Enfin arrive le 12 décembre 1823; c'était le jour où Turrel devait mettre

le comble à ses forfaits. Entre onze heures et midi, des cris sont

entendus: _Pardon! au secours!_ ces cris partaient de sa maison. Une

fille du voisinage regarde au travers d'une ouverture pratiquée dans la

muraille; elle voit Turrel sur la porte de son écurie, ayant l'air

inquiet et cherchant à s'assurer s'il n'est vu de personne. Il rentre, il

sort, et après quelques instans, il revient avec un de ses neveux qu'il a

rencontré. Le neveu, en entrant dans l'écurie, aperçoit un cadavre étendu

par terre, et couvert de contusions et de blessures, _O mon Dieu!_

s'écrie-t-il, _ma pauvre tante est morte!_ Turrel dit que c'est son

cheval qui l'a tuée; qu'il l'a trouvée sous ses pieds dans l'état le plus

déplorable: et il frappe ce pauvre animal, comme pour se venger, comme

pour le punir!

Bientôt des voisins arrivent. Le corps de la femme Turrel est emporté.

Un chirurgien est appelé; il fait l'examen du cadavre, et reconnaît que

les blessures qui ont causé la mort n'ont pu être faites qu'avec un

instrument contondant. Alors Turrel devient l'objet des soupçons les plus

véhémens, et après qu'on a trouvé dans l'écurie un trident et un _racle_

en fer, tout ensanglantés, quand on découvre un pantalon de Turrel taché

de sang, et auquel étaient collés des cheveux de la victime, on ne doute

plus qu'il ne soit l'assassin; la justice est avertie, et sur-le-champ

fait arrêter Turrel.

La Cour d'assises de l'Ain, séant à Bourg, fut saisie de cette horrible

cause. Turrel comparut devant elle, en mai 1824. L'instruction, les

dépositions des témoins et les débats confirmèrent la vérité des faits

épouvantables que l'on vient de lire, et le scélérat Turrel fut condamné

à la peine de mort.

PAPAVOINE,

OU LE MEURTRE DU BOIS DE VINCENNES.

Voici un de ces épouvantables forfaits devant lesquels la science demeure

confondue, qui déconcertent la raison humaine, dont les motifs, s'il en

existe, échappent à toutes les investigations, et qui feraient presque

croire que cette fameuse fatalité des anciens, si fertile en crimes, si

énergiquement peinte par les tragiques grecs, n'était autre que cette

nouvelle et déplorable faiblesse à laquelle l'humanité semble être

assujétie depuis quelques années, et que le barreau a déjà tant de fois

invoquée sous le nom de _monomanie du sang_.

Dans le procès de Papavoine, comme dans plusieurs autres dont les

tribunaux ont retenti, on ne voit figurer ni l'ambition, ni la jalousie,

ni la cupidité, ni la vengeance. Cet homme ne connaissait même pas les

enfans qu'il frappa si cruellement. L'horrible meurtre dont il se souilla

n'était donc inspiré par aucun des motifs qui arment ordinairement le

bras de l'assassin.

Il est présumable que Papavoine cherchait dans une vengeance, dont

l'objet lui était indifférent, un allégement à de vagues inquiétudes, à

une mélancolie profonde; peut-être aussi tout autre individu qu'une

créature humaine aurait-il pu l'assouvir; il eût même été possible qu'il

tombât lui-même victime de ses propres coups, s'il eût été seul lorsque

cette fièvre homicide s'empara de lui.

Mais, comme l'a fort judicieusement observé un savant légiste: «La

justice n'a pas besoin de plonger dans les abîmes du cœur humain,

lorsque le crime est constant, et que la société en demande la

répression.» Lorsqu'un crime a été commis, le coupable, s'il est prouvé

qu'il n'est pas en démence, est nécessairement justiciable des lois

applicables à ce crime. Vainement alléguera-t-on en sa faveur qu'il est

sujet à des accès de frénésie sanguinaire, qu'il a un penchant

irrésistible au meurtre, qu'il est monomane enfin; la société justement

alarmée, doit, dans l'intérêt de sa conservation, frapper ce furieux qui

a soif de sang, et s'affranchir des craintes et des périls continuels

auxquels donnerait lieu l'existence de cette espèce de monstre féroce.

Passons maintenant aux singularités qui caractérisent le tragique

attentat de Papavoine. Elles serviront à fixer les idées du lecteur sur

la nature de cet assassinat.

Dans la soirée du 10 octobre 1824, la nouvelle se répandit dans Paris que

deux enfans venaient d'être assassinés dans le bois de Vincennes. Les

contes les plus étranges, longuement et diversement commentés, donnèrent

lieu à plusieurs versions plus absurdes les unes que les autres; la

distance qui sépare la capitale du bois de Vincennes favorisait aussi

toutes ces amplifications de commères, naturellement avides de tout ce

qui paraît merveilleux. Toutefois, il était un point malheureusement trop

vrai; le fait matériel était exact: deux enfans avaient été assassinés.

La demoiselle Hérin, poussée par une malheureuse destinée, s'était rendue

ce jour-là à Vincennes. Cette demoiselle, fille du portier de

l'Intendance militaire, avait fait, depuis 1815, la connaissance du

sieur Gerbod fils; une liaison intime, à laquelle il ne manquait que la

consécration légale, s'était établie entre eux, et il en était résulté

deux enfans mâles, âgés, l'un de cinq ans, l'autre de six. Gerbod fils,

qui avait reconnu ces deux enfans, manifestait depuis long-temps

l'intention d'épouser la demoiselle Hérin; mais son père s'était

constamment opposé à cette union. Gerbod père, possesseur d'un

établissement considérable de charronnage, était parvenu, à l'aide de ses

travaux et d'une honnête industrie, à acquérir une sorte d'opulence; ce

qui explique son refus de marier son fils avec une fille sans fortune, et

déjà devenue mère de deux enfans, sous les yeux de ses parens qui

souffraient son commerce avec Gerbod fils. Ce père avait d'ailleurs

d'autres projets, qui, à la vérité, ne purent être réalisés, soit à cause

du refus du jeune homme, soit par suite de la reconnaissance que celui-ci

avait faite de ses deux enfans naturels. Cependant, et malgré un acte

respectueux signifié, et une scène assez vive entre la demoiselle Hérin

et la famille Gerbod, la bonne intelligence ne fut pas sérieusement

troublée entre le père et le fils. Les enfans de la demoiselle Hérin

avaient été mis en pension à Vincennes; et le 10 octobre, leur mère

s'était rendue auprès d'eux.

Le même jour, une demoiselle Malservait, marchande de modes, ayant donné

rendez-vous, dans le bois de Vincennes, à une personne de sa connaissance

qui était allée à Alfort, entra dans la boutique de la dame Jean; elle se

fit servir un verre de liqueur. Dans le même moment, on aperçut

Papavoine; il s'arrêta auprès de cette boutique et suivit la demoiselle

Malservait dans le bois. Il était vêtu d'un pantalon noir et d'une

redingotte bleue, boutonnée depuis le haut jusqu'en bas.

De son côté, la demoiselle Hérin, accompagnée de ses enfans, se promenait

dans le bois de Vincennes. La demoiselle Malservait ayant rencontré

mademoiselle Hérin, lui demanda la permission de faire quelques caresses

à ses enfans. Papavoine passa auprès d'elles, ôta son chapeau et les

salua; il continua sa route. La demoiselle Malservait, qui se dirigeait

de l'autre côté, l'atteignit, et Papavoine lui adressant la parole, lui

dit: «Connaissez-vous ces enfans que vous venez d'embrasser?» A quoi

elle répondit: «On peut faire des caresses à des enfans qu'on ne connaît

pas.» Papavoine s'éloigna; c'est alors, à ce qu'il paraît, qu'il conçut

l'épouvantable pensée qu'il exécuta peu d'instans après. Il se transporta

dans la boutique de la dame Jean, et y demanda un couteau. La dame Jean

n'avait que des couteaux assortis par douzaine. Papavoine refusa de

prendre la douzaine entière; il obtint qu'on en détachât un, qui était en

tout semblable de forme, de mesure et de proportion aux autres, en

offrant de le payer un peu plus cher qu'on ne l'aurait vendu avec les

onze autres; la marchande consentit à le lui livrer à ce prix.

Alors Papavoine, muni de cet instrument qu'il destinait au plus odieux

usage, retourna dans les allées du bois où les enfans se promenaient

encore. La demoiselle Malservait avait quitté les allées; elle était

partie pour se rendre au café où devait la rejoindre la personne qu'elle

attendait; il était alors onze heures et demie. Papavoine, dont la figure

était pâle, l'œil hagard, et qui se trouvait dans une sorte de frénésie,

aborda la demoiselle Hérin: «Votre promenade a été bientôt faite,»

dit-il à la mère; et se baissant, comme pour embrasser l'un des enfans,

il lui plongea son couteau dans le cœur. Aux cris de la victime

expirante, la demoiselle Hérin, quoique ignorant encore l'étendue de son

malheur, frappa l'assassin avec un parapluie qu'elle tenait à la main. Le

parapluie atteignit le chapeau de cet homme, et y laissa un trou qui fut

remarqué après l'événement.

Pendant que la mère éplorée s'occupait des soins à prodiguer à cette

première victime, Papavoine plongea son couteau dans le cœur de l'autre

enfant, s'enfuit à pas précipités, et s'enfonça dans le taillis.

La malheureuse mère, s'abandonnant à un désespoir difficile à décrire,

courait au hasard, appelant du secours; plusieurs personnes accoururent.

Elle leur donna le signalement de l'assassin, leur désignant sa figure,

ses vêtemens; et comme si les douleurs que lui faisait ressentir la

terrible scène qui venait de se passer sous ses yeux, avaient eu pour un

moment le pouvoir de lui interdire d'autres sentimens que celui de la

vengeance, elle indiquait, par des signes non équivoques, à quels traits

et de quelle manière on pouvait reconnaître le scélérat qui venait de

lui enlever les plus chers objets de sa tendresse. Au signalement qu'elle

donna du coupable, quelques personnes se souvinrent de l'avoir aperçu

quelque temps auparavant.

On fit de vains efforts pour rappeler à la vie les deux malheureux

enfans; le meurtrier les avait frappés d'une main si assurée qu'ils

étaient morts sur le coup. Alors on s'empressa de courir à la recherche

de l'auteur du crime. Les portes du bois de Vincennes furent fermées, et

la gendarmerie, aidée par les militaires de la garnison, se mit en devoir

de fouiller le bois.

La demoiselle Malservait, qui avait embrassé les deux enfans quelques

minutes avant leur assassinat, et qui avait parlé à l'homme qui se

préparait à leur plonger son couteau dans le sein, fut arrêtée, sous la

prévention de complicité.

L'autorité locale, poursuivant ses recherches avec activité, découvrit

bientôt l'acquisition du couteau chez la dame Jean. Le signalement que

cette femme donna de l'individu qui l'avait acheté, fut conforme à ce

qu'avait déjà déclaré, à cet égard, la demoiselle Hérin.

Enfin, vers midi, un gendarme rencontra dans une allée parallèle à celle

où le crime avait été commis, un individu qui causait avec un militaire,

et à qui s'appliquait parfaitement le signalement donné par la demoiselle

Hérin. Le gendarme le somma de le suivre; il ne fit aucune résistance;

seulement il objecta, avec un calme apparent, qu'il n'avait rien à se

reprocher, et que peut-être son arrestation ferait perdre la trace du

coupable. Cependant le militaire avec lequel cet homme avait causé ayant

déclaré qu'il venait de traverser le taillis, et lui avait demandé les

moyens de sortir du bois; qu'il l'avait aperçu examinant ses habits avec

une grande attention, comme pour s'assurer s'il n'y trouverait pas

quelques taches; et qu'il l'avait même questionné pour savoir si sa

figure n'était pas barbouillée, l'ensemble de ces circonstances détermina

le gendarme à arrêter cet homme, et il le conduisit dans la maison où la

demoiselle Hérin s'était retirée. A l'aspect du prisonnier que l'on

venait confronter avec elle, cette mère au désespoir s'écria: _C'est le

monstre qui a tué mes enfans_!

La dame Jean le reconnut aussi pour être l'individu qui lui avait acheté

le couteau, et plusieurs personnes affirmèrent l'avoir aperçu dans les

allées du bois, peu d'instans avant la consommation du forfait.

Toutefois, cet homme ne paraissait pas moins repousser avec autant de

force que d'adresse ces accusations foudroyantes. Interrogé sur son nom,

il répondit qu'il se nommait Papavoine.

L'autopsie des cadavres des deux jeunes victimes prouva que leur mort

avait été le résultat instantané de coups d'un instrument dont la forme

ressemblait à celle d'un couteau. Un des onze couteaux restans de la

douzaine, dans laquelle avait été pris celui vendu à Papavoine, ayant été

appliqué aux plaies, s'y adapta parfaitement.

Tant de preuves réunies ne laissaient pas la moindre place au doute.

Cependant, en présence du juge d'instruction, le prévenu chercha, dans

ses réponses, à repousser l'accusation dirigée contre lui, et sa défense

prouva non seulement la rectitude et la clarté de ses idées, mais encore

une habileté véritable et peu commune. Depuis le 10 octobre, jour de son

arrestation, jusqu'au 15 novembre, il persévéra dans le même système de

dénégation; mais, à cette dernière époque, accablé par l'évidence des

preuves, il adopta tout-à-coup un nouveau système. Il commença par

déclarer qu'il avait de grandes révélations à faire; mais qu'il ne les

ferait qu'à condition qu'il serait entendu par deux augustes princesses:

on sent bien qu'il était impossible d'acquiescer à une demande aussi

bizarre. Il la restreignit ensuite à la faveur de paraître devant une

seule des deux princesses: nouveau refus. Il se détermina à parler, et se

reconnut enfin coupable du meurtre des deux enfans. Mais comme si ce

crime ne suffisait pas pour motiver l'application de la peine capitale,

il annonça qu'il s'était trompé en donnant la mort aux deux enfans de la

demoiselle Hérin, et que son intention avait été d'égorger les deux

jeunes enfans de France, Mademoiselle et le duc de Bordeaux.

Cette monstrueuse explication, démentie par la vraisemblance, par les

faits et même par les opinions politiques de l'auteur du crime, n'en

imposa à personne. Les magistrats ne virent en elle que la base d'un

système de défense adopté par l'accusé. Son but était de persuader qu'il

était atteint d'une démence furieuse. Il développa bientôt son plan par

de nouveaux faits, qui, s'ils n'étaient pas le résultat d'une véritable

folie, attestaient une atroce habileté.

Mais avant de passer outre, il ne sera pas hors de propos de jeter un

coup-d'œil sur la vie de Papavoine. Diverses circonstances dans

lesquelles son caractère viendra se refléter, aideront peut-être à

expliquer son crime, ou du moins à le rendre un peu moins

incompréhensible.

Louis-Auguste Papavoine était né à Mouy (Eure), en 1784. Son père,

fabricant de draps dans cette ville, jouissait d'une aisance qui lui

avait permis de donner à son fils une éducation solide, qui pût le mettre

à même d'occuper un rang honorable dans la société. Le commerce

paraissant incompatible avec le caractère taciturne du jeune Papavoine,

on le destina à la bureaucratie. Admis dans l'administration de la

marine, il y fut placé, en 1804, en qualité de commis extraordinaire, et

s'embarqua successivement à bord de plusieurs vaisseaux de l'état, sur

lesquels il fit diverses courses maritimes. Nommé ensuite commis de

seconde classe, il fut promu, quelques années après, au grade de

quartier-maître, puis devint commis de première classe au port de Brest.

Ces divers emplois dont les fonctions ne sont ni sans importance, ni sans

responsabilité, Papavoine les remplit non seulement avec zèle, mais

encore avec une constante exactitude et une intelligence remarquable.

Toutefois, on remarquait, et cette observation doit trouver place ici,

que Papavoine était d'une humeur peu sociable; qu'il fuyait ses

camarades, et ne prenait jamais la moindre part aux distractions

habituelles de son âge. Il paraissait sombre et mélancolique, se

promenait souvent seul, et toujours dans des lieux solitaires. Jamais on

ne lui avait connu de liaisons intimes, ni même aucun de ces attachemens

qu'excuse la fragilité humaine; dans les diverses relations qui lui

étaient imposées par ses emplois, on avait toujours trouvé ses idées

pleines de justesse et de convenance. Ce caractère se rencontre assez

souvent dans le monde. Papavoine appartenait à cette classe d'esprits

chagrins et misanthropes qui, sans éprouver de haine pour la société, la

fuient continuellement, moins par antipathie que par ennui. Du reste,

naturellement obligeant, s'il lui eût été possible de former d'intimes

liaisons, nul doute que son commerce n'eût été fort agréable; il ne lui

manquait à cet égard que la volonté.

Papavoine perdit son père en décembre 1823. Celui-ci avait conservé son

établissement de Mouy, et laissait à sa veuve et à son fils, des affaires

dans le plus grand désordre; Papavoine, à cette époque, était encore au

service. La mort de son père lui fit solliciter un congé qu'il obtint. Il

alla aussitôt rejoindre sa mère, et jugeant qu'elle serait hors d'état de

continuer seule l'exploitation de sa fabrique, il se détermina à demander

sa retraite, et à s'établir à Mouy. Jusque alors, la manufacture laissée

par son père avait joui du privilége de faire des fournitures pour

l'habillement des troupes; mais peu de temps après, l'administration de

la guerre refusa de renouveler ses marchés; et par ce refus, les affaires

de la famille Papavoine se trouvèrent dans une situation fort critique.

Papavoine alors exprima quelque regret d'avoir volontairement abandonné

son emploi; il fit même des démarches pour le recouvrer, mais elles

demeurèrent infructueuses. Les contrariétés qu'il éprouva dans cette

circonstance influèrent sur son caractère, à tel point que sa mère, avec

laquelle il avait constamment vécu en bonne intelligence, profita d'un

prétexte pour ne plus prendre ses repas avec lui, quoiqu'ils

continuassent de vivre sous le même toit et au même foyer. Aigri par une

suite de désagrémens qu'il n'avait pu ni prévoir ni éviter, il était

devenu de jour en jour plus morose et plus chagrin; sa physionomie

portait quelque chose de sinistre et de repoussant, qui faisait fuir son

approche.

Vers la fin de septembre 1824, il prétendit qu'il était malade. Le

médecin consulté déclara reconnaître quelques symptômes de fièvre, et

ordonna un vomitif. Il prescrivit en outre au malade un exercice modéré;

un voyage surtout lui parut devoir être très-efficace. Papavoine usa du

remède qui lui avait été indiqué; il en éprouva du soulagement, et afin

de suivre en tout point l'ordonnance de son médecin, il partit pour

Beauvais, où il arriva le 2 octobre. Il devait trouver dans cette ville

des parens et un sieur Branche, avec lequel il était en relation

d'affaires. L'accueil qu'il reçut des personnes qu'il visita ne changea

rien à son humeur. Fidèle à sa misanthropie, on remarqua constamment en

lui sa taciturnité, ses regards sombres. Toutefois, rien n'annonçait

extérieurement qu'il mûrît aucune idée fixe de la nature de celles que

l'on attribue aux monomanes. Il était triste, rêveur, il est vrai; mais

du reste, sa conversation, loin de se sentir du désordre d'un esprit

exalté, était sensée et même spirituelle. Seulement on se souvint plus

tard d'une question bizarre qu'il avait faite, relativement à la mort de

son frère et d'un de ses oncles, décédés depuis long-temps. «Mon frère et

mon oncle sont-ils bien morts? dit-il à M. Branche.--Votre frère? mais

vous avez dans vos papiers son acte mortuaire! Votre oncle? mais vous

savez qu'il est mort à mes côtés, à table, d'un coup d'apoplexie: vous

avez concouru à régler sa succession!--Ah! c'est qu'il y a tant de genres

de mort! et souvent on enterre des gens qui vivent encore, et on dresse

des actes pour constater qu'ils ne vivent plus!...« Du reste, nous ne

rappelons ce fait de peu d'importance que par rapport au crime dont

Papavoine se rendit coupable.

Le lendemain de son arrivée à Beauvais, (3 octobre 1824), Papavoine, qui

était toujours en réclamation auprès de l'administration de la guerre

pour le renouvellement de ses marchés, reçut inopinément de sa mère deux

de ces marchés, qui venaient d'être agréés par le ministre; mais les

soumissions avaient besoin d'être régularisées, et il partit aussitôt

pour Paris, à l'effet de remplir cette formalité. Il y arriva le 5, après

avoir emprunté quelque argent pour faire son voyage. Il emportait avec

lui ceux de ses effets qu'il avait pris à Mouy pour son voyage de

Beauvais; et comme ils étaient insuffisans, il écrivit à sa mère pour lui

en demander d'autres. Il est bon de faire remarquer, à l'occasion de

cette nouvelle demande, qu'il avait compris parmi les premiers effets

deux _couteaux de table, aiguisés et non fermant_. Qu'en voulait-il

faire? Méditait-il déjà quelque crime? ce n'est pas présumable, puisqu'il

acheta un autre couteau à Vincennes. Cependant un motif quelconque les

lui avait fait demander. Quel était-il? ce motif est resté un mystère.

Il est dans le cœur de l'homme tant de secrets impénétrables, que le

plus judicieux observateur se voit presqu'à chaque instant contraint de

ne pas s'y arrêter, ou de borner leur application à des conjectures plus

ou moins vraisemblables.

Arrivé à Paris, Papavoine descendit à l'hôtel de la Providence, situé rue

Saint-Pierre-Montmartre, et se rendit chez d'honorables négocians, ses

correspondans, auxquels il remit ses marchés, pour qu'ils fussent soumis

à la formalité du timbre.

Depuis ce moment jusqu'au 10 octobre, jour de l'affreuse catastrophe,

Papavoine vécut fort retiré; du moins l'instruction ne fait rien

connaître de sa conduite pendant cet intervalle. Ce qui est constant,

c'est que, ce même jour, 10 octobre, il sortit après avoir fait un léger

repas, et se dirigea vers Vincennes.

Tel est sommairement l'ensemble des circonstances de la vie de Papavoine;

on a vu les détails de son crime, son arrestation, ses dénégations dans

le premier moment, enfin ses aveux et son système de défense fondé sur

l'aliénation mentale.

Peu de temps après ces révélations, et voyant qu'il tenterait inutilement

de se faire passer pour un second Louvel, il demanda souvent à deux

prisonniers de lui prêter un couteau bien pointu; d'autres fois, il se

levait la nuit, et feignait d'en chercher un; il alla même jusqu'à tenter

de mettre le feu à la paillasse de son lit.

Cependant, il avait obtenu d'être dans une chambre particulière, où il

n'y avait aucune espèce d'armes, et provisoirement on l'avait débarrassé

de la camisole. Le 17 novembre, le gardien ayant ouvert la porte, pour

donner de l'air à cette chambre, Papavoine s'introduisit dans une pièce

voisine où déjeûnaient plusieurs jeunes détenus, et s'élançant sur l'un

d'eux, le nommé Labiey, âgé de douze ans, qui tenait un couteau, il se

saisit de cette arme et l'en frappa à plusieurs reprises. Les personnes

présentes l'empêchèrent heureusement de consommer ce nouveau crime; et le

malheureux enfant, qui n'avait donné à Papavoine aucun sujet de plainte,

qui peut-être ne l'avait jamais vu, en fut quitte pour trois blessures

qui, bien que très-graves, n'étaient cependant pas mortelles. Ainsi,

suivant la judicieuse remarque du ministère public, cet homme fournissait

l'exemple, heureusement fort rare, d'un accusé qui cherche dans de

nouveaux crimes la justification d'un premier attentat.

A la première nouvelle du meurtre des deux enfans de la demoiselle Hérin,

une pensée avait préoccupé tous les esprits. Le public, si facile à se

prévenir, si disposé à se passionner, si prompt à porter des jugemens

même sur les notions les plus vagues, s'était représenté Papavoine comme

ayant des complices et comme un instrument mis en œuvre. La demoiselle

Malservait, arrêtée peu d'instans après l'assassinat, était regardée

comme la complice avérée du meurtrier: on supposait qu'elle avait indiqué

à Papavoine les deux victimes qu'il fallait frapper, puisqu'elle avait

embrassé les deux enfans, quelques minutes avant que le bourreau ne levât

le couteau sur eux. La justice ne put s'empêcher de partager cette

prévention. La demoiselle Malservait, que la fatalité seule avait

conduite à Vincennes ce jour-là, resta plus de deux mois en prison, sous

le poids de cette affreuse présomption; mais l'instruction prouva jusqu'à

l'évidence qu'elle ne connaissait nullement Papavoine, et qu'elle n'avait

jamais eu le moindre rapport avec lui.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 13 / 21 段