autorités, qui avaient accompagné ce douloureux convoi, se furent
retirées, que le fourbe et audacieux curé, sans doute pour faire taire
les rumeurs sourdes dont il était l'objet, courut au cimetière et ordonna
que cette cuisse fût jetée dans un coin, loin des âmes justes qui
reposaient dans ces lieux. «Marie, disait-il, ne méritait aucune
sépulture puisqu'elle s'était noyée et avait perdu son salut. Je l'ai
vue, ajoutait-il, possédée par le diable, oui, par Satan qui la tenait
dans ses bras pour l'entraîner dans l'abîme!» Quand il sut que les
soupçons à son égard prenaient de plus en plus de la consistance, il fit
dire à M. Bossan: «Qu'il était prêt à donner ses réponses, si on voulait
l'interroger.» Mais cette proposition, qui n'avait pour objet que d'en
imposer à des gens peu éclairés, ne fut qu'un indice de plus de sa
culpabilité.
Jusque-là l'autorité avait été forcée à de grands ménagemens à cause du
caractère sacré dont Mingrat était revêtu; mais les élémens sur lesquels
se fondait la présomption ne permettaient plus de rester inactif. On se
décida à prendre contre le coupable des mesures de sûreté. L'indigne
curé, prévenu, par un confrère officieux, du projet qu'on avait de
l'arrêter, jugea à propos de se soustraire à la justice. Les gendarmes,
envoyés à sa poursuite, ne purent le joindre; il les avait devancés de
quelques heures, et arrivés aux frontières, ils furent contraints de
remettre à l'autorité sarde les ordres qu'ils avaient reçus. Mingrat
s'était réfugié dans la grotte dite des Échelles. Les carabiniers
piémontais le découvrirent et l'arrêtèrent, quoiqu'il protestât de son
innocence et qu'il s'écriât _qu'on ne pouvait saisir un homme de sa
robe_.
Malgré ses récriminations, il fut entraîné et conduit dans les prisons de
Chambéry. Il dut à son habit d'y jouir d'une liberté peu commune, et il
en profita pour commettre à demi un nouveau crime. La nièce du concierge
de la prison, qu'il avait déjà remarquée, se trouvant un soir dans un
passage obscur où le scélérat l'attendait, il tenta de lui faire
violence. La jeune fille poussant des cris affreux, Mingrat, dans la
crainte d'être découvert, l'avait déjà saisie à la gorge comme pour
l'étrangler, quand plusieurs personnes étant accourues, l'arrachèrent de
ses mains forcenées; et sur les plaintes des parens de la jeune fille, on
obtint la translation de Mingrat à Fénestrelle, forteresse de la Savoie,
à dix lieues de Besançon.
Il paraît que pendant son séjour à Chambéry, ce maître tartufe avait eu
tellement l'art de se couvrir du masque de la vertu, que toutes les
dévotes, qui le visitaient par humanité, ne doutaient pas qu'il n'eût été
victime de fausses accusations, et le regardaient comme un martyr de la
méchanceté humaine.
Cependant les forfaits de ce monstre étaient patens. Trois jours après sa
fuite, on avait retrouvé dans les parages de Fory, à cinq lieues de
Saint-Quentin, le tronc mutilé de Marie. L'examen judiciaire de ce
cadavre eut lieu, en présence des médecins; on reconnut facilement les
traces sanglantes du couteau et les meurtrissures que les mains du curé
avaient faites sur la victime. Après de longues hésitations, la servante
de Mingrat se décida à raconter tout ce qui était à sa connaissance; elle
reconnut aussi le couteau de son maître; et ses révélations achevèrent de
compléter les preuves du crime commis au presbytère de Saint-Quentin dans
la nuit du 9 mai.
Enfin la procédure fut portée devant la Cour d'assises de l'Isère, qui,
par arrêt du 9 décembre 1822, condamna par contumace le curé Mingrat à la
peine de mort, comme coupable du crime de viol et d'assassinat.
Vainement Charnalet et Gérin, époux et frère de la victime, firent les
démarches les plus actives pour obtenir l'extradition de l'assassin: une
protection mystérieuse lui servit constamment d'égide contre le glaive de
la loi. Pour prix de sa tendresse fraternelle, le sieur Gérin fut
présenté par d'ignobles calomniateurs comme le fauteur de l'assassinat,
bien que depuis long-temps il habitât une contrée fort éloignée du séjour
de sa sœur; et l'on ne saurait nombrer les brutales persécutions
auxquelles il fut en butte, lorsque, pour faire connaître dans toute sa
hideuse vérité le curé Mingrat, il alla distribuer dans nos provinces
l'histoire des malheurs de sa famille.
Depuis son arrestation, l'assassin de Marie jouit, dans la forteresse de
Fénestrelle, de l'impunité qu'on lui a ménagée. Puissent au moins ses
protecteurs le faire garder étroitement, et ne jamais lâcher sur la
société cette bête féroce, dont la présence serait un fléau partout où le
monstre porterait ses pas!
CASTAING.
Le nom de Castaing fit, il y a dix ans, une assez profonde impression sur
tous les esprits, pour qu'il soit permis de croire que le souvenir de cet
homme, jugé coupable de grands forfaits, n'est point effacé, malgré les
événemens de tout genre et de la plus haute importance, malgré les
scélératesses inouies qui depuis lors ont pris place en foule dans notre
histoire contemporaine.
Castaing, il faut le dire, fut un second Desrues: au lieu du masque de la
religion, il eut recours à celui de l'amitié, et tous deux se montrèrent
également hypocrites; tous deux furent également inspirés par une avide
cupidité; tous deux voulurent veiller seuls auprès de leurs victimes,
comme pour mieux jouir de leur crime, comme pour mieux en assurer
l'effet. Ce qui établit entre eux une différence qui ne tourne pas à
l'avantage de Castaing, c'est que Desrues avait manifesté ses
inclinations vicieuses dès ses plus jeunes ans, et que son éducation fut
très-négligée, au lieu que Castaing trouva des exemples de toutes les
vertus dans sa propre famille, tint lui-même une conduite long-temps
exemplaire, se distingua par sa douceur et l'aménité de ses mœurs, et
cultiva, avec non moins de succès que de zèle, des sciences dont il
devait faire plus tard un usage si criminel. Ajoutons que Castaing était
médecin! Ainsi l'art qui a pour but de guérir les maux qui nous
assiégent, Castaing s'en servit pour assassiner savamment deux amis, dont
préalablement il s'était assuré la fortune par des testamens!
Et, à propos de testamens, qu'il nous soit permis de hasarder quelques
réflexions qui peuvent être de quelque utilité. Les testamens tels que la
loi les tolère aujourd'hui dans notre état de société, servent, dans une
foule de cas, à frustrer des héritiers légitimes, au profit d'habiles
intrigans, qui n'ont capté le testateur que dans un but unique, celui de
se faire donner sa fortune. Par héritiers légitimes, nous n'entendons pas
les collatéraux dont les droits seraient souvent très-contestables, sous
certains rapports; il s'agit ici d'enfans, de frères, de sœurs, qui, au
moyen de testamens extorqués par adresse ou arrachés à l'imbécillité de
l'âge, se sont vus dépouillés par d'avides étrangers. Nous ne prétendons
nullement enchaîner la volonté des testateurs; mais nous pensons qu'il
serait désirable que l'on revît d'un œil sévère et prévoyant toute la
législation relative aux testamens. Que de spoliations, que d'iniquités,
que de crimes secrets ont été la suite de dispositions testamentaires!
Combien de fois s'est renouvelée l'histoire tragique de ce vieux prélat
dont parle le _Diable boiteux_ de notre Lesage! Cet homme sortit de ce
monde assez brusquement, pour avoir fait son testament en pleine santé,
et l'avoir lu à ses domestiques, à qui, comme un bon maître, il léguait
quelque chose. Son cuisinier fut impatient d'avoir son legs!
J.-J. Rousseau a protesté quelquefois, par ses écrits et par ses
exemples, contre la manie des testamens. Milord Maréchal voulait le
mettre dans le sien: Rousseau s'y opposa de toute sa force, disant qu'il
ne voudrait pour rien au monde se savoir dans le testament de qui que ce
fût. Milord Maréchal, vaincu par les motifs du philosophe, voulut au
moins lui faire une pension viagère; Rousseau ne s'y opposa point. «On
dira, écrivait-il à ce sujet, que je gagne à ce changement: cela se peut.
Mais, ô mon bienfaiteur et mon père! si j'ai le malheur de vous survivre,
je sais qu'en vous perdant, j'ai tout à perdre, et que je n'ai rien à
gagner.» Plus tard, le même Rousseau manifesta la même opinion, à
l'occasion de la mort de M. le maréchal de Luxembourg. Comme ce seigneur
avait une véritable amitié pour le grand écrivain, on écrivait à celui-ci
qu'il était sur le testament. Rousseau se trouva fort embarrassé pour la
détermination à prendre sur ce legs. Tout bien pesé, il résolut de
l'accepter. «J'ai été, dit-il, dispensé de ce devoir, n'ayant plus
entendu parler de ce legs vrai ou faux; et en vérité, j'aurais été peiné
de blesser une des grandes maximes de la morale, en profitant de quelque
chose à la mort de quelqu'un qui m'avait été cher.» Que de gens ne se
font pas de semblables scrupules dans des circonstances de ce genre! Ceux
qui héritent par testament ne se font guère ces objections de
délicatesse, et ne vont pas s'amuser à chercher une question de morale
au fond de leur legs. On hérite en vertu de la loi: peu importe le reste.
Revenons à Castaing, triste et nouvel exemple du désordre que peut
enfanter la cupidité, l'une des plus viles passions humaines. Edme-Samuel
Castaing, né en 1796 à Alençon, d'une famille justement considérée,
montra, dès ses jeunes années, un caractère ardent et une fermeté qui
allait jusqu'à la ténacité. Il fit ses études au collége d'Angers, et s'y
fit remarquer de ses professeurs par son application et par ses progrès.
Ses études terminées, il se destina à la profession de médecin et
travailla avec ardeur à se procurer les connaissances nécessaires pour
parcourir cette carrière avec distinction. Il suivit, pendant deux ans,
avec la plus grande exactitude, les cours de la Faculté; mais vers la fin
de 1819, on put s'apercevoir qu'il était captivé par un sentiment d'une
autre nature. Castaing avait eu l'occasion de donner, dans une légère
maladie, quelques soins à une dame, veuve depuis peu de temps d'un ancien
magistrat, et n'avait pu la voir sans en être violemment épris.
Cette passion nuisit à celle de l'étude qui jusque alors avait
constamment dominé Castaing; ce jeune homme ne fut plus occupé que des
moyens de plaire à celle qu'il aimait et de lui faire partager ses
sentimens. Après avoir éprouvé d'abord quelques résistances, il fut
ensuite plus heureux; la liaison la plus intime s'établit entre les deux
amans, et le 17 juillet 1821, Castaing devint père.
Cédant aux remontrances de ses parens, il reprit le cours de ses études
et se fit recevoir médecin. Dès ce moment, il se sépara presque
tout-à-fait de sa famille, et se rapprocha davantage de sa maîtresse.
Cette coupable liaison était un secret pour le monde, excepté pour deux
jeunes frères, Hippolyte et Auguste Ballet, avec lesquels il était lié
depuis quelque temps, surtout avec le premier qui, valétudinaire et
craignant continuellement de perdre le peu de santé dont il jouissait,
s'estimait heureux de trouver son médecin dans son ami.
Les deux frères Ballet étaient tous les deux possesseurs d'une fortune
considérable que leur avaient laissée leurs parens, morts tout récemment.
Ils s'attachèrent à Castaing qui n'avait rien négligé pour les capter, et
lui accordèrent la plus aveugle confiance, en retour de ses
complaisances et de son dévouement apparent.
Dans cet état de choses, Hippolyte Ballet mourut le 22 octobre 1822;
l'état de malaise continuel dans lequel on était habitué à le voir fit
regarder sa mort comme naturelle, quoiqu'elle fût prématurée; et Castaing
n'en continua pas moins à vivre avec le frère survivant dans une intimité
rendue encore plus étroite par l'isolement d'Auguste après la mort de son
frère. Les faits que nous allons présenter apprendront avec quelle
inconcevable barbarie, avec quelle froide cruauté, l'homme, que ces deux
frères caressaient ainsi, devint leur bourreau commun.
Le 29 mai 1823, Auguste Ballet, accompagné seulement de Castaing, arrive
en bonne santé à Saint-Cloud. Le lendemain au soir, il se plaint
tout-à-coup de douleurs très-vives qui vont toujours en augmentant. Il
meurt le 1er juin. Une mort aussi subite paraît extraordinaire; des
soupçons s'éveillent; la justice ne tarde pas à être informée; une
enquête scrupuleuse a lieu, et les résultats de cette enquête provoquent
une ordonnance de la Cour royale qui, le 26 août, renvoie Castaing
devant la Cour d'assises de la Seine, comme prévenu d'attentat à la vie
des deux frères Ballet, et de destruction du testament d'Hippolyte.
Voici quelques détails qui nous sont fournis par l'acte d'accusation: «La
maladie qui emporta le jeune Ballet avait commencé subitement le soir du
vendredi 30 mai, lendemain de son arrivée à Saint-Cloud, après avoir bu
du vin chaud. Elle redoubla le samedi matin, après avoir pris une tasse
de lait froid. Elle devint une agonie le même jour, quelques minutes
après qu'il eut avalé une cuillerée de potion calmante; dès ce moment il
perdit connaissance. Il expira le dimanche, à une heure après-midi, après
l'avoir recouvrée. La maladie parut extraordinaire, sa marche bien
brusque, la catastrophe effrayante. Le défunt avait exhalé son dernier
soupir loin de tous les siens, dans les bras de son compagnon de voyage.
Le vin chaud, le lait froid, la cuillerée de potion calmante, lui avaient
été administrés par ce dernier.
«Avant qu'on sût rien de plus, et durant cette courte maladie, en en
observant les symptômes, et après son issue, en en appréciant les
circonstances, aubergistes, médecins, voisins, tout le monde fut frappé
de stupeur; tout le monde s'était demandé ce que cela signifiait, et ce
qu'étaient ces deux étrangers. Des soupçons affreux, quoique vagues
encore, s'élevèrent sur celui qui survivait. Une circonstance vint
tout-à-coup leur donner plus de gravité, on apprit avec une sorte de
terreur que le jeune homme survivant était légataire universel du
prédécédé, et que celui-ci était riche.
«Même avant cette découverte, les médecins auxquels, selon leurs propres
expressions, les circonstances du décès paraissaient _extraordinaires et
contre l'ordre naturel des choses_, avaient cru que la justice devait
prendre connaissance de cette affaire. Le nouvel incident rendit ce
devoir plus impérieux.»
Il résulta de l'enquête qui eut lieu que la correspondance de Castaing
prouve qu'il était d'un naturel ardent, ambitieux; qu'il avait toujours
été dévoré d'un violent désir de faire fortune: on lut dans une lettre
saisie chez lui, que sa propre mère, quelques années auparavant, disait
de lui des _horreurs_. Pour avoir l'explication de ce mot, il eût fallu
interroger sa mère; la nature le défendait. On aurait pu interroger
l'auteur de la lettre; on ne le fit pas par ménagement pour une grande
passion. On ne put donc savoir quels étaient au juste les griefs qui
arrachèrent à sa mère une aussi sévère expression. Le père était aussi
très-mécontent de la conduite de son fils: c'est encore dans les papiers
de ce dernier qu'on en a trouvé des preuves.
Castaing, dans ses études aussi opiniâtres qu'étendues, avait cherché à
approfondir la physiologie, l'anatomie, la botanique, la chimie. Ses
travaux sur ces diverses sciences étaient attestés par de nombreux
cahiers, tout couverts de ses observations et de ses extraits, et qui
furent trouvés dans ses papiers. Mais après le déplorable événement qui
donnait lieu à cette instruction, on ne put s'empêcher de frémir en
remarquant que les studieuses investigations du jeune adepte embrassaient
aussi les différentes espèces de poisons; qu'il recherchait avec grand
soin quels sont ceux qui laissent après eux des traces dénonciatrices, et
ceux qui, bien plus perfides, ne laissent après eux aucuns vestiges
perceptibles aux yeux mêmes de l'anatomiste le plus exercé. On vit qu'il
était enfin arrivé à la funeste connaissance que tels poisons n'agissent
qu'à l'égard de certaines maladies, et en ne signalant leur passage que
par des symptômes identiques avec ceux qu'auraient offerts après la mort
ces mêmes maladies. «Tout cela, suivant l'acte d'accusation, résulte
clairement des pièces trouvées chez Castaing. Ainsi un point bien
certain, c'est qu'il savait très-bien, et peut-être trop bien, que
certains poisons ne laissent aucune trace.»
Ajoutons à ces indices que Castaing, quoique peu riche, pouvait se
suffire à lui-même, en attendant que les bénéfices de son art lui
procurassent une situation plus aisée. Mais Castaing avait une maîtresse
très-pauvre elle-même, et si pauvre, qu'il avait à sa charge, outre ses
besoins personnels, ceux de cette femme et de trois enfans d'un mari qui
n'existait plus. En ajoutant l'entretien de deux autres enfans nés du
commerce illégitime qui s'était établi entr'eux, on verra qu'il ne
pouvait naturellement suffire à une pareille dépense. Il était d'autant
plus tourmenté par cette idée, que sa passion n'était pas une passion
vulgaire. La débauche n'avait point formé les nœuds de cette union.
Castaing idolâtrait ses deux enfans, il adorait leur mère qu'il appelait
sa femme; ces trois êtres paraissaient être les seuls objets de ses
pensées; il ne rêvait qu'aux moyens de leur assurer une existence.
L'accusation rappela ensuite que Castaing se trouvait dans un tel état de
gêne, en juin 1822, qu'il ne savait alors comment opérer le remboursement
d'une somme de 600 francs; et que, quatre mois après, c'est-à-dire au
mois d'octobre de la même année, il se trouvait tout-à-coup avoir à sa
disposition des capitaux considérables, prêtait 30,000 francs à sa mère,
et en plaçait 70,000 dans les fonds publics sous des noms supposés, sans
qu'on pût expliquer naturellement un pareil changement de fortune.
A l'époque dont nous parlons, Castaing était déjà lié avec les deux
frères Ballet, et s'était ménagé un puissant ascendant sur l'esprit de
chacun d'eux. Jusque-là les frères Ballet s'étaient montrés très-attachés
l'un à l'autre; mais vers ce temps-là même, cet attachement s'était
beaucoup refroidi, sans que l'on sût quelle était la véritable cause de
ce changement.
Ce qui n'est point douteux, c'est qu'Hippolyte, dans les temps voisins de
sa mort, confia à plusieurs de ses amis, aux uns d'abord, qu'il voulait
faire un testament, aux autres ensuite, qu'il avait fait un testament, et
que, par ce testament, il portait une grande atteinte aux droits légaux
de son frère Auguste. L'existence de ce testament, attestée par plusieurs
personnes notables en position de connaître les faits, pouvait d'autant
moins être révoquée en doute, que Castaing lui-même avait déclaré à
plusieurs personnes qu'Hippolyte avait testé, et qu'il avait déshérité
son frère. Auguste Ballet avait confessé, en présence de témoins, qu'il
avait vu et tenu ce testament après la mort de son frère. Quoi qu'il en
soit, ce testament ne se retrouva pas dans la succession d'Hippolyte.
Voici à peu près de quelle manière l'accusation expliquait la disparition
de cet acte important. Hippolyte avait rendu le dernier soupir entre les
bras de Castaing, comme Auguste; Castaing était resté seul dans
l'appartement du moribond. Personne n'avait donc vu ni pu voir ce que fit
Castaing dans cette maison dont il était resté le maître. On pouvait
donc présumer que Castaing s'était emparé du testament d'Hippolyte, et
l'avait livré à Auguste pour une somme de 100,000 francs.
«Castaing, suivant l'accusation, était en beau train de fortune; déjà
dans les 100,000 francs il avait recueilli une partie des dépouilles
d'Hippolyte. Mais là ne s'arrêtait pas sa cupidité, et il est bien
apparent qu'il avait le vif désir de recueillir tout ce qui en était
passé dans la fortune d'Auguste, et avec cette seconde proie, toute la
fortune même de celui-ci, puisqu'il s'était fait faire par lui un
testament qui lui donnait tout ce qu'il possédait. Toutefois Castaing
n'ignorait pas qu'un testament est un acte bien fragile, et toujours
destructible au premier caprice du testateur. Et Auguste se
refroidissait! et Auguste voulait aller demeurer loin de lui! et Auguste,
impatient de son joug, de ses assiduités, de sa surveillance, paraissait
vouloir reprendre sa liberté! Qu'en ferait-il? Que deviendrait le
testament? Chaque jour, chaque heure, chaque minute pouvaient renverser
de fond en comble les espérances de Castaing. Mais Castaing savait trop
ce qu'en pareil cas il était possible de faire, et quels étaient les
moyens puissans de fixer à jamais les choses dans l'état où elles étaient
encore.
«Il n'y avait même pas, par d'autres raisons, beaucoup de temps à perdre.
Auguste venait de réaliser un capital de 100,000 francs; cela n'est pas
douteux, car, peu de jours avant le voyage de Saint-Cloud, il les avait
montrés à son ami Raisson, qui en a déposé. Castaing ne l'ignorait pas;
sa conduite ultérieure prouvera qu'il savait non seulement qu'Auguste
était en possession de cette somme, mais encore quel était précisément
celui de ses meubles dans lequel il l'avait renfermée.
«C'est sur ces entrefaites mêmes, et vers la fin du mois de mai, que se
lie entre Auguste et Castaing une partie de campagne, sans que personne
puisse dire ou savoir comment elle s'arrangea, lequel des deux la
proposa, pourquoi ils la firent seuls, et enfin quel en fut le but.»
Ce fut à la suite de cette partie de campagne qu'eut lieu la catastrophe
subite d'Auguste Ballet. Certaines circonstances révélées, soit pendant
l'instruction, soit pendant les débats, répandirent quelque lumière sur
le crime et sur quelques-unes des démarches de son auteur. Voici ce que
l'acte d'accusation offrait de plus important à ce sujet:
Le 29 mai, de six à sept heures du matin, Auguste Ballet et Castaing
allèrent ensemble, par les petites voitures, faire une course à
Saint-Germain-en-Laye, et de retour de cette promenade, ils repartirent
vers sept heures du soir, sans indiquer le lieu où ils allaient, après
qu'Auguste eut dit seulement qu'ils seraient absens pendant deux ou trois
jours. Ils se rendirent à Saint-Cloud, aussi par les petites voitures, et
s'y rendirent seuls. Cette circonstance paraîtra, sinon étonnante, du
moins un peu bizarre; car Auguste avait trois chevaux, plusieurs
voitures, plusieurs domestiques: tous restèrent à Paris, sans qu'aucun
d'eux connût le lieu où se rendaient les deux maîtres. On ne le sut que
deux jours après, c'est-à-dire le 31 mai. Ce jour-là, arriva dans
l'après-midi, à l'adresse du domestique d'Auguste, un billet de Castaing
ainsi conçu: «M. Ballet se trouvant indisposé à Saint-Cloud, Jean viendra
de suite le rejoindre avec le cheval gris et le cabriolet; lui et la mère
Buret (femme de charge d'Auguste), ne parleront à personne de tout cela.
On dira à ceux qui le demanderont qu'il est à la campagne, et cela, par
ordre très-exprès de M. Ballet.--Adresse de M. Ballet: _Tête-Noire_, à
Saint-Cloud.»
Le domestique Jean partit sur-le-champ avec le cabriolet, arriva à
Saint-Cloud et trouva son maître au lit. Celui-ci se plaignit d'avoir été
tourmenté par des coliques et des vomissemens.
Que s'était-il donc passé dans ce malheureux voyage? Le voici: Castaing
et Auguste étaient arrivés à la Tête-Noire à Saint-Cloud, le 29 mai, vers
neuf heures du soir. On avait donné aux voyageurs une chambre à deux
lits, qu'ils occupèrent ensemble. Les deux amis se promenèrent, toujours
ensemble, toute la journée du vendredi 30, sauf le temps du dîner, qu'ils
vinrent prendre à l'auberge, et après lequel ils rentrèrent à neuf heures
du soir, et Castaing demanda alors une demi-bouteille de vin chaud sans
sucre, attendu qu'ils avaient le leur avec eux. On monta le vin, et les
voyageurs y mirent de leur sucre et des citrons que Castaing avait
achetés. Les choses en étaient là, lorsque Castaing, sans nulle
provocation, quitta la chambre et se trouva, quelques instans après,
devant le lit d'un jeune domestique de la maison qui était malade et à
qui il tâta le pouls, sans toutefois rien lui prescrire.