l'avait doué, il l'employait contre les femmes qu'il ne pouvait gagner
par ses discours; plus d'une fois aussi, il dut à sa brutalité ce qui
n'était réservé qu'à l'amour. Les habitans de Saint-Aupe lui témoignèrent
souvent leur indignation, et le menacèrent d'avoir recours aux autorités
pour l'éloigner d'une paroisse dont il était le fléau, au lieu d'en être
le père. Mais Mingrat se riait de leurs impuissantes menaces. Cependant,
et malgré son inconcevable audace, l'indigne curé commençait à
s'apercevoir que ses désordres étaient connus de ses supérieurs. Une
nouvelle liaison avec la fille d'un de ses paroissiens ameutant contre
lui tous les habitans, ceux-ci allèrent en foule se plaindre aux
autorités, et peu après, Mingrat reçut l'ordre d'abandonner son
presbytère. Le curé de Mirebel lui écrivit à cette occasion une lettre de
reproches dans laquelle il lui disait textuellement: «Mettez une montagne
entre vous et les hommes.» Mingrat ne pouvait suivre un semblable
conseil. Chassé de Saint-Aupe, il fut envoyé à Saint-Quentin, pour le
malheur de cette commune.
A son arrivée dans sa nouvelle paroisse, Mingrat, pour détruire
l'impression des bruits qui l'y avaient précédé, et pour faire croire
qu'il avait été victime de la calomnie, afficha une grande austérité de
principes. Son caractère dominateur se faisait surtout remarquer dans ses
sermons. Il exerçait le despotisme le plus révoltant, au nom d'un Dieu de
paix et de miséricorde. Dès son apparition à Saint-Quentin, les danses,
les jeux, les plus innocens plaisirs furent défendus. Le jour de la fête
patronale, la jeunesse s'étant réunie, animée par la gaîté, crut pouvoir
se permettre d'enfreindre un moment les ordres du curé; on dansa. Mingrat
les épiait. Il monta dans le haut du clocher, et regardant par un trou,
il fut le spectateur des plaisirs qu'il avait anathématisés dans ses
sermons. Les jeunes gens s'apercevant des menées du pasteur, ne firent
qu'en rire. Mingrat se promit bien de prendre sa revanche. Le dimanche
suivant, réunissant tous les foudres de son éloquence, il laissa tomber
de la chaire sainte ces mots foudroyans: «Vous avez foulé aux pieds les
cendres de vos ancêtres, qui sont là-bas au diable!...» La place où l'on
avait dansé avait été un cimetière; c'est ce qui expliquait l'étrange
mouvement oratoire du pasteur irrité; et l'on peut juger de l'effet que
dut produire un sermon de ce genre.
A cette époque, Mingrat avait à peine atteint sa vingt-huitième année.
Par ce rigorisme extérieur, par cette autorité despotique, il semblait
préluder en silence et dans l'ombre au forfait qui bientôt devait frapper
d'épouvante et de douleur les paisibles habitans de Saint-Quentin. Du
reste, son hypocrisie ne pouvait en imposer qu'à des âmes crédules et
timorées, car son extérieur était un indice assez fidèle de ce qui se
passait au-dedans de lui. Des cheveux noirs et plats, un front
très-étroit, des sourcils très-épais ombrageant un œil brun, sombre et
faux; un regard farouche, des lèvres épaisses, n'exprimant que la colère
ou le dédain; une taille élevée, massive, et presque gigantesque: tel
était au physique l'homme que l'on avait envoyé à Saint-Quentin comme
l'apôtre et le vicaire d'un Dieu de miséricorde, de consolation, de
mansuétude et de paix, d'un Dieu qui sur la croix bénissait ses
bourreaux, d'un Dieu que l'on représente sous la forme symbolique du plus
doux, du plus inoffensif des animaux.
Mais, malgré l'imposture la plus habilement calculée, un cœur corrompu
par les passions les plus honteuses et par les goûts les plus dépravés,
ne peut, quelque gêne qu'il veuille s'imposer, tenir long-temps cachée la
plaie honteuse qui le ronge. Il ne faut qu'une occasion pour lui arracher
son masque frauduleux, et mettre à nu toute sa laideur. Cette
circonstance se présenta bientôt pour Mingrat.
Maintenant que nous avons tracé le portrait de l'assassin, nous allons
essayer de faire connaître sa victime.
A un quart de lieue de Saint-Quentin, au hameau du Gît, paroisse
desservie par Mingrat, vivait en paix un couple heureux, Étienne
Charnalet et Marie Gérin. Retiré du service en 1817, Étienne avait
rapporté dans ses foyers des marques distinctives de sa bravoure et une
médiocre aisance. Il avait épousé Marie, en qui la beauté ne semblait
qu'être le complément des plus rares qualités.
Les deux époux vivaient dans la plus parfaite union depuis six ans,
lorsque la mère de Marie mourut. Religieuse par besoin, pieuse par
sentiment, Marie redoubla encore de ferveur, par suite de cet événement.
Cette piété la portait, en toute occasion, à concourir avec zèle à tous
les soins qu'exigeaient l'entretien et l'arrangement de l'église. Ce
louable empressement, qui lui conciliait tous les éloges, la fit surtout
remarquer par le nouveau pasteur. Celui-ci conçut pour elle une passion
coupable, et ne songea plus qu'aux moyens de la faire partager, ou du
moins de la satisfaire, à quelque prix que ce fût. Plusieurs fois il se
rendit chez Marie pour l'entretenir de l'amour criminel qu'elle lui avait
inspiré; mais celle-ci lui faisait accepter les épargnes qu'elle
destinait aux pauvres, et Mingrat, réduit au silence, trouvait dans la
vertu de celle qu'il convoitait un obstacle à ses desseins libidineux.
Déjà trois mois s'étaient écoulés depuis qu'il desservait la cure de
Saint-Quentin, et il n'était point encore parvenu à faire comprendre à
Marie le véritable but de ses fréquentes visites, lorsqu'il apprit par
elle, le 7 mai 1822, que l'on devait célébrer le 9, à Veurey, village
situé à deux lieues de Saint-Quentin, une première communion. Aussitôt
son imagination s'enflamme; il entrevoit la possibilité de réaliser ses
coupables projets. Le lendemain, il se rend chez un sieur Bourdes, l'un
des voisins de Marie, afin de donner le change sur ses intentions; il dit
à cet homme, qu'ayant appris que madame Charnalet se rendait le lendemain
à Veurey, il vient la charger d'une lettre pour le curé de cette
paroisse. Le fils de Bourdes s'offre d'accompagner Mingrat jusque chez
Marie; et celui-ci, n'osant pas refuser, ils sortent ensemble. Marie
était seule; elle les reçut avec sa franchise accoutumée. Mingrat, que la
présence du jeune Bourdes contrariait, attendit, pour parler du véritable
objet de sa visite, que l'importun témoin eût pris congé. Bourdes partit
en effet quelques instans après, et le curé s'applaudissait déjà du
tête-à-tête qu'il avait su se ménager, quand une nouvelle visite vint le
troubler; néanmoins il demeura intrépidement jusqu'à ce que ce dernier
venu se fût aussi retiré. Resté seul, pour la seconde fois, avec celle
dont il méditait le déshonneur ou la perte, il aurait bien voulu hasarder
un aveu non équivoque, mais le lieu ne lui parut pas favorable à
l'exécution de ses vues criminelles; aussi n'entretient-il Marie que du
voyage de Veurey et de la lettre dont il voulait la charger. Mais pour
attirer plus sûrement sa faible proie dans le piége que lui avait tendu
sa scélératesse, il dit qu'il n'avait pas cette lettre sur lui, et qu'il
ne pourrait la lui remettre que dans la soirée, lorsqu'elle viendrait se
confesser à Saint-Quentin. La chose étant ainsi arrangée, Mingrat était
au comble de ses vœux. Cependant, avant de se retirer, il aurait désiré
informer Marie de son amour. Il lui fit lecture d'un livre qui traitait
de l'amour du créateur; l'infâme n'y voyait que celui de la créature. Il
espérait faire naître dans le cœur de Marie la pensée adultère qui
préoccupait vivement son imagination en délire. Mais la candide Marie,
édifiée et non séduite, ne voyait dans les expressions du curé qu'une
ferveur évangélique qu'elle interprétait dans le sens de ses sentimens
religieux. Il en était de même des gestes significatifs dont le curé
accompagnait sa lecture.
Après cette lecture, Mingrat recommande à sa pénitente de ne pas manquer
de venir le trouver le soir même. Celle-ci n'eut garde d'y manquer; mais
avant de se rendre à l'église, elle prévint ses voisines qu'elle allait à
confesse. L'infortunée était loin de soupçonner qu'elle allait à la mort.
Marie arriva, à cinq heures, à la porte de l'église; lorsqu'elle y fut
entrée, elle n'aperçut qu'une seule personne, une dame de Saint-Michel,
ancienne religieuse qui terminait sa prière. Marie, en attendant le
prêtre, alla se prosterner aux pieds de la statue de la Vierge. Madame de
Saint-Michel allait quitter l'église, lorsqu'elle vit à la porte du
clocher voisin de l'autel, un grand fantôme noir, ne présentant ni bras
ni jambes, et paraissant surmonté d'un chapeau de forme triangulaire; le
fantôme approche ou plutôt il s'élance vers Marie, mais s'arrêtant
tout-à-coup, il recula et disparut par la porte du clocher. Madame de
Saint-Michel, tremblante, se hâte de quitter son banc, mais en passant
devant Marie, elle s'arrête un instant afin de pouvoir l'avertir par un
signe de fuir ce lieu redoutable. Marie, occupée de sa prière, ne tint
aucun compte de ce salutaire avertissement. Le fantôme n'était autre que
Mingrat, qui, caché dans un large manteau, était venu épier Marie, et
s'était retiré précipitamment aussitôt qu'il avait aperçu madame de
Saint-Michel.
Sûr alors d'être seul, Mingrat dépouille son lugubre accoutrement et
s'approche de Marie. Il lui dit qu'il ne la trouve pas mise assez
décemment pour être confessée dans l'église; il l'invite à l'accompagner
au presbytère, où il l'entendra, dit-il, plus paisiblement, et pourra lui
remettre la lettre en question. Marie, soumise et confiante, ne fait
aucune difficulté d'accompagner le prêtre. Arrivée avec lui dans un
arrière-cabinet dont la porte est aussitôt fermée avec soin, la
malheureuse commence à connaître l'homme qu'elle considérait comme un
respectable protecteur. Mingrat ne perd pas le temps, il saisit d'un bras
vigoureux la tremblante Marie; il la bâillonne pour s'assurer de son
silence; il l'entraîne sur un lit qui devait être le lit de mort de sa
victime.
Il n'y eut aucun témoin de cette scène horrible; mais, comme tout fut
éclairé par les débats, et que des faits racontés par la servante de
Mingrat, et des inductions tirées de l'état du cadavre, il résulta des
preuves irrésistibles, nous allons essayer de retracer les principales
particularités de cette lutte abominable.
Le monstre, fatigué par ses vains efforts, effrayé des cris prolongés et
sourds de la victime, ne voit plus que l'impérieuse nécessité d'accélérer
son dernier moment. D'un bras vigoureux, il lui serre la gorge, et son
genou, appuyé sur sa poitrine, il appelle et attend son dernier soupir
qu'il surprend inhumainement sur les lèvres de la mourante Marie, dont la
vertu et le courage semblent survivre à ses forces éteintes. La servante
du curé, attirée par le bruit extraordinaire qu'elle vient d'entendre,
était montée jusqu'à la porte, et avait, par ses cris, contraint Mingrat
d'abandonner sa victime. «Ah! monsieur! dit-elle en apercevant son maître
l'œil hagard et en désordre, que vous m'avez fait peur! J'ai cru que
vous alliez mourir. «Taisez-vous, taisez-vous! répond le curé en délire,
vous êtes une imbécille.» Puis il retourne vers le lit où Marie expire,
mêler les frissons de son atroce passion au râle effrayant de la
mort.... A sept heures et demie le crime était consommé, l'infortunée
avait cessé de vivre.
Cependant le besoin de veiller à sa sûreté, rappelle bientôt Mingrat à
lui-même; il se résout à éloigner sa domestique indiscrète, et à cet
effet, il lui ordonne de porter un journal à un sieur Heuraud, qui
demeurait environ à quinze minutes du bourg. Cette fille, n'osant
insister, prit le journal, feignit d'obéir, et comme tout ce qu'elle
venait de voir lui semblait extraordinaire, elle se borna à rôder autour
du presbytère. Suivant les dépositions de cette fille, le curé ne l'eut
pas plus tôt éloignée, qu'il courut au fatal cabinet; celle-ci, étonnée
de l'y voir paraître, grimpa sur un portail qui le dominait, et fut
surprise par son maître; de sorte que son indiscrétion faillit lui être
funeste.
Mingrat lui commanda de nouveau, d'un ton menaçant, de faire sa
commission; et profitant de la courte absence de la servante, pour
préparer les moyens de faire disparaître le cadavre, il se munit d'un
couteau, de plusieurs ficelles et dépouilla entièrement Marie de ses
vêtemens.
Il cache ensuite soigneusement les hardes de cette infortunée, à
l'exception de son mouchoir de cou; il attache les deux pieds ensemble
avec la plus longue des cordes; les deux bras sont également attachés,
croisant sur la poitrine. Sur ces entrefaites, revient la servante; le
curé est encore forcé d'interrompre son affreux travail. Il interroge
cette fille sur ce qu'elle a vu. Celle-ci déclare tout ignorer; il lui
recommande le silence sur tout ce qu'elle avait pu entendre. Contre son
ordinaire, le curé n'avait pas encore soupé. La domestique, n'osant
toucher à la table, prend un livre de prières. Des cris redoublés se font
entendre à la porte du presbytère; Mingrat se présente, en s'écriant
brusquement: Qui est là?..... C'était Charnalet, l'époux de Marie, qui,
accompagné de plusieurs parens, venait demander au curé s'il n'avait pas
vu sa femme. Mingrat répond que non. Charnalet insiste; on lui avait
affirmé que Marie était entrée dans l'église à six heures du soir; le
curé embarrassé répond en balbutiant: «En effet, je l'ai vue dans
l'église, où elle priait dévotement. Elle m'a demandé à être confessée;
ce que j'ai refusé, à cause qu'elle n'était pas mise avec assez de
décence, et depuis ce moment je ne l'ai pas revue.» Puis il quitta
brusquement Charnalet, dans la crainte qu'une plus longue conversation ne
le trahît, ou que le malheureux époux ne fût tenté d'entrer au
presbytère. Charnalet retourne chez lui, espérant encore y retrouver sa
femme. Vaine espérance! elle n'avait pas encore reparu. Il revient à
l'église, en parcourt tous les détours, appelle Marie.... Les échos seuls
répondent à ces touchans appels.
Cependant Mingrat, après avoir congédié Charnalet, se débarrassa de sa
servante qui ne couchait pas au presbytère, et immédiatement après son
départ, il courut auprès du cadavre de Marie et le soulevant avec force,
il le descendit par une fenêtre, au moyen de cordes, au pied du mur de la
maison. Puis, cachant la lumière, il vint aussitôt dans la basse-cour,
s'empara de la corde, et se mit en devoir de traîner le corps inanimé de
la malheureuse Marie sur les ronces et sur les cailloux, jusque vers
l'Isère, à un quart de lieue de Saint-Quentin. Le temps était orageux;
la nuit, sombre, semblait protéger le scélérat de son obscurité. Il
arrive sur le lieu que l'on appelait la Roche, où deux marches pratiquées
dans le roc présentent un obstacle à surmonter; il s'élance au-delà des
escaliers, tirant après lui le corps meurtri, qui, en rebondissant,
laisse sur les marches rocailleuses des lambeaux de chair et des cheveux,
vestiges délateurs qui devaient bientôt servir à convaincre Mingrat de
son crime.
De la Roche aux bords de l'Isère, il y avait un assez long espace à
parcourir. Mingrat, épuisé par les efforts qu'il avait déjà été obligé de
faire, cherche un moyen d'alléger sa charge; il tire un couteau de sa
poche; il porte un premier coup obliquement depuis l'épaule droite
jusqu'au-dessous du côté gauche, et partage tout le sein droit; mais les
membres du cadavre offrant de la résistance à ses barbares efforts, il
attache le corps sanglant par une jambe à l'arbre le plus prochain, se
saisit de l'autre jambe, et par de nombreuses et violentes secousses,
s'efforce inutilement de séparer les jambes du tronc. Dans sa rage, il
imagine un autre moyen; il court au presbytère, y prend un couteau à
hacher, à l'usage de la cuisine, qui, d'après la déclaration de la
servante, était tout couvert de rouille, et revient à la Roche achever
son ouvrage de cannibale. Cette fois, il réussit au gré de ses désirs;
les jambes sont séparées du tronc; il les lance dans un ruisseau voisin
qui se jetait dans l'Isère. Il revient de nouveau sur le théâtre de son
affreux charnier, se charge du tronc et le précipite bientôt dans le
fleuve, en laissant, par un calcul horrible, sur la rive, le mouchoir de
cou de Marie, afin de faire naître le soupçon que cette malheureuse
s'était noyée.
Après cette effroyable boucherie, Mingrat, retourné dans son repaire,
songe à faire disparaître tous les indices qui pourraient déposer contre
lui; il dépouille sa soutane, et la joignant aux vêtemens de Marie, il y
met le feu et en jette les cendres dans une fosse d'aisances qu'il
recouvre de terre fraîche; puis, il nettoie soigneusement le couteau à
hacher, se rhabille proprement et attend le jour, en s'efforçant de
rendre à son visage le calme de l'innocence.
Mais, malgré toutes ses minutieuses précautions, son crime allait
bientôt être découvert. Quelques instans avant le jour, Joseph Michon,
laboureur à Saint-Quentin, passant sous la Roche, à l'endroit même où
Mingrat avait dépecé le cadavre, aperçut une place à terre de la largeur
de deux pieds, couverte de sang fraîchement répandu, et près de là, une
corde ensanglantée. Effrayé, il approche, regarde autour de lui, et
trouve, à quelques pas plus loin, au pied d'un noyer, une place semblable
à la première; il regarde avec plus d'attention, et rencontre bientôt un
couteau à manche, souillé de sang, enfoncé dans la terre. Un mouvement
d'horreur lui fait d'abord jeter ce couteau dans un buisson; mais
réfléchissant que cet indice pouvait mettre sur la trace des auteurs d'un
crime, il le ramasse, le lave avec soin, et retourne chez lui pour le
renfermer.
Le féroce Mingrat, vivement préoccupé de toutes les précautions à prendre
pour cacher ses horreurs, se rappelle qu'il s'est d'abord servi d'un
couteau; il le cherche avec anxiété, et s'aperçoit qu'il l'a oublié sur
le théâtre de son forfait. Saisi d'effroi, il court en toute hâte à la
Roche où il l'avait laissé. Mais, inutiles recherches! l'instrument
accusateur avait disparu. Deux bouchers du pays, qui passaient en ce
moment près de la Roche, furent étonnés de rencontrer le curé, à cette
heure, en un semblable endroit; ils remarquèrent son air inquiet et son
agitation; et leur étonnement fut à son comble quand, après son départ,
ils virent des flots de sang répandu dans les lieux qu'il venait de
quitter.
De retour chez lui, Mingrat appelle sa servante et d'une voix menaçante,
il l'interpelle ainsi: «Qu'avez-vous vu?.... répondez!» La malheureuse ne
sait que répondre. «Je n'ai rien vu, dit-elle en tremblant; j'ai entendu
des gémissemens; j'ai cru que vous alliez mourir.» Quelques instans
après, en faisant le ménage, elle trouve le chapelet de la malheureuse
Charnalet à moitié brûlé, et un pressentiment sinistre, dont elle ne peut
se rendre compte, la pousse à le déposer dans un trou du mur sous le
hangar. Chaque pas qu'elle fait dans le presbytère lui fait faire une
nouvelle découverte. Là, ce sont des cendres et quelques morceaux de
linges à demi brûlés; ailleurs, de la paille encore ensanglantée; plus
loin, un lambeau de chair; enfin le couteau à hacher qu'elle savait être
rouillé, est brillant; elle ne peut douter qu'il n'ait été tout récemment
nettoyé. Malgré la faiblesse de son esprit, elle conçoit d'horribles
soupçons. Elle prend la résolution de quitter le service d'un maître dont
la conduite lui semble si étrangement mystérieuse.
Pendant ce temps, le malheureux Charnalet, en proie aux plus vives
alarmes, avait cherché sa pauvre Marie partout où il avait eu quelque
espoir de la trouver. Il revint à la ferme du Gît, le désespoir dans le
cœur. Déjà le bruit de la mort de sa femme s'était répandu; son
mouchoir, trouvé sur les bords de l'Isère, avait fait croire au
stratagème de Mingrat. Cet événement donnait lieu à mille conjectures.
Une cousine de Marie, accompagnée de quelques voisines, alla trouver
Mingrat qui se promenait gravement, son bréviaire à la main. «Ah!
monsieur le curé, lui dit la crédule cousine, si vous l'aviez confessée
comme elle le désirait, peut-être l'eussiez-vous détournée de son fatal
projet!--Je la vis en effet dans l'église, répondit l'hypocrite; elle
priait dévotement. Elle vint à moi, me témoignant le désir d'être
confessée; mais la voyant mise peu décemment, lui trouvant d'ailleurs
l'œil hagard, je la renvoyai à un autre jour. Je suis bien aise, au
contraire, d'avoir refusé de l'entendre; car si je l'eusse confessée, et
qu'elle eût péri tout de même, l'on m'aurait donné tort et l'on m'aurait
dit que j'étais cause de sa mort, ayant exalté son imagination.....
Pourtant voyons! descendons vers la Roche.» Ils se rendirent en effet
dans cet endroit; une foule de personnes en exploraient les alentours.
Mingrat ne craignit pas de paraître au milieu de cette multitude
rassemblée. Son front calme, quoique sévère, ne laissait rien paraître
des sentimens qui devaient l'agiter.
Après cette démarche audacieuse, Mingrat revint au presbytère, où sa
servante l'attendait pour lui demander à quitter son service... «Montez!
Votre ouvrage n'est point ici, s'écria le curé en l'apercevant.--Oh!
monsieur, répliqua-t-elle avec effroi; je n'y saurais tenir: laissez-moi
m'en aller!» Ces mots firent comprendre à Mingrat que cette fille avait
deviné ou découvert son crime. Il la saisit d'un bras vigoureux,
l'entraîne au pied du sanctuaire, et d'une main, retirant du tabernacle
le Saint-Sacrement, et de l'autre lui tenant avec force le bras tendu
vers l'autel, il la contraignit de jurer qu'elle garderait le plus
profond silence sur tout ce qu'elle avait vu. La tremblante domestique
obéit et répéta le serment que Mingrat dicta lui-même. Ce serment,
prononcé dans de telles circonstances, fit une si forte impression sur
l'esprit faible de cette pauvre fille, qu'elle ne consentit à révéler à
la justice les affreux mystères de la nuit du 9 mai, qu'après y avoir été
autorisée par son confesseur, qui lui dit qu'elle était obligée de
raconter tout ce qu'elle savait.
Cependant un événement aussi extraordinaire ne devait pas rester
long-temps sans appeler l'attention de l'autorité locale. Elle prit les
informations les plus minutieuses sur tout ce qui pouvait avoir rapport à
la disparition subite de l'épouse de Charnalet. M. Bossan, l'adjoint du
maire de Saint-Quentin, déploya surtout beaucoup de zèle dans la
poursuite de cette déplorable affaire. Ce fut par ses soins que l'on
acquit la conviction que le couteau trouvé par le cultivateur Michon,
appartenait à Mingrat.
Quelques jours s'étaient passés sans que l'on eût acquis de nouveaux
éclaircissemens sur la catastrophe du 9 mai; on remarquait seulement que
Mingrat évitait autant que possible de se montrer en public; lorsque, le
16 mai, jour de l'Ascension, à sept heures du matin, de jeunes bergers,
s'amusant à pêcher dans un fossé qui communique à l'Isère, amenèrent au
bout de leur ligne une cuisse humaine. Saisis d'épouvante, ils rejettent
dans le ruisseau cet affreux objet, et s'enfuient vers le bourg, en
répétant partout la cause de leur effroi. L'adjoint, prévenu de cette
circonstance, se transporte sur les lieux indiqués par les jeunes pâtres;
on retrouve la cuisse sanglante. Il résulte de l'examen des médecins, que
le membre mutilé est une cuisse de femme, et tout semble s'éclaircir.
Déjà l'on murmurait tout bas le nom de Mingrat.