D'après la rumeur universelle, Papavoine n'avait été que l'instrument de

la famille Gerbod, qui aurait commandé la mort des deux enfans, pour

mettre obstacle à un mariage qu'elle désapprouvait, qu'elle repoussait de

toutes ses forces. Cette supposition était dénuée de vraisemblance.

D'ailleurs, la justice ordonna à cet égard des enquêtes trop scrupuleuses

pour qu'il soit possible de penser un seul instant à chercher dans cette

famille les complices ou les instigateurs de Papavoine. En outre, si le

sieur Gerbod père, vieillard d'une vie sans tache, avait eu la coupable

pensée de ramener son fils à ses projets, en frappant la famille que

celui-ci s'était créée, on conçoit qu'il aurait choisi pour victime la

personne qui contrariait le plus directement son ambition de père, et non

d'innocentes créatures, qu'il avait au contraire souvent promis de

protéger lui-même. D'ailleurs, les investigations les plus sévères

concoururent à la justification de ce père de famille; il n'avait jamais

eu de relations avec la demoiselle Malservait, ni avec Papavoine; tous

ces individus étaient ignorés les uns des autres, avant le triste

événement du 10 octobre. Pourrait-on s'expliquer d'ailleurs comment le

sieur Gerbod, s'il eût eu l'odieux projet dont on le soupçonnait, se

serait adressé, pour le réaliser, à un homme tel que Papavoine?

Enfin il fut constaté que cet homme n'avait eu ni suggesteurs, ni

complices; qu'il n'avait été entraîné ni par la cupidité, ni par la

vengeance, ni par l'ambition, mais par une haine, heureusement bien rare,

pour l'humanité toute entière; haine qui avait eu d'abord pour principe

un humeur misanthropique et atrabilaire, et que des mécontentemens, des

chagrins, avaient pu ensuite fomenter et exalter jusqu'à la frénésie.

Suivant les expressions du ministère public, Papavoine avait tué,

uniquement pour répandre le sang humain et pour satisfaire une passion

féroce.

En examinant avec attention le caractère et les habitudes de Papavoine,

on a pu se convaincre qu'il nourrissait depuis long-temps de monstrueuses

pensées, et qu'il se préparait à une catastrophe telle que celle du bois

de Vincennes; on a vu qu'en venant à Paris, il s'était muni de deux

couteaux dont l'usage n'est pas nécessaire aux besoins de notre genre de

vie; que, depuis un grand nombre d'années, il fuyait, d'une manière

bizarre, toute société, toute communication; il semblait avoir de la

répugnance pour ses semblables. Peu à peu, sans doute, cet éloignement

extraordinaire avait germé dans son âme, s'y était développé; une haine

générale et prononcée en avait été le résultat, et son imagination,

livrée à la solitude, lui avait fait concevoir l'idée du crime et l'y

avait entraîné. Telles étaient les données que produisait l'analyse du

caractère et des habitudes du prévenu, et ces données servirent de base à

l'accusation.

Papavoine comparut devant la Cour d'assises de la Seine, le 28 février

1825, en présence de spectateurs nombreux, attirés par la curiosité.

L'accusé, quoique calme, portait sur ses traits l'empreinte profonde de

la tristesse et de la mélancolie.

Interrogé par le président, Papavoine avoua qu'il avait assassiné les

deux enfans Gerbod, mais que c'était dans un moment où il n'avait pas la

tête à lui, ajoutant qu'il voudrait, au prix de son sang, rappeler à la

vie ces deux malheureuses victimes. Il repoussa la préméditation, en

disant que s'il eût projeté le crime, il aurait pris un des deux couteaux

qu'il avait apportés dans sa valise, et n'en aurait pas acheté un à

Vincennes même, non loin du lieu de l'assassinat; il ajouta que l'intérêt

est le mobile des actions humaines, et qu'il n'en avait eu aucun à tuer

ces enfans, qu'il ne connaissait pas. Il ne put rendre compte du motif

qui l'avait fait agir; il s'était trouvé, dit-il, entraîné à commettre

cette action par une sorte de mouvement machinal, contre sa saine

volonté; mais qu'après avoir frappé ces enfans, il s'était opéré dans son

esprit une sorte de révolution subite qui l'avait rappelé à la raison; et

que s'apercevant alors des conséquences de son action, il avait voulu en

soustraire les traces aux recherches de la justice, et avait enfoncé son

couteau dans la terre; que c'était aussi ce motif qui lui avait fait

examiner s'il n'avait pas sur lui quelques taches de sang, et demander au

canonnier qu'il avait rencontré si sa figure n'était pas _Barbouillée_.

Il repoussa avec autant de force que d'indignation la déclaration, qu'il

avait faite devant le juge d'instruction, d'avoir voulu frapper les

enfans de France. Il dit à ce sujet que, fatigué de sa position pénible,

et ne pouvant mettre fin à son existence, parce qu'on lui en avait ôté

les moyens, il s'était accusé de cet horrible projet.

Interpellé sur ses premières dénégations, il répondit qu'il était

tellement épouvanté par la pensée de ce crime, qu'il cherchait à se

persuader à lui-même qu'il ne l'avait pas commis; qu'il avait craint

d'ailleurs de compromettre la réputation de sa famille. Toutes ses autres

réponses furent dans le même sens, et tendaient à établir qu'il n'avait

commis son crime que dans un accès de démence.

De nombreux témoins furent ensuite entendus, tant sur la vie antérieure

de Papavoine que sur les circonstances de l'assassinat. Leurs dépositions

ne firent que confirmer ce que nous avons déjà mis sous les yeux du

lecteur.

L'introduction de la mère des deux enfans dans la salle d'audience

produisit sur tous les cœurs une impression pénible et donna lieu à une

scène déchirante. Les genoux de cette jeune dame paraissaient fléchir;

elle pouvait à peine se soutenir. Au moment où, après les questions

d'usage, le président lui demanda si elle reconnaissait l'accusé, elle

tourna à peine les regards, et répondit en frémissant: _Oui, monsieur._

Invitée à dire quels étaient les faits à sa connaissance: Je me

promenais, dit-elle, avec mes enfans.... A ces mots qui lui rappelaient

tout son malheur, elle s'interrompit, se troubla, et fit un nouvel effort

pour reprendre son récit; mais, à peine eut-elle prononcé quelques mots,

qu'elle jeta un cri et s'évanouit. Ses yeux se fermèrent; on s'empressa

de lui prodiguer des secours, mais sans succès; on fut obligé de

l'emporter privée de connaissance. Cette scène produisit sur l'auditoire

un effet difficile à décrire. La plupart des spectateurs versaient des

larmes; Papavoine lui-même, la tête baissée, portait sa main à ses yeux,

comme pour essuyer quelques pleurs.

Quelques instans après, la demoiselle Hérin, introduite de nouveau,

recommença son récit. Mais la faiblesse de son organe obligeait le

président de répéter les réponses qu'elle faisait à ses questions. Elle

déclara que, le 10 octobre, après avoir habillé ses enfans, elle les

conduisit dans l'allée des Minimes; qu'elle y aperçut la demoiselle

Malservait, qui lui demanda s'ils étaient jumeaux, et qui les caressa;

qu'en se retournant, elle vit un homme dont la figure la frappa, mais que

toutefois elle n'eut aucun pressentiment sinistre. «Après avoir quitté

cette dame, dit la demoiselle Hérin d'une voix qu'altéraient de pénibles

sanglots, l'homme habillé de bleu, accosta la femme au chapeau rose: elle

rentrait à cause de la pluie. L'homme lui adressa la parole d'une voix

horrible et lui dit: _Votre promenade a été bientôt finie._ Cet homme

était très-pâle. Alors il se pencha vers l'un de mes enfans et le frappa

d'un coup de couteau, puis il s'élança sur le second; alors je me

précipitai sur lui et le frappai à la tête d'un coup de parapluie. Il

prit la fuite et s'enfonça dans la forêt.»

Après l'audition de tous les témoins, le président, pour fixer le jury

sur la présence d'esprit déployée dans l'instruction par l'accusé, donna

lecture de l'un de ses interrogatoires, et fit remarquer que les réponses

de Papavoine étaient un chef-d'œuvre de dialectique. Cette lecture fit

une profonde sensation sur l'auditoire.

Le lendemain, le ministère public soutint l'accusation, et repoussa la

question de démence qui rentrait dans le système de défense adopté par

l'accusé. «La prétendue démence de l'accusé, dit-il en terminant, est un

prétexte invoqué en désespoir de cause. Il est certain que cette

aliénation ne serait pas totale; il est prouvé qu'elle ne serait que

partielle, et, dans cette dernière supposition même, elle ne pourrait

servir d'excuse admissible.» Enfin, le ministère public demanda, au nom

de la société, au nom de la sûreté générale, l'application de la peine de

mort à l'accusé.

La défense de Papavoine était confiée à Me Paillet, jeune avocat d'un

talent très-distingué, qui fit des efforts d'éloquence et de zèle pour

sauver son client. Mais malgré l'art avec lequel il sut diminuer

l'horreur qu'inspirait l'accusé, malgré les hautes considérations qu'il y

développa en sa faveur, malgré le soin minutieux qu'il prit de raconter

les principales actions de la vie de Papavoine, et de leur appliquer une

foule d'observations des médecins les plus célèbres pour les maladies

mentales, le défenseur ne put qu'obtenir les éloges que méritait son

plaidoyer remarquable. Après une demi-heure de délibération, le jury

déclara l'accusé coupable sur toutes les questions. En conséquence, la

Cour faisant l'application de la loi, condamna Louis-Auguste Papavoine à

la peine de mort.

L'accusé, en entendant ce terrible arrêt, se leva et s'écria, les yeux

tournés vers le ciel: _J'en appelle à la justice divine!.._ L'avocat

paraissait vivement ému, et on remarqua que Papavoine se penchait vers

lui, comme pour le consoler.

Papavoine se pourvut en cassation, et Me Paillet lui prêta encore le

secours de son beau talent devant la Cour suprême; le pourvoi fut rejeté.

Le dernier jour de Papavoine semblait donc arrivé; encore quelques

heures, et il allait monter à l'échafaud. Mais sa famille, qui redoutait,

pour elle comme pour lui, l'ignominie attachée à une exécution publique,

implora la clémence royale. Cette démarche ne fit que retarder de

quelques jours le supplice du coupable. L'arrêt de la Cour d'assises du

28 février, confirmé par celui de la Cour de cassation du 19 mars, dut

enfin recevoir son exécution, le 25 du même mois.

Avant de sortir de la Conciergerie pour être conduit au lieu du supplice,

Papavoine demanda à embrasser le crucifix; son confesseur s'empressa de

le lui présenter. Il témoigna en outre l'intention d'ajouter quelques

déclarations à celles qu'il avait faites devant la Cour d'assises, et

l'un des conseillers de la Cour royale fut délégué pour l'entendre. Rien

ne transpira de cette révélation dernière. Tout porte à croire qu'elle

n'avait aucun rapport avec le procès dont l'issue venait de lui être si

funeste; car cinq mois employés à l'enquête judiciaire ne permettaient

pas de supposer qu'il aurait pu rien échapper à l'investigation de la

justice. Peut-être Papavoine, en rendant le magistrat chargé de

recueillir ses dernières paroles, témoin du désordre de son esprit,

voulut-il prouver, par quelques traits bizarres, alors même que cette

preuve ne pouvait rien changer à son sort, que réellement il était

frappé d'aliénation mentale.

Quoi qu'il en soit, il subit son arrêt le 25 mars 1825, sur la place de

Grève, à quatre heures de relevée.

LA VEUVE BOURSIER.

Il n'est point d'individu, si vertueux, si isolé, si obscur qu'il soit,

qui puisse, à juste titre, se dire certain d'être toujours à l'abri des

atteintes de la méchanceté. On aura beau tenir une conduite sans

reproche; on aura beau cacher soigneusement sa vie; presque toujours et

par cela même, on rencontrera des envieux, des ennemis acharnés qui,

manœuvrant dans l'ombre, s'efforceront de dénaturer aux yeux du monde ce

qui excite leur jalousie secrète, et ne réussiront que trop souvent à

répandre des nuages sur le mérite qui les offusque. C'est là une des

servitudes conditionnelles de notre état social, que personne ne peut

éluder, et à laquelle l'homme sage tâche de se résigner d'avance. Il est

sans doute bien disgracieux, bien pénible, par fois même infiniment

douloureux, de se voir le point de mire des attaques de la calomnie;

mais l'expérience de chaque jour a quelque chose de rassurant à cet

égard, en ce qu'elle prouve qu'une vie pure est un impénétrable bouclier

contre lequel viennent s'émousser les traits empoisonnés que décochent la

haine et l'esprit de satire.

On cesse de jouir du même avantage, du moment que l'on transgresse les

limites du devoir. Dès-lors on devient plus vulnérable; on s'est

découvert, on montre son côté faible: l'ennemi n'est pas lent à en

profiter. Une première infraction favorise la supposition de beaucoup

d'autres. Procédant comme le mathématicien, du connu à l'inconnu, le

public se laisse aller sans peine à croire que tel homme qui déjà s'est

souillé d'un crime, a bien pu commettre un crime plus grand encore; et,

il faut en convenir, dans ce cas, la prévention porte avec elle des

preuves morales qui, bien qu'insuffisantes aux yeux de la justice, n'en

sont pas moins accablantes pour l'accusé. Combien n'avons-nous pas vu de

femmes adultères, prévenues de l'assassinat ou de l'empoisonnement de

leurs maris! Certes, le premier crime de la plupart de ces épouses

coupables n'est ordinairement que le point de départ de la seconde

accusation dirigée contre elles. Rarement, on voit la malignité humaine

assez audacieuse pour accuser une femme douce, paisible, attachée à son

mari comme à ses devoirs, d'avoir eu, seulement une minute, l'horrible

pensée d'abréger l'existence du père de ses enfans. Mais la femme qui a

pu consentir à violer la foi conjugale, qui, sans pudeur comme sans

remords, a pu former des liaisons scandaleuses, ne saurait revendiquer

pour elle ce privilége exclusif de l'innocence. Si son époux succombe au

milieu des déchiremens des plus horribles convulsions, déjà de ce seul

fait surgira le soupçon le plus prononcé. Et si cette mort violente et

subite est tenue presque secrète; si, au lieu de provoquer elle-même les

investigations que réclame un événement de ce genre, la femme s'oppose

vivement à tout ce qui pourrait faire découvrir la cause de la maladie et

de la mort; si d'autres circonstances viennent corroborer ces

circonstances déjà si graves; de quel poids seront les protestations et

les dénégations de cette malheureuse, au tribunal de l'opinion publique?

Son acquittement, prononcé peut-être faute de preuves suffisantes, ne

l'absoudra pas aux yeux de la société doublement outragée; et les paroles

de blâme, sorties de de la bouche du magistrat, forcé de suspendre le

glaive des lois, malgré son intime conviction, équivaudront à une sorte

de condamnation. Passons maintenant aux faits qui nous ont suggéré ces

réflexions. Les voici tels qu'ils ressortent de l'acte d'accusation.

Guillaume-Étienne Boursier, marié, depuis 1809, avec Marie-Adelaïde

Bodin, avait eu cinq enfans de cette union. Il faisait le commerce

d'épicerie dans une boutique qu'il occupait au coin de la rue de la Paix

et de la rue Neuve-Saint-Augustin. Le commerce de Boursier prospéra à tel

point que, plusieurs années après son mariage, ses bénéfices annuels

s'élevaient à près de onze mille francs. Peu de temps avant sa mort, il

avait manifesté l'intention de ne continuer à travailler que pendant

quatre ans encore, attendu qu'à cette époque, il espérait réaliser 15,000

livres de rente.

Boursier était d'un naturel vif et emporté, mais très-bon et

très-obligeant. Il avait beaucoup d'amis, et jouissait de l'estime de

tous ceux qui le connaissaient. Les personnes qui habitaient son

domicile étaient la veuve Flamand, sa tante, âgée de soixante-onze ans;

la fille Joséphine Blin, cuisinière, depuis quatre mois au service de sa

maison; les nommés Delonge et Béranger, garçons de magasin, et la

demoiselle Reine, fille de boutique: le nommé Halbout, qui était chargé

de la tenue des livres, ne demeurait pas chez Boursier.

Le 25 mars 1822, Boursier avait acheté chez le sieur Bordot, son ami,

droguiste, une demi-livre d'arsénic pour faire périr les souris et les

rats qui s'étaient multipliés dans ses caves et ses magasins; il avait en

outre acheté, vers la même époque, de la mort-aux-rats, qui était en pâte

malléable.

Boursier, avec un nommé Bailli, son commis, prépara, avec _une partie de

l'arsenic_, des boulettes qui furent placées dans la cave. Bailli, qui

avait coopéré à cette opération, remit à Boursier le restant de

l'arsenic, que celui-ci rangea. Il paraît que ce qui restait de la

mort-aux-rats fut placé dans un casier à bouteilles.

Boursier et sa femme vivaient en très-bonne intelligence. Vers le milieu

de 1821, un nommé Charles, qui connaissait la veuve Flamand, lui présenta

le sieur Kostolo, natif de Constantinople, et d'origine grecque; ce

Kostolo cherchait une place de valet-de-chambre. Par le récit vrai ou

supposé des malheurs qui le poursuivaient, ainsi que sa famille, il

parvint à intéresser la veuve Flamand, qui le recommanda à sa nièce, la

femme Boursier.

Kostolo était en France depuis quatre ou cinq ans. Doué d'un physique

assez agréable, il était parvenu à former des liaisons intimes avec une

dame Olivereau, qui fournissait en grande partie à ses dépenses, et chez

qui il trouvait ses repas. Quand il eut mis le pied dans la maison

Boursier, il y vint très-fréquemment, s'y impatronisa, et l'intérêt que

lui portait la dame de la maison se changea bientôt en une inclination

coupable; elle lui prêta de l'argent à l'insu de son mari; il venait

presque tous les jours, sous prétexte de s'informer du résultat des

démarches qu'on avait promis de faire pour le placer, en ayant soin de ne

pas éveiller les soupçons du mari.

De son côté, la dame Boursier, en femme habile, ne sortait jamais seule,

et se faisait accompagner de la fille Reine, sa demoiselle de boutique.

Sous prétexte de promenades nécessaires à sa santé, elle se rendait de

très-grand matin aux Champs-Élysées, où Kostolo l'attendait; puis la

promenade se dirigeait du côté du logement de Kostolo. La femme Boursier

et la fille Reine montèrent chez lui une première fois; mais ensuite la

femme Boursier montait seule chez Kostolo, et la fille Reine, confidente

discrète, venait plus tard la reprendre. Suivant Kostolo, ces coupables

rendez-vous commencèrent seulement quinze jours avant le décès de

Boursier.

La femme Boursier avait fait, avec plusieurs autres personnes, la partie

d'aller passer la journée à Versailles; Kostolo fut invité, et Boursier

ignora absolument que le Grec avait été de cette partie de campagne.

Cependant Boursier continuait toujours à lui faire le même accueil. Une

de ses nièces étant accouchée, il fit tenir l'enfant sur les fonts de

baptême par Kostolo et par la femme Boursier, son épouse.

Le 28 juin, jour fatal au trop crédule époux, Boursier devait faire une

promenade avec le nommé Alberti, l'un de ses amis: le rendez-vous était

fixé à dix heures. Boursier se leva, selon son habitude journalière, à

six heures du matin; il était très-gai et bien portant. La femme Boursier

ayant pris l'émétique la veille, se leva plus tard; son mari, pour lui

faire une plaisanterie, entra doucement dans sa chambre et lui dessina

deux moustaches avec une pommade noire dont il se servait pour les

cheveux; il envoya ensuite la fille Blin, sa domestique, pour réveiller

sa femme, avec ordre de lui présenter en même temps un miroir. La femme

Boursier, en apercevant ses moustaches, se fâcha un peu. Boursier rit

beaucoup de la surprise de sa femme, qui se leva en boudant; elle se

rendit ensuite à son comptoir, où ils s'embrassèrent mutuellement.

Boursier ne prenait jamais rien en se levant; il déjeûnait

habituellement, entre neuf et dix heures du matin, avec un potage au riz.

Ce jour-là, il demanda son potage à neuf heures. La fille Blin le lui

prépara sur le fourneau de la cuisine, dans une casserolle en fer battu,

qui servait toujours à cet usage. Quand ce potage fut prêt, elle

l'apporta dans la casserolle même, sur un petit secrétaire qui était

dans la salle à manger, et sur lequel Boursier déjeûnait toujours. La

fille Blin avait l'habitude, avant de servir le potage, d'en conserver

une partie pour elle et pour le plus jeune des enfans de son maître, qui

était âgé de cinq ans. Cet enfant et la fille Blin mangèrent cette

portion de potage, et n'en furent point incommodés. Quand Boursier était

prévenu par la domestique que son déjeûner était prêt, il arrivait

souvent qu'il ne le mangeait pas sur-le-champ, surtout quand il voulait

terminer quelque chose dont il s'occupait. Ce potage restait quelquefois

un quart d'heure à l'endroit où la servante le plaçait, c'est-à-dire sur

le secrétaire qui était dans la salle à manger, à peu de distance du

comptoir où se tenait habituellement la femme Boursier.

L'instruction, quels qu'aient été ses soins, n'a pu déterminer l'espace

de temps qui s'était écoulé entre le moment où le potage avait été

apporté sur le secrétaire et celui où Boursier commença à déjeûner.

Cependant la fille Blin a pensé qu'il avait pu s'écouler quatre à cinq

minutes dans cet intervalle. Par les mêmes motifs, il serait difficile

d'établir, par les témoignages, ce que faisaient Boursier et sa femme au

moment où le potage fut apporté, et depuis cet instant jusqu'au déjeûner.

Cependant, aussitôt que Boursier eut goûté de son potage au riz, il

appela la fille Blin, et se plaignit du mauvais goût qu'il lui trouvait.

Cette fille lui répondit qu'elle en était étonnée, attendu qu'elle avait

mis dans le déjeûner trois jaunes d'œufs, au lieu de deux qu'elle y

mettait habituellement. Il avait aussi appelé sa femme pour lui dire que

son potage était mauvais, qu'il avait un _goût empoisonné_; et sur

l'observation que lui avait faite la domestique, il avait dit: «Puisqu'il

est bon, il faut en manger;» et il en prit alors quelques cuillerées. Il

déclara alors que son potage était décidément mauvais, qu'il ne pouvait

le manger; en même temps, il lui prit un vomissement qui lui fit rendre

une partie du riz et des matières vertes qui ressemblaient à de la bile.

La femme Boursier alla préparer un verre d'eau sucrée.

Cependant les vomissemens continuaient, accompagnés de flux de sang.

Boursier fut mis au lit; il se plaignait d'une extrême lassitude dans les

reins; bientôt survinrent des évacuations d'une grande fétidité. Le sieur

Bordeu, médecin appelé, arriva entre onze heures et midi, et traita la

maladie comme une indigestion; il ordonna des potions calmantes. Revenu à

six heures du soir, et jugeant que la maladie était plus grave, il fit

appliquer des sangsues et des sinapismes. Néanmoins l'état du malade

empirait. Le lendemain matin, un autre médecin, nommé Tartra, est appelé;

on prescrit de nouveaux moyens. Un élève en médecine, le sieur Toupié,

est chargé de passer la nuit près du malade; mais tous les remèdes

étaient inutiles: Boursier expira à quatre heures du matin, après

d'effrayantes convulsions.

Toupié avait remarqué que les extrémités étaient froides, et que les

ongles étaient bleuâtres. MM. Bordeu et Tartra arrivèrent après le décès

de Boursier; ils examinèrent le cadavre et firent la même remarque que

l'élève Toupié, et tous deux, ne pouvant se rendre compte d'une mort

aussi subite, firent demander à sa veuve la permission de faire

l'autopsie du cadavre; mais elle s'y opposa, malgré leurs pressantes

insistances.

Le même jour, la femme Boursier, sous le prétexte que son mari était

très-replet, et que la putréfaction occasionnée par les chaleurs,

pourrait nuire aux comestibles qui étaient dans son magasin, témoigna le

désir que l'inhumation eût lieu le soir même. Deux amis du défunt

reçurent mission d'en faire la demande à la mairie; mais la permission

fut refusée. Les obsèques eurent lieu le lendemain mardi, à dix heures du

matin. Le corps fut déposé dans une fosse particulière, au cimetière du

Père-Lachaise.

Le 28 juin, c'est-à-dire le jour même que Boursier était tombé malade,

Kostolo était venu, selon son habitude journalière, au magasin. Étonné de

la soudaineté de la maladie de Boursier et des symptômes alarmans qui se

manifestaient, il se tint près du lit du malade toute la journée; le

lendemain, il revint près de lui, et ne le quitta plus qu'à sa mort. Ce

fut lui qui, pendant la dernière nuit, lui administra les boissons qui

avaient été prescrites par les médecins. De même que le sieur Toupié,

Kostolo déclara avoir remarqué les taches bleuâtres, indices presque

certains d'un empoisonnement.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 14 / 21 段