l'exécution arrêté, les condamnés se barricadèrent dans leur cachot, et
l'on ne put s'y introduire. L'exécution fut ajournée; depuis, Lapalette
chercha à retarder sa mort par des révélations qu'il fit, révélations qui
semblaient annoncer que les condamnés avaient des complices, (et c'était
l'opinion générale à Chartres). Cependant, les investigations nouvelles,
auxquelles la justice se livra, prouvèrent que ces révélations étaient
mensongères, et bientôt Fréon et Lapalette portèrent leur tête sur
l'échafaud!...
Ce crime avait jeté l'effroi dans la ville de Chartres; la population ne
fut rassurée, que lorsque les assassins eurent cessé de vivre. On parla
long-temps de cet assassinat; on se rappelait encore le jour de
l'inhumation de madame Aillet et de sa domestique; on parlait de cette
fille Goussard qui, pour sauver sa maîtresse, avait dû soutenir une lutte
si longue avec l'un des assassins. C'est d'elle que le ministère public
disait dans son réquisitoire: _La palme des martyrs vous était
réservée!_...
ANTOINE LÉGER,
OU
L'ANTHROPOPHAGE DES ENVIRONS DE VERSAILLES.
Un crime affreux, dont les circonstances présentent un caractère de
férocité sans exemple dans les annales criminelles, jeta, en 1824,
l'épouvante et l'horreur dans plusieurs communes du département de
Seine-et-Oise.
Le 10 août, Aimée-Constance Debully, jeune fille de la commune
d'Esteville, arrondissement d'Étampes, âgée de douze ans et demi, sortit
de chez ses parens, vers quatre heures du soir, pour aller débourgeonner
une pièce de vigne qu'ils possédaient à un quart de lieue du village, et
près du bois de Sardion. Le soir, sa famille ne la voyant pas revenir, en
conçut quelque inquiétude, et se mit à sa recherche. On se rendit à la
vigne; on y trouva ses souliers, son chapeau et sa serpette, rangés avec
assez d'ordre. Mais ce fut vainement que son père et ses frères la
cherchèrent en l'appelant, une partie de la nuit, dans les bois des
environs.
Les autorités locales, instruites de cette disparition, ordonnèrent
aussitôt des battues générales dans tout le pays. Durant les cinq
premiers jours, elles ne produisirent d'autre résultat que la découverte
d'un mouchoir rayé bleu et blanc, qui n'avait pas appartenu à la jeune
Debully, et qui fut trouvé à peu de distance de la pièce de vigne.
Enfin le 16 août, dans une battue faite au milieu d'une roche située
au-dessus de Montmiraux, dite la roche _de la Charbonnière_, on remarqua
dans l'une des crevasses du roc des branchages de fougère fanée, qui
paraissaient avoir été tout récemment foulés; on les déplaça, et l'on
découvrit, par ce moyen, l'entrée d'une espèce de caverne dans laquelle
on descendit.
Des débris d'artichaux, d'ognons, de cosses de pois et d'épis de blé, et
un lit de foin et de mousse que l'on y trouva, annoncèrent que cette
tanière avait servi d'habitation. Une odeur fortement cadavéreuse qui
s'en exhalait excita de nouvelles recherches; et, à l'aide de lumières
que l'on fit apporter, on trouva caché sous deux pieds de sable environ,
dans un enfoncement pratiqué au fond de la grotte, un paquet volumineux
que l'on en retira aussitôt.
Ce paquet renfermait un cadavre déjà en putréfaction; les jambes et les
cuisses étaient repliées sur le ventre; le tronc étaient horriblement
mutilé: le tout avait été enveloppé dans une chemise, un jupon et un
mouchoir fortement entortillés par un lien de chêne. Les malheureux époux
Debully reconnurent dans ce cadavre celui de leur fille.
Informé de cette découverte, qui ne laissait plus aucun doute sur
l'existence d'un crime, le juge d'instruction du tribunal d'Étampes se
transporta aussitôt sur les lieux, accompagné d'un chirurgien qui examina
le cadavre avec soin. On reconnut que le corps avait été ouvert dans
toute son étendue, à l'aide d'un instrument fort tranchant; que des
plaies nombreuses et profondes avaient été faites sur plusieurs parties
du corps avec la pointe du même instrument. La tête et le cou étaient
gorgés de sang, tandis que le cœur et les vaisseaux sanguins qui
l'environnent, étaient absolument desséchés.
Cependant, depuis la disparition de la jeune Debully, l'inquiétude
régnait dans les campagnes voisines, et on épiait avec soin tous les
étrangers qui paraissaient dans le pays.
Le 12 août, le garde particulier du canton aperçut dans un bois, et près
d'une fontaine, un homme qui lui était inconnu, et dont la figure et
l'extérieur lui parurent étranges. Il voulut s'en approcher, et cet homme
disparut. Le lendemain, le garde le guetta presque toute la journée à la
fontaine, et le voyant revenir le soir, il l'arrêta.
C'était Antoine Léger. Long-temps cet homme se renferma dans un système
de dénégation absolue; mais enfin dans un interrogatoire où il avait été
vivement pressé, il déroula lui-même la série de crimes dont il s'était
rendu coupable; il en révéla jusqu'aux moindres circonstances; il en
produisit les preuves; il indiqua à la justice et le théâtre du forfait
et la manière dont il avait été consommé.
Léger, d'après son propre récit, avait toujours paru, dès sa jeunesse,
d'un caractère sombre et farouche; il recherchait habituellement la
solitude, et fuyait la société des femmes et des jeunes garçons de son
âge. Impatient de s'éloigner de sa famille, de vivre dans un isolement
complet, il quitta la maison paternelle, le 24 juin 1824, jour de la
Saint-Jean, sous prétexte d'aller se placer à Dourdan comme domestique,
n'emportant avec lui qu'une somme de cinquante francs et les habits qui
le couvraient au moment de son arrestation. Au lieu de se rendre à
Dourdan, comme il en avait manifesté l'intention, il vint directement à
Étampes, y passa la nuit dans une auberge, se dirigea sur la Ferté-Aleps,
s'arrêta dans les bois qui dominent le hameau de Montmiraux près de cette
ville, et y resta jusqu'au 11 août. Il parcourut d'abord ces bois pour y
chercher une retraite où il pût se mettre à l'abri des injures de l'air,
et ce ne fut qu'au bout de huit jours qu'il découvrit les rochers de la
Charbonnière, qui dès-lors lui servirent de repaire. Il s'y prépara
aussitôt un lit composé de regain sec, qu'il descendit chercher dans la
vallée.
Léger prétendit qu'il avait vécu pendant les quinze premiers jours de
racines, de pois, d'épis de blé, de groseilles, et de fruits qu'il allait
cueillir sur la lisière des bois; que, notamment au mois d'août, il alla
la nuit voler des artichauts dans le jardin d'une filature voisine. Ayant
un jour pris un lapin sur une roche, il le tua, et le mangea cru
sur-le-champ; mais bientôt, sentant plus vivement les atteintes de la
faim, pressé par le besoin, il se rendit un jour, vers neuf heures, à la
Ferté-Aleps pour y acheter quelques livres de pain et du fromage de
Gruyère. Il y retourna trois ou quatre fois encore à la même heure, en
suivant le même chemin, et pour le même objet. Cependant, au milieu de la
solitude, de violentes passions l'agitaient. Il éprouvait en même temps
l'horrible besoin de manger de la chair humaine, de s'abreuver de sang;
il ne tarda pas à en trouver l'occasion.
Le 10 août, comme il se promenait dans les bois, se trouvant vers les
quatre heures de l'après-midi, sur les hauteurs qui dominent le vallon
d'Esteville, il aperçut dans une vigne, près de la lisière du bois, une
jeune fille (c'était Aimée-Constance Debully), et conçut l'infernal
projet de l'enlever. L'endroit était solitaire; quelques bergers,
quelques cultivateurs étaient épars dans la plaine; mais une grande
distance les séparait de lui: les cris de sa victime ne pouvaient être
entendus. Aussitôt il descend rapidement la côte, et à travers le bois,
fond comme une bête féroce sur sa timide proie. La jeune Debully, qui
était assise près de sa vigne, ne le vit pas s'approcher; elle n'eut même
pas le temps de se retourner, que déjà Léger avait passé son mouchoir
autour d'elle, l'avait chargée sur son dos, et emportée à pas précipités
au milieu de l'épaisseur du bois.
Fatigué de sa course, et voyant que la jeune fille était sans mouvement,
il la jeta sur l'herbe. L'horrible projet que ce cannibale avait conçu,
le forfait qu'il avait médité, furent exécutés; la jeune fille était sans
vie; le tigre eut soif de son sang.....
Ici nous écartons des faits épouvantables qui, par respect pour la morale
publique, ne furent mentionnés qu'à huis-clos, lors de la procédure. «Ici
notre silence s'arrête, dit un historien de ce crime monstrueux;
l'imagination s'épouvante devant une série de forfaits que, pour la
première fois, la barbarie, et la férocité ont enfantés. Le soleil
n'avait pas encore éclairé un pareil forfait: c'est le festin d'Atrée!»
La rage de Léger étant assouvie, le monstre sentit la nécessité d'effacer
jusqu'aux moindres traces de son crime. Il saisit ce corps inanimé,
l'enveloppa dans les vêtemens qui le couvraient, le lia avec une forte
branche de chêne qu'il coupa sur le lieu même, l'emporta dans sa grotte
et l'y ensevelit.
Léger, après avoir fait lui-même le récit très-détaillé des faits qu'on
vient de lire, fournit, à l'appui de ses aveux, des preuves matérielles
de leur véracité. Conduit sur les lieux, il montra l'endroit où il
s'était arrêté pour commettre son crime. Il indiqua le pied du chêne sur
lequel il avait coupé la branche pour lier le cadavre, et cette branche,
rapprochée de sa tige, s'y rapportait parfaitement; enfin, il désigna le
rocher sous lequel il avait caché le col et les manches de sa chemise: en
effet, on les y trouva.
Depuis le jour où il avait tout avoué, Léger conserva un sang-froid
épouvantable. Quand on lui rappelait toutes les circonstances de son
crime, un _oui_, prononcé avec indifférence, était la seule réponse à
toutes les questions qu'on lui adressait.
Léger comparut devant la Cour d'assises de Seine-et-Oise, le 23 novembre.
Bien que l'on sût d'avance que la nature de sa cause ne permettait pas
que l'audience fût publique, un concours de spectateurs avait envahi
toutes les avenues du tribunal. On était curieux de voir la physionomie
de cet anthropophage. Mais la figure de Léger trompa l'attente de tout le
monde. Ses traits présentaient l'apparence du calme et de la douceur;
seulement ses regards étaient hébétés. Ses yeux fixes, sa contenance
immobile, son air silencieux et méditatif, son teint blême et décoloré,
glaçaient presque d'effroi les spectateurs. Son costume était celui de sa
profession de vigneron, une veste et un pantalon bleu.
Interpellé par le président sur ses nom et prénoms, il répondit avec la
même tranquillité que s'il se fût agi de l'affaire la plus ordinaire: «Je
me nomme Antoine Léger: je suis journalier, âgé d'environ vingt-neuf ans,
né et demeurant dans la commune de Saint-Martin-Betencourt
(Seine-et-Oise).»
Nous allons donner quelques parties de son interrogatoire public, qui
présentent aussi des détails révoltans:
_D._ A quelle heure êtes-vous sorti, le 10 août, de votre caverne?
_R._ Je n'étais pas réglé pour sortir; je suis sorti vers trois heures et
demie.
_D._ Répétez de vous-même, comme vous l'avez fait dans l'instruction, ce
que vous avez fait le même jour, à quatre heures du soir.
_R._ J'étais allé pour cueillir des pommes: j'ai aperçu, au bout du bois,
une petite fille qui était assise. Il m'a pris idée de l'enlever; je lui
ai passé mon mouchoir autour du cou et l'ai chargée sur mon dos. La
petite fille n'a jeté qu'un petit cri. J'ai marché à travers le bois, et
me suis trouvé mal de faim, de soif et de chaleur. Je suis resté
peut-être une demi-heure comme ça sans connaissance. La soif et la faim
m'ayant pris trop fort, je me suis mis à la dévorer.....
_D._ Dans quel état se trouvait alors la jeune fille?
_R._ Sans mouvement: elle était morte. Je n'ai essayé que d'en manger, et
voilà tout.
_D._ Dites toute la vérité, comme vous l'avez fait dans l'instruction; ce
qui vous a soulagé, ainsi que vous l'avez observé vous-même.
L'accusé se renferma dans une dénégation absolue sur tout ce qui avait
rapport au viol. Le président de la Cour donna lecture des réponses
précédentes de Léger; elles firent frémir. L'accusé était convenu
qu'ayant ouvert le corps de l'infortunée créature, et voyant sortir le
sang en abondance, il y désaltéra sa soif exécrable, «et poussé, dit-il,
par le malin esprit qui me dominait, j'allai jusqu'à lui sucer le
cœur...»
_L'Accusé_: Je n'ai rien dit de tout cela à messieurs les juges, qui ont
écrit ce qu'ils ont voulu.
A d'autres questions, Léger répondit avec un inconcevable sang-froid: Je
n'y ai pas fait attention..... D'ailleurs, je suis tombé en faiblesse, et
me suis trouvé mal..... Je n'ai fait tout cela, dit-il plus loin, que
pour avoir du sang..... Je voulais boire du sang..... J'étais tourmenté
de la soif; je n'étais plus maître de moi.
_D._ N'avez-vous pas détaché avec votre couteau le cœur de votre
victime?
_R._ Je l'ai _tâté_ un peu avec mon couteau, et je l'ai percé.....
_D._ Qu'avez-vous fait des débris du cadavre?
_R._ Je les ai cachés hors de la grotte, sous de la fougère et toutes
sortes de choses. Il y avait des oiseaux qui croassaient après moi.
_D._ Quels oiseaux?
_R._ Des pies, que je croyais être là pour me faire prendre..... parce
qu'elles croassaient contre moi.
_D._ Vous étiez donc agité par la crainte? vous sentiez donc que vous
aviez mal fait?
_R._ Oui; quand j'ai repris connaissance, je suis allé me cacher dans des
roches, plus bas: j'y ai passé une partie de la nuit sans pouvoir dormir.
Le lendemain, je me suis en allé à travers les champs, par-dessus les
montagnes; je me suis lavé la figure sur les roches où il y avait de
l'eau, et j'ai lavé aussi ma chemise; j'ai coupé le col et le bout des
manches où il y avait encore du sang _à même_. J'ai rencontré un garde et
j'ai pris la fuite. Quand je voyais quelqu'un d'un côté, je m'en allais
de l'autre. Le garde m'a dit: _Halte-là, de par le roi!_ Je me suis
arrêté tout court.
_D._ Vous avez dit: Ce n'est pas vous qui m'emmèneriez. Le garde a
répondu: Je t'emmènerai mort ou vif. Il a donné un coup de sifflet, des
passans sont accourus et vous ont arrêté comme vagabond, car on ne
soupçonnait pas alors l'assassinat de la jeune Debully. Vous avez
prétendu que vous aviez été condamné à vingt années de fer, et que vous
vous étiez évadé?
_R._ C'est possible.
_D._ Vous êtes-vous coupé les cheveux, à la roche de la Charbonnière?
_R._ Oui, j'ai coupé les cheveux que vous me montrez avec un de mes
couteaux, celui à manche de corne, qui est tranchant comme un rasoir. Je
mettais un rouleau de bois sous mes cheveux qui ne tenaient pas; ils
tombaient d'eux-mêmes.
Léger reconnut le mouchoir avec lequel, après l'avoir tordu, il entraîna
la jeune Debully.
_D._ Que vouliez-vous faire de cette enfant?
_R._ Je n'avais pas de connaissance; j'étais poussé par le _malin
esprit_.
La chemise saisie sur l'accusé, toute sale, toute ensanglantée et
couverte de déchirures, lui fut présentée. Cette vue ne le fit pas un
seul instant sourciller.
Après l'audition des témoins, parmi lesquels on voyait le père et la mère
de l'enfant égorgée, et dont les dépositions ne firent que confirmer le
monstrueux attentat de Léger et redoubler l'intérêt et la pitié pour sa
victime, on entendit les médecins qui déclarèrent, relativement au genre
de mort de la petite Debully, qu'il y avait eu asphyxie, soit par
strangulation, soit par étouffement. Leur opinion fut aussi, et elle
était fondée sur des signes non équivoques, que l'attentat à la pudeur
avait été commencé pendant la vie de l'enfant, et consommé après sa mort,
seule circonstance que Léger ait persisté à nier.
Dans cet état de choses, le défenseur, nommé d'office, présenta Léger
comme un être privé de la raison, et se fonda sur les habitudes vicieuses
qu'il avait contractées, sur sa fuite de chez ses parens et sur le genre
de vie qu'il menait.
Le président, après avoir résumé d'une manière extrêmement lumineuse,
toutes les circonstances qui se rattachaient au crime atroce de Léger,
posa au jury les questions de viol et d'homicide volontaire, résultant de
l'acte d'accusation, en y ajoutant, sur la demande expresse du défenseur,
la question de démence. Le jury, après une demi-heure de délibération,
résolut affirmativement les questions de viol, d'attentat à la pudeur et
d'homicide avec préméditation et guet-à-pens, et négativement celle
relative à la démence: en conséquence, Léger fut condamné à la peine de
mort. Il entendit son arrêt avec une stupidité bien différente de la
froide impassibilité qu'il avait montrée aux débats.
VEILLÈRE,
OU LA PASSION DU JEU.
Chez la plupart des joueurs, la passion qui les domine n'est autre que
l'ambition; sans l'espoir du gain, le jeu serait sans attraits pour eux.
C'est pourquoi, lorsque viennent les chances malheureuses, la raison,
l'honneur, le devoir, tout est oublié; une rage sombre, une sorte de
démence les obsède; alors tous les moyens leur sont bons pour se procurer
les ressources qu'ils croient propres à réparer leurs pertes. De là tant
de calamités domestiques! de là tant de crimes qui, si fréquemment,
portent l'épouvante au sein de la société!
Toutefois, le criminel dont nous allons parler semble faire une exception
à cette règle générale. La passion du jeu était devenue chez lui une
monomanie qui n'avait d'autre objet que le jeu lui-même. Cette passion,
qui lui fit commettre un crime atroce, ne procédait point d'un rapace et
sordide intérêt. Il voulait toujours jouer, mais uniquement pour jouer;
et certes, ce n'était pas l'appât du gain qui, le jour même de son
exécution, alors qu'il savait très-bien qu'il n'y avait plus pour lui
d'espoir en ce monde, lui mettait encore les cartes à la main.
Veillère, perruquier dans la ville de Rouen, marié depuis 1821, se
livrait à la funeste passion dont nous venons de parler, de manière à
compromettre les intérêts de sa maison. Il en résultait des scènes
violentes dans son ménage; il ne cessait d'accabler sa jeune et vertueuse
épouse de traitemens atroces: enfin, un jour, il en vint au point de se
précipiter sur elle et de lui porter, en présence de quelques autres
femmes qui voulurent vainement l'arrêter, plusieurs coups de couteau à la
gorge. Le malheureux voulait aussi se détruire et mourir avec elle, mais
les blessures qu'il se fit, quoique graves, ne furent pas mortelles.
Il fut mis en accusation et traduit devant la Cour d'assises de la
Seine-Inférieure, le 14 août 1824; il parut devant ses juges avec une
contenance assurée. Condamné à mort sur la déclaration unanime du jury,
il entendit son arrêt sans dire un seul mot, sans donner aucun signe
d'émotion. Résigné à mourir, il refusa opiniâtrément de se pourvoir.
Dès ce moment, il attendit la mort avec une impassibilité étonnante,
continuant de jouer, suppliant quelques prisonniers de ne pas lui refuser
de faire sa partie pour les derniers momens de sa vie, et les menaçant
plaisamment de venir les tourmenter après sa mort, s'ils ne se rendaient
pas à son désir.
Le 18 août, veille de son exécution, il ne quitta le jeu que pour se
coucher, et presque aussitôt s'endormit d'un sommeil paisible. Le
lendemain matin, le matin de son dernier jour, à son lever, il déjeûna
avec appétit et se remit au jeu jusqu'au moment de passer dans la
chapelle, où le prêtre l'attendait. Il demanda avec beaucoup d'instance
que le détenu qui jouait avec lui l'accompagnât jusque dans cet endroit;
puis il se confessa avec le plus grand calme, écouta avec beaucoup
d'attention les consolations et les prières de l'ecclésiastique qui
l'assistait, et marcha à l'échafaud, avec la même impassibilité qu'il
avait toujours montrée.
EFFRAYANTE SÉRIE D'ATROCITÉS.
François Turrel, propriétaire et cultivateur à Merlieux, arrondissement
de Belley, offrit, en 1824, à la Cour d'assises de l'Ain devant laquelle
il fut traduit, un criminel capable de disputer le prix de la
scélératesse au trop fameux Lelièvre, condamné et exécuté à Lyon quelques
années auparavant.
Ce monstre était accusé non seulement d'avoir assassiné Anthelmette Genet
sa femme, mais encore d'avoir causé la mort de trois autres femmes,
auxquelles il s'était uni par le mariage, sans que toutefois la réalité
de ces derniers crimes fût démontrée. Nous allons rapporter les faits de
cette cause tels qu'ils furent présentés dans le système de l'accusation.
Turrel, âgé de soixante ans, à l'époque de son jugement, avait épousé en
premières noces, trente années auparavant, une femme originaire de
Savoie. Pendant quelque temps, il vécut avec elle en assez bonne
intelligence; mais bientôt entraîné par la passion du libertinage, il se
livra à un commerce illégitime avec la fille Gouge, sa servante, et
conçut dès-lors le projet d'attenter à la vie de sa femme, pour épouser
sa concubine. Un jour, embusqué derrière un rocher, il assaillit sa femme
à coups de pierres et la blessa à l'épaule. Une autre fois, l'ayant
dirigée sur une ouverture pratiquée dans son fenil, il la précipita du
haut en bas sur des chariots et des pièces de bois qu'il avait placées
au-dessous; et la malheureuse femme, brisée par cette chute, mourut au
bout de quelques jours.
Turrel épousa alors la fille Gouge; mais cette seconde femme ne fut pas
plus heureuse que celle qu'elle avait si cruellement supplantée. Abreuvée
de chagrins de toute espèce, elle finit par y succomber, et le bruit
courut qu'elle était morte des suites d'un coup de pied que son mari lui
avait donné dans le bas-ventre.
Pendant la durée de son second mariage, Turrel avait pris à son service
sa propre nièce qui périt peu de temps après, si l'on s'en tient au cri
public, du fait de Turrel.
Resté veuf, Turrel convola à de troisièmes noces; il épousa la fille
Goddet, mais alors même, il avait une inclination très-vive pour
Anthelmette Genet, sa servante. La fille Goddet avait quelques
propriétés; ce qui donna lieu de croire que le mariage de Turrel avec
elle n'avait été qu'une spéculation d'intérêt. En effet, pressé du désir
de vivre en toute liberté avec sa concubine, il conçut bientôt le dessein
de se défaire de sa nouvelle femme, et Anthelmette Genet consentit à
devenir sa complice. Ainsi, au bout d'une année de mariage, un nouveau
crime fut commis; Turrel fit empoisonner sa femme par les mains de celle
qui était depuis long-temps sa servante et sa concubine, et la
malheureuse épouse périt en proie à des convulsions qui ne permirent pas
de douter de la cause de sa mort.
Ce fut alors qu'il prit pour femme Anthelmette Genet, et les premières
années de cette union furent assez paisibles; mais, à la longue, Turrel
conçut pour la Genet du dégoût et de l'aversion, et dans ses désirs
effrénés, il rechercha d'autres femmes pour satisfaire ses passions. La
femme Turrel, égarée par la jalousie, se livra aux plus violens
emportemens. Des scènes terribles eurent lieu entre les deux époux, et,
après dix-huit ans de mariage, Turrel médita de nouveaux projets
d'homicide; il résolut d'être encore le meurtrier de sa quatrième femme.
Ses premières tentatives échouèrent; mais elles furent toutes marquées
d'un caractère de noirceur et d'atrocité. Un jour qu'il poursuivait sa
femme, celle-ci voulut traverser une rivière pour se soustraire à sa
fureur; il lui plongea la tête dans l'eau pour la noyer; et ne la laissa
s'échapper que lorsqu'on accourut pour la secourir. Une autre fois, cette
malheureuse s'aperçut qu'il avait caché de gros cailloux dans la
paillasse de son lit: elle s'en étonne; il lui dit que ce sont ses
défenseurs, mais elle ne doute point qu'il ne veuille s'en servir pour
attenter à ses jours. Dès-lors, elle se renferme, la nuit, dans une
chambre séparée de celle de son mari, pour reposer du moins sans avoir la
crainte d'une mort prochaine. Turrel trouve un moyen de l'en faire
sortir: il feint d'être malade, il l'appelle, la fait monter au grenier;
il veut qu'elle y cherche du bois pour allumer du feu; puis quand elle
redescend, il retire l'échelle, et la malheureuse femme, exposée au
danger d'une chute cruelle, reste suspendue jusqu'au moment où l'on vient
la secourir.