Pendant ce temps, Auguste avait goûté le vin chaud, qui lui sembla si

mauvais qu'il ne but pas ce qui lui avait été versé. La servante de la

maison étant survenue, Auguste lui dit: «J'ai trop mis de citron dans ce

vin; il est si amer que je ne puis le boire.» La servante en goûta et le

trouva effectivement bien sûr; puis elle se retira. Les deux amis se

mirent au lit; cette nuit n'eut pas d'autre témoin que Castaing. Quelque

suspect que puisse être son récit, il est cependant certains détails

auxquels on est forcé d'ajouter foi. Auguste, suivant lui, fut agité

toute la nuit; il ne dormit pas, il se plaignit plusieurs fois à Castaing

de ne pouvoir rester en place. Il eut des coliques; le matin enfin, il

déclara qu'il ne pouvait sortir du lit, qu'il avait les jambes enflées et

ne pouvait mettre ses bottes. Quant à Castaing, il sortit, suivant son

récit, pour faire un tour de parc. Ce n'était pas seulement une fantaisie

assez déplacée, c'était encore une fantaisie bien pressée, à ce qu'il

paraît, car il n'était encore que quatre heures du matin, et un des

domestiques de la maison fut obligé de se lever pour lui ouvrir la porte.

Cette prétendue promenade dans le parc n'était qu'une allégation, mise en

avant pour cacher une bien affreuse vérité.

Castaing ne rentra que sur les huit heures; son premier soin fut de

demander pour Auguste du lait froid; dans l'instruction, il prétendit

qu'il avait demandé du lait chaud: tous les témoins déposèrent du

contraire.

Auguste prit le lait qui lui fut présenté par Castaing, et fort peu de

temps après, les vomissemens se succédèrent rapidement, et furent

accompagnés de coliques. On se débarrassa sur-le-champ de toutes les

déjections. Cependant l'état du malade empirait visiblement. Il demanda

un médecin; Castaing lui proposa d'en faire venir un de Paris, mais

Auguste voulut qu'on en prît un sur les lieux mêmes.

On alla chercher M. Pigache, médecin à Saint-Cloud, lequel ne put arriver

qu'à onze heures du matin. Il demanda à Castaing ce qu'il pensait de la

maladie; celui-ci répondit qu'il la regardait comme un _cholera-morbus_.

M. Pigache ordonna des émolliens et se retira. Il revint vers trois

heures, et trouva le malade encore plus mal. Castaing était sorti, pour

la troisième fois de la journée. M. Pigache se plaignit de ce que ses

prescriptions n'avaient pas été ponctuellement suivies. On lui promit

plus d'exactitude, et il quitta le malade jusqu'à cinq heures. A son

retour, il ordonna une potion calmante, et ne fut pas d'avis qu'on

obtempérât au désir qu'avait manifesté le malade d'être transporté à

Paris. Ayant annoncé, en se retirant, l'intention de revenir encore dans

la soirée, Castaing lui dit que cela n'était pas nécessaire. Celui-ci, au

reste, avait écrit la lettre qu'on a vue plus haut, et qui motiva

l'arrivée du nègre Jean.

Les soins de ce fidèle domestique furent à peu près inutiles. Les

symptômes alarmans augmentèrent; la respiration du malade était gênée; il

ne pouvait plus avaler sa salive. Castaing, sur ces entrefaites, lui

administra une cuillerée de potion; l'effet en fut prompt et malheureux:

cinq minutes après, il eut une espèce d'attaque de nerfs; à partir de ce

moment, il demeura constamment sans connaissance. Castaing le laissa dans

cet état jusqu'à onze heures et demie du soir. Alors M. Pigache, averti

par un domestique de la maison, à qui Castaing avait dit que son ami ne

passerait pas la nuit, vint encore une fois.

Le corps du malade était couvert d'une sueur froide et parsemé de taches

bleuâtres. Cependant une saignée ayant produit un peu de mieux, M.

Pigache dit à Castaing qu'il regardait l'état de son ami comme à peu près

désespéré, mais que pourtant une seconde saignée pourrait être salutaire;

Castaing objecta que si elle n'était pas suivie du succès, on pourrait

s'attirer des reproches. M. Pigache alors demanda un médecin de Paris;

mais comme il était une heure du matin, Castaing fit observer que l'heure

était trop avancée. On attendit donc, et, à trois heures, Jean partit

avec deux lettres de M. Pigache, adressées à deux médecins de Paris, avec

ordre de ramener l'un ou l'autre.

Pendant ce temps, Castaing, sur l'avis de M. Pigache, alla chercher le

curé de Saint-Cloud, à qui il dit que le malade avait une fièvre

cérébrale. Tandis que l'on administrait l'extrême-onction au moribond,

Castaing resta à genoux dans un recueillement et dans une ferveur qui

frappèrent le sacristain, émerveillé de tant de piété. Après la

cérémonie, Castaing sortit de nouveau et resta dehors une ou deux heures.

Il rentra vers six heures. Peu après, arriva le docteur Pelletan fils,

qui, ainsi que le sieur Pigache, pensa que le malade était sans

ressource. On tenta cependant quelques derniers remèdes qui ne

produisirent aucun effet. Enfin Auguste expira, entre midi et une heure,

au milieu des pleurs et des gémissemens de Castaing, qui paraissait

accablé de douleur.

Quant aux médecins, ils furent frappés de surprise, et ils requirent la

justice d'intervenir.

Le mystère qui paraissait envelopper cette mort aussi prompte

qu'inopinée, demeurait jusque-là impénétrable et n'éveillait que des

soupçons vagues. Afin de faire tomber le voile qui cachait le crime de

Castaing, et pour mieux faire connaître aux lecteurs les moyens employés

par lui pour le consommer, nous allons, empruntant le langage du

procureur-général, dévoiler les parties de sa conduite, que, dans ces

trois tristes journées, le criminel avait espéré tenir toujours cachées.

Pour cela, il devient nécessaire de se reporter à la première de ces

trois journées, celle du vendredi 30 mai.

On se rappelle qu'Auguste, après avoir pris la veille, vers son coucher,

ce vin si suspect, avait passé une très-mauvaise nuit, si mauvaise que,

de l'aveu même de Castaing, il n'avait pu se lever le matin.

On se rappelle également que ce même matin, dès quatre heures, Castaing

était sur pied, et quittait son ami malade pour aller se promener,

disait-il, dans le parc.

Castaing mentait quand il disait qu'il allait se promener; il allait à

Paris. Il prenait une voiture pour s'y rendre plus vite, et pour revenir

aussitôt, de manière qu'on n'attribuât en effet son absence qu'à une

promenade. Et qu'allait-il chercher si vite et si mystérieusement à

Paris? du poison. Quel poison? Le même que celui acheté déjà par lui,

dix-sept jours avant la mort d'Hippolyte, du poison végétal, du poison

qui ne laisse aucune trace de son passage dans l'organisation humaine; du

poison dont les effets, au dire des médecins, étant identiques avec ceux

que produisent certaines maladies, permettent toujours en présence des

symptômes, de douter s'ils sont produits par l'empoisonnement ou par la

maladie; de l'acétate de morphine enfin. Castaing arriva à Paris comme on

ouvrait les boutiques. Il entra dans celle de M. Robin, pharmacien, rue

de la Feuillade, no 5; il n'y trouva que l'élève, auquel, se donnant

lui-même pour un commissionnaire, il présenta une ordonnance au crayon,

signé, _Castaing, docteur-médecin_, pour se faire délivrer douze grains

d'émétique. L'élève, effrayé de la quantité, qui est en effet plus que

suffisante, administrée en masse, pour donner la mort, parut hésiter. Le

prétendu commissionnaire lui dit que c'était pour le faire prendre en

lavage, selon la méthode du docteur Castaing. Étourdi par ce grand mot,

l'élève livra les douze grains.

Muni de ce premier moyen de destruction, Castaing se transporta sans

perdre de temps à la place du pont Saint-Michel, chez M. Chevalier, autre

pharmacien, et lui acheta un demi-gros d'acétate de morphine. Dans la

conversation, contraint de s'expliquer sur l'usage auquel il le

destinait, il déclara que c'était pour faire des essais sur des animaux.

Il remonta en cabriolet et revint en toute hâte à Saint-Cloud. En

rentrant dans l'auberge, il demanda du lait froid pour son ami; Auguste

but le lait; les vomissemens et les coliques le travaillèrent

sur-le-champ, et désormais, pour quiconque n'est pas privé de bon sens,

tout n'est que trop expliqué. En effet, il devient évident qu'en partant

pour Saint-Cloud, Castaing s'était muni d'une dose de poison quelconque,

qu'il avait crue suffisante pour l'effet qu'il s'en promettait; et cette

dose, il avait eu toutes les facilités du monde pour l'emporter. On avait

fait une perquisition chez lui; on avait trouvé de l'acétate de morphine

en grande quantité, et d'autres poisons, tant minéraux que végétaux; d'où

il résulte que Castaing, en partant, avait pu puiser à son gré dans ses

provisions de poison.

Une autre circonstance est bien remarquable encore; le jour où les deux

amis étaient partis le soir pour Saint-Cloud, ils avaient fait le matin

une course à Saint-Germain-en-Laye. Il n'était pas probable que Castaing

se fût nanti, avant cette course, de la dose de poison dont il méditait

de se servir à Saint-Cloud; aussi, entre les deux voyages de

Saint-Germain et de Saint-Cloud, retourna-t-il chez lui, quoique sans

grand besoin apparent.

Ce fait connu, tout s'explique dans les bizarreries de la conduite

extérieure de Castaing à Saint-Cloud. Auguste et lui arrivent le 29; ils

se promènent, et, dans cette promenade, Castaing achète du citron et du

sucre pour sa préparation du soir. Il fallait acheter soi-même du sucre

et du citron, afin que l'aubergiste ne montât pas le vin tout préparé,

que Castaing eût un prétexte pour mettre la main à sa confection, et

qu'il pût y glisser les funestes ingrédiens. Il fallait du citron

surtout; l'acétate est très-amer: l'amertume dans le vin pouvait, et

trahir sa présence, et empêcher Auguste d'en boire. La saveur du citron a

une grande énergie; Castaing espérait qu'elle masquerait et vaincrait la

saveur de l'acétate de morphine.

A présent, on voit pourquoi Auguste et Castaing sont partis seuls;

Castaing, pour le projet qu'il méditait, ne voulait avoir auprès

d'Auguste que lui-même; il n'avait pas besoin de témoin. On voit pourquoi

Auguste a trouvé de l'amertume dans un mélange de vin, de sucre et de

jus de citron, qui ne devait en renfermer aucune.

On voit pourquoi, n'en ayant bu que fort peu, le premier empoisonnement

manqua son effet, ou n'en produisit d'autres que celui de donner de

grandes agitations, des coliques, des enflures, et de faire passer à

Auguste une très-mauvaise nuit. On voit encore comment Castaing fut

contrarié de voir son projet arrêté; comment démuni qu'il était de

poison, soit parce qu'il avait mis dans le vin tout ce qu'il en avait

apporté, soit parce que, après y avoir mis la dose par lui jugée

suffisante, il s'était hâté, dans le trajet de la chambre d'Auguste à

celle du domestique, près du lit duquel il fut vu quelques instans après

qu'on eut monté le vin, de se défaire de tout ce qu'il avait pu en

conserver sur lui, et comment, persistant toutefois dans son affreux

projet, il fut obligé d'aller à Paris, si matin et avec tant de mystère,

en faire une nouvelle provision. On voit comment, de retour à

Saint-Cloud, il demanda aussitôt du lait, du lait froid, que cette

qualité rend plus propre à resserrer les saveurs; comment il le fit boire

à Auguste, après y avoir certainement mis les douze grains d'émétique;

comment le lait produisit sur-le-champ les vomissemens, les coliques et

les tranchées. On voit comment, aussitôt après avoir administré ce lait,

Castaing faisait une course sans but apparent, mais dont le but caché

était d'ôter de sa possession, et de déposer quelque part l'acétate qu'il

voulait réserver pour le besoin. On voit comment, rentré à l'auberge, et

s'apercevant que l'effet du lait ne marchait ni assez vite, ni assez

violemment, craignant peut-être que la bonté du tempérament d'Auguste ne

triomphât de ce lait homicide, il ressortit pour aller reprendre

l'acétate; comment il donna à son retour la cuillerée de potion, et

comment, après cette cuillerée de potion préparée par lui et subitement,

Auguste entra en agonie.

Tels étaient les faits et les conjectures plus ou moins fondés, fournis

par l'instruction et énoncés dans l'acte d'accusation. Quant au genre

d'intérêt que Castaing avait eu à commettre le crime, il était mis à

découvert d'une manière incontestable. Dès la matinée du 31, Castaing

s'était emparé des clefs de meubles qui étaient dans l'appartement

d'Auguste à Paris, et dans l'un desquels se trouvait alors une somme de

soixante-dix mille francs en billets de banque; une fois maître de ces

clefs, aussitôt que Jean fut arrivé, il les lui donna, en lui disant que

son maître les lui avait confiées pour les remettre à quelqu'un; mais que

ne pouvant le quitter, c'était lui, Jean, qu'il chargeait de les porter à

la personne désignée. Cette personne était un sieur Malassis, clerc de Me

Collin de Saint-Menge, notaire à Paris, et dépositaire du testament

d'Auguste Ballet, objet de la convoitise et du dernier crime de Castaing.

Dès les premiers momens qui avaient suivi la mort d'Auguste, Castaing

avait été arrêté. A peine arrivé dans la prison de Versailles, il chercha

un prisonnier qui pût recevoir ses confidences, et l'aider à combattre

les difficultés de sa position en devenant un intermédiaire entre lui et

les personnes qu'il était intéressé à engager au silence. Il crut

rencontrer cet intermédiaire dans un sieur Goupil, prisonnier comme lui

en apparence, mais qui, en réalité avait été placé à dessein près de

Castaing, pour provoquer ses confidences. Ce fut à ce Goupil que Castaing

fit, sauf l'aveu de ses crimes, des révélations très-circonstanciées sur

sa triste position, sur la résolution qu'il avait prise de se suicider

par un moyen très-subtil et très-doux, si l'autopsie du corps était à

charge contre lui; sur son commerce avec une femme dont il avait eu des

enfans; sur l'amitié qui l'avait lié avec les frères Ballet; sur les

soupçons qui se rattachaient à lui, et par rapport au testament de

l'aîné, et par rapport à la mort presque subite du second; sur les cent

mille francs qu'il possédait et qui lui venaient, disait-il, d'un oncle;

sur les placemens qu'il avait faits et qu'il lui détailla; sur les

poisons qu'il avait en sa possession; sur ceux qu'il avait achetés

dernièrement; sur le grand danger qu'il y avait pour lui que ces faits

fussent connus, etc. Il proposa à ce même Goupil de se charger du soin

d'écrire à sa mère, pour qu'elle fît, auprès de plusieurs personnes qui

connaissaient les faits relatés ci-dessus, les démarches nécessaires pour

les déterminer à garder le silence. Goupil consentit à tout; il écrivit à

la mère de Castaing, mais en même temps il transmit à la justice les

singulières confidences qu'il avait reçues.

Transféré dans les prisons de Paris, Castaing s'efforça de nouveau de

nouer des intrigues du même genre avec les prisonniers, pour qu'ils

écrivissent au pharmacien Chevalier de ne pas dire que c'était de

l'acétate de morphine qu'il avait acheté chez lui. Puis, ne sachant plus

comment sortir du chaos inextricable de contradictions et de mensonges

accumulés dans ses divers interrogatoires, il prit le parti de faire le

fou. Le genre de folie qu'il avait adopté consistait à boire son urine et

à s'abstenir d'alimens. Mais cette aliénation simulée fut de courte

durée. Au bout de trois jours, il s'en lassa, et revint ou parut revenir

à la raison.

Castaing comparut, le 10 novembre 1823, devant la Cour d'assises de la

Seine; la gravité, la célébrité de cette cause avaient attiré une

affluence nombreuse de spectateurs.

L'interrogatoire de l'accusé qui fut très-long et très-détaillé, ainsi

que l'audition des témoins, vinrent corroborer la plupart des charges

énoncées dans l'accusation. Interrogé sur sa sortie de l'auberge à cinq

heures du matin, il répondit qu'il était allé à Paris acheter des

substances vénéneuses destinées à des expériences qu'il devait faire

avec Auguste Ballet sur des animaux de l'auberge. Il avait d'abord parlé

des rats; il soutint ensuite qu'il n'avait été question que des chiens et

des chats de l'auberge, dont le bruit avait incommodé Auguste pendant la

nuit.

Plusieurs pharmaciens déposèrent que Castaing avait acheté chez eux de

fortes quantités d'acétate de morphine, chez l'un vingt grains, chez

l'autre dix: ce dernier achat avait eu lieu le 18 septembre. Des

dépositions accablantes furent faites par des parens des frères Ballet,

tant au sujet du testament que du soin que Castaing prenait d'isoler ces

deux jeunes gens de leur famille. Le président ayant demandé à l'accusé

pourquoi il n'avait pas cru devoir, lors de la maladie subite de son ami,

faire prévenir la sœur et le beau-frère de Ballet: _J'étais troublé_,

répondit Castaing.

M. Vatrey, agent de change, déclara que, le 10 octobre, l'accusé lui

avait remis 70,000 francs pour les placer en rentes. Les hommes de l'art

furent ensuite entendus à l'occasion de l'autopsie du cadavre d'Auguste

Ballet. Le docteur Chaussier fonda sa déposition à décharge sur cet

axiome de jurisprudence: _Que là où il n'y a pas de corps de délit, il

n'y a point de délit_; et il soutint son opinion avec une véhémence qui

ne trouvait d'excuse que dans son grand âge et dans son autorité

médicale. Une discussion assez longue et sans résultat positif s'engagea

sur l'absorption des poisons. M. Chaussier déclara qu'il était d'avis que

l'acétate de morphine devait laisser des traces de son passage dans

l'estomac. M. Magendie exposa que le cas contraire lui paraissait

possible, et qu'il penchait à croire que les accidens remarqués dans

l'autopsie de Ballet, opération, selon lui, très-incomplète, auraient pu

être produits par l'administration d'un poison.

Enfin on procéda à l'audition des plaidoieries. Me Persil, avocat de la

partie civile, dénonça, au nom de M. Martignon, beau-frère d'Hippolyte et

d'Auguste Ballet, l'empoisonnement des deux frères et la soustraction du

testament de l'un d'eux. «Je pouvais, dit en terminant l'avocat, je

pouvais intéresser votre cœur, en vous présentant l'infortuné Ballet

luttant contre la mort, la société alarmée redoutant les suites de cette

funeste découverte des poisons à l'aide desquels on peut donner la mort

avec impunité: j'ai préféré ne parler qu'à votre raison. C'est ma raison

qui m'a convaincu; c'est votre raison qui doit vous convaincre. Si cette

raison vous dit qu'Hippolyte Ballet a été empoisonné; qu'il y a eu

soustraction de testament, moyennant 100,000 fr. donnés; qu'Auguste a eu

le sort de son infortuné frère, vous prononcerez la culpabilité de

l'accusé: si elle vous dit qu'il n'est pas coupable, vous rejetterez

Castaing dans la société».

Le ministère public prit ensuite la parole. Il reprit la discussion des

faits dans leur ensemble, et s'attacha principalement à prouver qu'il ne

fallait pas confondre le corps du délit avec les preuves du délit. «Que

doit-on entendre, dit-il, par le corps du délit? L'illustre d'Aguesseau

le définit par un mot aussi juste que profond. Ce n'est, selon lui, autre

chose que le délit lui-même; quant aux preuves, elles forment l'ensemble

qui amène la conviction. Il y a des cas où, par la force des choses, les

preuves accessoires du crime sont les seules possibles, et où le corps du

délit n'existe pas. C'est la doctrine des d'Aguesseau, des Séguier, de

tous les criminalistes: quant aux preuves, elles peuvent varier à

l'infini. Sommes-nous dans l'application de ce principe? Oui, parce que

les poisons végétaux ne laissent point de traces, ou qu'elles se

confondent avec les accidens des maladies naturelles.

«Si vous admettez qu'il faille obtenir dans le cas d'empoisonnement par

les poisons végétaux, ce qu'on appelle la preuve matérielle,

c'est-à-dire, la présence du poison dans le corps de l'empoisonné, il

faut ajouter au Code pénal un article supplémentaire ainsi conçu:

«Attendu que les poisons végétaux ne laissent point de traces, on peut

empoisonner impunément: libre à tous de le faire.» On vous demanderait,

en d'autres termes, d'adresser aux empoisonneurs ces paroles: Maladroits!

n'allez pas chercher pour poison de l'arsenic; il laisse des traces: on

vous dénoncerait. Prenez des poisons végétaux, empoisonnez votre père,

empoisonnez votre mère, toute votre famille; vous hériterez d'eux. Et ne

craignez rien, on ne vous découvrira pas: vous jouirez de l'impunité.

Vous aurez empoisonné, oui; mais le corps du délit n'existera pas, parce

qu'il ne peut pas exister.

«Ah! messieurs, si des hommes raisonnables pouvaient admettre une

pareille législation; si telles pouvaient être les lois d'un pays

civilisé, il faudrait fuir une pareille société, où il n'y aurait plus ni

sûreté, ni garantie. Vous n'y seriez plus en sûreté vous-mêmes, si un

effroyable exemple d'empoisonnement restait impuni. Les conséquences

qu'aurait une aussi funeste impunité sont incalculables. Nous craindrions

les conséquences, non pas de votre arrêt, il sera toujours juste, mais de

la fatale publicité de cette procédure, qui a initié le public dans la

connaissance des poisons végétaux et de leurs sinistres effets.»

L'avocat-général, passant à l'examen des faits relatifs à

l'empoisonnement, prouva la ridicule absurdité du moyen de défense

employé par l'accusé, et ayant pour objet de faire croire qu'Auguste

Ballet, qui n'était pas médecin, eût voulu faire des expériences avec des

poisons végétaux, sur des animaux, dans une maison étrangère, et dans un

espace de temps qui n'était pas suffisant pour juger du résultat de

l'expérience, puisqu'il devait le jour même repartir pour Paris.

«Songez, messieurs, s'écriait ce magistrat, à la présence du poison à

côté du cadavre, à la nature de la maladie, à celle du poison choisi, et

vous n'hésiterez pas. Voilà tout le procès, je le répète; et tout effort

pour en détourner votre attention serait superflu.

«Le poison, qu'est-il devenu? C'est à l'accusé à en justifier l'emploi.

Nous prouvons sa présence; nous montrons le cadavre. Nous demandons à

l'accusé: Qu'avez-vous fait du poison? Il l'a jeté dans les latrines,

dit-il. On ne l'a pas trouvé. Et pourquoi l'a-t-il jeté? parce qu'il a

été effrayé, dit-il encore, du concours des circonstances. Raison de plus

pour le garder; il aurait prouvé, en le montrant, qu'il ne l'avait pas

employé. D'ailleurs, cette crainte des soupçons serait-elle naturelle

dans une âme honnête, de la part d'un ami, qui assiste son ami dans ses

derniers momens?

«Mais voici une circonstance bien grave et bien remarquable. Une seconde

ordonnance a été envoyée au pharmacien de Boulogne; nous en avons acquis

la preuve. Ainsi il y a eu deux ordonnances portées chez ce pharmacien,

et deux potions livrées par lui. Était-ce celle-là ou l'autre qui avait

été empoisonnée? Voilà un trait de lumière qui fera qu'on ne s'étonnera

plus, lorsque le domestique Léon dira qu'il n'y avait rien dans la

cuillère avant d'y verser la potion. Il y avait deux potions: l'une fut

empoisonnée, et ce fut celle qui fut administrée sous les yeux du nègre;

l'autre était innocente; elle fut abandonnée pour tromper la justice. On

n'avertit pas la famille de l'agonie d'Auguste; l'infortuné n'était pas

encore dépouillé. Castaing voulait les deux clefs d'Auguste; ce n'est que

lorsqu'il les possède qu'il avertit la famille. Il remet les clefs au

nègre pour les porter à Malassis; mais ce serviteur fidèle conçoit des

soupçons. _Il y a du louche dans tout cela_, vous a-t-il dit dans son

gros bon sens: il avait raison.»

L'avocat-général rappela aussi la piété feinte de Castaing pendant les

prières du curé de Saint-Cloud, les mensonges et les sermens de cet

accusé, lors des divers interrogatoires. «Il nous a suffi, dit-il en

achevant de dérouler devant vous ce désolant tableau: vous avez senti

jusqu'à quel point il intéresse l'ordre social. Vous ne donnerez pas à

l'empoisonneur les riches dépouilles qu'il vient réclamer de vous, tenant

de chaque main la tête d'un ami. Vous ne donnerez pas à l'empoisonnement

un brevet d'encouragement et d'impunité. La société consternée a jeté le

cri d'alarme; la société sera vengée.»

On remarqua que l'accusé eut sans cesse les yeux fixés sur

l'avocat-général pendant toute la durée de son réquisitoire; son teint

était vivement animé, et principalement sur la fin, il se livra plusieurs

fois à des mouvemens d'impatience.

La cause de Castaing fut défendue avec talent par Mes Roussel et Berryer.

Mais que peuvent le zèle le plus vrai, l'éloquence la plus puissante,

contre des circonstances aussi avérées, contre des faits si peu douteux,

tranchons le mot, contre des preuves si irrécusables?

Les jurés eurent à délibérer sur les trois questions suivantes:

Edme-Samuel Castaing est-il coupable d'avoir, dans le courant d'octobre

1822, à l'aide de substances vénéneuses, causé la mort d'Hippolyte

Ballet?

Est-il coupable d'avoir, de complicité avec Auguste Ballet, détruit le

testament d'Hippolyte Ballet?

Est-il coupable d'avoir, les 30 mai et 1er juin, à l'aide de substances

vénéneuses, causé la mort d'Auguste Ballet?

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 9 / 21 段