Enfin tout était consommé, et la mort et l'inhumation du malheureux

Boursier; mais des bruits sinistres éclatèrent bientôt, et le 31 juillet,

le procureur du roi ordonna l'exhumation du corps. MM. Orfila, docteur en

médecine, Hardy, professeur de la faculté de médecine, et Hamel, candidat

en médecine, appelés par le juge d'instruction, procédèrent sur le lieu

même à l'autopsie du cadavre; ils firent l'extraction de l'estomac et des

intestins, qui furent placés aussitôt dans un vase de terre, sur lequel

les scellés furent apposés; ils recueillirent aussi dans un vase un

liquide jaune. Les médecins déclarèrent, dans le procès-verbal qu'ils

dressèrent, qu'ils n'avaient trouvé aucune trace de lésion qui pût faire

soupçonner que Boursier eût succombé à la suite d'une rupture ou d'une

ulcération du cœur, des poumons et des gros vaisseaux qui sont contenus

dans le thorax. Après un examen approfondi, les médecins attestèrent

qu'il s'était trouvé, tant dans l'estomac que dans les intestins qu'ils

avaient analysés, une quantité d'arsénic suffisante pour donner la mort.

Dans le cours de leur première opération, ils en avaient en outre

signalé quelques grains au juge d'instruction.

Enfin cinq docteurs en médecine, parmi lesquels étaient MM. Orfila,

Chaussier et Pelletan, consultés sur la réunion des circonstances

rapportées ci-dessus, furent unanimement d'avis que Boursier était

évidemment mort des effets de l'arsenic, et que l'autopsie n'avait

nullement justifié la supposition d'une rupture de vaisseaux dans la

poitrine.

Ces explications si claires, si précises, si concordantes, ne pouvaient

laisser subsister le plus léger doute sur les causes de la mort de

Boursier: _il était mort empoisonné_. Il s'agissait de savoir si cet

événement était le résultat d'un crime, d'un suicide ou d'un simple

accident. Telles étaient les seules suppositions auxquelles pouvait

donner lieu la mort inopinée de cet homme. Tout tendait à démontrer

jusqu'à l'évidence que Boursier ne s'était pas empoisonné lui-même. Il

était père de cinq enfans; son commerce était aussi prospère qu'il

pouvait le désirer; son intérieur n'avait rien que de riant pour lui; il

vivait en très-bonne intelligence avec sa femme dont il ignorait les

désordres; il était d'une humeur très-gaie, et la plaisanterie qu'il fit

à sa femme, le 28 juin, n'indique guère qu'il fût, ce jour-là, tourmenté

par quelque souci. D'ailleurs, si Boursier eût mis lui-même de l'arsenic

dans son potage, est-il présumable qu'il eût appelé sa femme et la

cuisinière, pour leur dire que ce potage était mauvais?

On ne pouvait pas attribuer davantage la mort de Boursier à un simple

accident. Aussi l'accusation l'attribua-t-elle à un crime. D'après

l'autopsie, l'empoisonnement était constant. Les liaisons criminelles qui

existaient entre la veuve Boursier et Kostolo appelèrent sur eux les

soupçons de la justice: tous deux furent arrêtés.

Aussitôt que les vomissemens avaient commencé, la femme Boursier avait

pris la casserolle qui contenait le riz; elle avait jeté ce riz dans une

terrine d'eau sale qui était sous la fontaine; elle avait passé ensuite

un peu d'eau dans la casserolle, et ordonné à la fille Blin de la

nettoyer; ce que celle-ci avait exécuté, en la frottant avec du sable et

de la cendre. La veuve Boursier chercha à expliquer cette circonstance

extraordinaire: «Boursier, disait-elle, était très-susceptible sur la

propreté. Pour lui prouver que la casserolle était propre, j'allai la

vider; et, comme il y avait un peu de riz attaché au fond, j'y ai passé

de l'eau pour le détacher, et ai montré ensuite la casserolle à mon

mari.»

L'accusation s'empara de cet aveu et crut y trouver une preuve du crime.

Les réticences de la femme Boursier, ses tergiversations dans plusieurs

réponses importantes, furent autant de probabilités contre elle. Une

fois, elle dit que son mari ne lui avait jamais parlé d'arsénic; une

autre fois, qu'il lui avait parlé de mort-aux-rats et d'arsénic.

Interrogée sur le compte des personnes qui fréquentaient habituellement

sa maison, la veuve Boursier cita tous les amis de son mari; mais elle ne

nomma pas Kostolo, et soutint même qu'elle n'avait jamais eu de relations

intimes avec cet homme. Mais Kostolo, assez impudent pour ne rien

ménager, révéla la nature de ses liaisons avec la veuve Boursier; et

celle-ci, forcée par l'évidence à avouer ces coupables habitudes, avoua

d'abord qu'elle avait vu Kostolo avec intérêt et plaisir, et bientôt fut

contrainte de confesser que, dans la chambre même du défunt, elle s'était

abandonnée aux vœux criminels de son misérable complice. Il résulta

aussi des interrogatoires qu'elle donnait de l'argent à Kostolo, et l'on

en conclut que, puisqu'elle n'ignorait pas le dénuement de cet homme,

elle stipendiait ses assiduités adultères, et lui livrait le patrimoine

de ses enfans.

Après avoir entendu tous les témoins, l'accusation posa la question

suivante:

«La veuve Boursier prétendra-t-elle, comme elle l'a fait dans ses

interrogatoires, qu'elle n'avait aucun intérêt ni aucun motif pour

commettre ce crime?» Puis elle y répondit: «On ne le pense pas; car sa

conduite après la mort de son mari, les projets formés entre elle et

Kostolo de s'unir en mariage, la promesse qu'elle lui en avait faite, la

crainte qu'elle avait qu'il ne changeât d'avis, démontrent suffisamment

le motif qui l'a portée à cet attentat.» Ces allégations de l'acte

d'accusation résultaient des déclarations réitérées de Kostolo, et

paraissaient être confirmées d'ailleurs par la franchise grossière avec

laquelle il répondit aux questions du magistrat chargé de l'instruction

de ce procès.

Pour établir la complicité de Kostolo dans l'empoisonnement présumé du

malheureux Boursier, l'acte d'accusation présenta cet homme attaché au

chevet du lit du moribond, lui administrant les boissons prescrites par

les médecins, et pouvant bien y avoir introduit de nouvelles substances

vénéneuses. On le montrait encore comme un homme dénué de ressources,

sans moyens d'existence, et pouvant avoir un grand intérêt à s'associer à

une femme qui le mettrait à la tête d'un établissement florissant et

capable d'assurer son avenir.

Pendant l'instruction, le témoin Bailly, ancien commis de Boursier, avait

dit d'abord que son patron, après avoir préparé des boulettes pour faire

périr les rats, avait serré le restant de l'arsenic lui-même; plus tard,

ce témoin changea de langage, et dit que c'était lui Bailly, qui avait

serré le reste d'arsénic, et qu'il ne s'en était pas souvenu d'abord. Ces

deux déclarations si différentes, cette attention que Bailly apportait à

justifier l'accusée, que jusque-là il avait cherché à faire regarder

comme coupable, donna lieu de penser que l'on avait fait des démarches

pour le circonvenir, et lui faire rétracter sa première déclaration. En

conséquence, l'avocat-général pris des réserves à son égard.

Les débats durèrent plusieurs jours. La plupart des circonstances que

l'on a déjà vues furent pleinement confirmées. La veuve Boursier se

renferma dans un système de dénégation presque absolu, non seulement

touchant l'empoisonnement de son mari, mais encore relativement à la

nature de ses liaisons et de ses entrevues avec Kostolo. Mais, quant à

ces derniers faits, elle fut plusieurs fois confondue par les réponses

énergiques, précises, et grossièrement effrontées de Kostolo. A plusieurs

reprises, l'auditoire eut peine à imposer silence à la juste indignation

qu'il éprouvait en entendant ce misérable aventurier qui, pour mieux

prouver son innocence, faisait parade de ses honteux trophées.

Le 29 novembre 1825, sur la réponse négative du jury, le président de la

Cour d'assises de la Seine, déclara la veuve Boursier et Kostolo

déchargés de l'accusation intentée contre eux, et ordonna leur mise en

liberté.

L'autorité prit en même temps des mesures pour que Kostolo, étranger sans

aveu, sans ressources et sans recommandation, qui faisait un si hideux

trafic de ses avantages physiques, purgeât de sa présence un pays qu'il

avait souillé des plus scandaleux désordres. Il resta sous la

surveillance de la police jusqu'à son départ.

Quant à la veuve Boursier, elle revint, le soir même de son acquittement,

dans son domicile qui devait au moins lui rappeler de bien graves

erreurs. Ses amis l'attendaient. Une nuit bruyante en félicitations

succéda aux transes de la veille. La veuve Boursier reparut, presque le

lendemain, dans son comptoir, et se vit, pendant plusieurs jours, l'objet

de la curiosité publique. Tout le monde voulait voir l'amante de

l'aventurier Kostolo, devenue si tristement fameuse par la formidable

accusation dirigée contre elle.

On aurait mieux aimé, dans l'intérêt même de la veuve Boursier, ne pas

lui voir oublier si promptement les périls qu'elle venait de courir,

pouvoir lui supposer un repentir sincère, une pudique honte des torts

avérés qu'on avait à lui reprocher. Comment avait-elle pu si tôt oublier

la touchante et paternelle admonition du président de la Cour? «Veuve

Boursier, lui avait dit ce magistrat, en prononçant son acquittement,

vous allez recouvrer la liberté que les plus graves soupçons vous avaient

fait perdre. Le jury vous a déclarée non-coupable du crime qui vous était

imputé: puissiez-vous trouver la même absolution dans le témoignage de

votre conscience! Mais n'oubliez pas que la cause de vos malheurs et du

déshonneur qui couvrira peut-être à jamais votre nom, fut le désordre de

vos mœurs et la violation des nœuds les plus sacrés. Descendez au fond

de votre cœur; que votre conduite à venir efface la honte de votre

conduite passée, et que le repentir remplace l'honneur que vous avez

perdu!»

A l'époque de son procès, la veuve Boursier avait trente-sept ans. On

était fort curieux de connaître son extérieur. Sa taille était peu

élevée, même petite (quatre pieds cinq pouces); sa figure, sillonnée par

la petite vérole, était peu agréable; ses traits n'avaient rien de ce qui

rappelle la beauté. Elle contrastait avec Kostolo, dont les traits

étaient réguliers et la taille élevée.

LE FORÇAT SUREAU.

Sureau, garçon tailleur, était au bagne de Brest, depuis l'année 1823 ou

1824. Voici sommairement les circonstances qui l'avaient plongé dans ce

cloaque de criminels. Ce jeune homme devait épouser une jeune fille, sa

cousine. Celle-ci, au moment de s'unir à lui, se rétracta. Alors Sureau

s'abandonna au désespoir; ses passions fermentèrent, sa tête s'exalta;

une sorte de délire furieux s'empara de lui. Il se rendit chez celle

qu'il aimait, armé de deux pistolets; il voulait se brûler la cervelle à

ses yeux; peut-être aussi voulait-il l'immoler elle-même et périr sur son

cadavre. Qui pourrait savoir quel était son projet? Le savait-il bien

lui-même? Quoi qu'il en soit, la jeune fille seule expira sous l'arme

meurtrière, et Sureau fut, quelques mois après, envoyé au bagne de Brest,

et attaché côte à côte avec un galérien.

Chose étrangement monstrueuse! Dans ce séjour de l'opprobre et de la

misère, ce jeune homme retrouva encore des passions semblables à celles

qu'il avait déjà éprouvées, mais avec cette différence qu'elles étaient

empreintes de cette hideur et de cette dépravation que le bagne attache à

tout. Le forçat dont l'existence était enchaînée à la sienne par des

liens de fer, était devenu pour lui l'objet d'une affection infâme.

Depuis deux ans environ, il traînait sa chaîne avec ce compagnon,

lorsqu'une mésintelligence éclata entre eux. Pendant la nuit, la tête du

galérien Sureau s'exalta comme lors de son premier crime. Tout-à-coup il

se lève, s'arme de ciseaux qui se trouvaient à côté de lui, les plonge à

plusieurs reprises dans les flancs de son compagnon endormi, et appelant

à grands cris le garde-chiourme: _Qu'on me conduise à la mort!_

s'écrie-t-il, d'une voix forcenée. _Je viens d'assassiner l'homme que

j'aimais plus que ma vie._

Sureau ne tarda pas à être traduit devant un conseil composé d'officiers

et d'ingénieurs de la marine. Rien de plus extraordinaire que l'aspect

d'un tel tribunal: là, les accusés sont toujours des criminels; là, les

témoins eux-mêmes comparaissent couverts de leurs vêtemens rouges, et

traînant leurs chaînes.

Connaissez-vous, dit le président à l'un de ces témoins qui paraissait

avoir vieilli aux galères, connaissez-vous quelque motif qui ait pu

porter l'accusé à tuer son camarade?

_Le forçat_: Oui, monsieur le président. Je crois, sauf votre respect,

que son camarade l'avait appelé _mouton_.

_Le président_: Eh bien? que signifie cela?

_Le forçat_: C'est que, monsieur, quand on dit à quelqu'un qu'il est un

_mouton_, ça veut dire, sauf votre respect, qu'il rapporte aux chefs tout

ce qui se fait.

_Le président_: Quel grand mal y a-t-il là? comment voulez-vous qu'il ait

pu le tuer pour cette parole?

_Le forçat_: C'est que, monsieur, chez nous, celui qui est _mouton_, sauf

votre respect, ça veut dire _qu'il faut qu'on l'assassine_, et alors vous

comprenez qu'on n'aime pas d'avoir cette réputation.

Le sang-froid, le ton de naïveté avec laquelle le vieux forçat débitait

ces maximes, indiquaient assez qu'elles constituaient un des points de

droit de ce lieu d'infamie, et qu'elles avaient été plus d'une fois mises

à exécution.

Après la plaidoierie de son avocat, le galérien Sureau voulut se défendre

lui-même. Son improvisation offrait un mélange singulier du langage de la

passion et de l'argot du bagne: l'idée de la cousine et de son compagnon

de chaîne se confondait dans son esprit, et l'image de ces deux victimes

de sa fureur, harcelant sans cesse sa pensée, lui inspirait des paroles

et des mouvemens d'une véritable éloquence.

Le forçat Sureau fut condamné à mort le 17 octobre 1826, et fut exécuté

dans les vingt-quatre heures.

PIERRE BARRIÉ,

PARRICIDE.

Le 16 novembre 1826, le nommé Pierre Barrié, âgé de trente-trois ans, né

à Cocural, canton de Saint-Amans (Aveyron), comparut devant la Cour

d'assises de Rhodez, accusé de meurtre sur la personne de sa mère. Cette

cause avait attiré une grande affluence de spectateurs. Nous allons en

rapporter les principaux faits.

Depuis quelque temps, Marguerite Bouges, veuve Barrié, âgée de soixante

ans, était atteinte d'aliénation mentale. Ses enfans, qui faisaient de

fréquens voyages à Paris, trouvèrent convenable, pour sa propre sûreté

comme pour la sûreté commune, de la faire renfermer dans un hospice, et

confièrent ce soin à Pierre, l'aîné de la famille. Ce projet fut conçu au

mois de septembre 1824. A cette époque, Pierre Barrié, Jean, son frère,

et Marie-Anne, sa sœur, étaient dans le pays; toutefois il a été établi

que ces deux derniers ne se trouvaient pas à Cocural, et que Pierre

habitait seul avec sa mère dans la maison de feu Barrié, son père.

Dans les derniers jours de ce même mois de septembre, Pierre Barrié

prétendit avoir rempli la commission dont il s'était chargé. Selon lui,

il s'était adressé à cet effet au nommé Frédéric-Alexandre Cambonne,

marchand à Espalion et propriétaire à Montpellier, lequel, moyennant la

somme de 440 francs, devait conduire dans cette dernière ville Marguerite

Bouges, et la placer dans un établissement de charité. Pierre Barrié

ajoutait quelques circonstances sur le départ de sa malheureuse mère. Il

disait qu'elle avait opposé une vive résistance... que l'on avait été

forcé de recourir à l'assistance des gendarmes en résidence à Espalion.

Dans le courant du mois d'octobre suivant, Pierre, Jean et Marie-Anne

Barrié partirent pour Paris. Ce fut dans cette ville, au mois de janvier

1825, que Pierre apprit aux deux autres la mort de leur mère, survenue,

disait-il, par suite d'un accident tragique. La voiture qui la

conduisait à Montpellier avait versé... Elle s'était fracassé le crâne...

On l'avait transportée dans un hospice où elle avait rendu le dernier

soupir... Le prétendu conducteur Cambonne était aussi décédé... Pierre

Barrié écrivit même à Cocural pour faire prendre le deuil aux autres

membres de la famille.

Comme la plupart des hommes de son pays, Pierre exerçait à Paris la

profession de porteur d'eau; il était domicilié rue du Bac.

Jean revint de Paris à Cocural dans le courant de mai 1825, portant un

reçu de 440 francs, souscrit et signé par le prétendu Cambonne. Ce reçu

lui avait été remis par son frère Pierre.

Cependant une sourde et vague rumeur s'était répandue au sujet de la

disparition de Marguerite Bouges; on disait que cette femme n'était pas

sortie du pays, et, chaque jour, ces conjectures acquéraient plus de

consistance. On apprit de quelques individus qui avaient fait le voyage

de Montpellier, que toutes recherches avaient été infructueuses pour se

procurer des nouvelles de cette femme. On se rappela aussi que, vers la

fin de septembre 1824, Pierre Barrié, qui était naturellement gai, avait

paru sombre et agité, et qu'il avait supplié un de ses voisins de lui

permettre de coucher chez lui, ne pouvant, disait-il, habiter seul dans

sa maison, où le bruit des portes battues par le vent le glaçait

d'épouvante. Enfin, on sut dans le public que, dans une police de bail à

ferme consentie à son oncle, peu de jours avant son départ pour Paris,

Pierre Barrié s'était réservé un petit réduit, qu'il avait lui-même fermé

soigneusement avec une cloison en planches, après y avoir entassé de

vieux meubles et du bois de chauffage, et le docteur Capoulade,

d'Albouze, parlant un jour de la disparition de la veuve Barrié, s'écria

que c'était dans ce petit réduit que l'on pourrait trouver le cadavre de

cette femme.

Cette circonstance paraissait trop extraordinaire pour qu'elle n'éveillât

pas l'attention. Aussi ce fut vers le lieu indiqué que la justice dirigea

ses premières démarches. On ne tarda pas à découvrir l'horrible mystère.

Bientôt, sous un amas de meubles, dans une auge de pierre, hermétiquement

fermée avec de la terre glaise, on trouva le cadavre de Marguerite

Bouges, recouvert de quelques lambeaux de vêtemens, le tout assez bien

conservé pour qu'on pût constater l'identité. Le frère de l'accusé et

plusieurs habitans la reconnurent. Marie Crassels déclara l'avoir

reconnue à un doigt de la main gauche, dont la première phalange avait

été emportée par un panaris.

Aussitôt la police fut instruite, et des ordres furent donnés pour que

Pierre Barrié fût arrêté à Paris, et conduit sans retard à Rhodez.

Devant le juge d'instruction, l'accusé se renferma dans une dénégation

absolue, parlant toujours du prétendu Cambonne, qui n'était, suivant

toutes les probabilités, qu'un personnage de son invention; car on ne

trouva aucun vestige de cet individu, ni sur les registres des morts, ni

sur ceux des vivans. A cette terrible question: «Comment s'est-il fait

que votre mère, décédée à Montpellier, ait été trouvée dans l'auge de

Cocural?» Pierre Barrié se borna à répondre: _C'est par miracle!_

En présence de la Cour d'assises, le président lui fit subir

l'interrogatoire suivant:

_D._ Qu'était devenue votre mère, lors de votre départ pour Paris en

1824?

_R._ M'étant chargé de la placer dans un hospice, au nom de tous ses

enfans, un cocher de fiacre que j'avais connu à Paris, mais dont j'ignore

le nom et le domicile, me conseilla de la confier à un monsieur qui, pour

440 francs une fois payés, prit l'engagement de la conduire et de la

faire recevoir à Montpellier, dans la maison centrale de cette ville.

_D._ Connaissiez-vous ce monsieur?

_R._ Je ne le connaissais pas: il disait s'appeler Alexandre-Frédéric

Cambonne.

_D._ D'où était-il?

_R._ Je l'ignore: mais il prenait les qualités de propriétaire à

Montpellier, et de marchand à Espalion.

_D._ Vous aviez déjà consulté M. Jalabert fils, avocat à Espalion. Il

vous avait promis ses bons offices pour obtenir une place pour votre mère

dans l'hospice de cette ville, ou dans celui de Rhodez. Lui parlâtes-vous

du traité que vous veniez de faire avec Cambonne?

_R._ Non, monsieur.

_D._ Vous n'accompagnâtes pas votre mère jusqu'au moment de son départ?

_R._ Cela m'aurait fait mal.

_D._ Plusieurs témoins ont déposé, dans l'instruction, qu'il vous avait

fallu des gendarmes pour la contraindre: vous-même leur avez appris cette

circonstance.

_R._ Ils se trompent.

_D._ Il résulte des informations qu'on a prises qu'il n'existe, ni à

Montpellier ni à Espalion, aucun individu portant le nom de Cambonne, et

que votre mère n'a jamais été reçue dans la maison centrale de

Montpellier?

_R._ J'ai été trompé.

_D._ Qui vous apprit la mort de votre mère?

_R._ Je l'appris par une lettre qui me fut écrite de Montpellier.

_D._ Par qui?

_R._ J'ai oublié le nom du signataire de la lettre.

_D._ Mais enfin, comment se fait-il que votre mère ait été trouvée dans

l'auge de Cocural?

_R._ Je n'en sais rien.

A chaque question, l'accusé essayait, mais en vain, de lever sa tête, qui

retombait aussitôt sur sa poitrine.

Les témoins furent entendus au nombre de trente-deux. Plusieurs

rappelèrent le propos tenu par M. Capoulade, médecin d'Albouze. Celui-ci

avoua le fait, et l'expliqua par diverses circonstances qui avaient

appelé ses réflexions sur ce sujet.

Le ministère public soutint l'accusation avec beaucoup de force et de

précision, et fit voir que les circonstances diverses et multipliées qui

avaient été recueillies à l'occasion du meurtre de la veuve Barrié,

devaient suppléer à l'absence de témoins _de visu_ et aux doutes que

pouvait laisser la matérialité du fait.

L'accusé fut défendu par Me Grandet, avec le talent et la loyauté dont il

avait donné déjà des preuves si brillantes dans l'affaire Fualdès.

Plusieurs parties de sa plaidoierie firent une vive impression sur

l'auditoire.

Mais la délibération du jury ne pouvait être favorable à l'accusé. Trop

de charges, des charges trop accablantes pesaient sur lui. Chacun était

en droit de lui adresser ces terribles paroles: _Pierre Barrié, qu'as-tu

fait de ta mère?_ Le jury répondit affirmativement aux questions de

culpabilité qui lui furent soumises, et le président prononça contre le

prévenu la peine du parricide. L'abattement que ce malheureux avait

montré pendant les débats, redoubla lorsqu'il entendit l'arrêt qui le

condamnait à la mort; il ne put marcher jusqu'à sa prison qu'avec le

secours des gendarmes qui le soutenaient. Ce jugement fut rendu le 17

novembre 1826.

La Cour de cassation ayant rejeté le pourvoi de Pierre Barrié, et le roi

n'ayant pas admis son recours en grâce, ce malheureux subit sa peine le

19 février 1827 à Rhodez. Ce spectacle, qu'un appareil extraordinaire

rendait encore plus hideux, avait attiré une foule immense. Le condamné

fut transporté dans une charrette au lieu du supplice; il était

pieds-nus, en chemise, et sa tête était couverte d'un voile noir.

L'aumônier des prisons était assis auprès de lui; Barrié, triste et

abattu, paraissait attentif aux exhortations de ce charitable

ecclésiastique.

Depuis sa condamnation, il avait substitué une autre version au système

absurde qu'il avait suivi dans ses interrogatoires et dans les débats. Il

assurait que sa mère était morte à la suite d'une chute violente qu'elle

aurait faite dans un accès de démence; que, l'ayant trouvée ensanglantée

et couverte de contusions, il s'était abstenu d'appeler du secours, de

peur qu'on ne l'accusât de meurtre, et qu'alors il avait caché le cadavre

dans l'auge où il avait été découvert dix-huit mois après.

ANDRÉ BLUM,

ACCUSÉ DE FAUX ET D'EMPOISONNEMENT.

Au mois de mars 1821, André Blum fut employé dans les ateliers de la

maison Haussman et Jordan, au Logelbach, près Colmar.

En 1825, M. Jordan remarqua du désordre dans la conduite de cet homme.

Plusieurs fois, il lui adressa des remontrances; Blum promit de se

corriger; mais, loin de tenir sa promesse, il contracta de nouvelles

dettes.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 15 / 21 段