La garde qui avait pris soin de Marie Riquet avait remarqué que

Chevallier donnait à sa femme des breuvages qui n'étaient pas prescrits

par le médecin; que c'était une _liqueur forte_ dont elle n'avait pu

reconnaître la nature; et sur la représentation qu'elle fit à ce sujet à

Chevallier, elle en reçut pour réponse ces paroles atroces: _Soyez

tranquille: ce que je lui donne est pour lui débarrasser l'estomac; cela

lui donnera une crise qui la sauvera ou l'emmènera._ Les effets du

breuvage étaient bien connus à ce monstre; sa sombre prédiction ne tarda

pas à s'accomplir. Peu de minutes après, la crise annoncée se déclara

d'une manière si effrayante, que deux personnes s'enfuirent épouvantées.

Les bras et les jambes de la victime se tordirent, et les convulsions qui

l'agitèrent furent tellement horribles, que la moribonde tomba du lit.

Pendant cette scène déchirante, Chevallier suivait de l'œil les progrès

de son remède. Il se baissa sans émotion, ramassa l'infortunée gisante

sur le plancher, la replaça sur le lit, et, peu d'instans après, la vit

expirer, sans qu'une larme eût mouillé sa paupière.

C'est avec une terreur que le lecteur partagera sans doute que nous

mettons sous ses yeux ces détails douloureux; la nudité du crime est

effrayante, cependant il est de notre devoir de ne pas la voiler; plus

elle blesse les regards, plus elle fait aimer la vertu.

D'après tous les renseignemens recueillis par la justice, il n'était plus

permis de mettre en doute la profonde scélératesse du prévenu. Cependant

il avait été jusque-là impossible de soulever le voile qui couvrait les

premières années de la vie de Chevallier. Tout-à-coup un événement

imprévu vint aider à trouver le mot de l'énigme et répandre un nouvel

intérêt sur toute cette affaire.

Déjà on savait que l'accusé avait usurpé le nom de Chevallier qu'il

portait. Il était de notoriété publique qu'un jeune homme de Lyon, nommé

Chevallier, de la même taille, du même âge que l'accusé, avait été au

service; mais on était encore incertain si ce n'était pas le prévenu.

Soudain on apprend que le véritable Chevallier vit encore; qu'il est

officier dans nos armées; il a perdu, il y a quelques années, son

portefeuille et ses papiers. Il se trouve en ce moment en garnison à deux

cents lieues de Lyon: on lui écrit, il arrive, on le confronte aussitôt

avec l'accusé; ils ne se connaissent ni l'un ni l'autre. L'imposteur est

confondu.

Cependant il se rassure, et soutient qu'il se nomme Pierre-Claude

Chevallier; qu'il n'a jamais connu d'autre nom, et que si ce n'est pas le

sien, il a été induit en erreur par ceux qui l'ont élevé.

Cette obstination annonçait que le faux Chevallier avait de graves motifs

pour ne pas faire connaître son véritable nom. On l'accable de questions,

on emploie tous les moyens pour lui arracher la vérité. Enfin le faux

Chevallier se décide à parler. Il demande qu'il lui soit permis de voir

sa femme. C'était Benoîte Besson, qu'il avait épousée en quatrièmes

noces.

Plongée dans la douleur, cette femme arrive à la prison et s'assied près

de son mari: celui-ci lui tient ce discours: «Je vous ai trompée, j'ai

voulu vous voir pour vous l'apprendre. Je ne suis point Pierre-Claude

Chevallier; je viens de voir celui dont j'ai pris le nom. Je ne sais

jusqu'à quel point notre union est valable; vous prendrez des mesures

pour la faire rompre. J'appartiens à une famille respectable: elle avait

de la fortune, et tenait un rang dans la société: j'ai mon père et ma

mère; mes frères et sœurs existent encore. Je ne me nommerai pas, parce

que je ne veux pas les déshonorer. Ce sont eux qui m'ont forcé à prendre

du service. Par suite d'une erreur de jeunesse, j'étais sur le point

d'être condamné à une peine infamante: de puissantes protections me

sauvèrent; je n'ai subi aucune condamnation. Depuis mon entrée au

service, je n'ai pas revu mes respectables parens. Je sais que je suis

perdu; je n'ai d'autre ressource que la mort, que je désire. Je crois

qu'il est de mon devoir de ne pas faire rejaillir sur ma famille la honte

qui m'attend.»

Après ces premiers aveux, le prévenu pressé de plus en plus par

l'aiguillon de sa conscience, déclara se nommer Pierre-Étienne-Gabriel

Lelièvre; dit qu'il était né à Madrid, d'origine française; que son père,

propriétaire et rentier, habitait à Paris, rue de la Muette, no 6. Il

borna là ses révélations, ajoutant qu'il allait se recueillir, et

consigner dans un mémoire tous les événemens de sa vie.

On fit prendre, en attendant, des renseignemens à la police de Paris, et

l'on sut que Lelièvre appartenant à une famille distinguée, s'était

adonné de bonne heure aux vices les plus déshonorans.

Lelièvre, montrant de la netteté dans les idées, des dispositions pour le

calcul, tous les germes d'un esprit froid et réfléchi, ayant d'ailleurs

reçu une éducation soignée, son père l'avait fait entrer à la Banque de

France avec un emploi de cent louis de traitement et l'espoir de places

plus lucratives et plus importantes. Cependant ses émolumens et les

libéralités de son père ne pouvaient suffire aux dépenses du jeune

Lelièvre. A peine sorti de l'adolescence, il toucha à la Banque de

France, sur de faux bons, une somme de soixante mille francs. Le vol

ayant été découvert, il fut arrêté le 7 janvier 1809. Dès ce moment, il

avait mérité d'être voué à une infamie perpétuelle; son père paya la

somme entière et obtint du ministre, à force de larmes et de prières,

qu'on ne fît aucune poursuite. Mais il fallait infliger une punition au

jeune Lelièvre; il fut enrôlé dans un bataillon colonial. Lelièvre

déserta, arriva à Flessingue et y trouva les papiers d'un nommé

Pierre-Claude Chevallier, qui appartenait, ou qui avait appartenu au même

bataillon. Il conçut alors l'idée de s'emparer du nom de ce militaire, et

joignant de nouveaux crimes aux premiers, de voleur et de déserteur, il

devint faussaire et fabriqua un faux congé et une fausse feuille de

route. Muni de tous ces papiers, Lelièvre vint à Lyon, ville natale du

véritable Chevallier; il se présenta hardiment comme Lyonnais au préfet

du département, et ce fut à ce titre qu'il obtint dans les bureaux une

place d'où, comme on la vu, sa conduite extérieure n'avait pas tardé à le

faire arriver à celle de sous-chef.

Après des renseignemens aussi positifs, il ne restait plus à la justice

qu'à sévir contre l'auteur de tant de crimes accumulés. Une ordonnance de

la chambre des mises en accusation le renvoya devant la Cour d'assises du

Rhône, et toute la ville de Lyon, indignée d'avoir si long-temps recelé

dans son sein un scélérat aussi infâme, attendit avec une véritable

sollicitude, l'époque de son jugement fixé au 11 décembre 1820.

Lelièvre comparut devant la Cour, en présence d'une affluence

considérable de spectacle de tous les rangs de la société. Tous les

regards étaient fixés sur l'accusé. Sa taille était au-dessus de la

moyenne; ses yeux bleus respiraient la douceur; sa figure pâle n'offrait

que des traits réguliers; sa chevelure blonde et bouclée était

magnifique; seulement on remarquait dans ses lèvres un mouvement de

contraction, qui donnait parfois à sa physionomie un air effrayant et

sinistre.

Les débats du procès n'ajoutèrent rien aux faits déjà connus. Lelièvre,

fidèle à son caractère, combattit l'accusation avec une tranquillité,

avec un calme apparent, qui sembleraient ne devoir appartenir qu'à

l'innocence, avec des formes que l'on croirait incompatibles avec le

crime. La fourbe et l'hypocrisie présidèrent à tous ses gestes, dictèrent

toutes ses réponses.

Le ministère public soutint l'accusation avec une énergie mêlée

d'indignation. Après avoir présenté d'une manière pathétique le tableau

des crimes reprochés à Lelièvre, il termina en s'écriant: «Je le demande,

existe-t-il dans les annales du crime, je ne dis pas rien de semblable,

mais rien qui puisse, même de loin, approcher de tant d'horreurs? Et

n'avais-je pas le droit de m'écrier tout-à-l'heure, qu'il eût bien mieux

valu pour l'accusé et pour sa famille, pour ses amis et pour ses

protecteurs, pour nous-mêmes, qu'il eût porté sur l'échafaud la peine de

son premier crime?»

Il était impossible de définir les sentimens qui se retracèrent sur la

figure de Lelièvre pendant toute la durée de ce discours. Quelquefois il

semblait déconcerté; il baissait les yeux, changeait de couleur: il

paraissait surpris et accablé quelquefois; et alors que l'on écoutait

avec émotion le détail des souffrances des victimes de Lelièvre, un

sourire infernal errait sur les lèvres de l'accusé, et semblait venir à

l'appui de la conjecture faite par l'avocat-général, relativement aux

causes qui avaient poussé le prévenu au crime; causes qu'il attribuait à

des penchans secrets ou à des goûts dépravés.

Quatre séries de questions furent proposées au jury; la première se

composant de dix-neuf accusations de faux en écritures publiques; la

seconde concernant l'empoisonnement des trois femmes de Lelièvre; la

troisième relative à l'infanticide commis sur la personne de Denis-Eugène

Chevallier, son fils; et la quatrième se rapportant à l'enlèvement de

l'enfant Berthier. Le jury répondit affirmativement et à l'unanimité sur

toutes les questions, excepté sur celles qui portaient sur

l'empoisonnement des deux premières femmes, ces deux forfaits n'étant pas

suffisamment prouvés.

Sur ces réponses, le ministère public requit l'application des peines

portées par la loi, et le président de la Cour prononça l'arrêt qui

condamnait Pierre-Étienne-Gabriel Lelièvre à la peine de mort, et

ordonnait qu'il aurait la tête tranchée sur l'une des places publiques de

la ville de Lyon. Cet arrêt ne parut faire aucune impression sur le

coupable. Reconduit à sa prison, il s'empressa d'adresser son pourvoi à

la Cour suprême. Son hypocrisie systématique ne l'abandonna pas après sa

condamnation. «Tout mon espoir, disait-il, est dans l'Être suprême dont

les volontés sont invisibles sur la terre; s'il éclaire mes juges, et que

mon arrêt soit cassé, mon innocence triomphera devant d'autres juges.

J'ai la ferme croyance que mon arrêt sera cassé; cette confiance est

fondée sur mon innocence. Mais d'ailleurs je suis résigné à mon sort;

l'échafaud n'a jamais fait pâlir un innocent.» Puis il montrait aux

personnes qui allaient le visiter un Évangile qu'il tenait à la main, et

s'écriait: «Voilà pour moi une source de consolations! J'en ai fait toute

ma vie la règle de ma conduite.»

Il souffrait, disait-il, sans être coupable, _de même que Jésus-Christ

qui avait été sacrifié_; il était victime des préventions qu'on avait

élevées contre lui. Il disait qu'il dormait _comme un ange_, et qu'il y

avait des gens plus malheureux que lui. Enfin, quelques personnes,

presque convaincues de son innocence, le pressant de publier un mémoire

justificatif: _C'est un soin dont je m'occuperai_, répondit-il, _lorsque

je serai sorti de ma prison_.--Mais s'il arrivait que votre captivité

n'eût d'autre terme que la mort?--_Alors_, répliquait-il, en souriant:

_les anges se chargeront de ce soin_.

Et cependant au moment où Lelièvre protestait de son innocence, on venait

d'apprendre le genre de mort qu'il avait fait souffrir à son enfant.

On apprit que cet enfant avait été trouvé noyé sur les bords du Rhône, en

face de Thernay, petite commune située à trois lieues de Lyon. Les

habillemens trouvés sur le cadavre furent remis à l'autorité, qui

constata qu'ils étaient bien les mêmes que ceux que portait l'enfant

Chevallier. Lorsqu'on apprit à Lelièvre l'importante découverte que

venait de faire la justice, sa contenance fut un instant ébranlée: «_Ah!

si j'avais su cela!_» s'écria-t-il d'abord; puis il garda le silence.

Mais sa pensée perçait tout entière dans ces seuls mots.

La Cour de cassation rejeta le pourvoi de Lelièvre, le 11 janvier 1821.

Quand on lui annonça cette nouvelle, le condamné entra dans une fureur

extrême, accusant et maudissant ses juges, et persistant toujours dans

ses protestations d'innocence. Le 29 janvier, jour fixé pour l'exécution,

il écrivit encore au procureur-général pour détailler de prétendues

nullités qu'il voyait dans son arrêt; la veille, il s'était adressé au

préfet pour obtenir un sursis.

Mais l'heure de la vindicte publique allait sonner; il n'y avait que trop

long-temps que ce misérable, chargé de crimes, pesait sur la terre.

Lelièvre, sans force et sans audace, fut conduit au lieu du supplice, au

milieu d'une foule immense à laquelle il s'efforçait de cacher ses

traits. Parvenu auprès de l'échafaud, l'exécuteur fut obligé de soutenir

sa marche chancelante. Un instant après, il avait subi son arrêt.

PEYRACHE,

FAUX TÉMOIN;

RISPAL ET GALLAND,

SES VICTIMES.

«En élevant la main au ciel, dit un écrivain moderne, le témoin invoque

sur sa tête la vengeance du Tout-Puissant; il porte contre soi

l'imprécation la plus terrible; s'il conserve dans son cœur

l'arrière-pensée de trahir la vérité promise, il engage son honneur, sa

réputation, la paix de son âme, pour l'assurance de sa parole.

«Le faux témoignage est le plus grand des attentats; ses conséquences

sont effrayantes. Il annonce une démoralisation absolue; il tend à

détruire toute confiance parmi les hommes; il sape les fondemens de la

sûreté publique; il anéantit la tranquillité des familles; il introduit

le désordre le plus affreux, la confusion la plus universelle; il conduit

à la dissolution de la société, et peut causer la perte et la ruine de

tous ses membres.

«Le plus sage des rois de l'antiquité comparait le faux témoin et le

parjure aux instrumens les plus meurtriers, aux animaux les plus perfides

et les plus dangereux, aux fléaux les plus épouvantables dont le ciel,

dans sa colère, puisse accabler les hommes. Le faux témoin et le parjure,

disait-il, sont une massue, une épée, une flèche aiguë, un poignard

caché, un poison plus dangereux que celui de l'aspic et des serpens les

plus redoutés, contre lesquels il n'est point de remède.»

Le fait que nous allons rapporter va fournir les preuves de cette

définition, et nous dispensera de toute autre réflexion.

Le sieur Jean Courbon, de Mazet près Yssengeaux (Haute-Loire), jouissait

d'une honnête aisance et de la considération de tous ses voisins; on ne

lui connaissait pas d'ennemis. Ses bonnes qualités n'étaient un peu

tachées que par le défaut qu'il avait de s'adonner au au vin et d'en

faire un fréquent abus.

Le 9 septembre 1817, il passa la journée et une partie de la soirée à

boire dans divers cabarets du bourg de Dunière, canton de Montfaucon,

avec les nommés Galland, Rispal et Tavernier, tous trois beaux-frères. Le

lendemain, à cinq heures du matin, le cadavre de ce malheureux fut trouvé

dans une fosse de deux pieds de profondeur, derrière une auberge un peu

éloignée de celle où il avait laissé ses trois compagnons. La position du

cadavre ressemblait assez à celle d'un homme qui ferait une culbute sur

la tête; le poids du corps portait sur la nuque, la tête étant repliée

sur la poitrine, ce que la nature du terrain semblait expliquer. Il

offrait dans toutes ses parties une raideur extraordinaire, et conservait

encore quelque chaleur. L'état de ses habits, de sa cravatte, l'absence

de toute contusion, éloignaient l'idée d'une lutte ou d'un crime. Son

argent, ses effets et les morceaux d'un billet qu'il avait payé la veille

à Tavernier, furent trouvés dans ses poches.

Le sieur Thomas, médecin, qui fut appelé sur-le-champ, n'hésita pas à

attribuer la mort de Courbon à une attaque d'apoplexie, résultat des

excès de boisson auxquels il s'était livré la veille. La constitution

physique de Courbon venait encore corroborer cette opinion: il avait les

épaules larges, le cou court et la tête grosse; son embonpoint était

extraordinaire; il pesait au moins deux cents livres; aussi, à chaque

instant, pouvait-on craindre qu'une mort subite ne vînt l'enlever à sa

famille et à ses nombreux amis. L'ouverture du cadavre ne fit également

que confirmer l'idée qu'avait fait naître sa forte constitution, et

fournir les preuves de son intempérance.

Cependant, malgré les procès-verbaux et rapports qui repoussaient tout

soupçon de crime, vingt-quatre heures s'étaient à peine écoulées depuis

l'inhumation de Courbon, qu'une clameur, d'abord sourde et timide, puis

pleine d'assurance, articula hautement le mot d'assassinat, et désigna

comme meurtriers Galland, Rispal et Tavernier. A défaut de faits

positifs, de preuves _de visu_, on eut recours, suivant l'usage, aux

conjectures, aux présomptions. Quoique le cadavre, d'après le

procès-verbal du juge-de-paix, n'eût présenté aucune lésion, pas la

moindre égratignure, quelques individus prétendirent qu'il y avait

rupture des vertèbres cervicales, et qu'il existait des ecchymoses au cou

et à la poitrine. Sans pouvoir en alléguer le motif, on répandit que les

trois beaux-frères ci-dessus désignés avaient de la haine, de l'animosité

contre Courbon. Galland était connu pour avoir une humeur querelleuse,

emportée; mais il était constant aussi que Rispal était doux, honnête et

de mœurs paisibles. Mais l'esprit de prévention ne tint aucun compte de

toutes ces considérations, et bientôt la clameur publique éclata si

violente, si exaspérée, que le juge-de-paix, qui d'abord avait rédigé son

procès-verbal dans le même sens que le rapport du médecin, finit par

ajouter quelque foi à la possibilité d'un assassinat.

Le procureur d'Yssengeaux fut prévenu des faits d'une manière officielle.

Tavernier et Rispal furent arrêtés, le 3 octobre 1817; et Galland, leur

beau-frère, ayant appris leur arrestation, et sachant que la gendarmerie

s'était présentée chez lui, vint se constituer lui-même prisonnier, le

lendemain 4 octobre. Cette démarche pouvait, ce semble, être considérée

comme une présomption d'innocence. Bientôt après, les trois beaux-frères

furent élargis par ordonnance du tribunal, sur le rapport du juge

d'instruction. Mais leur mise en liberté, qui eut lieu le 8 octobre, loin

de calmer les rumeurs, ne fit qu'aigrir certains esprits et envenimer les

soupçons.

Alors le juge-de-paix redoubla d'activité et de vigilance pour parvenir à

la découverte de la vérité. C'était à l'époque où l'horrible meurtre de

Fualdès était le sujet de toutes les conversations dans les villes comme

dans les campagnes. On crut trouver dans la mort de Courbon quelque

ressemblance avec l'épouvantable catastrophe de Rodez. On cherchait à

accumuler les conjectures pour en former un corps de preuves. Le bruit

courut qu'une femme, nommée Anne Colombette, demeurant à Guignebaude,

situé à environ une heure de chemin de Dunière, avait dit que Galland, en

passant près de chez elle, lui avait annoncé la mort de Courbon, le 8

septembre 1817, au moment où l'on découvrait le cadavre derrière

l'auberge. Deux tailleurs d'habits, Aulanier et Celsette dirent aussi

qu'un nommé Lardon avait entendu cette conversation; et ce Lardon finit

par en déposer. Mais ce qui semblait positif et entraînant était une

autre conversation que le nommé Claude Peyrache prétendait avoir entendu

tenir par les trois beaux-frères, le 8 octobre, jour de leur mise en

liberté. Ce témoin rapportait avoir couché dans une auberge d'Yssengeaux,

où il n'était séparé d'eux que par une simple cloison qui lui avait

permis, disait-il, de les entendre causer confidentiellement. Voici cet

entretien qui fut le fondement du procès et de la condamnation.

Suivant lui, l'un d'eux disait: «Nous avons tort,» et il le répétait

souvent. Galland répliquait: «Tais-toi, baveux; tu nous feras mettre en

prison.» Alors, parlant plus bas, un autre avait ajouté: «Si vous m'aviez

cru, nous ne serions pas dans l'embarras où nous sommes; vous ne l'auriez

pas tué: j'en suis fâché.--Point de regret, dit Galland, qui est mort est

mort.--Nous avons été trop vite, observait un troisième: nous avons trop

enfoncé le mouchoir; ce qui a fait enfler le cou, et ce qui a éveillé les

soupçons.»

Il est à remarquer que ce Claude Peyrache, appelé devant le juge

d'instruction le 26 août 1818, n'avait point parlé de ce fait, et que ce

ne fut que le lendemain 27, qu'il alla le révéler au juge-de-paix de

Montfaucon. Il fut depuis appelé, par délégation du président des

assises, devant le juge d'instruction d'Yssengeaux, auquel il répéta la

même déclaration qu'il avait faite au juge-de-paix. La chambre

d'accusation, sur de tels élémens, mit en état de prévention Galland,

Rispal et Tavernier, qui bientôt furent traduits aux assises de la

Haute-Loire.

Peyrache rapporta cette conversation avec de nouveaux détails devant la

cour, quoique les personnes de l'auberge assurassent ne l'avoir pas vu le

jour indiqué, et qu'un témoin prétendît avoir couché dans le lit que

Peyrache désignait comme celui d'où il avait entendu la conversation des

trois beaux-frères. Pour prouver qu'il était venu ce jour-là à

Yssengeaux, il produisit une quittance portant la date du 8 octobre,

signée par un avoué d'Yssengeaux et reconnue par ce dernier. Nous prions

nos lecteurs de ne pas perdre de vue cette circonstance qui deviendra

très-importante dans la suite de ce récit.

Dans le cours des débats qui eurent lieu devant la cour d'assises, les

défenseurs des accusés demandèrent l'arrestation de Peyrache et de

Lardon, comme faux témoins, et qu'il fût procédé à la vérification des

lieux. Mais la cour passa outre, refusant de statuer sur ces demandes. A

la suite d'une discussion qui dura six jours, Galland et Rispal furent

condamnés, le 9 mars 1819, aux travaux forcés à perpétuité, comme

coupables de meurtre, et Tavernier à un an de prison, comme complice

involontaire de l'homicide. L'arrêt fut exécuté; Galland et Rispal,

flétris, furent transférés au bagne de Toulon.

Cependant les femmes de ces deux condamnés n'avaient pas renoncé à la

plainte en faux témoignage; et sur la décision du garde-des-sceaux (M. de

Serre), le tribunal d'Yssengeaux ordonna, le 20 décembre 1819, qu'il

serait fait des expériences pour constater si la conversation d'Anne

Colombette avec Galland avait pu être entendue par Lardon, et si Peyrache

avait également bien pu entendre celle qu'il rapportait.

Ces vérifications furent faites avec beaucoup de soin et d'exactitude. De

nouveaux témoins furent appelés; et le résultat fut la mise en prévention

d'abord de Peyrache pour le fait qui le concernait seul, et ensuite de

Lardon, avec Anne Colombette, Aulanier et Cellette, comme complices de

l'autre fait de faux témoignage. Ces cinq témoins avaient été entendus

aux assises du Puy-en-Velay.

La chambre d'accusation ne trouva pas de preuves suffisantes contre

Lardon et ses adhérens; en conséquence ils furent renvoyés.

Mais il n'en fut pas de même de Peyrache. Comme les expériences

établissaient qu'au lieu d'une légère cloison, ainsi que ce misérable

l'avait avancé, il existait au contraire entre les deux chambres de

l'auberge, une muraille de l'épaisseur de deux pieds; comme dès-lors il

n'avait pu, de celle qu'il disait avoir occupée, entendre ce qui aurait

été dit dans la chambre voisine; qu'en outre, il n'avait point reconnu ou

avait mal désigné les lieux qu'il disait avoir parcourus pour sortir, la

nuit, de sa chambre et de la cuisine de l'auberge; que d'ailleurs, et ce

qui devenait le plus important pour justifier ou détruire les assertions

de Peyrache, il paraissait certain qu'il n'était pas venu à Yssengeaux,

le jour que les trois beaux-frères avaient couché à l'auberge, où il

prétendait avoir aussi passé la nuit: la chambre de la cour royale

prononça la mise en accusation de Claude Peyrache.

Sur la requête du procureur général en règlement de juges, la cour de

cassation attribua la connaissance de cette affaire à la cour d'assises

de Riom, et le prévenu comparut devant ce tribunal le 23 mai 1821.

Peyrache, qui deux ans auparavant, s'était trouvé sur le banc des

témoins, attirait actuellement tous les regards sur le banc des accusés.

Non loin de lui, mais sous le poids terrible d'une condamnation

flétrissante, se trouvaient Galland et Rispal que l'on avait extraits du

bagne pour assister à cette procédure qui les intéressait si vivement. A

côté de ces deux condamnés étaient placées leurs épouses, modèles de

patience et de sollicitude conjugale.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 5 / 21 段