la famille Gerbod, qui aurait commandé la mort des deux enfans, pour
mettre obstacle à un mariage qu'elle désapprouvait, qu'elle repoussait de
toutes ses forces. Cette supposition était dénuée de vraisemblance.
D'ailleurs, la justice ordonna à cet égard des enquêtes trop scrupuleuses
pour qu'il soit possible de penser un seul instant à chercher dans cette
famille les complices ou les instigateurs de Papavoine. En outre, si le
sieur Gerbod père, vieillard d'une vie sans tache, avait eu la coupable
pensée de ramener son fils à ses projets, en frappant la famille que
celui-ci s'était créée, on conçoit qu'il aurait choisi pour victime la
personne qui contrariait le plus directement son ambition de père, et non
d'innocentes créatures, qu'il avait au contraire souvent promis de
protéger lui-même. D'ailleurs, les investigations les plus sévères
concoururent à la justification de ce père de famille; il n'avait jamais
eu de relations avec la demoiselle Malservait, ni avec Papavoine; tous
ces individus étaient ignorés les uns des autres, avant le triste
événement du 10 octobre. Pourrait-on s'expliquer d'ailleurs comment le
sieur Gerbod, s'il eût eu l'odieux projet dont on le soupçonnait, se
serait adressé, pour le réaliser, à un homme tel que Papavoine?
Enfin il fut constaté que cet homme n'avait eu ni suggesteurs, ni
complices; qu'il n'avait été entraîné ni par la cupidité, ni par la
vengeance, ni par l'ambition, mais par une haine, heureusement bien rare,
pour l'humanité toute entière; haine qui avait eu d'abord pour principe
un humeur misanthropique et atrabilaire, et que des mécontentemens, des
chagrins, avaient pu ensuite fomenter et exalter jusqu'à la frénésie.
Suivant les expressions du ministère public, Papavoine avait tué,
uniquement pour répandre le sang humain et pour satisfaire une passion
féroce.
En examinant avec attention le caractère et les habitudes de Papavoine,
on a pu se convaincre qu'il nourrissait depuis long-temps de monstrueuses
pensées, et qu'il se préparait à une catastrophe telle que celle du bois
de Vincennes; on a vu qu'en venant à Paris, il s'était muni de deux
couteaux dont l'usage n'est pas nécessaire aux besoins de notre genre de
vie; que, depuis un grand nombre d'années, il fuyait, d'une manière
bizarre, toute société, toute communication; il semblait avoir de la
répugnance pour ses semblables. Peu à peu, sans doute, cet éloignement
extraordinaire avait germé dans son âme, s'y était développé; une haine
générale et prononcée en avait été le résultat, et son imagination,
livrée à la solitude, lui avait fait concevoir l'idée du crime et l'y
avait entraîné. Telles étaient les données que produisait l'analyse du
caractère et des habitudes du prévenu, et ces données servirent de base à
l'accusation.
Papavoine comparut devant la Cour d'assises de la Seine, le 28 février
1825, en présence de spectateurs nombreux, attirés par la curiosité.
L'accusé, quoique calme, portait sur ses traits l'empreinte profonde de
la tristesse et de la mélancolie.
Interrogé par le président, Papavoine avoua qu'il avait assassiné les
deux enfans Gerbod, mais que c'était dans un moment où il n'avait pas la
tête à lui, ajoutant qu'il voudrait, au prix de son sang, rappeler à la
vie ces deux malheureuses victimes. Il repoussa la préméditation, en
disant que s'il eût projeté le crime, il aurait pris un des deux couteaux
qu'il avait apportés dans sa valise, et n'en aurait pas acheté un à
Vincennes même, non loin du lieu de l'assassinat; il ajouta que l'intérêt
est le mobile des actions humaines, et qu'il n'en avait eu aucun à tuer
ces enfans, qu'il ne connaissait pas. Il ne put rendre compte du motif
qui l'avait fait agir; il s'était trouvé, dit-il, entraîné à commettre
cette action par une sorte de mouvement machinal, contre sa saine
volonté; mais qu'après avoir frappé ces enfans, il s'était opéré dans son
esprit une sorte de révolution subite qui l'avait rappelé à la raison; et
que s'apercevant alors des conséquences de son action, il avait voulu en
soustraire les traces aux recherches de la justice, et avait enfoncé son
couteau dans la terre; que c'était aussi ce motif qui lui avait fait
examiner s'il n'avait pas sur lui quelques taches de sang, et demander au
canonnier qu'il avait rencontré si sa figure n'était pas _Barbouillée_.
Il repoussa avec autant de force que d'indignation la déclaration, qu'il
avait faite devant le juge d'instruction, d'avoir voulu frapper les
enfans de France. Il dit à ce sujet que, fatigué de sa position pénible,
et ne pouvant mettre fin à son existence, parce qu'on lui en avait ôté
les moyens, il s'était accusé de cet horrible projet.
Interpellé sur ses premières dénégations, il répondit qu'il était
tellement épouvanté par la pensée de ce crime, qu'il cherchait à se
persuader à lui-même qu'il ne l'avait pas commis; qu'il avait craint
d'ailleurs de compromettre la réputation de sa famille. Toutes ses autres
réponses furent dans le même sens, et tendaient à établir qu'il n'avait
commis son crime que dans un accès de démence.
De nombreux témoins furent ensuite entendus, tant sur la vie antérieure
de Papavoine que sur les circonstances de l'assassinat. Leurs dépositions
ne firent que confirmer ce que nous avons déjà mis sous les yeux du
lecteur.
L'introduction de la mère des deux enfans dans la salle d'audience
produisit sur tous les cœurs une impression pénible et donna lieu à une
scène déchirante. Les genoux de cette jeune dame paraissaient fléchir;
elle pouvait à peine se soutenir. Au moment où, après les questions
d'usage, le président lui demanda si elle reconnaissait l'accusé, elle
tourna à peine les regards, et répondit en frémissant: _Oui, monsieur._
Invitée à dire quels étaient les faits à sa connaissance: Je me
promenais, dit-elle, avec mes enfans.... A ces mots qui lui rappelaient
tout son malheur, elle s'interrompit, se troubla, et fit un nouvel effort
pour reprendre son récit; mais, à peine eut-elle prononcé quelques mots,
qu'elle jeta un cri et s'évanouit. Ses yeux se fermèrent; on s'empressa
de lui prodiguer des secours, mais sans succès; on fut obligé de
l'emporter privée de connaissance. Cette scène produisit sur l'auditoire
un effet difficile à décrire. La plupart des spectateurs versaient des
larmes; Papavoine lui-même, la tête baissée, portait sa main à ses yeux,
comme pour essuyer quelques pleurs.
Quelques instans après, la demoiselle Hérin, introduite de nouveau,
recommença son récit. Mais la faiblesse de son organe obligeait le
président de répéter les réponses qu'elle faisait à ses questions. Elle
déclara que, le 10 octobre, après avoir habillé ses enfans, elle les
conduisit dans l'allée des Minimes; qu'elle y aperçut la demoiselle
Malservait, qui lui demanda s'ils étaient jumeaux, et qui les caressa;
qu'en se retournant, elle vit un homme dont la figure la frappa, mais que
toutefois elle n'eut aucun pressentiment sinistre. «Après avoir quitté
cette dame, dit la demoiselle Hérin d'une voix qu'altéraient de pénibles
sanglots, l'homme habillé de bleu, accosta la femme au chapeau rose: elle
rentrait à cause de la pluie. L'homme lui adressa la parole d'une voix
horrible et lui dit: _Votre promenade a été bientôt finie._ Cet homme
était très-pâle. Alors il se pencha vers l'un de mes enfans et le frappa
d'un coup de couteau, puis il s'élança sur le second; alors je me
précipitai sur lui et le frappai à la tête d'un coup de parapluie. Il
prit la fuite et s'enfonça dans la forêt.»
Après l'audition de tous les témoins, le président, pour fixer le jury
sur la présence d'esprit déployée dans l'instruction par l'accusé, donna
lecture de l'un de ses interrogatoires, et fit remarquer que les réponses
de Papavoine étaient un chef-d'œuvre de dialectique. Cette lecture fit
une profonde sensation sur l'auditoire.
Le lendemain, le ministère public soutint l'accusation, et repoussa la
question de démence qui rentrait dans le système de défense adopté par
l'accusé. «La prétendue démence de l'accusé, dit-il en terminant, est un
prétexte invoqué en désespoir de cause. Il est certain que cette
aliénation ne serait pas totale; il est prouvé qu'elle ne serait que
partielle, et, dans cette dernière supposition même, elle ne pourrait
servir d'excuse admissible.» Enfin, le ministère public demanda, au nom
de la société, au nom de la sûreté générale, l'application de la peine de
mort à l'accusé.
La défense de Papavoine était confiée à Me Paillet, jeune avocat d'un
talent très-distingué, qui fit des efforts d'éloquence et de zèle pour
sauver son client. Mais malgré l'art avec lequel il sut diminuer
l'horreur qu'inspirait l'accusé, malgré les hautes considérations qu'il y
développa en sa faveur, malgré le soin minutieux qu'il prit de raconter
les principales actions de la vie de Papavoine, et de leur appliquer une
foule d'observations des médecins les plus célèbres pour les maladies
mentales, le défenseur ne put qu'obtenir les éloges que méritait son
plaidoyer remarquable. Après une demi-heure de délibération, le jury
déclara l'accusé coupable sur toutes les questions. En conséquence, la
Cour faisant l'application de la loi, condamna Louis-Auguste Papavoine à
la peine de mort.
L'accusé, en entendant ce terrible arrêt, se leva et s'écria, les yeux
tournés vers le ciel: _J'en appelle à la justice divine!.._ L'avocat
paraissait vivement ému, et on remarqua que Papavoine se penchait vers
lui, comme pour le consoler.
Papavoine se pourvut en cassation, et Me Paillet lui prêta encore le
secours de son beau talent devant la Cour suprême; le pourvoi fut rejeté.
Le dernier jour de Papavoine semblait donc arrivé; encore quelques
heures, et il allait monter à l'échafaud. Mais sa famille, qui redoutait,
pour elle comme pour lui, l'ignominie attachée à une exécution publique,
implora la clémence royale. Cette démarche ne fit que retarder de
quelques jours le supplice du coupable. L'arrêt de la Cour d'assises du
28 février, confirmé par celui de la Cour de cassation du 19 mars, dut
enfin recevoir son exécution, le 25 du même mois.
Avant de sortir de la Conciergerie pour être conduit au lieu du supplice,
Papavoine demanda à embrasser le crucifix; son confesseur s'empressa de
le lui présenter. Il témoigna en outre l'intention d'ajouter quelques
déclarations à celles qu'il avait faites devant la Cour d'assises, et
l'un des conseillers de la Cour royale fut délégué pour l'entendre. Rien
ne transpira de cette révélation dernière. Tout porte à croire qu'elle
n'avait aucun rapport avec le procès dont l'issue venait de lui être si
funeste; car cinq mois employés à l'enquête judiciaire ne permettaient
pas de supposer qu'il aurait pu rien échapper à l'investigation de la
justice. Peut-être Papavoine, en rendant le magistrat chargé de
recueillir ses dernières paroles, témoin du désordre de son esprit,
voulut-il prouver, par quelques traits bizarres, alors même que cette
preuve ne pouvait rien changer à son sort, que réellement il était
frappé d'aliénation mentale.
Quoi qu'il en soit, il subit son arrêt le 25 mars 1825, sur la place de
Grève, à quatre heures de relevée.
LA VEUVE BOURSIER.
Il n'est point d'individu, si vertueux, si isolé, si obscur qu'il soit,
qui puisse, à juste titre, se dire certain d'être toujours à l'abri des
atteintes de la méchanceté. On aura beau tenir une conduite sans
reproche; on aura beau cacher soigneusement sa vie; presque toujours et
par cela même, on rencontrera des envieux, des ennemis acharnés qui,
manœuvrant dans l'ombre, s'efforceront de dénaturer aux yeux du monde ce
qui excite leur jalousie secrète, et ne réussiront que trop souvent à
répandre des nuages sur le mérite qui les offusque. C'est là une des
servitudes conditionnelles de notre état social, que personne ne peut
éluder, et à laquelle l'homme sage tâche de se résigner d'avance. Il est
sans doute bien disgracieux, bien pénible, par fois même infiniment
douloureux, de se voir le point de mire des attaques de la calomnie;
mais l'expérience de chaque jour a quelque chose de rassurant à cet
égard, en ce qu'elle prouve qu'une vie pure est un impénétrable bouclier
contre lequel viennent s'émousser les traits empoisonnés que décochent la
haine et l'esprit de satire.
On cesse de jouir du même avantage, du moment que l'on transgresse les
limites du devoir. Dès-lors on devient plus vulnérable; on s'est
découvert, on montre son côté faible: l'ennemi n'est pas lent à en
profiter. Une première infraction favorise la supposition de beaucoup
d'autres. Procédant comme le mathématicien, du connu à l'inconnu, le
public se laisse aller sans peine à croire que tel homme qui déjà s'est
souillé d'un crime, a bien pu commettre un crime plus grand encore; et,
il faut en convenir, dans ce cas, la prévention porte avec elle des
preuves morales qui, bien qu'insuffisantes aux yeux de la justice, n'en
sont pas moins accablantes pour l'accusé. Combien n'avons-nous pas vu de
femmes adultères, prévenues de l'assassinat ou de l'empoisonnement de
leurs maris! Certes, le premier crime de la plupart de ces épouses
coupables n'est ordinairement que le point de départ de la seconde
accusation dirigée contre elles. Rarement, on voit la malignité humaine
assez audacieuse pour accuser une femme douce, paisible, attachée à son
mari comme à ses devoirs, d'avoir eu, seulement une minute, l'horrible
pensée d'abréger l'existence du père de ses enfans. Mais la femme qui a
pu consentir à violer la foi conjugale, qui, sans pudeur comme sans
remords, a pu former des liaisons scandaleuses, ne saurait revendiquer
pour elle ce privilége exclusif de l'innocence. Si son époux succombe au
milieu des déchiremens des plus horribles convulsions, déjà de ce seul
fait surgira le soupçon le plus prononcé. Et si cette mort violente et
subite est tenue presque secrète; si, au lieu de provoquer elle-même les
investigations que réclame un événement de ce genre, la femme s'oppose
vivement à tout ce qui pourrait faire découvrir la cause de la maladie et
de la mort; si d'autres circonstances viennent corroborer ces
circonstances déjà si graves; de quel poids seront les protestations et
les dénégations de cette malheureuse, au tribunal de l'opinion publique?
Son acquittement, prononcé peut-être faute de preuves suffisantes, ne
l'absoudra pas aux yeux de la société doublement outragée; et les paroles
de blâme, sorties de de la bouche du magistrat, forcé de suspendre le
glaive des lois, malgré son intime conviction, équivaudront à une sorte
de condamnation. Passons maintenant aux faits qui nous ont suggéré ces
réflexions. Les voici tels qu'ils ressortent de l'acte d'accusation.
Guillaume-Étienne Boursier, marié, depuis 1809, avec Marie-Adelaïde
Bodin, avait eu cinq enfans de cette union. Il faisait le commerce
d'épicerie dans une boutique qu'il occupait au coin de la rue de la Paix
et de la rue Neuve-Saint-Augustin. Le commerce de Boursier prospéra à tel
point que, plusieurs années après son mariage, ses bénéfices annuels
s'élevaient à près de onze mille francs. Peu de temps avant sa mort, il
avait manifesté l'intention de ne continuer à travailler que pendant
quatre ans encore, attendu qu'à cette époque, il espérait réaliser 15,000
livres de rente.
Boursier était d'un naturel vif et emporté, mais très-bon et
très-obligeant. Il avait beaucoup d'amis, et jouissait de l'estime de
tous ceux qui le connaissaient. Les personnes qui habitaient son
domicile étaient la veuve Flamand, sa tante, âgée de soixante-onze ans;
la fille Joséphine Blin, cuisinière, depuis quatre mois au service de sa
maison; les nommés Delonge et Béranger, garçons de magasin, et la
demoiselle Reine, fille de boutique: le nommé Halbout, qui était chargé
de la tenue des livres, ne demeurait pas chez Boursier.
Le 25 mars 1822, Boursier avait acheté chez le sieur Bordot, son ami,
droguiste, une demi-livre d'arsénic pour faire périr les souris et les
rats qui s'étaient multipliés dans ses caves et ses magasins; il avait en
outre acheté, vers la même époque, de la mort-aux-rats, qui était en pâte
malléable.
Boursier, avec un nommé Bailli, son commis, prépara, avec _une partie de
l'arsenic_, des boulettes qui furent placées dans la cave. Bailli, qui
avait coopéré à cette opération, remit à Boursier le restant de
l'arsenic, que celui-ci rangea. Il paraît que ce qui restait de la
mort-aux-rats fut placé dans un casier à bouteilles.
Boursier et sa femme vivaient en très-bonne intelligence. Vers le milieu
de 1821, un nommé Charles, qui connaissait la veuve Flamand, lui présenta
le sieur Kostolo, natif de Constantinople, et d'origine grecque; ce
Kostolo cherchait une place de valet-de-chambre. Par le récit vrai ou
supposé des malheurs qui le poursuivaient, ainsi que sa famille, il
parvint à intéresser la veuve Flamand, qui le recommanda à sa nièce, la
femme Boursier.
Kostolo était en France depuis quatre ou cinq ans. Doué d'un physique
assez agréable, il était parvenu à former des liaisons intimes avec une
dame Olivereau, qui fournissait en grande partie à ses dépenses, et chez
qui il trouvait ses repas. Quand il eut mis le pied dans la maison
Boursier, il y vint très-fréquemment, s'y impatronisa, et l'intérêt que
lui portait la dame de la maison se changea bientôt en une inclination
coupable; elle lui prêta de l'argent à l'insu de son mari; il venait
presque tous les jours, sous prétexte de s'informer du résultat des
démarches qu'on avait promis de faire pour le placer, en ayant soin de ne
pas éveiller les soupçons du mari.
De son côté, la dame Boursier, en femme habile, ne sortait jamais seule,
et se faisait accompagner de la fille Reine, sa demoiselle de boutique.
Sous prétexte de promenades nécessaires à sa santé, elle se rendait de
très-grand matin aux Champs-Élysées, où Kostolo l'attendait; puis la
promenade se dirigeait du côté du logement de Kostolo. La femme Boursier
et la fille Reine montèrent chez lui une première fois; mais ensuite la
femme Boursier montait seule chez Kostolo, et la fille Reine, confidente
discrète, venait plus tard la reprendre. Suivant Kostolo, ces coupables
rendez-vous commencèrent seulement quinze jours avant le décès de
Boursier.
La femme Boursier avait fait, avec plusieurs autres personnes, la partie
d'aller passer la journée à Versailles; Kostolo fut invité, et Boursier
ignora absolument que le Grec avait été de cette partie de campagne.
Cependant Boursier continuait toujours à lui faire le même accueil. Une
de ses nièces étant accouchée, il fit tenir l'enfant sur les fonts de
baptême par Kostolo et par la femme Boursier, son épouse.
Le 28 juin, jour fatal au trop crédule époux, Boursier devait faire une
promenade avec le nommé Alberti, l'un de ses amis: le rendez-vous était
fixé à dix heures. Boursier se leva, selon son habitude journalière, à
six heures du matin; il était très-gai et bien portant. La femme Boursier
ayant pris l'émétique la veille, se leva plus tard; son mari, pour lui
faire une plaisanterie, entra doucement dans sa chambre et lui dessina
deux moustaches avec une pommade noire dont il se servait pour les
cheveux; il envoya ensuite la fille Blin, sa domestique, pour réveiller
sa femme, avec ordre de lui présenter en même temps un miroir. La femme
Boursier, en apercevant ses moustaches, se fâcha un peu. Boursier rit
beaucoup de la surprise de sa femme, qui se leva en boudant; elle se
rendit ensuite à son comptoir, où ils s'embrassèrent mutuellement.
Boursier ne prenait jamais rien en se levant; il déjeûnait
habituellement, entre neuf et dix heures du matin, avec un potage au riz.
Ce jour-là, il demanda son potage à neuf heures. La fille Blin le lui
prépara sur le fourneau de la cuisine, dans une casserolle en fer battu,
qui servait toujours à cet usage. Quand ce potage fut prêt, elle
l'apporta dans la casserolle même, sur un petit secrétaire qui était
dans la salle à manger, et sur lequel Boursier déjeûnait toujours. La
fille Blin avait l'habitude, avant de servir le potage, d'en conserver
une partie pour elle et pour le plus jeune des enfans de son maître, qui
était âgé de cinq ans. Cet enfant et la fille Blin mangèrent cette
portion de potage, et n'en furent point incommodés. Quand Boursier était
prévenu par la domestique que son déjeûner était prêt, il arrivait
souvent qu'il ne le mangeait pas sur-le-champ, surtout quand il voulait
terminer quelque chose dont il s'occupait. Ce potage restait quelquefois
un quart d'heure à l'endroit où la servante le plaçait, c'est-à-dire sur
le secrétaire qui était dans la salle à manger, à peu de distance du
comptoir où se tenait habituellement la femme Boursier.
L'instruction, quels qu'aient été ses soins, n'a pu déterminer l'espace
de temps qui s'était écoulé entre le moment où le potage avait été
apporté sur le secrétaire et celui où Boursier commença à déjeûner.
Cependant la fille Blin a pensé qu'il avait pu s'écouler quatre à cinq
minutes dans cet intervalle. Par les mêmes motifs, il serait difficile
d'établir, par les témoignages, ce que faisaient Boursier et sa femme au
moment où le potage fut apporté, et depuis cet instant jusqu'au déjeûner.
Cependant, aussitôt que Boursier eut goûté de son potage au riz, il
appela la fille Blin, et se plaignit du mauvais goût qu'il lui trouvait.
Cette fille lui répondit qu'elle en était étonnée, attendu qu'elle avait
mis dans le déjeûner trois jaunes d'œufs, au lieu de deux qu'elle y
mettait habituellement. Il avait aussi appelé sa femme pour lui dire que
son potage était mauvais, qu'il avait un _goût empoisonné_; et sur
l'observation que lui avait faite la domestique, il avait dit: «Puisqu'il
est bon, il faut en manger;» et il en prit alors quelques cuillerées. Il
déclara alors que son potage était décidément mauvais, qu'il ne pouvait
le manger; en même temps, il lui prit un vomissement qui lui fit rendre
une partie du riz et des matières vertes qui ressemblaient à de la bile.
La femme Boursier alla préparer un verre d'eau sucrée.
Cependant les vomissemens continuaient, accompagnés de flux de sang.
Boursier fut mis au lit; il se plaignait d'une extrême lassitude dans les
reins; bientôt survinrent des évacuations d'une grande fétidité. Le sieur
Bordeu, médecin appelé, arriva entre onze heures et midi, et traita la
maladie comme une indigestion; il ordonna des potions calmantes. Revenu à
six heures du soir, et jugeant que la maladie était plus grave, il fit
appliquer des sangsues et des sinapismes. Néanmoins l'état du malade
empirait. Le lendemain matin, un autre médecin, nommé Tartra, est appelé;
on prescrit de nouveaux moyens. Un élève en médecine, le sieur Toupié,
est chargé de passer la nuit près du malade; mais tous les remèdes
étaient inutiles: Boursier expira à quatre heures du matin, après
d'effrayantes convulsions.
Toupié avait remarqué que les extrémités étaient froides, et que les
ongles étaient bleuâtres. MM. Bordeu et Tartra arrivèrent après le décès
de Boursier; ils examinèrent le cadavre et firent la même remarque que
l'élève Toupié, et tous deux, ne pouvant se rendre compte d'une mort
aussi subite, firent demander à sa veuve la permission de faire
l'autopsie du cadavre; mais elle s'y opposa, malgré leurs pressantes
insistances.
Le même jour, la femme Boursier, sous le prétexte que son mari était
très-replet, et que la putréfaction occasionnée par les chaleurs,
pourrait nuire aux comestibles qui étaient dans son magasin, témoigna le
désir que l'inhumation eût lieu le soir même. Deux amis du défunt
reçurent mission d'en faire la demande à la mairie; mais la permission
fut refusée. Les obsèques eurent lieu le lendemain mardi, à dix heures du
matin. Le corps fut déposé dans une fosse particulière, au cimetière du
Père-Lachaise.
Le 28 juin, c'est-à-dire le jour même que Boursier était tombé malade,
Kostolo était venu, selon son habitude journalière, au magasin. Étonné de
la soudaineté de la maladie de Boursier et des symptômes alarmans qui se
manifestaient, il se tint près du lit du malade toute la journée; le
lendemain, il revint près de lui, et ne le quitta plus qu'à sa mort. Ce
fut lui qui, pendant la dernière nuit, lui administra les boissons qui
avaient été prescrites par les médecins. De même que le sieur Toupié,
Kostolo déclara avoir remarqué les taches bleuâtres, indices presque
certains d'un empoisonnement.