un couteau dans la
cuisine?
_R._ Non, monsieur.
_D._ Mais vous l'aviez quand vous avez emporté l'enfant dans votre
chambre?
_R._ Non, monsieur.
Après cet interrogatoire, on appela comme témoins le père et la mère de
l'enfant, qui déposèrent des faits tels qu'on les connaît déjà, sans rien
ajouter qui pût donner au crime de la fille Cornier d'autre motif que la
domination tyrannique d'une affreuse idée.
Quelques témoins à décharge déposèrent qu'ils avaient connu la fille
Cornier fort gaie, mais que son caractère avait totalement changé depuis
dix-huit mois.
Les trois médecins chargés d'observer l'état mental d'Henriette Cornier,
(MM. Esquirol, Adelon et Léveillé), répétèrent ce qu'ils avaient dit dans
leur premier rapport: que cette femme, livrée à une mélancolie profonde,
n'était pas dans un état de folie proprement dite. Mais M. Esquirol y
ajouta ces mots: «Notre jugement cesserait d'être absolu, s'il était
prouvé, comme on l'a énoncé dans l'acte d'accusation, que cette femme,
plusieurs mois avant l'événement, était devenue sombre et rêveuse, et si
elle avait commis, quelque temps auparavant, des tentatives de suicide.»
Tout l'intérêt de la question se réduisait, comme on le voit, à savoir si
le crime de la fille Cornier pouvait être regardé comme un acte de
démence; c'est ce que ses défenseurs s'efforcèrent d'établir, mais ce que
le ministère public repoussa avec la plus grande énergie, comme un
système désorganisateur, à l'aide duquel les plus grands criminels
échapperaient au châtiment.
En définitive, sur la seule question posée, celle d'homicide volontaire,
le jury fit une réponse affirmative, mais en écartant la circonstance de
la préméditation.
En conséquence, Henriette Cornier fut condamnée aux travaux forcés à
perpétuité et à la marque des lettres T. P. Elle entendit son arrêt sans
manifester la moindre émotion.
HORRIBLE ASSASSINAT
ET
SUICIDE.
M. Bruant, conseiller de préfecture à Besançon, avait épousé une femme
d'une grande beauté. Il en eut trois enfans: une fille, qui épousa un
colonel au service de Russie, et deux fils. La jalousie s'empara de son
cœur, les soupçons la suivirent. Il s'imagina que les deux fils étaient
les fruits d'amours adultères. Dès ce moment, il ne put plus les
souffrir; il maltraitait sa femme; les enfans prenaient la défense de
leur mère, ce qui augmenta encore la haine qu'il avait conçue contre eux.
Il forma l'affreux projet de s'en défaire, et le malheureux Charles, son
fils aîné, fut sa première victime.
Le jour du crime, étant à déjeûner avec sa femme et ses enfans, sous
prétexte de réclamer une somme de soixante-dix francs qu'on lui avait
envoyée, et que Charles avait remise à sa mère, il fit une scène violente
à ses fils, en disant que c'était à lui, qui était chef de la famille,
qu'on devait remettre l'argent qui entrait dans la maison. La scène prit
un tel caractère, que la mère, effrayée, se retira dans sa chambre,
accompagnée de son plus jeune fils. Charles, craignant que sa mère ne se
trouvât indisposée, se leva pour la suivre. Le père le rappelle et lui
dit qu'il veut lui parler. Charles obéit, revient près de son père qui
aussitôt tire un poignard de sa poche et le lui plonge dans le cœur.
Charles, se sentant frappé, crie au secours. La mère, en entendant les
cris de son fils, ouvre la porte de sa chambre donnant dans la salle à
manger, et voit Charles couvert de sang. Le mari, tranquille, lui montre
son enfant, et lui dit avec un horrible sang-froid: «Tenez, madame, voici
votre bon sujet de Charles qui vient de se suicider.» Alors le malheureux
jeune homme, recueillant le peu de forces qui lui restaient, put dire
d'une voix presque éteinte: «Monsieur, n'ajoutez pas le mensonge au
crime; ma mère, prenez garde à vous!» et il expira. La mère se sauva dans
son appartement où elle s'évanouit.
Pendant que madame Bruant, en proie au plus affreux désespoir, était
renfermée avec son fils cadet, le coupable s'occupait des moyens de faire
disparaître les traces de son crime. Il porte le cadavre de sa victime
sur un lit et le couvre d'un drap. Il envoie chercher un ecclésiastique,
prend, à son arrivée, un air patelin et hypocrite, lui dit que son fils
vient d'avoir un coup de sang; qu'il craint qu'il ne soit trop tard pour
lui administrer les derniers sacremens. Le prêtre l'engage à ne point se
désespérer, et l'assure que, pour peu qu'il y ait encore le moindre
souffle de vie, il pourra remplir son ministère. Il s'approche du lit
pour poser sa main sur le cœur du jeune homme, et recule d'horreur. Il
se retire en disant que son ministère n'est plus nécessaire.
Cependant, l'assassin voulant se débarrasser du cadavre accusateur,
envoie chercher un médecin, et lui demande un certificat constatant que
le corps de son fils est en putréfaction, et qu'il faut l'enterrer sans
retard. Le médecin s'y refuse en disant que la mort est trop récente;
que ce serait une lâche complaisance de sa part, et il se retire. Au
refus du médecin, il envoie chercher un pharmacien auquel il fait la même
demande; même refus.
Pendant ce temps, le bruit de la mort de Charles s'était déjà répandu
dans Besançon. Craignant alors que son crime ne fût découvert, M. Bruant
se décide à inhumer son fils de ses propres mains. Il fait venir six
planches, fabrique lui-même une bière, enveloppe le corps dans une
mauvaise toile à emballage; dans la crainte que les coups de marteau ne
le trahissent, il renonce à clouer la bière; il a l'horrible patience de
la fermer avec des clous à vis. Il porte le corps dans la campagne, et
l'enterre dans un cimetière.
Le lendemain matin, il voulait se rendre au conseil pour remplir ses
fonctions; mais le crime était connu de toute la ville; quelques
personnes le désignaient comme le coupable: il reçut l'avis de ne pas se
montrer en public.
Cependant la multitude se portait autour de sa maison; une clameur
générale l'accusait; des poursuites commencèrent. On découvrit le
cimetière où le malheureux Charles avait été enterré; l'exhumation eut
lieu, et l'attentat fut constaté.
D'après le procès-verbal des médecins, le coup de poignard avait été
porté avec une telle violence, que la blessure avait six pouces de
profondeur. Un mandat d'arrêt fut lancé contre M. Bruant.