Boursier; mais des bruits sinistres éclatèrent bientôt, et le 31 juillet,
le procureur du roi ordonna l'exhumation du corps. MM. Orfila, docteur en
médecine, Hardy, professeur de la faculté de médecine, et Hamel, candidat
en médecine, appelés par le juge d'instruction, procédèrent sur le lieu
même à l'autopsie du cadavre; ils firent l'extraction de l'estomac et des
intestins, qui furent placés aussitôt dans un vase de terre, sur lequel
les scellés furent apposés; ils recueillirent aussi dans un vase un
liquide jaune. Les médecins déclarèrent, dans le procès-verbal qu'ils
dressèrent, qu'ils n'avaient trouvé aucune trace de lésion qui pût faire
soupçonner que Boursier eût succombé à la suite d'une rupture ou d'une
ulcération du cœur, des poumons et des gros vaisseaux qui sont contenus
dans le thorax. Après un examen approfondi, les médecins attestèrent
qu'il s'était trouvé, tant dans l'estomac que dans les intestins qu'ils
avaient analysés, une quantité d'arsénic suffisante pour donner la mort.
Dans le cours de leur première opération, ils en avaient en outre
signalé quelques grains au juge d'instruction.
Enfin cinq docteurs en médecine, parmi lesquels étaient MM. Orfila,
Chaussier et Pelletan, consultés sur la réunion des circonstances
rapportées ci-dessus, furent unanimement d'avis que Boursier était
évidemment mort des effets de l'arsenic, et que l'autopsie n'avait
nullement justifié la supposition d'une rupture de vaisseaux dans la
poitrine.
Ces explications si claires, si précises, si concordantes, ne pouvaient
laisser subsister le plus léger doute sur les causes de la mort de
Boursier: _il était mort empoisonné_. Il s'agissait de savoir si cet
événement était le résultat d'un crime, d'un suicide ou d'un simple
accident. Telles étaient les seules suppositions auxquelles pouvait
donner lieu la mort inopinée de cet homme. Tout tendait à démontrer
jusqu'à l'évidence que Boursier ne s'était pas empoisonné lui-même. Il
était père de cinq enfans; son commerce était aussi prospère qu'il
pouvait le désirer; son intérieur n'avait rien que de riant pour lui; il
vivait en très-bonne intelligence avec sa femme dont il ignorait les
désordres; il était d'une humeur très-gaie, et la plaisanterie qu'il fit
à sa femme, le 28 juin, n'indique guère qu'il fût, ce jour-là, tourmenté
par quelque souci. D'ailleurs, si Boursier eût mis lui-même de l'arsenic
dans son potage, est-il présumable qu'il eût appelé sa femme et la
cuisinière, pour leur dire que ce potage était mauvais?
On ne pouvait pas attribuer davantage la mort de Boursier à un simple
accident. Aussi l'accusation l'attribua-t-elle à un crime. D'après
l'autopsie, l'empoisonnement était constant. Les liaisons criminelles qui
existaient entre la veuve Boursier et Kostolo appelèrent sur eux les
soupçons de la justice: tous deux furent arrêtés.
Aussitôt que les vomissemens avaient commencé, la femme Boursier avait
pris la casserolle qui contenait le riz; elle avait jeté ce riz dans une
terrine d'eau sale qui était sous la fontaine; elle avait passé ensuite
un peu d'eau dans la casserolle, et ordonné à la fille Blin de la
nettoyer; ce que celle-ci avait exécuté, en la frottant avec du sable et
de la cendre. La veuve Boursier chercha à expliquer cette circonstance
extraordinaire: «Boursier, disait-elle, était très-susceptible sur la
propreté. Pour lui prouver que la casserolle était propre, j'allai la
vider; et, comme il y avait un peu de riz attaché au fond, j'y ai passé
de l'eau pour le détacher, et ai montré ensuite la casserolle à mon
mari.»
L'accusation s'empara de cet aveu et crut y trouver une preuve du crime.
Les réticences de la femme Boursier, ses tergiversations dans plusieurs
réponses importantes, furent autant de probabilités contre elle. Une
fois, elle dit que son mari ne lui avait jamais parlé d'arsénic; une
autre fois, qu'il lui avait parlé de mort-aux-rats et d'arsénic.
Interrogée sur le compte des personnes qui fréquentaient habituellement
sa maison, la veuve Boursier cita tous les amis de son mari; mais elle ne
nomma pas Kostolo, et soutint même qu'elle n'avait jamais eu de relations
intimes avec cet homme. Mais Kostolo, assez impudent pour ne rien
ménager, révéla la nature de ses liaisons avec la veuve Boursier; et
celle-ci, forcée par l'évidence à avouer ces coupables habitudes, avoua
d'abord qu'elle avait vu Kostolo avec intérêt et plaisir, et bientôt fut
contrainte de confesser que, dans la chambre même du défunt, elle s'était
abandonnée aux vœux criminels de son misérable complice. Il résulta
aussi des interrogatoires qu'elle donnait de l'argent à Kostolo, et l'on
en conclut que, puisqu'elle n'ignorait pas le dénuement de cet homme,
elle stipendiait ses assiduités adultères, et lui livrait le patrimoine
de ses enfans.
Après avoir entendu tous les témoins, l'accusation posa la question
suivante:
«La veuve Boursier prétendra-t-elle, comme elle l'a fait dans ses
interrogatoires, qu'elle n'avait aucun intérêt ni aucun motif pour
commettre ce crime?» Puis elle y répondit: «On ne le pense pas; car sa
conduite après la mort de son mari, les projets formés entre elle et
Kostolo de s'unir en mariage, la promesse qu'elle lui en avait faite, la
crainte qu'elle avait qu'il ne changeât d'avis, démontrent suffisamment
le motif qui l'a portée à cet attentat.» Ces allégations de l'acte
d'accusation résultaient des déclarations réitérées de Kostolo, et
paraissaient être confirmées d'ailleurs par la franchise grossière avec
laquelle il répondit aux questions du magistrat chargé de l'instruction
de ce procès.
Pour établir la complicité de Kostolo dans l'empoisonnement présumé du
malheureux Boursier, l'acte d'accusation présenta cet homme attaché au
chevet du lit du moribond, lui administrant les boissons prescrites par
les médecins, et pouvant bien y avoir introduit de nouvelles substances
vénéneuses. On le montrait encore comme un homme dénué de ressources,
sans moyens d'existence, et pouvant avoir un grand intérêt à s'associer à
une femme qui le mettrait à la tête d'un établissement florissant et
capable d'assurer son avenir.
Pendant l'instruction, le témoin Bailly, ancien commis de Boursier, avait
dit d'abord que son patron, après avoir préparé des boulettes pour faire
périr les rats, avait serré le restant de l'arsenic lui-même; plus tard,
ce témoin changea de langage, et dit que c'était lui Bailly, qui avait
serré le reste d'arsénic, et qu'il ne s'en était pas souvenu d'abord. Ces
deux déclarations si différentes, cette attention que Bailly apportait à
justifier l'accusée, que jusque-là il avait cherché à faire regarder
comme coupable, donna lieu de penser que l'on avait fait des démarches
pour le circonvenir, et lui faire rétracter sa première déclaration. En
conséquence, l'avocat-général pris des réserves à son égard.
Les débats durèrent plusieurs jours. La plupart des circonstances que
l'on a déjà vues furent pleinement confirmées. La veuve Boursier se
renferma dans un système de dénégation presque absolu, non seulement
touchant l'empoisonnement de son mari, mais encore relativement à la
nature de ses liaisons et de ses entrevues avec Kostolo. Mais, quant à
ces derniers faits, elle fut plusieurs fois confondue par les réponses
énergiques, précises, et grossièrement effrontées de Kostolo. A plusieurs
reprises, l'auditoire eut peine à imposer silence à la juste indignation
qu'il éprouvait en entendant ce misérable aventurier qui, pour mieux
prouver son innocence, faisait parade de ses honteux trophées.
Le 29 novembre 1825, sur la réponse négative du jury, le président de la
Cour d'assises de la Seine, déclara la veuve Boursier et Kostolo
déchargés de l'accusation intentée contre eux, et ordonna leur mise en
liberté.
L'autorité prit en même temps des mesures pour que Kostolo, étranger sans
aveu, sans ressources et sans recommandation, qui faisait un si hideux
trafic de ses avantages physiques, purgeât de sa présence un pays qu'il
avait souillé des plus scandaleux désordres. Il resta sous la
surveillance de la police jusqu'à son départ.
Quant à la veuve Boursier, elle revint, le soir même de son acquittement,
dans son domicile qui devait au moins lui rappeler de bien graves
erreurs. Ses amis l'attendaient. Une nuit bruyante en félicitations
succéda aux transes de la veille. La veuve Boursier reparut, presque le
lendemain, dans son comptoir, et se vit, pendant plusieurs jours, l'objet
de la curiosité publique. Tout le monde voulait voir l'amante de
l'aventurier Kostolo, devenue si tristement fameuse par la formidable
accusation dirigée contre elle.
On aurait mieux aimé, dans l'intérêt même de la veuve Boursier, ne pas
lui voir oublier si promptement les périls qu'elle venait de courir,
pouvoir lui supposer un repentir sincère, une pudique honte des torts
avérés qu'on avait à lui reprocher. Comment avait-elle pu si tôt oublier
la touchante et paternelle admonition du président de la Cour? «Veuve
Boursier, lui avait dit ce magistrat, en prononçant son acquittement,
vous allez recouvrer la liberté que les plus graves soupçons vous avaient
fait perdre. Le jury vous a déclarée non-coupable du crime qui vous était
imputé: puissiez-vous trouver la même absolution dans le témoignage de
votre conscience! Mais n'oubliez pas que la cause de vos malheurs et du
déshonneur qui couvrira peut-être à jamais votre nom, fut le désordre de
vos mœurs et la violation des nœuds les plus sacrés. Descendez au fond
de votre cœur; que votre conduite à venir efface la honte de votre
conduite passée, et que le repentir remplace l'honneur que vous avez
perdu!»
A l'époque de son procès, la veuve Boursier avait trente-sept ans. On
était fort curieux de connaître son extérieur. Sa taille était peu
élevée, même petite (quatre pieds cinq pouces); sa figure, sillonnée par
la petite vérole, était peu agréable; ses traits n'avaient rien de ce qui
rappelle la beauté. Elle contrastait avec Kostolo, dont les traits
étaient réguliers et la taille élevée.
LE FORÇAT SUREAU.
Sureau, garçon tailleur, était au bagne de Brest, depuis l'année 1823 ou
1824. Voici sommairement les circonstances qui l'avaient plongé dans ce
cloaque de criminels. Ce jeune homme devait épouser une jeune fille, sa
cousine. Celle-ci, au moment de s'unir à lui, se rétracta. Alors Sureau
s'abandonna au désespoir; ses passions fermentèrent, sa tête s'exalta;
une sorte de délire furieux s'empara de lui. Il se rendit chez celle
qu'il aimait, armé de deux pistolets; il voulait se brûler la cervelle à
ses yeux; peut-être aussi voulait-il l'immoler elle-même et périr sur son
cadavre. Qui pourrait savoir quel était son projet? Le savait-il bien
lui-même? Quoi qu'il en soit, la jeune fille seule expira sous l'arme
meurtrière, et Sureau fut, quelques mois après, envoyé au bagne de Brest,
et attaché côte à côte avec un galérien.
Chose étrangement monstrueuse! Dans ce séjour de l'opprobre et de la
misère, ce jeune homme retrouva encore des passions semblables à celles
qu'il avait déjà éprouvées, mais avec cette différence qu'elles étaient
empreintes de cette hideur et de cette dépravation que le bagne attache à
tout. Le forçat dont l'existence était enchaînée à la sienne par des
liens de fer, était devenu pour lui l'objet d'une affection infâme.
Depuis deux ans environ, il traînait sa chaîne avec ce compagnon,
lorsqu'une mésintelligence éclata entre eux. Pendant la nuit, la tête du
galérien Sureau s'exalta comme lors de son premier crime. Tout-à-coup il
se lève, s'arme de ciseaux qui se trouvaient à côté de lui, les plonge à
plusieurs reprises dans les flancs de son compagnon endormi, et appelant
à grands cris le garde-chiourme: _Qu'on me conduise à la mort!_
s'écrie-t-il, d'une voix forcenée. _Je viens d'assassiner l'homme que
j'aimais plus que ma vie._
Sureau ne tarda pas à être traduit devant un conseil composé d'officiers
et d'ingénieurs de la marine. Rien de plus extraordinaire que l'aspect
d'un tel tribunal: là, les accusés sont toujours des criminels; là, les
témoins eux-mêmes comparaissent couverts de leurs vêtemens rouges, et
traînant leurs chaînes.
Connaissez-vous, dit le président à l'un de ces témoins qui paraissait
avoir vieilli aux galères, connaissez-vous quelque motif qui ait pu
porter l'accusé à tuer son camarade?
_Le forçat_: Oui, monsieur le président. Je crois, sauf votre respect,
que son camarade l'avait appelé _mouton_.
_Le président_: Eh bien? que signifie cela?
_Le forçat_: C'est que, monsieur, quand on dit à quelqu'un qu'il est un
_mouton_, ça veut dire, sauf votre respect, qu'il rapporte aux chefs tout
ce qui se fait.
_Le président_: Quel grand mal y a-t-il là? comment voulez-vous qu'il ait
pu le tuer pour cette parole?
_Le forçat_: C'est que, monsieur, chez nous, celui qui est _mouton_, sauf
votre respect, ça veut dire _qu'il faut qu'on l'assassine_, et alors vous
comprenez qu'on n'aime pas d'avoir cette réputation.
Le sang-froid, le ton de naïveté avec laquelle le vieux forçat débitait
ces maximes, indiquaient assez qu'elles constituaient un des points de
droit de ce lieu d'infamie, et qu'elles avaient été plus d'une fois mises
à exécution.
Après la plaidoierie de son avocat, le galérien Sureau voulut se défendre
lui-même. Son improvisation offrait un mélange singulier du langage de la
passion et de l'argot du bagne: l'idée de la cousine et de son compagnon
de chaîne se confondait dans son esprit, et l'image de ces deux victimes
de sa fureur, harcelant sans cesse sa pensée, lui inspirait des paroles
et des mouvemens d'une véritable éloquence.
Le forçat Sureau fut condamné à mort le 17 octobre 1826, et fut exécuté
dans les vingt-quatre heures.
PIERRE BARRIÉ,
PARRICIDE.
Le 16 novembre 1826, le nommé Pierre Barrié, âgé de trente-trois ans, né
à Cocural, canton de Saint-Amans (Aveyron), comparut devant la Cour
d'assises de Rhodez, accusé de meurtre sur la personne de sa mère. Cette
cause avait attiré une grande affluence de spectateurs. Nous allons en
rapporter les principaux faits.
Depuis quelque temps, Marguerite Bouges, veuve Barrié, âgée de soixante
ans, était atteinte d'aliénation mentale. Ses enfans, qui faisaient de
fréquens voyages à Paris, trouvèrent convenable, pour sa propre sûreté
comme pour la sûreté commune, de la faire renfermer dans un hospice, et
confièrent ce soin à Pierre, l'aîné de la famille. Ce projet fut conçu au
mois de septembre 1824. A cette époque, Pierre Barrié, Jean, son frère,
et Marie-Anne, sa sœur, étaient dans le pays; toutefois il a été établi
que ces deux derniers ne se trouvaient pas à Cocural, et que Pierre
habitait seul avec sa mère dans la maison de feu Barrié, son père.
Dans les derniers jours de ce même mois de septembre, Pierre Barrié
prétendit avoir rempli la commission dont il s'était chargé. Selon lui,
il s'était adressé à cet effet au nommé Frédéric-Alexandre Cambonne,
marchand à Espalion et propriétaire à Montpellier, lequel, moyennant la
somme de 440 francs, devait conduire dans cette dernière ville Marguerite
Bouges, et la placer dans un établissement de charité. Pierre Barrié
ajoutait quelques circonstances sur le départ de sa malheureuse mère. Il
disait qu'elle avait opposé une vive résistance... que l'on avait été
forcé de recourir à l'assistance des gendarmes en résidence à Espalion.
Dans le courant du mois d'octobre suivant, Pierre, Jean et Marie-Anne
Barrié partirent pour Paris. Ce fut dans cette ville, au mois de janvier
1825, que Pierre apprit aux deux autres la mort de leur mère, survenue,
disait-il, par suite d'un accident tragique. La voiture qui la
conduisait à Montpellier avait versé... Elle s'était fracassé le crâne...
On l'avait transportée dans un hospice où elle avait rendu le dernier
soupir... Le prétendu conducteur Cambonne était aussi décédé... Pierre
Barrié écrivit même à Cocural pour faire prendre le deuil aux autres
membres de la famille.
Comme la plupart des hommes de son pays, Pierre exerçait à Paris la
profession de porteur d'eau; il était domicilié rue du Bac.
Jean revint de Paris à Cocural dans le courant de mai 1825, portant un
reçu de 440 francs, souscrit et signé par le prétendu Cambonne. Ce reçu
lui avait été remis par son frère Pierre.
Cependant une sourde et vague rumeur s'était répandue au sujet de la
disparition de Marguerite Bouges; on disait que cette femme n'était pas
sortie du pays, et, chaque jour, ces conjectures acquéraient plus de
consistance. On apprit de quelques individus qui avaient fait le voyage
de Montpellier, que toutes recherches avaient été infructueuses pour se
procurer des nouvelles de cette femme. On se rappela aussi que, vers la
fin de septembre 1824, Pierre Barrié, qui était naturellement gai, avait
paru sombre et agité, et qu'il avait supplié un de ses voisins de lui
permettre de coucher chez lui, ne pouvant, disait-il, habiter seul dans
sa maison, où le bruit des portes battues par le vent le glaçait
d'épouvante. Enfin, on sut dans le public que, dans une police de bail à
ferme consentie à son oncle, peu de jours avant son départ pour Paris,
Pierre Barrié s'était réservé un petit réduit, qu'il avait lui-même fermé
soigneusement avec une cloison en planches, après y avoir entassé de
vieux meubles et du bois de chauffage, et le docteur Capoulade,
d'Albouze, parlant un jour de la disparition de la veuve Barrié, s'écria
que c'était dans ce petit réduit que l'on pourrait trouver le cadavre de
cette femme.
Cette circonstance paraissait trop extraordinaire pour qu'elle n'éveillât
pas l'attention. Aussi ce fut vers le lieu indiqué que la justice dirigea
ses premières démarches. On ne tarda pas à découvrir l'horrible mystère.
Bientôt, sous un amas de meubles, dans une auge de pierre, hermétiquement
fermée avec de la terre glaise, on trouva le cadavre de Marguerite
Bouges, recouvert de quelques lambeaux de vêtemens, le tout assez bien
conservé pour qu'on pût constater l'identité. Le frère de l'accusé et
plusieurs habitans la reconnurent. Marie Crassels déclara l'avoir
reconnue à un doigt de la main gauche, dont la première phalange avait
été emportée par un panaris.
Aussitôt la police fut instruite, et des ordres furent donnés pour que
Pierre Barrié fût arrêté à Paris, et conduit sans retard à Rhodez.
Devant le juge d'instruction, l'accusé se renferma dans une dénégation
absolue, parlant toujours du prétendu Cambonne, qui n'était, suivant
toutes les probabilités, qu'un personnage de son invention; car on ne
trouva aucun vestige de cet individu, ni sur les registres des morts, ni
sur ceux des vivans. A cette terrible question: «Comment s'est-il fait
que votre mère, décédée à Montpellier, ait été trouvée dans l'auge de
Cocural?» Pierre Barrié se borna à répondre: _C'est par miracle!_
En présence de la Cour d'assises, le président lui fit subir
l'interrogatoire suivant:
_D._ Qu'était devenue votre mère, lors de votre départ pour Paris en
1824?
_R._ M'étant chargé de la placer dans un hospice, au nom de tous ses
enfans, un cocher de fiacre que j'avais connu à Paris, mais dont j'ignore
le nom et le domicile, me conseilla de la confier à un monsieur qui, pour
440 francs une fois payés, prit l'engagement de la conduire et de la
faire recevoir à Montpellier, dans la maison centrale de cette ville.
_D._ Connaissiez-vous ce monsieur?
_R._ Je ne le connaissais pas: il disait s'appeler Alexandre-Frédéric
Cambonne.
_D._ D'où était-il?
_R._ Je l'ignore: mais il prenait les qualités de propriétaire à
Montpellier, et de marchand à Espalion.
_D._ Vous aviez déjà consulté M. Jalabert fils, avocat à Espalion. Il
vous avait promis ses bons offices pour obtenir une place pour votre mère
dans l'hospice de cette ville, ou dans celui de Rhodez. Lui parlâtes-vous
du traité que vous veniez de faire avec Cambonne?
_R._ Non, monsieur.
_D._ Vous n'accompagnâtes pas votre mère jusqu'au moment de son départ?
_R._ Cela m'aurait fait mal.
_D._ Plusieurs témoins ont déposé, dans l'instruction, qu'il vous avait
fallu des gendarmes pour la contraindre: vous-même leur avez appris cette
circonstance.
_R._ Ils se trompent.
_D._ Il résulte des informations qu'on a prises qu'il n'existe, ni à
Montpellier ni à Espalion, aucun individu portant le nom de Cambonne, et
que votre mère n'a jamais été reçue dans la maison centrale de
Montpellier?
_R._ J'ai été trompé.
_D._ Qui vous apprit la mort de votre mère?
_R._ Je l'appris par une lettre qui me fut écrite de Montpellier.
_D._ Par qui?
_R._ J'ai oublié le nom du signataire de la lettre.
_D._ Mais enfin, comment se fait-il que votre mère ait été trouvée dans
l'auge de Cocural?
_R._ Je n'en sais rien.
A chaque question, l'accusé essayait, mais en vain, de lever sa tête, qui
retombait aussitôt sur sa poitrine.
Les témoins furent entendus au nombre de trente-deux. Plusieurs
rappelèrent le propos tenu par M. Capoulade, médecin d'Albouze. Celui-ci
avoua le fait, et l'expliqua par diverses circonstances qui avaient
appelé ses réflexions sur ce sujet.
Le ministère public soutint l'accusation avec beaucoup de force et de
précision, et fit voir que les circonstances diverses et multipliées qui
avaient été recueillies à l'occasion du meurtre de la veuve Barrié,
devaient suppléer à l'absence de témoins _de visu_ et aux doutes que
pouvait laisser la matérialité du fait.
L'accusé fut défendu par Me Grandet, avec le talent et la loyauté dont il
avait donné déjà des preuves si brillantes dans l'affaire Fualdès.
Plusieurs parties de sa plaidoierie firent une vive impression sur
l'auditoire.
Mais la délibération du jury ne pouvait être favorable à l'accusé. Trop
de charges, des charges trop accablantes pesaient sur lui. Chacun était
en droit de lui adresser ces terribles paroles: _Pierre Barrié, qu'as-tu
fait de ta mère?_ Le jury répondit affirmativement aux questions de
culpabilité qui lui furent soumises, et le président prononça contre le
prévenu la peine du parricide. L'abattement que ce malheureux avait
montré pendant les débats, redoubla lorsqu'il entendit l'arrêt qui le
condamnait à la mort; il ne put marcher jusqu'à sa prison qu'avec le
secours des gendarmes qui le soutenaient. Ce jugement fut rendu le 17
novembre 1826.
La Cour de cassation ayant rejeté le pourvoi de Pierre Barrié, et le roi
n'ayant pas admis son recours en grâce, ce malheureux subit sa peine le
19 février 1827 à Rhodez. Ce spectacle, qu'un appareil extraordinaire
rendait encore plus hideux, avait attiré une foule immense. Le condamné
fut transporté dans une charrette au lieu du supplice; il était
pieds-nus, en chemise, et sa tête était couverte d'un voile noir.
L'aumônier des prisons était assis auprès de lui; Barrié, triste et
abattu, paraissait attentif aux exhortations de ce charitable
ecclésiastique.
Depuis sa condamnation, il avait substitué une autre version au système
absurde qu'il avait suivi dans ses interrogatoires et dans les débats. Il
assurait que sa mère était morte à la suite d'une chute violente qu'elle
aurait faite dans un accès de démence; que, l'ayant trouvée ensanglantée
et couverte de contusions, il s'était abstenu d'appeler du secours, de
peur qu'on ne l'accusât de meurtre, et qu'alors il avait caché le cadavre
dans l'auge où il avait été découvert dix-huit mois après.
ANDRÉ BLUM,
ACCUSÉ DE FAUX ET D'EMPOISONNEMENT.
Au mois de mars 1821, André Blum fut employé dans les ateliers de la
maison Haussman et Jordan, au Logelbach, près Colmar.
En 1825, M. Jordan remarqua du désordre dans la conduite de cet homme.
Plusieurs fois, il lui adressa des remontrances; Blum promit de se
corriger; mais, loin de tenir sa promesse, il contracta de nouvelles
dettes.