en captant notre admiration, tout en nous électrisant d'enthousiasme, ne
nous sembleront jamais au-dessus des forces humaines, parce que tout
homme dont la poitrine s'élève aux battemens d'un cœur noble et
généreux, doit naturellement se croire capable des choses belles, grandes
et sublimes. Qu'on nous présente au contraire l'épouvantable tableau des
forfaits de la Brinvilliers et de Desrues, il n'est pas d'individu qui,
terrifié par cette horrible peinture, ne la considère comme le _nec plus
ultra_ de la perversité humaine, et ne soit même tenté de croire que le
narrateur ou le peintre s'est plu à forcer les couleurs. Il n'en est
pourtant rien; les crimes de ces deux grands coupables sont attestés de
manière à ne pas causer le moindre doute; ils sont affreux, certainement;
on les croirait le résultat des suggestions diaboliques d'un autre
Méphistophélès. Pourtant ils ont été surpassés par les attentats de
Lelièvre, que nous allons mettre sous les yeux du lecteur.
Depuis neuf ans environ, un jeune homme prenant le nom de Chevallier, et
se disant natif de Lyon, occupait un emploi dans les bureaux de la
préfecture du Rhône. Il était doué de quelques talens, montrait des
manières aisées; sa figure était distinguée, sa politesse exquise. Ces
diverses qualités lui avaient mérité la bienveillance de ses chefs et
celle des habitans de Lyon. Du reste, son exactitude à remplir ses
devoirs, sa conduite en apparence régulière, lui avaient fait obtenir la
place de sous-chef au bureau des finances de la préfecture.
Cependant, poursuivi par une sorte de fatalité, cet homme avait éprouvé
les plus cruelles infortunes. La mort lui avait ravi trois femmes qu'il
avait successivement épousées, et avec chacune desquelles il avait vécu
dans l'union la plus pure. Il venait de convoler en quatrièmes noces, et
ce nouveau mariage lui promettait enfin le sort dont il paraissait digne,
quand tout-à-coup une circonstance inexplicable attira sur lui les yeux
de la justice, et procura les plus étranges découvertes.
Le 17 juin 1820, vers cinq heures du soir, le sieur Berthier, chapelier à
Saint-Rambert, village situé sur les bords de la Saône près de Lyon, fut
averti qu'un _monsieur_ bien vêtu venait d'emporter son enfant, et que
déjà sa femme était à la poursuite de cet individu. Berthier, sans veste
et sans souliers, part aussitôt. Bientôt il rejoint sa femme; plusieurs
ouvriers de manufactures voisines apprennent aux deux époux que le
ravisseur suivait la rive droite de la Saône. Ils arrivent au port de la
_Glaire_ au moment où l'inconnu venait de s'embarquer; ils traversent la
rivière, accompagnés de trois ouvriers qui leur avaient donné ce
renseignement. Arrivés au port de la _Feuillée_, ils aperçoivent le
bateau qui avait traversé l'homme à la douane. Ils traversent tous à leur
tour; mais le ravisseur fuyait rapidement devant eux; ils courent
jusqu'au pont de bois. Là, Berthier tout haletant, épuisé par la fatigue,
perd subitement ce qui lui reste de force; il ne peut aller plus loin.
Mais bientôt s'entendant appeler vivement du côté du pont Tilsitt, ces
cris raniment son courage, il court, il arrive à la porte d'un café; on
lui dit: Il est là! Berthier, hors de lui, entre furieux, et balance son
bâton sur la tête de l'inconnu, prêt à lui en asséner un coup, lorsque
plusieurs personnes lui retiennent le bras. Le voleur profite du moment
d'agitation et prend la fuite; on le poursuit, et on l'arrête enfin dans
l'allée d'une maison. Conduit devant le commissaire de police, et
interrogé sur le motif qui lui avait fait enlever cet enfant, il répond
qu'_on lui en avait volé un, et qu'il en avait pris un autre_.
Au moment de l'arrestation, l'enfant de Berthier avait aux jambes des bas
bleus que son ravisseur lui avait mis; plusieurs autres effets
d'habillement, trouvés dans la poche de cet homme, prouvèrent que son
intention était de changer le costume de l'enfant. On apprit presque
aussitôt qu'à Saint-Rambert, quelques heures avant l'enlèvement,
l'inconnu n'avait cessé de se promener dans l'avenue principale, attirant
à lui les enfans, soit en leur faisant des caresses, soit en leur donnant
des bonbons. Le petit Berthier, s'étant plusieurs fois laissé prendre par
la main, était resté bientôt au pouvoir du ravisseur qui l'avait chargé
sur ses épaules et emporté en courant. On remarqua avec étonnement que,
loin de résister, de se débattre et de crier entre les mains de
l'étranger, l'enfant s'était endormi presque aussitôt; que, dans le
trajet de Saint-Rambert à Lyon, il fut vu dans le même état de sommeil,
ce qui donnait lieu de croire que pour empêcher ses cris ou sa
résistance, l'étranger lui avait donné quelque substance soporifique,
mêlée peut-être aux bonbons qui avaient servi à l'attirer.
La nouvelle de cet événement, répandue bientôt dans toute la ville de
Lyon, fut un sujet de conjectures et de perplexité, surtout quand on
apprit que l'individu arrêté se nommait Pierre-Claude Chevallier, et
était le même qui occupait une place de sous-chef à la préfecture du
Rhône.
La rumeur publique ne tarda pas à s'exercer sur cette tentative
d'enlèvement et sur son auteur; on fouilla toute la vie de Chevallier
depuis le moment de son arrivée à Lyon; mille bruits défavorables
circulèrent sur son compte; des faits furent rappelés, des témoins se
présentèrent, des demi-plaintes furent portées à l'oreille de l'autorité.
On ne parlait plus seulement du vol d'un enfant; on murmurait les mots
d'_empoisonnement_, d'_infanticide_. Suivant les premiers bruits qui
furent recueillis, Chevallier n'avait cessé de commettre des crimes
depuis qu'il était à Lyon. On disait qu'une de ses maîtresses était morte
dans la fleur de l'âge, empoisonnée par lui; que sa première, sa seconde
et sa troisième femme, avaient éprouvé le même sort; et que, pour comble
d'atrocité, l'enfant de Chevallier qui avait disparu tout-à-coup, n'était
mort que de la main de son père.
De nouvelles informations viennent confirmer à la justice les faits déjà
parvenus à sa connaissance; chaque instant révèle une circonstance
importante. Enfin, suivant les paroles de l'acte d'accusation, «si les
morts ne sortent pas de leurs tombeaux, une multitude de documens épars
se réunissent pour prouver qu'une main homicide les y a fait descendre.
L'enfant volé n'est plus que l'instrument dont la Providence semble
s'être servi pour mettre les hommes sur la voie de découvrir un grand
coupable.»
Cependant Chevallier, rassuré par la bienveillance que ses chefs lui
avait témoignée, et par les anciennes apparences de bonne conduite qu'il
pouvait invoquer en sa faveur, entreprit de se justifier de l'enlèvement
du jeune Berthier, et fit parvenir, à cet effet, du fond de sa prison, au
lieutenant-général de police, un long mémoire qui, loin de répondre à son
attente, ne fit au contraire que fournir des armes plus sûres à
l'accusation dirigée contre lui.
Voici le récit, plein de contradictions et d'invraisemblances, qu'il
faisait de la disparition de son enfant. Suivant son mémoire
justificatif, cet enfant qu'il avait eu de son mariage avec Marguerite
Pizard, avait deux ans quand il fut placé en nourrice à Villeurbanne.
Lui, Chevallier, ayant appris qu'il manquait de soins, alla le retirer,
et, le 2 août 1819, à sept heures du soir, il traversa le pont de la
Guillotière, en revenant de Villeurbanne, dans l'intention de le placer
chez une nouvelle nourrice dont il lui a été impossible d'indiquer le
nom. Au lieu de coucher à Lyon, il préféra, le soir même, aller coucher à
la demi-lune, sur la route de Tassin, d'où il partit le lendemain jeudi 3
août, se dirigeant sur Pollionnay, qui n'en est éloigné que de deux
lieues. La chaleur et la fatigue de la route lui ôtèrent presque toutes
ses forces; les vapeurs du vin qu'il avait bu lui montèrent au cerveau.
Il était dans cet état, continuait-il dans son mémoire, lorsqu'il s'égara
dans un chemin de traverse, près d'une colline, au milieu d'épaisses
broussailles. Alors une branche qu'il n'avait pu éviter vint frapper son
enfant, le réveilla et le fit chanceler; il voulut retenir le mouvement
de sa tête, qui entraînait le reste du corps, mais il ne vit pas une
cavité remplie d'herbes glissantes qui était sous ses pieds. Il tomba
brusquement; l'enfant lui échappa, roula beaucoup plus bas que lui, et
ne fit entendre aucun cri, parce que, selon toute apparence, _sa tête
avait frappé contre un rocher_. Étourdi de sa chute, égaré par le
désespoir, Chevallier perdit la tête et la raison. Dans cet état, la nuit
vint le surprendre. Il appela à son secours, et sa voix ne fut pas
entendue; il fit des recherches, au milieu de l'obscurité, pour trouver
son fils, mais elles furent vaines. Navré de douleur, il revint à Lyon,
dissimula son chagrin, fit la faute de ne pas faire la déclaration de son
malheur, et enfin, le dimanche suivant, essaya de nouvelles recherches
qui furent sans résultat. Il terminait en disant qu'il avait sans doute
fait une _faute répréhensible_, en enlevant l'enfant des époux Berthier,
mais qu'il y avait été poussé par l'idée de réparer la perte douloureuse
qu'il avait faite du sien.
Tel fut le tissu de circonstances mensongères et invraisemblables que
Chevallier produisit pour sa justification. Les renseignemens recueillis
par la police vinrent détruire tout cet échafaudage de mensonges, et
prouver jusqu'à l'évidence que Chevallier n'avait commis un nouveau crime
que pour en cacher un précédent. Il fut facile de confondre l'accusé par
des faits et par des argumens sans réplique.
Mais les investigations de la justice ne devaient pas s'arrêter là: on
disait que l'accusé avait usurpé le nom qu'il portait; ce point était
important à éclaircir, et ce fut dans ce but qu'on lui fit subir un
interrogatoire, le 21 juin. Chevallier soutint qu'il était de Lyon, et né
dans la paroisse de Saint-Pierre. D'après lui, son père et sa mère
n'existaient plus; l'un était mort en 1792, l'autre en 1793. Son père,
ouvrier en soie, demeurait rue de l'Arbre-Sec. Il n'avait plus de parens
à Lyon et n'en avait conservé que dans le département de l'Isère, lieu de
naissance de son père. Ayant quitté Lyon à l'âge de huit ans, avec un de
ses oncles qui le conduisit à Saint-Domingue, ses frères et ses sœurs
moururent pendant son absence qui se prolongea jusqu'en l'année 1801,
époque à laquelle il s'embarqua pour revenir en France. Dans la
traversée, son oncle et lui eurent le malheur d'être pris par les
Anglais. Alors son oncle vint à périr, il ne sait comment; pour lui, il
resta à Portsmouth et obtint ensuite la liberté, par le moyen d'un
échange. De retour en France, où il débarqua à Morlaix, il prit du
service comme tambour dans la quatre-vingt-cinquième demi-brigade, et fit
la guerre en _Hollande_, en _Espagne_, à _Saint-Domingue_. Enfin, en
1811, et pour cause de douleurs rhumatismales, il obtint son congé à
Napoléon-Ville.
On verra par la suite jusqu'à quel point cette sorte de biographie de
Chevallier, tracée par lui-même, coïncidait avec la vérité. Cet accusé
persista dans son système; il fournit même des preuves à l'appui, et la
justice, privée des moyens nécessaires pour reconnaître la fausseté de
son roman, tourna son attention d'un autre côté. Il lui importait de
recueillir avec exactitude les documens, les circonstances, les moindres
indices relatifs aux empoisonnemens imputés à Chevallier. L'information,
conduite avec une sage lenteur, ne tarda pas à produire des résultats
satisfaisans.
Chevallier, dont la vie, avant son arrivée à Lyon, demeura encore
long-temps un mystère, y avait été rejoint au mois de mai 1812, avant son
premier mariage, par une jeune hollandaise restée veuve, à vingt-deux
ans, d'un officier nommé Debira. Chevallier l'avait connue à Anvers.
C'était une fort jolie femme, d'une santé superbe; on l'avait surnommée
_la belle Hollandaise_, à cause de ses grâces et de sa beauté. Chevallier
et la veuve Debira vécurent ensemble. Le premier semblait partager
sincèrement l'amour qu'il avait inspiré à sa maîtresse, quand tout-à-coup
celle-ci fut atteinte d'une violente inflammation de bas-ventre,
accompagnée des douleurs les plus aiguës.
Le docteur Dittmar ayant été appelé, ordonna des remèdes qui devaient
infailliblement calmer cette inflammation; mais, après quelques visites,
s'apercevant au contraire que le mal empirait, il ne put s'empêcher d'en
témoigner son étonnement à Chevallier. «Il faut, lui dit-il, que cette
femme boive ou mange quelque chose qui irrite son mal?--Elle boit en
effet de l'eau-de-vie, répondit Chevallier sans se déconcerter.--Eh!
comment! vous ne pouvez donc pas l'en empêcher?--Non, monsieur, elle en
envoie chercher quand je suis dehors.» Le docteur ajouta que si la malade
continuait l'usage de cette boisson, elle finirait par succomber; puis
s'approchant en particulier de la veuve Debira, il lui adressa des
reproches sur son imprudence; et la jeune Hollandaise lui protesta que,
_depuis long-temps, elle n'avait point bu d'eau-de-vie_.
Cette réponse était de nature à éveiller les plus graves soupçons; de
plus, la dame Jouvenne, hôtesse de Chevallier et de sa maîtresse, avait
remarqué que, lorsqu'elle montait dans leur chambre, il évitait toujours
de se montrer, et se cachait derrière un placard. Néanmoins ces
circonstances étaient insuffisantes pour motiver une accusation capitale.
Le docteur Dittmar cessa ses visites, et peu de jours après, la malade
avait cessé de vivre. Il est essentiel de remarquer qu'à cette époque,
Chevallier ne prévoyant pas l'avenir, ne parla point du système qu'il mit
en œuvre après son arrestation, lorsqu'on lui reprocha ce premier
empoisonnement. Il ne parla pas d'un bain froid pris par sa maîtresse au
moment de ses évacuations menstruelles; il n'en dit pas un seul mot au
médecin à qui pourtant il aurait importé d'indiquer la première cause des
souffrances; et cependant depuis, Chevallier parla de ce bain comme de la
cause de la mort de la veuve Debira.
On ne pouvait trouver le motif de ce premier attentat que dans une nature
perverse. L'intérêt que Chevallier pouvait avoir eu à le commettre, est
demeuré absolument problématique.
Après la mort violente de la belle Hollandaise et dans l'espace de deux
années, Chevallier contracta quatre mariages successifs. Il épousa
d'abord Etiennette-Marie Desgranges, fille d'un propriétaire de
Saint-Didier-sous-Riverie. La seconde femme fut Marguerite Pizard. La
troisième se nommait Marie Riquet. Enfin il avait épousé en quatrièmes
noces Benoîte Besson.
Plusieurs des contrats de mariage étaient dans la même forme: ils
portaient une _donation mutuelle au dernier vivant des deux époux_. La
justice en tira bientôt la conséquence que Chevallier n'avait d'autre
but, en hâtant la mort de ses femmes, que de se mettre en possession des
avantages matrimoniaux qu'il s'était assurés.
Etiennette Desgranges, la première femme de Chevallier, était à l'époque
de son mariage, d'une constitution forte et d'une santé brillante.
Quelques mois s'étaient à peine écoulés au sein de l'union la plus
paisible, lorsque cette jeune femme éprouva des coliques toujours
renaissantes; à cet état de souffrance succéda un affaiblissement
général. Une petite fille, née de ce mariage, tomba dans une débilité
semblable à celle de sa mère. Peu alarmée des symptômes d'un mal qu'elle
ne croyait pas dangereux, elle n'eut aucun soupçon sur son mari; la mort
de son enfant, qui survint peu après, n'éveilla pas des craintes qui
n'auraient été pourtant que trop fondées; et victime de sa confiance,
elle ne tarda pas à suivre sa fille au tombeau; elle mourut en 1814. Une
circonstance, qui ne fut relevée qu'après l'arrestation de Chevallier,
marqua le dernier jour d'Etiennette Desgranges. Les cousines de cette
infortunée avaient appris, par la portière de la maison qu'elle habitait,
que, la veille à onze heures du soir, elle avait eu une crise qui avait
failli la faire périr. Elles furent aussitôt la voir, et la trouvèrent
levée et moins souffrante. Pendant leur visite, en l'absence de son mari,
elle prit quelques alimens et demanda à boire en désignant une bouteille:
_Donnez-moi de ce vin_, dit-elle en montrant le vase du doigt; _l'autre
est celui_ _de mon mari_. La malade but, et cinq minutes après elle
éprouva une crise subite: tous ses membres se contractèrent et se
raidirent. Chevallier arriva; les tortures de sa femme ne l'effrayèrent
point; il suivit sans émotion les terribles effets du breuvage.
Etiennette attacha sur lui ses yeux mourans; vaincue par la douleur, elle
tomba sur le plancher, faisant des efforts convulsifs pour rejeter la
liqueur empoisonnée: bientôt après, elle expira au milieu de tourmens
inexprimables. Chevallier, d'autant plus calme qu'il était préparé dès
long-temps à la mort de sa femme, n'attendit pas que le cadavre fût
refroidi, pour faire disparaître les traces accusatrices de ses
machinations. Il saisit vivement le verre dans lequel sa femme avait bu
et contenant encore la moitié du liquide qui y avait été versé, et alla
le vider sous la pierre de l'évier; puis, avec le plus grand sang-froid,
il ôta l'alliance et les boucles d'oreilles de la défunte. Il se hâtait
aussi de la dépouiller du jupon qui la couvrait, lorsqu'on lui fit
remarquer qu'il était inconvenant à lui de s'occuper de ces détails.
Chevallier se retira, et à l'instar de Desrues, feignit de chercher des
consolations à sa douleur dans la lecture de l'_Imitation de
Jésus-Christ_.
Chevallier, après son arrestation, crut pouvoir se justifier de ce
forfait. Mais il fut prouvé qu'Etiennette Desgranges n'avait point eu de
maladie, dans l'acception médicale de ce mot; que ses souffrances, son
agonie et sa mort avaient eu lieu presqu'à la même heure. La veille du
décès, le docteur Para avait été appelé pour voir madame Chevallier; il
lui avait trouvé les nerfs un peu agités, et s'était borné à prescrire
une potion calmante. Le lendemain, ce médecin y étant retourné, avait
appris avec surprise qu'elle n'existait plus. On ne peut se dissimuler
que les présomptions, soulevées par une mort aussi imprévue, devaient se
convertir en preuves, en les rapprochant des événemens postérieurs.
Facile à se consoler, Chevallier épousa en secondes noces Marguerite
Pizard. Toutefois lorsqu'il fit la demande de la main de cette
demoiselle, celle-ci témoigna d'abord quelque répugnance. Le bruit
circulait déjà sourdement que Chevallier avait tué sa maîtresse et sa
première femme. Enfin Marguerite Pizard s'étant persuadée que l'on
calomniait Chevallier, elle consentit à unir son sort au sien; leur
mariage fut célébré le 28 août 1816. Rien ne semblait devoir faire
repentir Marguerite Pizard de l'union qu'elle venait de contracter. Elle
recevait chaque jour de son mari de nouvelles marques d'attachement: il
lui prodiguait les soins les plus affectueux. Marguerite Pizard devint
enceinte, et cet événement accrut la tendresse de Chevallier,
c'est-à-dire le rendit encore plus prodigue de ses fallacieuses
démonstrations. Cependant ce fut alors qu'il commença à administrera sa
malheureuse épouse les premières doses du poison qui devait la conduire
au tombeau.
Ce n'est qu'en frémissant que nous allons signaler la marche constamment
suivie par ce scélérat dans le cours de ses crimes. Il résulte de
l'instruction du procès, que c'était précisément à l'époque, où l'espoir
d'être père devait ouvrir son cœur aux plus douces impressions, que
Chevallier, souriant aux tortures prochaines de ses victimes, apprêtait
la coupe empoisonnée. Un funeste calcul lui avait appris que le moment où
la fragile existence d'une femme est le plus exposée aux influences
morbides, est celui où elle souffre les douleurs et éprouve les joies de
la maternité. Il savait qu'il faut peu de chose alors pour porter le
trouble dans les sources de la vie. Ce n'était point une mort prompte,
instantanée qu'il voulait donner à deux êtres à la fois; le soin de sa
propre conservation lui faisait pressentir tout ce qu'il y aurait eu de
périlleux pour lui dans un crime aussi précipité. Il préférait, par un
raffinement de cruauté, verser le poison goutte à goutte, et se repaître,
pour ainsi dire, des souffrances graduelles qu'il faisait éprouver.
La grossesse de Marguerite Pizard avait été pénible; des vomissemens
continuels et plus abondans que ne le sont habituellement ceux des femmes
enceintes, des douleurs aiguës dans le bas-ventre en avaient signalé la
durée. Enfin, le 18 mai 1817, madame Chevallier donna le jour à un enfant
mâle qui reçut le nom d'Eugène. Cet enfant, placé en nourrice, fut
momentanément soustrait aux fureurs de son père. C'est le même qui,
vingt-sept mois plus tard, fut l'objet d'un nouveau crime. Cependant
Marguerite Pizard se remit difficilement de ses couches; le poison avait
étendu ses ravages. Trop lent au gré de Chevallier, celui-ci fit prendre
à sa femme les dernières doses. Alors de nouvelles douleurs se
manifestèrent; à chaque instant, survenaient des coliques, des attaques
de nerfs, de violentes convulsions. La malade se plaignit de n'être pas
soignée; elle accusa son médecin de ne point lui faire prendre de
remèdes, sous le faux prétexte qu'elle était de nouveau enceinte. Les
parens, alarmés, s'étonnèrent qu'on n'eût point placé de garde auprès de
Marguerite Pizard; ils offrirent de passer les nuits auprès d'elle. Mais
Chevallier, selon lui, suffisait à tout; il voulait _seul_ donner les
soins que l'état de sa femme réclamait; chaque nuit, il restait _seul_ à
son chevet. Le mal augmenta, les convulsions se succédèrent rapidement;
la mort arriva le 13 septembre 1817: tel fut le résultat de l'assistance
de Chevallier.
Jusqu'ici notre récit n'est fondé que sur des présomptions graves qui ne
font que concourir à éclairer la culpabilité de Chevallier. Nous allons
parler d'un nouveau crime, constaté par les témoignages les moins
irrécusables et par une foule de faits qui sont prouvés.
Au mois de juin 1818, Chevallier épousa Marie Riquet; cette troisième
épouse, comme ses deux devancières, vécut avec son mari dans une
sécurité parfaite. Toujours plus audacieux au crime, non moins habile à
se couvrir du masque des vertus qu'il n'avait pas, Chevallier avait gagné
l'amour de Marie Riquet. Elle devint grosse; c'était, pour ainsi dire, le
commencement de son agonie. Sa santé, jusque-là florissante, commença à
s'altérer. Les phénomènes qui avaient eu lieu, pendant la grossesse des
premières femmes de Chevallier, se reproduisirent chez Marie Riquet. Les
couches furent précédées de violentes douleurs et de convulsions
singulières. Il tint alors à peu de chose que Chevallier ne fût enfin
démasqué.
La femme Pontannier, garde-malade, connue depuis long-temps de Marie
Riquet, s'était proposée pour la soigner durant ses couches; mais
Chevallier n'avait eu garde d'accepter ses offres. Cette femme en conçut
des soupçons. Chevallier l'ayant rencontrée peu de jours après, lui
annonça l'accouchement de sa femme: il convint qu'elle avait eu des
convulsions terribles, et qu'on avait été obligé d'avoir recours au
_forceps_. Tout dans ce récit dénonçait à la femme Pontannier des trames
criminelles. Elle crut reconnaître des symptômes de poison; et ne
pouvant contenir son indignation, elle se répandit en reproches contre
Chevallier. Celui-ci, confondu, se déconcerta, balbutia quelques mots
entrecoupés, et se hâta de quitter la femme Pontannier. Quelques jours se
passèrent, et Marie Riquet n'existait plus. Chevallier essaya de profiter
de cet événement pour dérouter les soupçons de la femme Pontannier; il
composa son visage, et vint lui annoncer la mort presque subite de son
épouse. Mais la femme Pontannier, loin d'être la dupe de son hypocrisie,
s'emporta, dit à Chevallier que la famille Riquet allait faire ouvrir le
cadavre de la défunte, et que, si elle ne le faisait pas, elle s'en
chargerait elle-même. Chevallier, attérré par cette menace, pâlit; il ne
chercha point à repousser l'accusation qui l'accablait.
Mais le moment n'était pas encore arrivé où ce misérable devait être
convaincu de ses crimes. La famille Riquet hésita sur ce qu'elle devait
faire. Elle recula devant les conséquences de l'accusation qu'elle
pouvait porter; elle songea avec horreur qu'une pareille démarche pouvait
conduire Chevallier à l'échafaud, et déshonorer les enfans, sans rendre
la vie à leur mère; elle se détermina en conséquence à se taire.