le comble à ses forfaits. Entre onze heures et midi, des cris sont
entendus: _Pardon! au secours!_ ces cris partaient de sa maison. Une
fille du voisinage regarde au travers d'une ouverture pratiquée dans la
muraille; elle voit Turrel sur la porte de son écurie, ayant l'air
inquiet et cherchant à s'assurer s'il n'est vu de personne. Il rentre, il
sort, et après quelques instans, il revient avec un de ses neveux qu'il a
rencontré. Le neveu, en entrant dans l'écurie, aperçoit un cadavre étendu
par terre, et couvert de contusions et de blessures, _O mon Dieu!_
s'écrie-t-il, _ma pauvre tante est morte!_ Turrel dit que c'est son
cheval qui l'a tuée; qu'il l'a trouvée sous ses pieds dans l'état le plus
déplorable: et il frappe ce pauvre animal, comme pour se venger, comme
pour le punir!
Bientôt des voisins arrivent. Le corps de la femme Turrel est emporté.
Un chirurgien est appelé; il fait l'examen du cadavre, et reconnaît que
les blessures qui ont causé la mort n'ont pu être faites qu'avec un
instrument contondant. Alors Turrel devient l'objet des soupçons les plus
véhémens, et après qu'on a trouvé dans l'écurie un trident et un _racle_
en fer, tout ensanglantés, quand on découvre un pantalon de Turrel taché
de sang, et auquel étaient collés des cheveux de la victime, on ne doute
plus qu'il ne soit l'assassin; la justice est avertie, et sur-le-champ
fait arrêter Turrel.
La Cour d'assises de l'Ain, séant à Bourg, fut saisie de cette horrible
cause. Turrel comparut devant elle, en mai 1824. L'instruction, les
dépositions des témoins et les débats confirmèrent la vérité des faits
épouvantables que l'on vient de lire, et le scélérat Turrel fut condamné
à la peine de mort.
PAPAVOINE,
OU LE MEURTRE DU BOIS DE VINCENNES.
Voici un de ces épouvantables forfaits devant lesquels la science demeure
confondue, qui déconcertent la raison humaine, dont les motifs, s'il en
existe, échappent à toutes les investigations, et qui feraient presque
croire que cette fameuse fatalité des anciens, si fertile en crimes, si
énergiquement peinte par les tragiques grecs, n'était autre que cette
nouvelle et déplorable faiblesse à laquelle l'humanité semble être
assujétie depuis quelques années, et que le barreau a déjà tant de fois
invoquée sous le nom de _monomanie du sang_.
Dans le procès de Papavoine, comme dans plusieurs autres dont les
tribunaux ont retenti, on ne voit figurer ni l'ambition, ni la jalousie,
ni la cupidité, ni la vengeance. Cet homme ne connaissait même pas les
enfans qu'il frappa si cruellement. L'horrible meurtre dont il se souilla
n'était donc inspiré par aucun des motifs qui arment ordinairement le
bras de l'assassin.
Il est présumable que Papavoine cherchait dans une vengeance, dont
l'objet lui était indifférent, un allégement à de vagues inquiétudes, à
une mélancolie profonde; peut-être aussi tout autre individu qu'une
créature humaine aurait-il pu l'assouvir; il eût même été possible qu'il
tombât lui-même victime de ses propres coups, s'il eût été seul lorsque
cette fièvre homicide s'empara de lui.
Mais, comme l'a fort judicieusement observé un savant légiste: «La
justice n'a pas besoin de plonger dans les abîmes du cœur humain,
lorsque le crime est constant, et que la société en demande la
répression.» Lorsqu'un crime a été commis, le coupable, s'il est prouvé
qu'il n'est pas en démence, est nécessairement justiciable des lois
applicables à ce crime. Vainement alléguera-t-on en sa faveur qu'il est
sujet à des accès de frénésie sanguinaire, qu'il a un penchant
irrésistible au meurtre, qu'il est monomane enfin; la société justement
alarmée, doit, dans l'intérêt de sa conservation, frapper ce furieux qui
a soif de sang, et s'affranchir des craintes et des périls continuels
auxquels donnerait lieu l'existence de cette espèce de monstre féroce.
Passons maintenant aux singularités qui caractérisent le tragique
attentat de Papavoine. Elles serviront à fixer les idées du lecteur sur
la nature de cet assassinat.
Dans la soirée du 10 octobre 1824, la nouvelle se répandit dans Paris que
deux enfans venaient d'être assassinés dans le bois de Vincennes. Les
contes les plus étranges, longuement et diversement commentés, donnèrent
lieu à plusieurs versions plus absurdes les unes que les autres; la
distance qui sépare la capitale du bois de Vincennes favorisait aussi
toutes ces amplifications de commères, naturellement avides de tout ce
qui paraît merveilleux. Toutefois, il était un point malheureusement trop
vrai; le fait matériel était exact: deux enfans avaient été assassinés.
La demoiselle Hérin, poussée par une malheureuse destinée, s'était rendue
ce jour-là à Vincennes. Cette demoiselle, fille du portier de
l'Intendance militaire, avait fait, depuis 1815, la connaissance du
sieur Gerbod fils; une liaison intime, à laquelle il ne manquait que la
consécration légale, s'était établie entre eux, et il en était résulté
deux enfans mâles, âgés, l'un de cinq ans, l'autre de six. Gerbod fils,
qui avait reconnu ces deux enfans, manifestait depuis long-temps
l'intention d'épouser la demoiselle Hérin; mais son père s'était
constamment opposé à cette union. Gerbod père, possesseur d'un
établissement considérable de charronnage, était parvenu, à l'aide de ses
travaux et d'une honnête industrie, à acquérir une sorte d'opulence; ce
qui explique son refus de marier son fils avec une fille sans fortune, et
déjà devenue mère de deux enfans, sous les yeux de ses parens qui
souffraient son commerce avec Gerbod fils. Ce père avait d'ailleurs
d'autres projets, qui, à la vérité, ne purent être réalisés, soit à cause
du refus du jeune homme, soit par suite de la reconnaissance que celui-ci
avait faite de ses deux enfans naturels. Cependant, et malgré un acte
respectueux signifié, et une scène assez vive entre la demoiselle Hérin
et la famille Gerbod, la bonne intelligence ne fut pas sérieusement
troublée entre le père et le fils. Les enfans de la demoiselle Hérin
avaient été mis en pension à Vincennes; et le 10 octobre, leur mère
s'était rendue auprès d'eux.
Le même jour, une demoiselle Malservait, marchande de modes, ayant donné
rendez-vous, dans le bois de Vincennes, à une personne de sa connaissance
qui était allée à Alfort, entra dans la boutique de la dame Jean; elle se
fit servir un verre de liqueur. Dans le même moment, on aperçut
Papavoine; il s'arrêta auprès de cette boutique et suivit la demoiselle
Malservait dans le bois. Il était vêtu d'un pantalon noir et d'une
redingotte bleue, boutonnée depuis le haut jusqu'en bas.
De son côté, la demoiselle Hérin, accompagnée de ses enfans, se promenait
dans le bois de Vincennes. La demoiselle Malservait ayant rencontré
mademoiselle Hérin, lui demanda la permission de faire quelques caresses
à ses enfans. Papavoine passa auprès d'elles, ôta son chapeau et les
salua; il continua sa route. La demoiselle Malservait, qui se dirigeait
de l'autre côté, l'atteignit, et Papavoine lui adressant la parole, lui
dit: «Connaissez-vous ces enfans que vous venez d'embrasser?» A quoi
elle répondit: «On peut faire des caresses à des enfans qu'on ne connaît
pas.» Papavoine s'éloigna; c'est alors, à ce qu'il paraît, qu'il conçut
l'épouvantable pensée qu'il exécuta peu d'instans après. Il se transporta
dans la boutique de la dame Jean, et y demanda un couteau. La dame Jean
n'avait que des couteaux assortis par douzaine. Papavoine refusa de
prendre la douzaine entière; il obtint qu'on en détachât un, qui était en
tout semblable de forme, de mesure et de proportion aux autres, en
offrant de le payer un peu plus cher qu'on ne l'aurait vendu avec les
onze autres; la marchande consentit à le lui livrer à ce prix.
Alors Papavoine, muni de cet instrument qu'il destinait au plus odieux
usage, retourna dans les allées du bois où les enfans se promenaient
encore. La demoiselle Malservait avait quitté les allées; elle était
partie pour se rendre au café où devait la rejoindre la personne qu'elle
attendait; il était alors onze heures et demie. Papavoine, dont la figure
était pâle, l'œil hagard, et qui se trouvait dans une sorte de frénésie,
aborda la demoiselle Hérin: «Votre promenade a été bientôt faite,»
dit-il à la mère; et se baissant, comme pour embrasser l'un des enfans,
il lui plongea son couteau dans le cœur. Aux cris de la victime
expirante, la demoiselle Hérin, quoique ignorant encore l'étendue de son
malheur, frappa l'assassin avec un parapluie qu'elle tenait à la main. Le
parapluie atteignit le chapeau de cet homme, et y laissa un trou qui fut
remarqué après l'événement.
Pendant que la mère éplorée s'occupait des soins à prodiguer à cette
première victime, Papavoine plongea son couteau dans le cœur de l'autre
enfant, s'enfuit à pas précipités, et s'enfonça dans le taillis.
La malheureuse mère, s'abandonnant à un désespoir difficile à décrire,
courait au hasard, appelant du secours; plusieurs personnes accoururent.
Elle leur donna le signalement de l'assassin, leur désignant sa figure,
ses vêtemens; et comme si les douleurs que lui faisait ressentir la
terrible scène qui venait de se passer sous ses yeux, avaient eu pour un
moment le pouvoir de lui interdire d'autres sentimens que celui de la
vengeance, elle indiquait, par des signes non équivoques, à quels traits
et de quelle manière on pouvait reconnaître le scélérat qui venait de
lui enlever les plus chers objets de sa tendresse. Au signalement qu'elle
donna du coupable, quelques personnes se souvinrent de l'avoir aperçu
quelque temps auparavant.
On fit de vains efforts pour rappeler à la vie les deux malheureux
enfans; le meurtrier les avait frappés d'une main si assurée qu'ils
étaient morts sur le coup. Alors on s'empressa de courir à la recherche
de l'auteur du crime. Les portes du bois de Vincennes furent fermées, et
la gendarmerie, aidée par les militaires de la garnison, se mit en devoir
de fouiller le bois.
La demoiselle Malservait, qui avait embrassé les deux enfans quelques
minutes avant leur assassinat, et qui avait parlé à l'homme qui se
préparait à leur plonger son couteau dans le sein, fut arrêtée, sous la
prévention de complicité.
L'autorité locale, poursuivant ses recherches avec activité, découvrit
bientôt l'acquisition du couteau chez la dame Jean. Le signalement que
cette femme donna de l'individu qui l'avait acheté, fut conforme à ce
qu'avait déjà déclaré, à cet égard, la demoiselle Hérin.
Enfin, vers midi, un gendarme rencontra dans une allée parallèle à celle
où le crime avait été commis, un individu qui causait avec un militaire,
et à qui s'appliquait parfaitement le signalement donné par la demoiselle
Hérin. Le gendarme le somma de le suivre; il ne fit aucune résistance;
seulement il objecta, avec un calme apparent, qu'il n'avait rien à se
reprocher, et que peut-être son arrestation ferait perdre la trace du
coupable. Cependant le militaire avec lequel cet homme avait causé ayant
déclaré qu'il venait de traverser le taillis, et lui avait demandé les
moyens de sortir du bois; qu'il l'avait aperçu examinant ses habits avec
une grande attention, comme pour s'assurer s'il n'y trouverait pas
quelques taches; et qu'il l'avait même questionné pour savoir si sa
figure n'était pas barbouillée, l'ensemble de ces circonstances détermina
le gendarme à arrêter cet homme, et il le conduisit dans la maison où la
demoiselle Hérin s'était retirée. A l'aspect du prisonnier que l'on
venait confronter avec elle, cette mère au désespoir s'écria: _C'est le
monstre qui a tué mes enfans_!
La dame Jean le reconnut aussi pour être l'individu qui lui avait acheté
le couteau, et plusieurs personnes affirmèrent l'avoir aperçu dans les
allées du bois, peu d'instans avant la consommation du forfait.
Toutefois, cet homme ne paraissait pas moins repousser avec autant de
force que d'adresse ces accusations foudroyantes. Interrogé sur son nom,
il répondit qu'il se nommait Papavoine.
L'autopsie des cadavres des deux jeunes victimes prouva que leur mort
avait été le résultat instantané de coups d'un instrument dont la forme
ressemblait à celle d'un couteau. Un des onze couteaux restans de la
douzaine, dans laquelle avait été pris celui vendu à Papavoine, ayant été
appliqué aux plaies, s'y adapta parfaitement.
Tant de preuves réunies ne laissaient pas la moindre place au doute.
Cependant, en présence du juge d'instruction, le prévenu chercha, dans
ses réponses, à repousser l'accusation dirigée contre lui, et sa défense
prouva non seulement la rectitude et la clarté de ses idées, mais encore
une habileté véritable et peu commune. Depuis le 10 octobre, jour de son
arrestation, jusqu'au 15 novembre, il persévéra dans le même système de
dénégation; mais, à cette dernière époque, accablé par l'évidence des
preuves, il adopta tout-à-coup un nouveau système. Il commença par
déclarer qu'il avait de grandes révélations à faire; mais qu'il ne les
ferait qu'à condition qu'il serait entendu par deux augustes princesses:
on sent bien qu'il était impossible d'acquiescer à une demande aussi
bizarre. Il la restreignit ensuite à la faveur de paraître devant une
seule des deux princesses: nouveau refus. Il se détermina à parler, et se
reconnut enfin coupable du meurtre des deux enfans. Mais comme si ce
crime ne suffisait pas pour motiver l'application de la peine capitale,
il annonça qu'il s'était trompé en donnant la mort aux deux enfans de la
demoiselle Hérin, et que son intention avait été d'égorger les deux
jeunes enfans de France, Mademoiselle et le duc de Bordeaux.
Cette monstrueuse explication, démentie par la vraisemblance, par les
faits et même par les opinions politiques de l'auteur du crime, n'en
imposa à personne. Les magistrats ne virent en elle que la base d'un
système de défense adopté par l'accusé. Son but était de persuader qu'il
était atteint d'une démence furieuse. Il développa bientôt son plan par
de nouveaux faits, qui, s'ils n'étaient pas le résultat d'une véritable
folie, attestaient une atroce habileté.
Mais avant de passer outre, il ne sera pas hors de propos de jeter un
coup-d'œil sur la vie de Papavoine. Diverses circonstances dans
lesquelles son caractère viendra se refléter, aideront peut-être à
expliquer son crime, ou du moins à le rendre un peu moins
incompréhensible.
Louis-Auguste Papavoine était né à Mouy (Eure), en 1784. Son père,
fabricant de draps dans cette ville, jouissait d'une aisance qui lui
avait permis de donner à son fils une éducation solide, qui pût le mettre
à même d'occuper un rang honorable dans la société. Le commerce
paraissant incompatible avec le caractère taciturne du jeune Papavoine,
on le destina à la bureaucratie. Admis dans l'administration de la
marine, il y fut placé, en 1804, en qualité de commis extraordinaire, et
s'embarqua successivement à bord de plusieurs vaisseaux de l'état, sur
lesquels il fit diverses courses maritimes. Nommé ensuite commis de
seconde classe, il fut promu, quelques années après, au grade de
quartier-maître, puis devint commis de première classe au port de Brest.
Ces divers emplois dont les fonctions ne sont ni sans importance, ni sans
responsabilité, Papavoine les remplit non seulement avec zèle, mais
encore avec une constante exactitude et une intelligence remarquable.
Toutefois, on remarquait, et cette observation doit trouver place ici,
que Papavoine était d'une humeur peu sociable; qu'il fuyait ses
camarades, et ne prenait jamais la moindre part aux distractions
habituelles de son âge. Il paraissait sombre et mélancolique, se
promenait souvent seul, et toujours dans des lieux solitaires. Jamais on
ne lui avait connu de liaisons intimes, ni même aucun de ces attachemens
qu'excuse la fragilité humaine; dans les diverses relations qui lui
étaient imposées par ses emplois, on avait toujours trouvé ses idées
pleines de justesse et de convenance. Ce caractère se rencontre assez
souvent dans le monde. Papavoine appartenait à cette classe d'esprits
chagrins et misanthropes qui, sans éprouver de haine pour la société, la
fuient continuellement, moins par antipathie que par ennui. Du reste,
naturellement obligeant, s'il lui eût été possible de former d'intimes
liaisons, nul doute que son commerce n'eût été fort agréable; il ne lui
manquait à cet égard que la volonté.
Papavoine perdit son père en décembre 1823. Celui-ci avait conservé son
établissement de Mouy, et laissait à sa veuve et à son fils, des affaires
dans le plus grand désordre; Papavoine, à cette époque, était encore au
service. La mort de son père lui fit solliciter un congé qu'il obtint. Il
alla aussitôt rejoindre sa mère, et jugeant qu'elle serait hors d'état de
continuer seule l'exploitation de sa fabrique, il se détermina à demander
sa retraite, et à s'établir à Mouy. Jusque alors, la manufacture laissée
par son père avait joui du privilége de faire des fournitures pour
l'habillement des troupes; mais peu de temps après, l'administration de
la guerre refusa de renouveler ses marchés; et par ce refus, les affaires
de la famille Papavoine se trouvèrent dans une situation fort critique.
Papavoine alors exprima quelque regret d'avoir volontairement abandonné
son emploi; il fit même des démarches pour le recouvrer, mais elles
demeurèrent infructueuses. Les contrariétés qu'il éprouva dans cette
circonstance influèrent sur son caractère, à tel point que sa mère, avec
laquelle il avait constamment vécu en bonne intelligence, profita d'un
prétexte pour ne plus prendre ses repas avec lui, quoiqu'ils
continuassent de vivre sous le même toit et au même foyer. Aigri par une
suite de désagrémens qu'il n'avait pu ni prévoir ni éviter, il était
devenu de jour en jour plus morose et plus chagrin; sa physionomie
portait quelque chose de sinistre et de repoussant, qui faisait fuir son
approche.
Vers la fin de septembre 1824, il prétendit qu'il était malade. Le
médecin consulté déclara reconnaître quelques symptômes de fièvre, et
ordonna un vomitif. Il prescrivit en outre au malade un exercice modéré;
un voyage surtout lui parut devoir être très-efficace. Papavoine usa du
remède qui lui avait été indiqué; il en éprouva du soulagement, et afin
de suivre en tout point l'ordonnance de son médecin, il partit pour
Beauvais, où il arriva le 2 octobre. Il devait trouver dans cette ville
des parens et un sieur Branche, avec lequel il était en relation
d'affaires. L'accueil qu'il reçut des personnes qu'il visita ne changea
rien à son humeur. Fidèle à sa misanthropie, on remarqua constamment en
lui sa taciturnité, ses regards sombres. Toutefois, rien n'annonçait
extérieurement qu'il mûrît aucune idée fixe de la nature de celles que
l'on attribue aux monomanes. Il était triste, rêveur, il est vrai; mais
du reste, sa conversation, loin de se sentir du désordre d'un esprit
exalté, était sensée et même spirituelle. Seulement on se souvint plus
tard d'une question bizarre qu'il avait faite, relativement à la mort de
son frère et d'un de ses oncles, décédés depuis long-temps. «Mon frère et
mon oncle sont-ils bien morts? dit-il à M. Branche.--Votre frère? mais
vous avez dans vos papiers son acte mortuaire! Votre oncle? mais vous
savez qu'il est mort à mes côtés, à table, d'un coup d'apoplexie: vous
avez concouru à régler sa succession!--Ah! c'est qu'il y a tant de genres
de mort! et souvent on enterre des gens qui vivent encore, et on dresse
des actes pour constater qu'ils ne vivent plus!...« Du reste, nous ne
rappelons ce fait de peu d'importance que par rapport au crime dont
Papavoine se rendit coupable.
Le lendemain de son arrivée à Beauvais, (3 octobre 1824), Papavoine, qui
était toujours en réclamation auprès de l'administration de la guerre
pour le renouvellement de ses marchés, reçut inopinément de sa mère deux
de ces marchés, qui venaient d'être agréés par le ministre; mais les
soumissions avaient besoin d'être régularisées, et il partit aussitôt
pour Paris, à l'effet de remplir cette formalité. Il y arriva le 5, après
avoir emprunté quelque argent pour faire son voyage. Il emportait avec
lui ceux de ses effets qu'il avait pris à Mouy pour son voyage de
Beauvais; et comme ils étaient insuffisans, il écrivit à sa mère pour lui
en demander d'autres. Il est bon de faire remarquer, à l'occasion de
cette nouvelle demande, qu'il avait compris parmi les premiers effets
deux _couteaux de table, aiguisés et non fermant_. Qu'en voulait-il
faire? Méditait-il déjà quelque crime? ce n'est pas présumable, puisqu'il
acheta un autre couteau à Vincennes. Cependant un motif quelconque les
lui avait fait demander. Quel était-il? ce motif est resté un mystère.
Il est dans le cœur de l'homme tant de secrets impénétrables, que le
plus judicieux observateur se voit presqu'à chaque instant contraint de
ne pas s'y arrêter, ou de borner leur application à des conjectures plus
ou moins vraisemblables.
Arrivé à Paris, Papavoine descendit à l'hôtel de la Providence, situé rue
Saint-Pierre-Montmartre, et se rendit chez d'honorables négocians, ses
correspondans, auxquels il remit ses marchés, pour qu'ils fussent soumis
à la formalité du timbre.
Depuis ce moment jusqu'au 10 octobre, jour de l'affreuse catastrophe,
Papavoine vécut fort retiré; du moins l'instruction ne fait rien
connaître de sa conduite pendant cet intervalle. Ce qui est constant,
c'est que, ce même jour, 10 octobre, il sortit après avoir fait un léger
repas, et se dirigea vers Vincennes.
Tel est sommairement l'ensemble des circonstances de la vie de Papavoine;
on a vu les détails de son crime, son arrestation, ses dénégations dans
le premier moment, enfin ses aveux et son système de défense fondé sur
l'aliénation mentale.
Peu de temps après ces révélations, et voyant qu'il tenterait inutilement
de se faire passer pour un second Louvel, il demanda souvent à deux
prisonniers de lui prêter un couteau bien pointu; d'autres fois, il se
levait la nuit, et feignait d'en chercher un; il alla même jusqu'à tenter
de mettre le feu à la paillasse de son lit.
Cependant, il avait obtenu d'être dans une chambre particulière, où il
n'y avait aucune espèce d'armes, et provisoirement on l'avait débarrassé
de la camisole. Le 17 novembre, le gardien ayant ouvert la porte, pour
donner de l'air à cette chambre, Papavoine s'introduisit dans une pièce
voisine où déjeûnaient plusieurs jeunes détenus, et s'élançant sur l'un
d'eux, le nommé Labiey, âgé de douze ans, qui tenait un couteau, il se
saisit de cette arme et l'en frappa à plusieurs reprises. Les personnes
présentes l'empêchèrent heureusement de consommer ce nouveau crime; et le
malheureux enfant, qui n'avait donné à Papavoine aucun sujet de plainte,
qui peut-être ne l'avait jamais vu, en fut quitte pour trois blessures
qui, bien que très-graves, n'étaient cependant pas mortelles. Ainsi,
suivant la judicieuse remarque du ministère public, cet homme fournissait
l'exemple, heureusement fort rare, d'un accusé qui cherche dans de
nouveaux crimes la justification d'un premier attentat.
A la première nouvelle du meurtre des deux enfans de la demoiselle Hérin,
une pensée avait préoccupé tous les esprits. Le public, si facile à se
prévenir, si disposé à se passionner, si prompt à porter des jugemens
même sur les notions les plus vagues, s'était représenté Papavoine comme
ayant des complices et comme un instrument mis en œuvre. La demoiselle
Malservait, arrêtée peu d'instans après l'assassinat, était regardée
comme la complice avérée du meurtrier: on supposait qu'elle avait indiqué
à Papavoine les deux victimes qu'il fallait frapper, puisqu'elle avait
embrassé les deux enfans, quelques minutes avant que le bourreau ne levât
le couteau sur eux. La justice ne put s'empêcher de partager cette
prévention. La demoiselle Malservait, que la fatalité seule avait
conduite à Vincennes ce jour-là, resta plus de deux mois en prison, sous
le poids de cette affreuse présomption; mais l'instruction prouva jusqu'à
l'évidence qu'elle ne connaissait nullement Papavoine, et qu'elle n'avait
jamais eu le moindre rapport avec lui.