Auprès de MM. Tailhand père et Bayle aîné, avocats des plaignantes

devenues parties civiles, on voyait Me Montellier, avoué au Puy, qui,

lors de la mise en jugement de Galland et de Rispal, défenseur intrépide

autant que généreux, fut leur soutien et leur consolation dans leur

infortune, et qui, par sa persévérance dévouée et désintéressée, parvint

à assurer le triomphe de l'innocence.

L'accusation de faux témoignage fut soutenue par M. Voysin de Gartempe,

avocat-général, avec un talent très-remarquable. «S'il arrive, plus tard,

dit ce magistrat, que l'innocence de ces deux infortunés soit reconnue,

il sera temps alors que la voix du ministère public éclate et retentisse

pour leur offrir des réparations tardives, mais nécessaires. Il faudra,

comme le disait un grand magistrat (Servan), que la justice ait le

courage qui convient le mieux à l'homme sujet à tant d'erreurs, celui de

les reconnaître et de les réparer.»

Après l'exposé du ministère public, on procéda à l'audition des témoins;

ceux dont les dépositions paraissaient devoir être d'une grande

importance, étaient sans doute les personnes qui se trouvaient dans

l'auberge où Peyrache disait avoir couché, la nuit du 8 octobre 1817 et

où il prétendait avoir entendu la conversation par lui atribuée aux trois

beaux-frères. Le sieur Perrot, propriétaire de l'auberge, et Rose Vidal,

domestique de la même auberge, déclarèrent ne pas avoir vu l'accusé.

Plusieurs faits avancés par Peyrache furent niés formellement par les

témoins.

Peyrache, lors de l'instruction, avait désigné le lit dans lequel il

disait avait couché; cependant le nommé Deschomet, témoin, déclara avoir

occupé, dans la nuit indiquée, le lit désigné par l'accusé.

Celui-ci avait rapporté devant le juge d'instruction que la chambre dans

laquelle il avait couché n'était séparée de celle où étaient les trois

beaux-frères que par une cloison en planches; et il fut constaté et

répété à l'audience qu'un mur de deux pieds les divisait et que ce mur

était crépi des deux côtés. Dans son premier récit, Peyrache avait dit

que c'était de son lit qu'il avait entendu la conversation des trois

beaux-frères. Plus tard, il avait rétracté cette assertion et, avait dit

s'être blotti à la porte de la chambre de Galland, Rispal et Tavernier,

et que de là il avait entendu les propos révélés par lui. Cependant les

deux experts, chargés de faire la vérification des lieux, rapportèrent à

l'audience que, du lit désigné par Peyrache, il y avait impossibilité

d'entendre ce qui se disait dans la chambre voisine; que de sa porte l'on

pouvait bien entendre quelques mots détachés, mais qu'il était impossible

de saisir une phrase entière.

Nous passons sur quelques particularités peu importantes, pour arriver à

des faits décisifs. Peyrache, sommé de rapporter quelques circonstances

de son séjour à Yssengeaux, le 8 octobre 1817, prétendit qu'il avait fait

ce voyage pour traiter d'affaires avec M. Labatie, avoué au tribunal de

cette ville; qu'il était arrivé à Yssengeaux, à l'approche de la nuit;

qu'il s'était rendu chez M. Labatie, et était sorti avec cet avoué pour

aller ailleurs; qu'après avoir terminé ses affaires, il s'était retiré,

accompagné de M. Labatie, à l'auberge de Perrot. M. Labatie ne se rappela

pas précisément plusieurs des particularités alléguées par Peyrache; mais

il assura bien positivement qu'il avait vu cet accusé le jour même auquel

il lui avait fourni une quittance par suite d'un compte qu'ils venaient

de faire.

Cette quittance, produite jusqu'alors comme une preuve irréfragable de la

présence de Peyrache à Yssengeaux, le 8 octobre 1817, fut reconnue par M.

Labatie pour être la même qui avait été mise sous les yeux de la Cour

d'assises du Puy, au mois de mars 1819.

Au même instant, Me Tailhand père, en parcourant le contexte de

cette quittance, s'aperçut qu'elle était datée du 8 octobre

mil-huit-cent-_dix-huit_, et non du 8 octobre mil-huit-cent-_dix-sept_.

Cette circonstance, relative au millésime, et qui jusque-là avait échappé

à tous les regards, fit une si vive sensation sur l'auditoire, que

personne ne fut maître de l'émotion qu'elle devait nécessairement

produire. Quelle preuve plus forte pouvait-on acquérir du faux témoignage

de Peyrache et de l'innocence de Galland et de Rispal?

Cette impression profonde fut encore entretenue par les éloquentes

plaidoieries des défenseurs et du ministère public, en faveur de

l'innocence calomniée et opprimée. La vérité venait d'éclairer tous les

esprits; la réponse du jury n'était plus incertaine. Après quelques

minutes de délibération, les jurés déclarèrent à l'unanimité Peyrache

coupable de faux témoignage, avec toutes les circonstances comprises dans

l'acte d'accusation. En conséquence, le prévenu, sur les conclusions du

ministère public, fut condamné aux travaux forcés à perpétuité.

Ce procès, dont les débats durèrent quatre jours, excita dans la ville de

Riom le plus vif intérêt en faveur de Galland et de Rispal. Tous les

assistans auraient voulu pouvoir sur-le-champ briser leurs fers.

Peyrache se pourvut en cassation contre l'arrêt qui le condamnait; mais

la Cour suprême rejeta son pourvoi par arrêt du 18 juin. Cette décision

donna lieu à la Cour de cassation de faire usage, pour la première fois

peut-être, du pouvoir que lui attribue l'article 445 du Code

d'instruction criminelle. En conséquence, et par nouvel arrêt du 9 août

suivant, elle annula le premier arrêt rendu au Puy contre Rispal et

Galland, et ordonna qu'il serait procédé contre ces derniers sur l'acte

d'accusation subsistant, devant la Cour d'assises du département de la

Loire, séant à Montbrison.

Le jugement qui devait résulter de cette nouvelle procédure fut prononcé

le 5 décembre 1821. Sur la déclaration du jury de jugement de la Loire,

portant que Rispal et Galland n'étaient pas coupables de l'homicide qui

leur était imputé, M. Reyre, conseiller à la Cour royale de Lyon,

président des assises, prononça, après huit jours de débats, la mise en

liberté de ces deux intéressantes victimes d'un faux témoignage. Ce

magistrat leur adressa les paroles suivantes:

«Vous fûtes victimes d'une erreur judiciaire dont la justice a à gémir

profondément, et c'est par la justice elle-même qu'elle vient d'être

réparée, autant qu'elle pouvait l'être.

«La société à qui vous fûtes si cruellement arrachés, va vous recueillir

avec tout l'intérêt que peut être digne d'inspirer l'innocence trop

long-temps méconnue. En rentrant dans son sein, abjurez, étouffez s'il se

peut, par intérêt pour votre repos, les ressentimens que d'amers

souvenirs pourraient nourrir ou éveiller dans votre cœur. Ne songez qu'à

bénir le ciel de ce qu'il a appelé à votre secours des défenseurs si

nobles, si généreux, et de ce qu'il a éclairé la justice des hommes.

Bénissez-le aussi sans cesse de ce que votre sort rigoureux s'est trouvé

uni à celui de deux femmes, vrais modèles de leur sexe, qui par leur

tendresse pour vous, par leur courage, leur constance tout-à-fait

héroïque, vous ont aidé si puissamment à sortir purs et sans tache du

tombeau où vous étiez comme ensevelis..... Dans ce jour, va commencer

pour vous, en quelque sorte, une nouvelle vie, et l'horrible épreuve que

vous avez subie s'est trop prolongée pour que votre ruine n'en ait pas

été la suite inévitable. Mais il vous est permis d'élever vos vœux, vos

espérances vers d'augustes mains, qui ne laissent presque pas passer un

seul jour sans sécher quelques larmes, sans répandre quelques bienfaits

sur le malheur.

«Après tant de maux que vous avez soufferts, vous ne pouvez que mériter

d'une manière toute spéciale, la protection du gouvernement, et ce ne

sera pas en vain qu'il attirera sur vous, sur vos enfans, les regards

paternels du meilleur des rois».

On ne pourrait qu'exprimer faiblement la vive sympathie, l'intérêt

universel que l'infortune de Galland et de Rispal avait excités. Les

juges, les jurés, le public s'empressèrent de le témoigner, en envoyant

leur offrande au notaire qui avait ouvert une souscription à Montbrison

pour ces malheureux. La femme de Galland était morte le 14 décembre à

Montbrison, après dix-sept jours de maladie. Elle n'avait pu assister aux

débats que le premier jour.

Le roi (Louis XVIII) voulant réparer, autant que possible, le tort que

Rispal avait éprouvé par suite de cette erreur judiciaire, accorda à

madame Rispal une pension de trois cents francs.

Nous nous faisons un vrai plaisir de signaler ici le zèle et le

désintéressement des avocats qui embrassèrent la défense des deux

infortunés beaux-frères. Me Montellier, leur infatigable défenseur,

mérite surtout le tribut de nos éloges et la reconnaissance de

l'humanité. Il ne négligea rien pour faire éclater l'innocence de ses

cliens; démarches actives, conseils éclairés, consultations de médecins

et avocats célèbres, tout fut mis en usage par lui pour parvenir à son

noble but, et rien ne put rebuter sa persévérance généreuse. Aussi

reçut-il la récompense de sa belle conduite; la libération de Rispal et

de Galland était en grande partie son œuvre: il en a partagé l'honneur,

et il y a joint cette intime et douce satisfaction, qui est le prix le

plus précieux de toute bonne action.

TRAIT DE FÉROCITÉ D'UN FORÇAT.

En octobre 1822, un forçat à vie fut condamné à la peine de mort, pour

avoir porté un coup de couteau à un agent de surveillance du bagne. Ce

misérable subit son jugement avec une sorte de plaisir, s'il est permis

de s'exprimer ainsi; et loin de manifester aucun repentir de son crime,

il exprima le regret de n'avoir pu atteindre le sous-commissaire,

directeur du bagne.

Il avoua cependant que son compagnon de chaîne, surnommé _Casquette_,

aussi condamné à vie, avait, comme lui, conçu le dessein de se venger de

prétendues vexations qu'il disait avoir essuyées de la part de son

gardien.

Sur cet avis, on fit passer Casquette dans une autre salle où il devint

l'objet d'une surveillance plus active; malgré toutes ces précautions, le

nommé Ricoux, sous-adjudant de surveillance, et père de famille, eut le

malheur de tomber sous les coups de ce scélérat. Ce Ricoux assistait le

soir à la distribution; au moment où il entrait, une chaîne de forçats

revenait des travaux. Casquette profita de la confusion pour se couler

auprès de lui, et feignant de s'incliner pour marchander un quart de vin,

il sortit de sa poche, en se relevant, un couteau à deux tranchans qu'il

lui plongea dans le ventre. Alors Ricoux, dont une partie des entrailles

sortait avec des flots de sang, tomba à la renverse, privé de sentiment.

Un chaloupier (c'est ainsi qu'on désigne ceux qui rament dans les

embarcations), également condamné, pour épargner à Ricoux de nouvelles

blessures, vint s'interposer entre lui et le meurtrier; mais sept à huit

coups de couteau furent le prix de son dévouement. M. le sous-commissaire

Rignoux étant arrivé au moment où on se saisissait de ce furieux,

celui-ci n'exprima qu'un regret atroce, celui de le voir arriver deux

minutes trop tard: «Mais n'importe, lui dit-il, vous ne perdrez rien pour

attendre; car j'en connais vingt autres qui ont formé le même dessein que

moi.»

Ce monstre, condamné à mort par le tribunal maritime, témoigna

constamment le regret qu'il avait exprimé, jusqu'au moment où il reçut la

peine due à ses crimes.

JEUNE FILLE

ASSASSINÉE PAR SON CORRUPTEUR.

Le crime dont nous allons rapporter les principales circonstances fut

surtout inspiré par une vaniteuse ambition qui ne se trouve que trop

communément dans toutes les classes de la société.

Le jeune Maurice Salgue éprouvait depuis trois ans une passion violente

pour Catherine Fondegoire, qui demeurait dans la même paroisse que lui;

en vain il avait cherché souvent à assouvir sa passion, et fait plusieurs

fois des tentatives que la résistance de la jeune fille avait rendues

inutiles. Mais enfin, et pour son malheur, elle céda aux poursuites de

Maurice Salgue, et devint enceinte. Jean-Baptiste Salgue père était

riche, et n'aurait jamais consenti au mariage de son fils avec Catherine,

qui était pauvre; sa famille même se sentait humiliée d'une pareille

liaison. Maurice avait promis de lui donner des secours pour ses

couches.

Catherine avait fait confidence de sa grossesse et des dispositions de

Maurice au curé de sa paroisse, chez qui les deux amans devaient se

rendre conjointement pour prendre des arrangemens.

Au jour indiqué, Catherine fut aperçue, le soir, près de la maison des

Salgue; depuis cette époque, elle disparut. On soupçonna qu'elle avait

été la victime d'un horrible attentat. Des perquisitions furent faites

dans la maison des Salgue et dans leur jardin. On trouva dans la maison

un couteau en forme de stylet, encore tout ensanglanté, et dans le

jardin, qu'on fit bêcher en totalité, on découvrit le cadavre de la

malheureuse Catherine.

L'examen que l'on fit de ce cadavre fit reconnaître que des coups de

couteau lui avaient été portés à la gorge; que, pour étouffer les cris de

la victime, on lui avait mis un bâillon de paille, enfoncé si fortement

dans la bouche, sans doute avec un bâton, qu'on eut peine à le retirer;

qu'on l'avait de plus étranglée à plusieurs reprises, d'abord avec les

mains, puis avec un mouchoir noué et serré avec force.

Un grand nombre de témoins furent entendus dans cette affaire, dont les

débats durèrent quatre jours. Le père Salgue mourut dans sa prison, trois

jours avant le jugement; ses deux fils, Pierre et Antoine furent

acquittés. Quant à Maurice, une foule de circonstances donnaient la

conviction la plus intime de sa culpabilité. Il fut condamné à la peine

de mort, par la cour d'assises de Riom, le 4 janvier 1822.

LE CURÉ MINGRAT.

Lors de la publication de nos deux premiers volumes, un journal, se

fondant sur ce que plusieurs articles ont traité de crimes commis par des

princes, des seigneurs ou des prêtres, montra la plus grande répugnance à

insérer l'annonce relative à cet ouvrage, et ne le fit qu'avec une

insigne mauvaise volonté. Nous respectons les scrupules des rédacteurs de

cette feuille; mais qu'il nous soit permis de ne pas les partager. Nous

sommes loin d'aimer le scandale. A nos yeux, le scandale n'est, le plus

souvent, qu'une œuvre de méchanceté qui se recommande aux

applaudissemens des passions ou de la sottise. Tout-à-fait en dehors de

la politique des partis, ne caressant aucune opinion aux dépens d'une

opinion contraire, n'ayant qu'un poids et qu'une mesure, nous n'avons

qu'une seule ambition, celle de faire tourner notre travail au profit de

la raison et de la morale.

Nous ne concevons pas qu'il puisse y avoir scandale à parler d'un crime,

quand le coupable se trouve placé haut dans la hiérarchie sociale, ou

bien quand il fait partie de quelque corps puissant. Le crime ne doit-il

pas être réprimé et puni partout où il se trouve? Et si quelque classe

pouvait réclamer le privilége de l'indulgence, ne serait-ce pas plutôt

celle qui se trouve privée des lumières de l'éducation? Vainement

l'esprit de parti, si exclusif dans ses jugemens, vainement l'esprit de

corporation, qui ne se montre pas moins injuste dans son égoïsme, jettent

les hauts cris quand la justice met sa main de fer sur quelqu'un de leurs

affiliés dont le crime est flagrant. Cet homme est un prêtre, un ministre

de la religion. Faudra-t-il donc pour cela qu'il puisse être assassin

impunément? Ou plutôt le vrai scandale ne viendra-t-il pas de la part de

ceux qui, par un esprit de corps mal entendu, chercheront à soustraire le

criminel à la vindicte des lois? Comment expliquer cette susceptibilité

maladroite, manifestée par le clergé dans plusieurs circonstances

déplorables? Les fautes, les crimes même de quelques-uns de ses membres,

peuvent-ils altérer en rien la réputation de vertu et de sainteté dont

jouit à juste titre l'auguste ministère du sacerdoce? N'est-ce pas au

contraire assumer sur soi la honteuse solidarité d'actes répréhensibles

ou criminels, que protéger ceux qui s'en sont rendus coupables? Une armée

ne se croit pas déshonorée par la désertion de quelques lâches; elle les

voue au mépris et les repousse à jamais de son sein. La justice déplore

toute espèce de prévarication commise par l'un de ses agens; mais loin de

chercher à étouffer son crime, elle lui inflige une punition exemplaire

et le bannit à toujours de son sanctuaire.

Il serait bien temps, ce semble, que le bon sens public fît enfin justice

de ce préjugé barbare qui fait encore peser sur toute une famille, sur

tout un corps, la faute d'un seul individu. Les fautes sont personnelles,

et il ne doit rien en rejaillir sur ceux qui en sont innocens. Pour que

cette importante vérité pût s'infiltrer dans les masses, il faudrait

nécessairement, il serait à désirer qu'elle descendît de plus haut, et

surtout qu'elle fût professée publiquement par les prêtres, eux que leurs

fonctions rapprochent à toute heure des classes pauvres et ignorantes. Ce

serait un moyen d'inspirer de la confiance à tous, de raffermir la foi

dans les cœurs chancelans, et de l'entretenir dans les âmes pieuses et

candides des vrais croyans.

Quel tort pouvait éprouver la religion de l'attentat commis par Mingrat?

Que pouvait-on, à cette occasion, reprocher au clergé, sinon sa trop

grande facilité à admettre, presque sans examen, parmi les lévites du

Seigneur, une foule de jeunes gens sans vocation, et qui n'embrassent cet

état que _pour faire leur chemin_? Certes, les crimes isolés des Mingrat

et des Contrafatto ne peuvent porter atteinte à cette glorieuse religion

qui a produit un Las-Casas, un Vincent de Paul, un François de Sales, un

Belzunce, un Cheverrus, et tant d'autres hommes de sagesse et de vertu; à

cette religion bienfaisante dont tous les pas sont marqués par une rosée

inépuisable de dons et de bénédictions; à cette religion prévoyante, qui

fait qu'il se trouve «un homme dans chaque paroisse qui n'a point de

famille, mais qui est de la famille de tout le monde, qu'on appelle comme

témoin, comme conseil ou comme agent, dans tous les actes solennels de la

vie civile; sans lequel on ne peut naître ni mourir, qui prend l'homme au

sein de sa mère, et ne le quitte qu'à la tombe; qui bénit ou consacre le

berceau, la couche conjugale, le lit de mort et le cercueil; un homme que

les petits enfans s'accoutument à aimer, à vénérer et à craindre; que les

inconnus mêmes appellent mon père; aux pieds duquel les chrétiens vont

répandre leurs aveux les plus intimes, leurs larmes les plus secrètes; un

homme qui est le consolateur, par état, de toutes les misères de l'âme et

du corps, l'intermédiaire obligé de la richesse et de l'indigence, qui

voit le pauvre et le riche frapper tour-à-tour à sa porte: le riche, pour

y verser l'aumône secrète, le pauvre pour la recevoir sans rougir; qui,

n'étant d'aucun rang social, tient également à toutes les classes; aux

classes inférieures, par la vie pauvre, et souvent par l'humilité de la

naissance; aux classes élevées, par l'éducation, la science et

l'élévation de sentimens qu'une religion philanthropique inspire et

commande; un homme enfin qui sait tout, qui a le droit de tout dire, et

dont la parole tombe de haut sur les intelligences et sur les cœurs,

avec l'autorité d'une mission divine et l'empire d'une foi toute faite.»

Cette belle et touchante définition du bon curé, dans laquelle M. de

Lamartine n'a fait que peindre d'après nature un grand nombre de pasteurs

de nos villes et de nos campagnes, contrastera sans doute horriblement

avec les faits que nous allons rapporter. Mais du moins cette citation,

ainsi que les réflexions qui la précèdent feront voir que nous ne

confondons nullement la religion et ses ministres fidèles avec quelques

misérables, qui, sous le masque d'une pieuse hypocrisie, se rendent

coupables des plus noirs forfaits.

Antoine Mingrat était né à Grand-Lamps, petit village du Dauphiné, à

quelques lieues de Saint-Quentin. Sa mère, dont le caractère était un

mélange d'ambition et de fanatisme religieux, lui inspira de bonne heure

le goût des choses matérielles du culte. Comme Mingrat aimait à primer

sur tous ceux qui l'entouraient, et qu'il avait entendu sa mère parler

avec déférence des gens d'église, il résolut de se vouer à l'état

ecclésiastique; et son imagination, d'ailleurs active, ne s'occupa plus

que du soin de s'en assurer les moyens.

Voici ce qu'on raconte à ce sujet. Un jour que son enthousiasme était

porté au comble, il fit part de son projet à de jeunes filles, chez la

mère desquelles madame Mingrat prenait des leçons d'accouchement, à

Grenoble. Celles-ci s'offrirent de le tonsurer; il courba son front, et

bientôt ses cheveux tombèrent sous les ciseaux. L'opération terminée, il

vole chez sa mère; elle était absente. Il emploie cet instant à se

composer un maintien doctoral, prend un livre et s'étudie à déclamer

comme les prédicateurs qu'il entendait chaque jour. Il était dans cette

attitude grotesque, lorsque sa mère rentra; il courut au-devant d'elle,

et d'un air triomphant, lui montra sa tonsure. Madame Mingrat, étonnée,

demanda la cause de ce qu'elle attribuait à un accident. «Ah! ma mère,

répondit Antoine avec émotion, on m'a fait prêtre! Telle est la volonté

du ciel.» A ces mots, sa mère, enflammée d'un saint courroux, vola chez

les joyeuses tonsurières, qui s'étaient fait un jeu du désir du jeune

Mingrat, les accabla d'invectives, cria au sacrilége, et sortit en disant

que son fils n'était pas digne de recevoir les ordres. Revenue chez elle,

vainement voulut-elle faire entendre à son fils que l'on n'avait fait

qu'abuser de sa crédulité; Antoine s'obstina et lui jura que sa

résolution était prise irrévocablement, que le ciel l'appelait à la

prêtrise, et qu'il suivrait sa vocation en dépit de tous.

Néanmoins, Mingrat fut mis en apprentissage chez un peigneur de chanvre,

d'où il fut bientôt honteusement chassé pour son indocilité et sa

paresse. Une de ses tantes qui l'aimait tendrement, le fit venir auprès

d'elle. On intéressa en sa faveur une dame influente et riche. La

protectrice voulut voir Antoine; il lui fut présenté. Elle l'interrogea

sur ses goûts, son éducation, ses habitudes: on parla de religion.

Mingrat venait d'atteindre sa seizième année: il brûlait d'entrer dans

l'état ecclésiastique; il répondit à toutes les questions avec assez de

justesse; et telle était sa prévoyante adulation, qu'il ne parla devant

cette dame que de Dieu, de son divin Rédempteur; et pour mieux encore

édifier ses auditeurs, il accompagnait chacune de ses paroles d'un signe

de croix.

Dupe de ses pieuses grimaces, cette dame le fit entrer au séminaire de

Grenoble, croyant ce jeune homme appelé à donner un nouveau lustre à la

carrière qu'il voulait embrasser.

Toutefois, malgré sa prétendue vocation, Mingrat, une fois installé, ne

se distingua ni par son application ni par sa conduite; mais il possédait

un art qui lui tenait lieu de tout le reste, celui de s'emparer par de

basses adulations de la confiance de ses supérieurs. Il était même devenu

l'agent secret des délations auxquelles ont recours presque

indistinctement tous ceux qui ont à gouverner ou à diriger un grand

nombre d'individus. Par ce moyen honteux, il obtenait des priviléges

exclusifs, dont il profitait pour se soustraire aux rigueurs de la vie

claustrale, et passer dans des lieux de débauche des momens qu'il eût pu

donner à d'honnêtes amusemens.

Enfin Mingrat fut ordonné prêtre; c'était le but de son ambition.

_Oserait-on_, disait-il souvent, _attaquer la réputation d'un prêtre_? Le

caractère sacré dont il venait d'être revêtu semblait être à ses yeux une

autorisation de tout faire avec impunité. Nommé à la cure de Saint-Aupe,

il ne tarda pas à commencer sa vie scandaleuse, et ne contraignit plus

ses inclinations ni son caractère. Son presbytère devint un lieu de

scandale; et quoiqu'il ne négligeât rien pour cacher sa conduite, on

connut bientôt ses intrigues clandestines. La désunion de plusieurs

ménages, le déshonneur de plusieurs filles, attestèrent son séjour dans

cette paroisse.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 6 / 21 段