devenues parties civiles, on voyait Me Montellier, avoué au Puy, qui,
lors de la mise en jugement de Galland et de Rispal, défenseur intrépide
autant que généreux, fut leur soutien et leur consolation dans leur
infortune, et qui, par sa persévérance dévouée et désintéressée, parvint
à assurer le triomphe de l'innocence.
L'accusation de faux témoignage fut soutenue par M. Voysin de Gartempe,
avocat-général, avec un talent très-remarquable. «S'il arrive, plus tard,
dit ce magistrat, que l'innocence de ces deux infortunés soit reconnue,
il sera temps alors que la voix du ministère public éclate et retentisse
pour leur offrir des réparations tardives, mais nécessaires. Il faudra,
comme le disait un grand magistrat (Servan), que la justice ait le
courage qui convient le mieux à l'homme sujet à tant d'erreurs, celui de
les reconnaître et de les réparer.»
Après l'exposé du ministère public, on procéda à l'audition des témoins;
ceux dont les dépositions paraissaient devoir être d'une grande
importance, étaient sans doute les personnes qui se trouvaient dans
l'auberge où Peyrache disait avoir couché, la nuit du 8 octobre 1817 et
où il prétendait avoir entendu la conversation par lui atribuée aux trois
beaux-frères. Le sieur Perrot, propriétaire de l'auberge, et Rose Vidal,
domestique de la même auberge, déclarèrent ne pas avoir vu l'accusé.
Plusieurs faits avancés par Peyrache furent niés formellement par les
témoins.
Peyrache, lors de l'instruction, avait désigné le lit dans lequel il
disait avait couché; cependant le nommé Deschomet, témoin, déclara avoir
occupé, dans la nuit indiquée, le lit désigné par l'accusé.
Celui-ci avait rapporté devant le juge d'instruction que la chambre dans
laquelle il avait couché n'était séparée de celle où étaient les trois
beaux-frères que par une cloison en planches; et il fut constaté et
répété à l'audience qu'un mur de deux pieds les divisait et que ce mur
était crépi des deux côtés. Dans son premier récit, Peyrache avait dit
que c'était de son lit qu'il avait entendu la conversation des trois
beaux-frères. Plus tard, il avait rétracté cette assertion et, avait dit
s'être blotti à la porte de la chambre de Galland, Rispal et Tavernier,
et que de là il avait entendu les propos révélés par lui. Cependant les
deux experts, chargés de faire la vérification des lieux, rapportèrent à
l'audience que, du lit désigné par Peyrache, il y avait impossibilité
d'entendre ce qui se disait dans la chambre voisine; que de sa porte l'on
pouvait bien entendre quelques mots détachés, mais qu'il était impossible
de saisir une phrase entière.
Nous passons sur quelques particularités peu importantes, pour arriver à
des faits décisifs. Peyrache, sommé de rapporter quelques circonstances
de son séjour à Yssengeaux, le 8 octobre 1817, prétendit qu'il avait fait
ce voyage pour traiter d'affaires avec M. Labatie, avoué au tribunal de
cette ville; qu'il était arrivé à Yssengeaux, à l'approche de la nuit;
qu'il s'était rendu chez M. Labatie, et était sorti avec cet avoué pour
aller ailleurs; qu'après avoir terminé ses affaires, il s'était retiré,
accompagné de M. Labatie, à l'auberge de Perrot. M. Labatie ne se rappela
pas précisément plusieurs des particularités alléguées par Peyrache; mais
il assura bien positivement qu'il avait vu cet accusé le jour même auquel
il lui avait fourni une quittance par suite d'un compte qu'ils venaient
de faire.
Cette quittance, produite jusqu'alors comme une preuve irréfragable de la
présence de Peyrache à Yssengeaux, le 8 octobre 1817, fut reconnue par M.
Labatie pour être la même qui avait été mise sous les yeux de la Cour
d'assises du Puy, au mois de mars 1819.
Au même instant, Me Tailhand père, en parcourant le contexte de
cette quittance, s'aperçut qu'elle était datée du 8 octobre
mil-huit-cent-_dix-huit_, et non du 8 octobre mil-huit-cent-_dix-sept_.
Cette circonstance, relative au millésime, et qui jusque-là avait échappé
à tous les regards, fit une si vive sensation sur l'auditoire, que
personne ne fut maître de l'émotion qu'elle devait nécessairement
produire. Quelle preuve plus forte pouvait-on acquérir du faux témoignage
de Peyrache et de l'innocence de Galland et de Rispal?
Cette impression profonde fut encore entretenue par les éloquentes
plaidoieries des défenseurs et du ministère public, en faveur de
l'innocence calomniée et opprimée. La vérité venait d'éclairer tous les
esprits; la réponse du jury n'était plus incertaine. Après quelques
minutes de délibération, les jurés déclarèrent à l'unanimité Peyrache
coupable de faux témoignage, avec toutes les circonstances comprises dans
l'acte d'accusation. En conséquence, le prévenu, sur les conclusions du
ministère public, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.
Ce procès, dont les débats durèrent quatre jours, excita dans la ville de
Riom le plus vif intérêt en faveur de Galland et de Rispal. Tous les
assistans auraient voulu pouvoir sur-le-champ briser leurs fers.
Peyrache se pourvut en cassation contre l'arrêt qui le condamnait; mais
la Cour suprême rejeta son pourvoi par arrêt du 18 juin. Cette décision
donna lieu à la Cour de cassation de faire usage, pour la première fois
peut-être, du pouvoir que lui attribue l'article 445 du Code
d'instruction criminelle. En conséquence, et par nouvel arrêt du 9 août
suivant, elle annula le premier arrêt rendu au Puy contre Rispal et
Galland, et ordonna qu'il serait procédé contre ces derniers sur l'acte
d'accusation subsistant, devant la Cour d'assises du département de la
Loire, séant à Montbrison.
Le jugement qui devait résulter de cette nouvelle procédure fut prononcé
le 5 décembre 1821. Sur la déclaration du jury de jugement de la Loire,
portant que Rispal et Galland n'étaient pas coupables de l'homicide qui
leur était imputé, M. Reyre, conseiller à la Cour royale de Lyon,
président des assises, prononça, après huit jours de débats, la mise en
liberté de ces deux intéressantes victimes d'un faux témoignage. Ce
magistrat leur adressa les paroles suivantes:
«Vous fûtes victimes d'une erreur judiciaire dont la justice a à gémir
profondément, et c'est par la justice elle-même qu'elle vient d'être
réparée, autant qu'elle pouvait l'être.
«La société à qui vous fûtes si cruellement arrachés, va vous recueillir
avec tout l'intérêt que peut être digne d'inspirer l'innocence trop
long-temps méconnue. En rentrant dans son sein, abjurez, étouffez s'il se
peut, par intérêt pour votre repos, les ressentimens que d'amers
souvenirs pourraient nourrir ou éveiller dans votre cœur. Ne songez qu'à
bénir le ciel de ce qu'il a appelé à votre secours des défenseurs si
nobles, si généreux, et de ce qu'il a éclairé la justice des hommes.
Bénissez-le aussi sans cesse de ce que votre sort rigoureux s'est trouvé
uni à celui de deux femmes, vrais modèles de leur sexe, qui par leur
tendresse pour vous, par leur courage, leur constance tout-à-fait
héroïque, vous ont aidé si puissamment à sortir purs et sans tache du
tombeau où vous étiez comme ensevelis..... Dans ce jour, va commencer
pour vous, en quelque sorte, une nouvelle vie, et l'horrible épreuve que
vous avez subie s'est trop prolongée pour que votre ruine n'en ait pas
été la suite inévitable. Mais il vous est permis d'élever vos vœux, vos
espérances vers d'augustes mains, qui ne laissent presque pas passer un
seul jour sans sécher quelques larmes, sans répandre quelques bienfaits
sur le malheur.
«Après tant de maux que vous avez soufferts, vous ne pouvez que mériter
d'une manière toute spéciale, la protection du gouvernement, et ce ne
sera pas en vain qu'il attirera sur vous, sur vos enfans, les regards
paternels du meilleur des rois».
On ne pourrait qu'exprimer faiblement la vive sympathie, l'intérêt
universel que l'infortune de Galland et de Rispal avait excités. Les
juges, les jurés, le public s'empressèrent de le témoigner, en envoyant
leur offrande au notaire qui avait ouvert une souscription à Montbrison
pour ces malheureux. La femme de Galland était morte le 14 décembre à
Montbrison, après dix-sept jours de maladie. Elle n'avait pu assister aux
débats que le premier jour.
Le roi (Louis XVIII) voulant réparer, autant que possible, le tort que
Rispal avait éprouvé par suite de cette erreur judiciaire, accorda à
madame Rispal une pension de trois cents francs.
Nous nous faisons un vrai plaisir de signaler ici le zèle et le
désintéressement des avocats qui embrassèrent la défense des deux
infortunés beaux-frères. Me Montellier, leur infatigable défenseur,
mérite surtout le tribut de nos éloges et la reconnaissance de
l'humanité. Il ne négligea rien pour faire éclater l'innocence de ses
cliens; démarches actives, conseils éclairés, consultations de médecins
et avocats célèbres, tout fut mis en usage par lui pour parvenir à son
noble but, et rien ne put rebuter sa persévérance généreuse. Aussi
reçut-il la récompense de sa belle conduite; la libération de Rispal et
de Galland était en grande partie son œuvre: il en a partagé l'honneur,
et il y a joint cette intime et douce satisfaction, qui est le prix le
plus précieux de toute bonne action.
TRAIT DE FÉROCITÉ D'UN FORÇAT.
En octobre 1822, un forçat à vie fut condamné à la peine de mort, pour
avoir porté un coup de couteau à un agent de surveillance du bagne. Ce
misérable subit son jugement avec une sorte de plaisir, s'il est permis
de s'exprimer ainsi; et loin de manifester aucun repentir de son crime,
il exprima le regret de n'avoir pu atteindre le sous-commissaire,
directeur du bagne.
Il avoua cependant que son compagnon de chaîne, surnommé _Casquette_,
aussi condamné à vie, avait, comme lui, conçu le dessein de se venger de
prétendues vexations qu'il disait avoir essuyées de la part de son
gardien.
Sur cet avis, on fit passer Casquette dans une autre salle où il devint
l'objet d'une surveillance plus active; malgré toutes ces précautions, le
nommé Ricoux, sous-adjudant de surveillance, et père de famille, eut le
malheur de tomber sous les coups de ce scélérat. Ce Ricoux assistait le
soir à la distribution; au moment où il entrait, une chaîne de forçats
revenait des travaux. Casquette profita de la confusion pour se couler
auprès de lui, et feignant de s'incliner pour marchander un quart de vin,
il sortit de sa poche, en se relevant, un couteau à deux tranchans qu'il
lui plongea dans le ventre. Alors Ricoux, dont une partie des entrailles
sortait avec des flots de sang, tomba à la renverse, privé de sentiment.
Un chaloupier (c'est ainsi qu'on désigne ceux qui rament dans les
embarcations), également condamné, pour épargner à Ricoux de nouvelles
blessures, vint s'interposer entre lui et le meurtrier; mais sept à huit
coups de couteau furent le prix de son dévouement. M. le sous-commissaire
Rignoux étant arrivé au moment où on se saisissait de ce furieux,
celui-ci n'exprima qu'un regret atroce, celui de le voir arriver deux
minutes trop tard: «Mais n'importe, lui dit-il, vous ne perdrez rien pour
attendre; car j'en connais vingt autres qui ont formé le même dessein que
moi.»
Ce monstre, condamné à mort par le tribunal maritime, témoigna
constamment le regret qu'il avait exprimé, jusqu'au moment où il reçut la
peine due à ses crimes.
JEUNE FILLE
ASSASSINÉE PAR SON CORRUPTEUR.
Le crime dont nous allons rapporter les principales circonstances fut
surtout inspiré par une vaniteuse ambition qui ne se trouve que trop
communément dans toutes les classes de la société.
Le jeune Maurice Salgue éprouvait depuis trois ans une passion violente
pour Catherine Fondegoire, qui demeurait dans la même paroisse que lui;
en vain il avait cherché souvent à assouvir sa passion, et fait plusieurs
fois des tentatives que la résistance de la jeune fille avait rendues
inutiles. Mais enfin, et pour son malheur, elle céda aux poursuites de
Maurice Salgue, et devint enceinte. Jean-Baptiste Salgue père était
riche, et n'aurait jamais consenti au mariage de son fils avec Catherine,
qui était pauvre; sa famille même se sentait humiliée d'une pareille
liaison. Maurice avait promis de lui donner des secours pour ses
couches.
Catherine avait fait confidence de sa grossesse et des dispositions de
Maurice au curé de sa paroisse, chez qui les deux amans devaient se
rendre conjointement pour prendre des arrangemens.
Au jour indiqué, Catherine fut aperçue, le soir, près de la maison des
Salgue; depuis cette époque, elle disparut. On soupçonna qu'elle avait
été la victime d'un horrible attentat. Des perquisitions furent faites
dans la maison des Salgue et dans leur jardin. On trouva dans la maison
un couteau en forme de stylet, encore tout ensanglanté, et dans le
jardin, qu'on fit bêcher en totalité, on découvrit le cadavre de la
malheureuse Catherine.
L'examen que l'on fit de ce cadavre fit reconnaître que des coups de
couteau lui avaient été portés à la gorge; que, pour étouffer les cris de
la victime, on lui avait mis un bâillon de paille, enfoncé si fortement
dans la bouche, sans doute avec un bâton, qu'on eut peine à le retirer;
qu'on l'avait de plus étranglée à plusieurs reprises, d'abord avec les
mains, puis avec un mouchoir noué et serré avec force.
Un grand nombre de témoins furent entendus dans cette affaire, dont les
débats durèrent quatre jours. Le père Salgue mourut dans sa prison, trois
jours avant le jugement; ses deux fils, Pierre et Antoine furent
acquittés. Quant à Maurice, une foule de circonstances donnaient la
conviction la plus intime de sa culpabilité. Il fut condamné à la peine
de mort, par la cour d'assises de Riom, le 4 janvier 1822.
LE CURÉ MINGRAT.
Lors de la publication de nos deux premiers volumes, un journal, se
fondant sur ce que plusieurs articles ont traité de crimes commis par des
princes, des seigneurs ou des prêtres, montra la plus grande répugnance à
insérer l'annonce relative à cet ouvrage, et ne le fit qu'avec une
insigne mauvaise volonté. Nous respectons les scrupules des rédacteurs de
cette feuille; mais qu'il nous soit permis de ne pas les partager. Nous
sommes loin d'aimer le scandale. A nos yeux, le scandale n'est, le plus
souvent, qu'une œuvre de méchanceté qui se recommande aux
applaudissemens des passions ou de la sottise. Tout-à-fait en dehors de
la politique des partis, ne caressant aucune opinion aux dépens d'une
opinion contraire, n'ayant qu'un poids et qu'une mesure, nous n'avons
qu'une seule ambition, celle de faire tourner notre travail au profit de
la raison et de la morale.
Nous ne concevons pas qu'il puisse y avoir scandale à parler d'un crime,
quand le coupable se trouve placé haut dans la hiérarchie sociale, ou
bien quand il fait partie de quelque corps puissant. Le crime ne doit-il
pas être réprimé et puni partout où il se trouve? Et si quelque classe
pouvait réclamer le privilége de l'indulgence, ne serait-ce pas plutôt
celle qui se trouve privée des lumières de l'éducation? Vainement
l'esprit de parti, si exclusif dans ses jugemens, vainement l'esprit de
corporation, qui ne se montre pas moins injuste dans son égoïsme, jettent
les hauts cris quand la justice met sa main de fer sur quelqu'un de leurs
affiliés dont le crime est flagrant. Cet homme est un prêtre, un ministre
de la religion. Faudra-t-il donc pour cela qu'il puisse être assassin
impunément? Ou plutôt le vrai scandale ne viendra-t-il pas de la part de
ceux qui, par un esprit de corps mal entendu, chercheront à soustraire le
criminel à la vindicte des lois? Comment expliquer cette susceptibilité
maladroite, manifestée par le clergé dans plusieurs circonstances
déplorables? Les fautes, les crimes même de quelques-uns de ses membres,
peuvent-ils altérer en rien la réputation de vertu et de sainteté dont
jouit à juste titre l'auguste ministère du sacerdoce? N'est-ce pas au
contraire assumer sur soi la honteuse solidarité d'actes répréhensibles
ou criminels, que protéger ceux qui s'en sont rendus coupables? Une armée
ne se croit pas déshonorée par la désertion de quelques lâches; elle les
voue au mépris et les repousse à jamais de son sein. La justice déplore
toute espèce de prévarication commise par l'un de ses agens; mais loin de
chercher à étouffer son crime, elle lui inflige une punition exemplaire
et le bannit à toujours de son sanctuaire.
Il serait bien temps, ce semble, que le bon sens public fît enfin justice
de ce préjugé barbare qui fait encore peser sur toute une famille, sur
tout un corps, la faute d'un seul individu. Les fautes sont personnelles,
et il ne doit rien en rejaillir sur ceux qui en sont innocens. Pour que
cette importante vérité pût s'infiltrer dans les masses, il faudrait
nécessairement, il serait à désirer qu'elle descendît de plus haut, et
surtout qu'elle fût professée publiquement par les prêtres, eux que leurs
fonctions rapprochent à toute heure des classes pauvres et ignorantes. Ce
serait un moyen d'inspirer de la confiance à tous, de raffermir la foi
dans les cœurs chancelans, et de l'entretenir dans les âmes pieuses et
candides des vrais croyans.
Quel tort pouvait éprouver la religion de l'attentat commis par Mingrat?
Que pouvait-on, à cette occasion, reprocher au clergé, sinon sa trop
grande facilité à admettre, presque sans examen, parmi les lévites du
Seigneur, une foule de jeunes gens sans vocation, et qui n'embrassent cet
état que _pour faire leur chemin_? Certes, les crimes isolés des Mingrat
et des Contrafatto ne peuvent porter atteinte à cette glorieuse religion
qui a produit un Las-Casas, un Vincent de Paul, un François de Sales, un
Belzunce, un Cheverrus, et tant d'autres hommes de sagesse et de vertu; à
cette religion bienfaisante dont tous les pas sont marqués par une rosée
inépuisable de dons et de bénédictions; à cette religion prévoyante, qui
fait qu'il se trouve «un homme dans chaque paroisse qui n'a point de
famille, mais qui est de la famille de tout le monde, qu'on appelle comme
témoin, comme conseil ou comme agent, dans tous les actes solennels de la
vie civile; sans lequel on ne peut naître ni mourir, qui prend l'homme au
sein de sa mère, et ne le quitte qu'à la tombe; qui bénit ou consacre le
berceau, la couche conjugale, le lit de mort et le cercueil; un homme que
les petits enfans s'accoutument à aimer, à vénérer et à craindre; que les
inconnus mêmes appellent mon père; aux pieds duquel les chrétiens vont
répandre leurs aveux les plus intimes, leurs larmes les plus secrètes; un
homme qui est le consolateur, par état, de toutes les misères de l'âme et
du corps, l'intermédiaire obligé de la richesse et de l'indigence, qui
voit le pauvre et le riche frapper tour-à-tour à sa porte: le riche, pour
y verser l'aumône secrète, le pauvre pour la recevoir sans rougir; qui,
n'étant d'aucun rang social, tient également à toutes les classes; aux
classes inférieures, par la vie pauvre, et souvent par l'humilité de la
naissance; aux classes élevées, par l'éducation, la science et
l'élévation de sentimens qu'une religion philanthropique inspire et
commande; un homme enfin qui sait tout, qui a le droit de tout dire, et
dont la parole tombe de haut sur les intelligences et sur les cœurs,
avec l'autorité d'une mission divine et l'empire d'une foi toute faite.»
Cette belle et touchante définition du bon curé, dans laquelle M. de
Lamartine n'a fait que peindre d'après nature un grand nombre de pasteurs
de nos villes et de nos campagnes, contrastera sans doute horriblement
avec les faits que nous allons rapporter. Mais du moins cette citation,
ainsi que les réflexions qui la précèdent feront voir que nous ne
confondons nullement la religion et ses ministres fidèles avec quelques
misérables, qui, sous le masque d'une pieuse hypocrisie, se rendent
coupables des plus noirs forfaits.
Antoine Mingrat était né à Grand-Lamps, petit village du Dauphiné, à
quelques lieues de Saint-Quentin. Sa mère, dont le caractère était un
mélange d'ambition et de fanatisme religieux, lui inspira de bonne heure
le goût des choses matérielles du culte. Comme Mingrat aimait à primer
sur tous ceux qui l'entouraient, et qu'il avait entendu sa mère parler
avec déférence des gens d'église, il résolut de se vouer à l'état
ecclésiastique; et son imagination, d'ailleurs active, ne s'occupa plus
que du soin de s'en assurer les moyens.
Voici ce qu'on raconte à ce sujet. Un jour que son enthousiasme était
porté au comble, il fit part de son projet à de jeunes filles, chez la
mère desquelles madame Mingrat prenait des leçons d'accouchement, à
Grenoble. Celles-ci s'offrirent de le tonsurer; il courba son front, et
bientôt ses cheveux tombèrent sous les ciseaux. L'opération terminée, il
vole chez sa mère; elle était absente. Il emploie cet instant à se
composer un maintien doctoral, prend un livre et s'étudie à déclamer
comme les prédicateurs qu'il entendait chaque jour. Il était dans cette
attitude grotesque, lorsque sa mère rentra; il courut au-devant d'elle,
et d'un air triomphant, lui montra sa tonsure. Madame Mingrat, étonnée,
demanda la cause de ce qu'elle attribuait à un accident. «Ah! ma mère,
répondit Antoine avec émotion, on m'a fait prêtre! Telle est la volonté
du ciel.» A ces mots, sa mère, enflammée d'un saint courroux, vola chez
les joyeuses tonsurières, qui s'étaient fait un jeu du désir du jeune
Mingrat, les accabla d'invectives, cria au sacrilége, et sortit en disant
que son fils n'était pas digne de recevoir les ordres. Revenue chez elle,
vainement voulut-elle faire entendre à son fils que l'on n'avait fait
qu'abuser de sa crédulité; Antoine s'obstina et lui jura que sa
résolution était prise irrévocablement, que le ciel l'appelait à la
prêtrise, et qu'il suivrait sa vocation en dépit de tous.
Néanmoins, Mingrat fut mis en apprentissage chez un peigneur de chanvre,
d'où il fut bientôt honteusement chassé pour son indocilité et sa
paresse. Une de ses tantes qui l'aimait tendrement, le fit venir auprès
d'elle. On intéressa en sa faveur une dame influente et riche. La
protectrice voulut voir Antoine; il lui fut présenté. Elle l'interrogea
sur ses goûts, son éducation, ses habitudes: on parla de religion.
Mingrat venait d'atteindre sa seizième année: il brûlait d'entrer dans
l'état ecclésiastique; il répondit à toutes les questions avec assez de
justesse; et telle était sa prévoyante adulation, qu'il ne parla devant
cette dame que de Dieu, de son divin Rédempteur; et pour mieux encore
édifier ses auditeurs, il accompagnait chacune de ses paroles d'un signe
de croix.
Dupe de ses pieuses grimaces, cette dame le fit entrer au séminaire de
Grenoble, croyant ce jeune homme appelé à donner un nouveau lustre à la
carrière qu'il voulait embrasser.
Toutefois, malgré sa prétendue vocation, Mingrat, une fois installé, ne
se distingua ni par son application ni par sa conduite; mais il possédait
un art qui lui tenait lieu de tout le reste, celui de s'emparer par de
basses adulations de la confiance de ses supérieurs. Il était même devenu
l'agent secret des délations auxquelles ont recours presque
indistinctement tous ceux qui ont à gouverner ou à diriger un grand
nombre d'individus. Par ce moyen honteux, il obtenait des priviléges
exclusifs, dont il profitait pour se soustraire aux rigueurs de la vie
claustrale, et passer dans des lieux de débauche des momens qu'il eût pu
donner à d'honnêtes amusemens.
Enfin Mingrat fut ordonné prêtre; c'était le but de son ambition.
_Oserait-on_, disait-il souvent, _attaquer la réputation d'un prêtre_? Le
caractère sacré dont il venait d'être revêtu semblait être à ses yeux une
autorisation de tout faire avec impunité. Nommé à la cure de Saint-Aupe,
il ne tarda pas à commencer sa vie scandaleuse, et ne contraignit plus
ses inclinations ni son caractère. Son presbytère devint un lieu de
scandale; et quoiqu'il ne négligeât rien pour cacher sa conduite, on
connut bientôt ses intrigues clandestines. La désunion de plusieurs
ménages, le déshonneur de plusieurs filles, attestèrent son séjour dans
cette paroisse.