Ses appointemens étant insuffisans pour subvenir à ses dépenses, il

fabriqua et mit en circulation de faux billets de commerce. Dans le

courant de 1825, il donna au sieur Édighoffen, aubergiste à l'enseigne du

Roi de Pologne, à Colmar, en paiement d'une somme de 130 francs, un

billet de 750 francs, paraissant souscrit, à son ordre, par son père

Jacob Blum. Vers la même époque, il remit au sieur Simon, en paiement

d'une somme de 100 francs, une lettre de change de 400 francs,

paraissant pareillement souscrite à son ordre par son père. A leur

échéance, ces deux effets furent protestés. Le père de l'accusé ne les

reconnut pas, déclarant qu'il ne devait rien à son fils; que ce n'était

pas le premier tour de ce genre qu'il lui faisait, et engageant le sieur

Édighoffen à le poursuivre très-rigoureusement. M. Jordan, ayant eu

connaissance de cette affaire, en parla à Blum. Celui-ci nia d'abord

qu'il eût fabriqué les effets en question; mais il finit par en faire

l'aveu. Blum était déjà débiteur de la maison Haussman d'une somme de

plus de 800 francs, qu'elle avait payée pour lui. Dès ce moment, M.

Jordan résolut de faire le sacrifice de cet argent et de se débarrasser

de Blum. En conséquence, on lui adjoignit deux ouvriers, destinés à le

remplacer, Joseph Grimmer et Louis Vautrin.

Ces mesures rendirent Blum furieux: il forma le projet d'en tirer

vengeance, et ne dissimula pas ses intentions. Dans le mois d'avril, il

dit à un des ouvriers de la fabrique qu'il connaissait des individus qui

l'avaient desservi auprès de M. Jordan; qu'il leur conserverait une

haine implacable, et qu'il s'en vengerait, ne dût-ce être que dans vingt

ans. Vers la même époque, il tint à un autre ouvrier un propos à peu près

semblable, ajoutant que, s'il rencontrait celui qui l'avait calomnié, il

le tuerait, et se suiciderait ensuite. Ces menaces demeurèrent sans

effet.

Comme chef d'atelier, Blum avait sous ses ordres un enfant de seize ans,

Joseph Goechlinger. Dans le courant de l'hiver et du printemps de 1826,

il l'avait envoyé par trois fois à Colmar, chercher de l'émétique. Chaque

fois, il l'avait adressé à trois pharmaciens différens, et lui avait fait

prendre chez chacun d'eux trois grains d'émétique, ce qui lui avait

procuré vingt-sept grains de ce vomitif.

Vers le même temps, il avait amené une femme dans son atelier, et lui

avait fait placer de la mort-aux-rats dans trois endroits différens, sur

des petits morceaux de papier; deux ou trois jours après, il s'en était

emparé. Ainsi muni d'arsénic et d'émétique, Blum tenait des moyens de

vengeance entre ses mains. Il choisit Joseph Grimmer pour sa victime, et

attendit un moment favorable pour l'exécution de son forfait.

Dans la matinée du 24 avril 1826, il crut l'avoir trouvé, et tenta

d'empoisonner cet ouvrier. Ce jour-là, entre six et sept heures du matin,

Blum, ayant vu que Joseph Grimmer avait des œufs, lui témoigna le désir

d'en manger, et le pria de lui en préparer au beurre noir. Grimmer y

consentit, lui en fit cuire quelques-uns dans une casserole, et les lui

apporta avec du pain. Blum en mangea une petite partie, les saupoudra

avec une poudre blanchâtre, et les remua pour mêler le tout. Dès-lors, il

cessa d'en manger, en se plaignant qu'ils étaient trop salés; puis, il

engagea Grimmer à les manger, et sortit.

Il se rendit à Turckheim, où était le domicile de Grimmer, et fit dire à

la femme de celui-ci que son mari ne rentrerait que vers onze heures ou

minuit, et peut-être pas du tout.

Cependant Grimmer, après le départ de Blum, s'était mis à manger les

œufs qui restaient; mais à peine en avait-il avalé la moitié, que,

dégoûté par l'amertume qu'il y trouva, il avait cessé d'en manger et

s'était remis à l'ouvrage. Toutefois, il ne tarda pas à en éprouver

l'effet.

Une heure s'est à peine écoulée, qu'il est torturé par de fortes

coliques; une sueur glacée découle de son front; il ressent un malaise

général. Bientôt les vomissemens commencent. Ses compagnons n'hésitent

pas à soupçonner Blum d'avoir empoisonné Grimmer. Heureusement pour ce

pauvre malheureux que ce soupçon d'empoisonnement vint les frapper

sur-le-champ. Ils prodiguèrent sans retard à leur camarade les secours

les plus efficaces en pareil cas; ils lui firent prendre du bouillon, de

l'huile et du lait, et il fut sauvé.

Vers cinq heures du soir, Blum rentra à l'atelier. On lui reprocha

d'avoir mis quelque chose dans les œufs de Grimmer. Il ne s'en défendit

pas, et se borna à répondre: _Moi aussi, j'en ai mangé: pourvu qu'il ne

soit pas crevé, cela suffit; je m'en moque._ En prononçant ces paroles,

il rougit, et jeta sur une table une pièce qu'il pliait. Puis, pour

anéantir autant que possible les traces de son crime, il barbouilla avec

le reste des œufs la figure d'une ouvrière, et cassa le vase dans lequel

Grimmer les avait fait cuire. Cependant des poursuites ayant été

dirigées contre lui, il essaya de s'y soustraire, en se cachant dans les

forêts qui environnent Soultz et les communes voisines; mais il fut

arrêté, le 14 juin, aux environs d'Ollviller. On trouva sur lui une

petite pièce de bois, tournée en forme de cachet, et qui paraissait

destinée à contrefaire un sceau, et un petit paquet de papier gris,

contenant une matière graisseuse.

Transféré dans la maison d'arrêt de Colmar, il fut fouillé une seconde

fois; on trouva dans une de ses poches un petit paquet de toile ficelée,

contenant une poudre blanche. L'analyse chimique que l'on fit de ces

matières prouva que la première était composée de morceaux d'éponge cuits

dans la graisse et saupoudrés d'arsénic métallique; et que la seconde

était une substance végétale sucrée, mélangée aussi avec de l'arsenic

métallique.

En conséquence, André Blum fut traduit devant la Cour d'assises de

Colmar, le 18 novembre 1826, comme accusé de faux en écriture de

commerce, et d'empoisonnement. L'accusé était vêtu de noir. C'était un

jeune homme d'une belle taille et d'une figure assez régulière, mais

l'expression de sa physionomie était froide et dure, et sa contenance

plus qu'assurée. Il entendit la lecture de l'acte d'accusation d'un air

impassible et presque effronté, et garda la même contenance pendant toute

la durée des débats. Le docteur Morel, entendu comme témoin, rapporta

plusieurs faits de nature à faire soupçonner l'accusé de plusieurs

empoisonnemens antérieurs à celui qui l'avait fait mettre en prévention.

La femme même de Blum aurait été victime d'une de ces tentatives. M.

Pélicier, chimiste attaché à la fabrique Haussman, déposa que l'accusé

était venu, à plusieurs reprises, lui demander de l'arsenic communément

connu sous le nom de _mort-aux-rats_, lui disant que son logement était

infesté de rats qui rongeaient ses habits et ses alimens; mais que lui,

Pélicier, s'y était constamment refusé; que, sur des sollicitations

itératives, il lui avait dit que, quand il y avait des rats et des souris

dans les ateliers, il y plaçait des harengs imprégnés d'arsénic. Alors

Blum lui dit qu'il lui apporterait un hareng pour qu'il y mît de

l'arsenic; mais le témoin le lui refusa, parce qu'il connaissait la

situation de l'accusé, et que l'on pouvait craindre qu'il ne voulût

attenter à sa propre vie, ou chercher à donner la mort à d'autres.

Les pharmaciens, chargés d'analyser les matières trouvées sur Blum, lors

de son arrestation, déclarèrent qu'ils avaient parfaitement constaté la

présence de l'arsenic, soit dans les éponges graisseuses qui en étaient

imprégnées, soit dans le petit paquet de toile, où l'arsenic pur était

mélangé avec une poudre végétale sucrée.

Un autre témoin, Jacques Ohl, âgé de soixante-un an, ouvrier de la

fabrique, déposa très-formellement des menaces proférées par Blum à

plusieurs reprises. Il rapporta surtout ces mots: «Je me vengerai de ceux

qui m'ont desservi; j'en tuerai un; je m'en vengerai, ne fût-ce que dans

vingt ans. Je ferai comme cet Africain;» et, en faisant cette menace,

l'accusé montrait un petit paquet qu'il avait à la main.

Le jeune homme de seize ans, que Blum chargeait de l'achat de ses

poisons, fut aussi entendu. Il déclara être allé à Colmar neuf à dix

fois, avec la commission d'y prendre chaque fois neuf grains d'émétique

chez des pharmaciens différens, d'après les ordres exprès de l'accusé,

qui recommandait aussi au témoin de ne remettre les petits paquets qu'à

lui seul, et qui, chaque fois qu'il voyait arriver son commissionnaire,

sortait, soit de son atelier, soit de la chambre qu'il habitait, pour le

recevoir mystérieusement.

Blum nia constamment toutes ces dépositions. Il parlait beaucoup et avec

une véhémence inconcevable; et cependant ses réponses étaient

incohérentes, peu vraisemblables, et quelquefois injurieuses pour les

témoins. Quoi qu'il en soit, ceux-ci persistèrent dans toutes leurs

déclarations.

Les faits de faux furent seuls avoués et reconnus formellement par

l'accusé.

Le ministère public soutint l'accusation avec force et éloquence, mais

avec calme, se bornant à faire ressortir la culpabilité de l'accusé des

dépositions seules. Le défenseur de Grimmer remplit sa tâche avec zèle;

il s'appliqua surtout à prouver que l'empoisonnement ne pouvait être que

présumé, et invoqua la commisération des jurés en faveur de ce jeune

homme, menacé du supplice à l'âge de vingt-sept ans, ayant un père plus

que septuagénaire, une mère de soixante-six ans, et étant lui-même père

de trois enfans en bas âge. L'accusé prit aussi la parole après son

avocat, et s'efforça d'exciter la compassion des jurés.

Après une demi-heure de délibération, le jury déclara Blum non coupable

d'empoisonnement; mais il n'en fut pas de même de l'accusation de faux:

sa culpabilité sur ce dernier chef fut prononcée à l'unanimité, et il fut

condamné à vingt ans de travaux forcés, à l'exposition et à la

flétrissure.

Blum entendit son arrêt avec assez de calme; mais bientôt il lança sur la

Cour des regards courroucés, et sortit en disant: _Il aurait mieux valu

me condamner à être guillotiné!_ A peine était-il rentré dans la prison,

qu'il saisit un couteau et s'en frappa dans le bas-ventre. Il tomba

baigné dans son sang, et fut conduit à l'hôpital, sous la surveillance

d'un gendarme. Mais il fut reconnu que sa blessure n'était pas

dangereuse.

ASSASSINS DE GRAND CHEMIN.

Vers la fin de 1825 et pendant les premiers mois de 1826, quatre

assassinats furent commis sur des chemins, qui traversent la forêt de

Londe et celle de Brothonne. Ces meurtres répandirent l'effroi dans toute

la contrée. La justice fit d'actives recherches; mais malgré tous ses

efforts, elle ne put mettre la main sur les auteurs de ces trois crimes.

Un seul assassinat, celui qui avait été commis le 8 février, entre sept

heures et demie et huit heures du matin, sur la personne du sieur Voisin,

devint l'objet d'une accusation.

Armand Voisin, clerc de notaire, avait des capitaux à recevoir à Paris, à

Bordeaux et au Hâvre. Il partit le 8 février de la Bouille, en annonçant

qu'il allait à Boissy-le-Châtel. Les sieurs Cornu et Sillé, ainsi que

plusieurs autres individus, le virent et le rencontrèrent sur la route. A

cent cinquante ou deux cents pas de l'endroit où il avait été rencontré,

le nommé Revel, allant à la Bouille, trouva sur le bord de la route le

corps du malheureux Voisin; le cheval de la victime était à peu de

distance, paissant dans la forêt, la bride sur le cou. Les autorités

furent aussitôt prévenues de ce tragique événement; et il fut constaté

que le corps était étendu sur le dos, mais penché du côté droit, la tête

inclinée sur l'épaule droite, les pieds tournés vers la grande route, le

bras droit étendu en supination le long du corps, les quatre premiers

doigts fléchis, le pouce également incliné en dedans. Un pistolet de

calibre de cavalerie était posé dans la main droite, de manière que

l'extrémité de la crosse appuyait dans le fond de la main; tandis que la

partie supérieure de cette même crosse appuyait sur le pouce; le bras

gauche était légèrement fléchi, la main à moitié sur la hanche; les

jambes étaient légèrement écartées. L'autopsie de la tête prouva que le

pistolet avait été bourré avec des feuilles. A côté du cadavre était un

mouchoir de poche contenant une montre de chasse à boîte en argent avec

une chaîne en or. A trente pas du cadavre, dans la forêt, on trouva la

ceinture en daim de Voisin; elle avait été coupée dans toute sa longueur

et vidée; le cheval portait encore la valise. Le médecin constata que le

cadavre avait à la tête, du côté droit, un peu au-dessous de la tempe et

au niveau de l'oreille, une plaie d'un pouce et demi de long, faisant

cavité, entourée d'un cercle noir et paraissant être l'effet d'un coup

d'arme à feu; les os de la tête étaient fracturés, et la partie

supérieure des favoris était brûlée. De l'autre côté, au-dessous de

l'oreille, on voyait une plaie plus petite que la première, et formant

aussi cavité avec fracture d'os. Une foule de circonstances indiquaient

que la mort violente du sieur Voisin n'était pas le résultat d'un

suicide, comme ses assassins avaient voulu le faire croire.

Cet assassinat dont les auteurs étaient d'abord inconnus, ouvrit un champ

vaste aux conjectures; d'injustes soupçons planèrent un moment sur

quelques personnes innocentes. Mais on apprit enfin que le nommé

Heurtaux, meunier, âgé de trente-deux ans, avait été vu près du lieu où

le crime avait été commis; que, ce jour-là, il s'était fréquemment

déplacé et qu'il avait tenu quelques propos qui décelaient une conscience

alarmée. Heurtaux fut arrêté, et traduit devant la Cour d'assises de

Rouen, avec le nommé Daguet, cultivateur, âgé de quarante-trois ans, et

Françoise Hébert, femme Heurtaux, comme accusés, les deux premiers

d'assassinats suivi de vol, la troisième de recel d'argent.

Les accusés comparurent devant leurs juges, le 28 novembre 1826, en

présence d'un nombreux auditoire. D'après l'instruction et les

dépositions des témoins, Heurtaux avait été vu par plusieurs personnes à

la Bouille, le 7 février; le 8, il avait quitté Savale à deux heures du

matin et s'était rendu à une demi-lieue de là chez sa femme, où il avait

donné rendez-vous à Daguet. Vers sept heures un quart, ils étaient

arrivés tous deux près de la Maison-Brûlée, et ils n'avaient alors qu'une

avance de deux cent à deux cent-vingt pas sur Voisin qui les suivait à

cheval. Plus haut, à trois cent cinquante pas au-dessous du lieu où le

crime avait été commis, ils furent encore rencontrés par deux témoins, et

ces derniers trouvèrent Voisin, montant la côte à pied, à cent cinquante

ou deux cents pas environ au-dessous de l'endroit où il avait perdu la

vie. Quelques instans après, vers huit heures ou huit heures moins un

quart, la fille Cabour, suivant sa déposition, les vit tous deux sortir

du bois, saisir Voisin et l'entraîner violemment dans la partie de la

forêt où il fut trouvé mort; suivant le même témoin, Voisin, dans cette

lutte, n'avait pas jeté un cri: elle n'avait pas non plus entendu la

détonation du pistolet, parce qu'elle avait perdu connaissance pendant

cette scène.

Quoique cette déposition se trouvât fortement contrariée par d'autres

déclarations, trois bûcherons, par leur témoignage, lui prêtaient un

puissant appui. Ils affirmaient qu'étant à travailler au bord de la

forêt, à peu de distance de la route, et à trois cent cinquante pas

au-dessus du lieu où les accusés avaient été rencontrés par Cornu et

Sillé, ils ne virent Daguet et Heurtaux paraître à leur hauteur qu'un

quart d'heure environ après avoir entendu le coup d'arme à feu qui donna

la mort au malheureux Voisin; ils dirent, en outre, que Daguet, monté sur

sa voiture, était tout en sueur; que la femme Heurtaux n'était pas avec

ses coaccusés, quoiqu'elle soutînt le contraire, et que Daguet ne s'était

pas arrêté pour faire la conversation avec eux, quoique les accusés

eussent affirmé ce fait. Un quart de lieue plus loin, les trois accusés,

alors réunis, trouvèrent le nommé Boucachard fort impatient de ne pas

voir paraître Voisin qu'il attendait, et comme cet homme témoignait

l'intention de retourner vers la Bouille, pour voir si le voyageur ne

s'était pas égaré, Daguet chercha à le détourner de ce dessein, et

l'engagea à continuer sa route jusqu'au Bourgtheroulde.

Une autre circonstance déposait aussi violemment contre les accusés. Un

sieur Dubourg, serrurier à la Bouille, avait déclaré, après beaucoup de

tergiversations, qu'il reconnaissait le pistolet pour avoir appartenu à

Heurtaux père, qui le lui avait donné naguère à raccommoder.

Toutes ces dépositions furent reproduites à l'audience. Les accusés

protestèrent de leur innocence; ils cherchèrent à expliquer leur présence

dans le voisinage de la scène du crime, et soutinrent que la fille Cabour

en imposait à la justice, en les signalant comme les auteurs de

l'assassinat de Voisin. Ils nièrent également tous les propos qui leur

étaient imputés.

Cependant la fille Cabour avait désigné les moindres parties du costume

des accusés; elle les avait reconnus, dès l'abord, entre plusieurs

autres prisonniers. Elle déclara que la crainte que lui inspirait Daguet

avait été la seule cause du silence qu'elle avait long-temps gardé sur

cette malheureuse affaire. Malgré les vives apostrophes et les violentes

interpellations des trois accusés, la fille Cabour n'en persista pas

moins dans sa déclaration.

Cette procédure, commencée le 28 novembre, se prolongea jusqu'au 4

décembre. Sur la déclaration du jury, Heurtaux et Daguet, déclarés

coupables d'assassinat suivi de vol, furent condamnés à la peine de mort.

La femme Heurtaux fut acquittée de l'accusation de recélé.

Quand les accusés furent introduits dans la salle, pour entendre la

déclaration du jury, une scène déchirante émut vivement les spectateurs.

Le président prononça d'abord l'acquittement de la femme Heurtaux; mais,

lorsqu'il donna ordre de la faire sortir, elle se cramponna au banc, en

s'écriant qu'elle voulait partager le sort de son mari. «Il est innocent

comme moi, s'écriait-elle; c'est une injustice! je ne veux pas le

quitter.» Les gendarmes furent obligés de l'enlever de vive force.

Daguet, abattu, gardait un morne silence. Heurtaux s'écria qu'il était

innocent, et qu'il en appelait aux magistrats de la décision du jury;

Daguet se leva, et, à voix basse, protesta aussi de son innocence.

Le pourvoi des deux condamnés ayant été rejeté par la Cour de cassation,

ils furent exécutés sur la place publique de Bourgtheroulde.

BANCELIN,

MEURTRIER DE SON ÉPOUSE.

Ici le crime ne fut point la conséquence du libertinage. La victime et le

bourreau sont presque également dignes d'intérêt. Bancelin aimait sa

femme; mais sa brutalité, ses emportemens, sa fureur presque habituelle,

avaient à la fin forcé cette malheureuse épouse de fuir le domicile

conjugal, et ce fut le désespoir que causa à Bancelin cet abandon, qui le

rendit criminel.

Jean-Baptiste-Auguste Bancelin, âgé de trente-neuf ans, propriétaire et

marchand de bois à Saint-Menehould, appartenait à une famille très-connue

par l'étendue de son commerce. Il avait épousé Marie-Élisabeth Salmon,

issue d'une famille très-recommandable.

Des spéculations extravagantes et malheureuses avaient aigri le caractère

de Bancelin. Sa femme, par ses manières douces et affectueuses, tâchait

de calmer les fureurs qui l'agitaient; elle supportait avec patience et

résignation les injures qu'il lui prodiguait, ne laissait échapper aucune

plainte au sujet des mauvais traitemens qu'elle en éprouvait, et dérobait

avec soin à la connaissance du public les scènes déplorables qui se

passaient dans l'intérieur de la maison: en un mot, suivant l'expression

d'un témoin, madame Bancelin était un ange de vertu.

Dans le mois de juillet 1826, Bancelin conçut le projet d'ouvrir une

auberge. Sa femme lui fit, avec tous les ménagemens possibles, des

remontrances sages sur les difficultés que présentait cet établissement.

Bancelin, au lieu de les écouter et de les peser, devint furieux; il

s'arma d'une bouteille et la lança à la tête de sa femme: celle-ci fut

blessée, mais elle dissimula courageusement sa souffrance. Bancelin la

prit aux cheveux, l'entraîna dans un cabinet voisin, la renversa sur le

carreau et la foula aux pieds. Elle lui déclara alors qu'elle le

quitterait, qu'elle ne pouvait vivre plus long-temps avec lui. Cette

menace ne fut qu'un stimulant pour la fureur de Bancelin; il redoubla

ses mauvais traitemens. Au milieu de cette scène de violence, la

malheureuse femme s'écriait: _Laisse-moi la vie, je t'en conjure; si ce

n'est pas pour moi, que ce soit pour mes enfans!_ Une voisine qui

l'entendit, vola à son secours; elle arriva au moment où Bancelin, armé

d'un canon de fusil servant de soufflet, allait en frapper sa femme.

Cette infortunée, accablée de douleur et de chagrin, ne pouvant plus

rester avec son mari, prit la fuite pendant la nuit. Elle conserva encore

assez de courage pour emporter avec elle un de ses jeunes enfans, et,

chargée de ce précieux fardeau, elle se rendit des Islettes à

Sainte-Menehould, et se réfugia chez une de ses sœurs, établie en cette

ville.

Bancelin, ne pouvant supporter l'idée de vivre séparé de sa femme,

tourmenté peut-être aussi par les remords de sa conscience, tenta tous

les moyens de réconciliation, mais inutilement. Un mois s'était écoulé

sans qu'il eût pu obtenir que sa femme revînt chez lui. Enfin, le 1er

septembre, ayant formé un projet sinistre, il se rendit à Verdun pour y

acheter de l'arsenic, mais il ne put s'en procurer. Il entra dans la

boutique d'un armurier, qui lui vendit un pistolet. Il s'informa si, avec

cette arme, on pouvait tuer un chien à quatre pas; et, sur la réponse

affirmative, il s'en alla. Mais bientôt il revint acheter un second

pistolet, et retourna à son domicile, où il fit lui-même l'essai de ses

nouvelles armes.

Le lendemain, jour du fatal événement, déterminé à partir pour

Sainte-Menehould, il brûla ses papiers, enveloppa son violon d'un crêpe,

et recouvrit une table ronde avec une robe noire de sa femme. A trois

heures environ, il se rendit à Sainte-Menehould. Il avait emporté deux

bouteilles de vin blanc; il en prit une pour sceller sans doute le

raccommodement, et courut au logis de sa belle-sœur, où sa femme s'était

retirée. Il demanda à la voir. On avertit madame Bancelin de la visite de

son mari: elle se présenta. La conversation s'engagea sans humeur de part

ni d'autre, seulement la femme refusa de venir aux Islettes, et Bancelin

sortit. Un instant après, il reparaît, pénètre dans l'arrière-boutique,

où sa femme s'était mise à tricoter à côté de sa sœur, qui elle-même

travaillait à une robe et causait avec un marchand étranger, assis près

de sa fenêtre. Bancelin réitère ses sollicitations, en se promenant à

grands pas dans la chambre. _Veux-tu enfin revenir avec moi?_ dit-il à sa

femme.--_Ce ne sera pas encore aujourd'hui_, répondit-elle. Au même

moment, une détonation se fait entendre... La malheureuse femme tombe, en

s'écriant: _Je suis tuée!_

Bancelin prit aussitôt la fuite et courut se précipiter dans la rivière.

Comme l'eau n'était pas profonde, on parvint aisément à l'en retirer, et

on le conduisit dans une salle de l'Hôtel-de-Ville, où bientôt après il

fut interrogé par le juge d'instruction.

Le pistolet dont il s'était servi pour son crime, était chargé de deux

chevrotines, qui avaient pénétré dans la partie postérieure et inférieure

du cou. Les blessures, qui n'étaient pas mortelles de leur nature, le

devinrent par la suite, d'après le rapport des médecins appelés pour en

constater l'état, et la malheureuse femme Bancelin succomba, après six

semaines de souffrance et d'agonie.

Lors de son interrogatoire, Bancelin était calme et de sang-froid. Il

déclara que des deux pistolets qu'il avait achetés, l'un chargé de deux

chevrotines, était destiné à sa femme, l'autre, chargé de trois, devait

servir pour lui-même; et qu'afin de ne pas se tromper, il avait mis le

premier dans la poche de son habit, et le second dans le gousset de son

pantalon; que son intention pourtant, en entrant dans la chambre où il

avait vu sa femme, n'était pas de la tuer, mais que cela devait dépendre

de la bonne ou mauvaise réception qu'elle lui ferait; que, désespéré de

la fatale obstination qu'elle mettait à ne pas vouloir rentrer avec lui,

il avait tiré sur elle; que voulant aussitôt terminer ses propres jours,

il avait dirigé contre lui son second pistolet, que le coup avait raté,

et que le seul parti qui lui restait à prendre étant de se jeter à l'eau,

il l'avait fait.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 16 / 21 段