Nous allons transcrire la péroraison du plaidoyer de l'éloquent avocat,

parce qu'on y retrouve quelques particularités touchantes relativement

aux derniers momens du prince: «Déjà peut-être nous accuserait-on d'avoir

omis, ou même de ne nous être pas borné à faire valoir pour l'accusé la

plus sublime, la plus puissante de toutes les recommandations. Vous allez

au-devant de nos paroles, messieurs, et vous croyez entendre ce dernier

cri du prince-martyr... «_C'est un insensé!..._ Grâce! grâce pour

l'_homme_!» Le monarque, le père adoptif de la victime, le père de tous

ses sujets, n'arrive pas assez tôt, et le prince ne pense qu'à assurer la

vie de son meurtrier. Une chrétienne impatience s'empare de lui, et au

milieu de ses affreuses douleurs, le sort de celui qui les cause l'occupe

presque tout entier. C'est ici que, sans aggraver le sort de l'accusé, et

même pour le servir, pour le couvrir d'une égide tutélaire, nous pouvons

proclamer toute notre admiration pour la victime. Douloureusement soulagé

par les pleurs de sa courageuse épouse qui commande à son désespoir, par

la présence de sa jeune et innocente fille, il partage en quelque sorte

sa sollicitude entre ces illustres objets de sa tendresse et le

malheureux _insensé_ qui l'a frappé. Alliance inouïe de pensées si

diversement admirables! contraste que peut seule engendrer ou expliquer

une grande âme! Les derniers momens que peut donner ce prince chéri aux

plus tendres sentimens de la nature, il en dérobe une partie pour devenir

le protecteur, l'auguste avocat de celui qui lui arrache la vie! Grâce

pour l'homme! Quel choix bienfaisant d'expressions dans ce mot d'un usage

si vulgaire: Grâce pour l'_homme_! Eh bien! messieurs, l'homme est devant

vous! Les dernières paroles de sa victime ne seront-elles pour lui qu'un

héroïsme stérile? Et si ce cri de grâce sorti de la bouche d'un illustre

mourant est impuissant sur des juges, joignez-y ce jugement porté par la

victime: _C'est un insensé!_ Que ces deux mots réunis, plus forts que mes

vains raisonnemens, se fortifient l'un par l'autre en faveur de

l'_homme_; (pourquoi serions-nous plus sévères que celui que nous

pleurons?) en faveur de l'homme que vous allez juger; qu'ils soient son

unique défense: c'est là principalement que nous voulons placer son

refuge. Oui, c'est un insensé celui qui conçut, qui nourrit, pendant six

ans, l'infernal projet de détruire la plus illustre, la plus clémente, la

plus paternelle race de souverains, la plus digne de gouverner une nation

dévouée, libre et généreuse.»

Le président demanda à Louvel s'il avait quelque chose à ajouter au

plaidoyer de son défenseur. L'accusé, sans répondre à cette

interpellation, se leva, tira de sa poche des feuilles de papier

détachées, écrites de sa main; et du ton de la plus froide insensibilité,

lut les phrases suivantes:

«J'ai rougi aujourd'hui d'un crime que j'ai commis seul. J'ai la

consolation de croire, en mourant, que je n'ai point déshonoré la nation

ni ma famille. Il ne faut voir en moi qu'un Français dévoué à se

sacrifier pour détruire, suivant mon système, une partie des hommes qui

ont pris les armes contre ma patrie. Je suis accusé d'avoir ôté la vie à

un prince. Je suis seul coupable; mais parmi les hommes qui occupent le

gouvernement, il y en a d'aussi coupables que moi. Ils ont, suivant moi,

reconnu des crimes pour des vertus. Les plus mauvais gouvernemens que la

France a eus ont toujours puni les hommes qui l'ont trahie, ou qui ont

porté les armes contre la nation.

«Suivant mon système, lorsque des armées étrangères menacent, les partis

doivent cesser et se rallier pour combattre, pour faire cause commune

contre les ennemis de tous les Français. Les Français qui ne se rallient

pas sont coupables. Suivant moi, le Français qui est obligé de sortir de

France par l'injustice du gouvernement, si ce même Français se met à

porter les armes pour les armées étrangères contre la France, alors il

est coupable. Il ne peut rentrer dans la qualité de citoyen français.

«Selon moi, je ne peux pas m'empêcher de croire que si la bataille de

Waterloo a été si fatale à la France, c'est qu'il y avait à Gand et à

Bruxelles des Français qui ont porté dans les armées la trahison, et qui

ont donné des secours aux ennemis.

«Suivant moi et selon mon système, la mort de Louis XVI était nécessaire,

parce que la nation y a consenti.... Si c'était une poignée d'intrigans

qui se fût portée aux Tuileries, et qui lui eût ôté la vie sur le moment,

oui, je le croirais; mais comme Louis XVI est resté long-temps en

arrestation, on ne peut pas croire que ce ne soit pas de l'aveu de la

nation. De sorte que s'il n'y avait eu que quelques hommes, il n'aurait

pas péri; la nation entière s'y serait opposée. Aujourd'hui, ils

prétendent être les maîtres de la nation; mais suivant moi, les Bourbons

sont coupables, et la nation serait déshonorée si elle se laissait

gouverner par eux.»

Telle fut la défense de Louvel prononcée par lui-même. Vainement on avait

tenté de le détourner de lire cette défense étrange, ce tissu

d'absurdités, qui, du reste, semblait venir à l'appui du système adopté

par le défenseur. Ces paroles délirantes avaient répandu sur tous les

visages l'indignation et l'horreur; Louvel seul conservait son

immobilité. Le procureur-général repoussa la question de monomanie et

réclama, avec une noble fermeté, la juste punition du coupable.

Le 6 juin, la cour des pairs rendit son arrêt qui condamnait Louvel à la

peine de mort. Cet arrêt, étant sans appel, il ne restait plus au

coupable qu'à songer à mourir. Mais avant de le conduire au pied de

l'échafaud, racontons quelques faits particuliers aux derniers jours de

sa vie.

Le premier jour qu'il comparut devant ses juges, il témoigna le désir de

faire un peu de toilette. Arrivé dans la salle qui précède la chambre des

pairs, il fut frappé de la mollesse du tapis. «Quel bon tapis! dit-il, si

j'en avais eu un semblable dans ma prison, je n'aurais pas été éveillé si

souvent par le bruit des gendarmes.»

«J'ai été fort content de la chambre des pairs, dit-il encore: je ne suis

fâché que d'une seule chose, c'est qu'elle ait fait durer le procès

pendant deux jours.--Mais c'est un jour de gagné, lui reprit-on.--Dites

donc plutôt un jour de perdu! répondit le fanatique.»

Logé dans une chambre voisine de l'appartement de M. de Sémonville, il

eut un petit mouvement de sensualité, et dit au grand-référendaire:

«Depuis que je suis en prison, j'ai toujours couché dans de gros draps;

je voudrais bien, pour la dernière nuit, en avoir de fins.» On obtempéra

à sa demande. Il s'endormit paisiblement, et ne se réveilla qu'à six

heures. Il demanda alors un verre de vin, qui lui fut donné. Il était à

dîner quand M. Cauchy fils, greffier, arriva à la Conciergerie. Louvel

fut amené au greffe. Il entendit lecture de l'arrêt qui le condamnait à

avoir la tête tranchée. Ce misérable ne donna pas le moindre signe

d'émotion ni de trouble. Après cette lecture, le jeune greffier,

magistrat plein de piété, lui fit une courte exhortation: «Vous n'avez

plus, lui dit-il, rien à espérer des hommes; votre seule ressource est

dans la miséricorde de Dieu. Il pardonne, ce Dieu miséricordieux, au plus

grand coupable, quand il témoigne du repentir et des regrets sincères

sur son crime.--Des regrets! interrompit Louvel, je n'en ai pas.....--La

porte de l'éternité va s'ouvrir devant vous, malheureux! occupez-vous de

votre salut.--Bah! un prêtre, je n'en ai pas besoin; et puisque je dois

mourir, pourquoi demain? pourquoi pas aujourd'hui? je suis tout prêt.»

Après cet entretien, on le reconduisit à sa prison, où il acheva de dîner

tranquillement. Son repas terminé, il s'occupa d'écrire à ses parens pour

leur faire ses adieux, et leur témoigner ses regrets de leur avoir causé

tant de chagrins.

Le mercredi, 7 juin, dès le matin, M. le procureur-général Bellart se

rendit en personne à la Conciergerie, afin de tenter, pour la dernière

fois, d'arracher des aveux au condamné. On persistait à croire que ce

n'était point un crime isolé, et que Louvel, emportant le secret de ses

complices, allait, par sa mort, leur rendre la liberté. Les efforts de M.

Bellart demeurèrent sans résultat. Le condamné paraissait en outre décidé

à repousser les secours de la religion; il avait refusé d'entendre un

ecclésiastique de Notre-Dame. Cependant, à force de persévérance, il

avait été vaincu, et s'était confessé à M. l'abbé Montès, aumônier de la

Conciergerie.

L'exécution avait été fixée à six heures. Un quart-d'heure avant, Louvel

monta dans la charrette; il était accompagné de l'abbé Montès qui lui

prodigua constamment, et d'abord inutilement, les secours de la religion.

Sa figure était extrêmement pâle. Pendant le trajet, il regardait à

droite et à gauche, et paraissait abattu. Arrivé au pied de l'échafaud,

Louvel s'entretint avec son confesseur l'espace de quatre minutes.

L'altération de ses traits et son accablement étaient visibles. Deux

aides de l'exécuteur furent obligés de le soutenir pour lui aider à

monter à l'échafaud. Pendant qu'on l'attachait à la fatale planche, il

promenait de tous côtés un œil hagard. Enfin, à six heures, il avait

subi sa peine.

ASSASSINAT DE NEYRET.

Ce procès criminel qui, pendant près de deux années, fixa l'attention des

habitans de la Drôme, rappelle, par sa bizarrerie et l'atrocité des

circonstances dont le crime fut accompagné, le trop fameux procès de

Rhodez.

Un ancien militaire, nommé Neyret, retiré à Valence, y avait épousé la

fille de la veuve Dupont. Dans une fête établie à Valence, à l'instar de

celle de la rosière de Salency, la fille Dupont, proclamée la plus sage

de toutes ses compagnes, avait reçu, pour prix de sa sagesse, avec la

couronne de roses, une dot de six cents francs et la main de Neyret. A

l'aide de cette dot, les deux époux levèrent un petit fonds de commerce;

mais des chances malheureuses trahirent leur espoir; Neyret manqua à ses

engagemens. Ses malheurs lui aliénèrent l'affection d'une femme qui ne

lui était unie que par l'intérêt. Elle abandonna Neyret, après s'être,

dit-on, emparée de tous les débris de son commerce. Son inconduite devint

notoire: elle recevait publiquement des hommes mariés, et fréquentait des

mauvais lieux.

Dans les premiers jours du mois d'août 1818, Neyret disparut. Vers le

milieu du même mois, à quatre heures du matin, une veste et un chapeau,

découverts dans une barque, près du pont de Valence, furent reconnus pour

lui avoir appartenus. On crut d'abord que le malheureux Neyret s'était

donné la mort. Cependant, dès le lendemain de sa disparition, le bruit

avait circulé dans la ville que Neyret était mort victime d'un

assassinat, et que son cadavre, percé de neuf coups de couteau, avait été

jeté dans le Rhône.

Ce bruit ayant pris de la consistance, les soupçons se portèrent sur la

femme de Neyret, ainsi que sur sa belle-mère. L'une et l'autre furent

arrêtées; et bientôt après un jeune homme, nommé Chaléat, qui, à l'époque

du crime, avait eu des liaisons avec la Neyret, fut prévenu de complicité

avec elle et partagea sa détention.

Trois autres individus, Mélanie Durand, le nommé Vigne et sa femme, qui

semblaient avoir parlé de l'assassinat de Neyret avec connaissance de

cause, appelés d'abord comme témoins dans l'instruction dirigée contre

les trois premiers accusés, et compromis par des dénégations contraires à

l'évidence, par des réticences plus que suspectes, furent mis en

jugement, et les débats publics, relatifs à ces six prévenus,

commencèrent le 20 mars 1819.

Une circonstance où les accusés trouvèrent moyen d'alléguer un _alibi_,

embrouilla tellement la cause, que le jury ayant déclaré, après quatre

heures de délibération, les accusés non coupables, ils furent tous mis en

liberté.

Mais de nouvelles révélations étant parvenues à la justice sur d'autres

individus compromis dans cette horrible affaire, on instruisit une

seconde procédure où les premiers accusés ne pouvaient figurer que comme

témoins, puisqu'ils avaient été acquittés.

La veuve Neyret qui, depuis deux ans, n'opposait à la justice qu'un

silence obstiné, avait enfin cédé au cri de sa conscience. Ses aveux

accusaient sa propre mère, son oncle Blanc qui s'était pendu en prison,

Chaléat, Sabot, Palandre, Lamotte, Vigne et sa femme. _Une étrangère_

avait tout vu, et son témoignage pouvait confirmer le sien. Mais quelle

était cette étrangère? Sur les signalemens donnés par la veuve Neyret,

une fille publique, nommée Adélaïde Houdard, fut arrêtée à Paris, dans un

lieu de débauche; elle fut forcée d'avouer qu'elle se trouvait à Valence

à l'époque du crime; elle fut renvoyée dans cette ville, et après de

longues hésitations, elle donna les détails suivans:

«J'étais à Valence depuis quelque temps, lorsque la femme Neyret, que je

connaissais fort peu, m'invita à un souper qu'elle donnait le soir à

d'autres filles et à quatre ou cinq hommes. Il était trois heures

après-midi. Je passai le reste de la journée chez elle. A l'entrée de la

nuit, je vis arriver sa mère, puis la Vigne, qui fut suivie à un long

intervalle du malheureux Neyret. Celui-ci jugeant, par les préparatifs

qui s'offraient à ses regards, des projets libertins de sa femme,

s'emporta contre elle en violens reproches, et lui lança même un

soufflet. Aux cris de la Neyret, un grand et beau jeune homme, qui entra

dans ce moment, se précipita sur le mari, et l'accula contre la muraille.

Alors entrèrent ensemble trois ou quatre individus qui, après avoir

renversé Neyret d'un coup de bouteille dont il eut la tête fracassée, le

traînèrent dans une chambre contiguë, où je les suivis machinalement, une

chandelle à la main. Là, un de ces monstres enfonça lentement un couteau

dans la partie supérieure du cou de la victime que les autres

comprimaient de toutes leurs forces. A ce spectacle, éperdue, hors de

moi-même, tremblante pour mes propres jours, je me réfugiai dans la pièce

où était restée la Neyret, que je trouvai sur un lit évanouie. Les forces

m'abandonnèrent aussitôt; je tombai sur une chaise, privée de sentiment;

et quand je revins à moi, les meurtriers me firent prêter le serment de

garder un silence éternel sur les événemens de cette nuit fatale.»

D'après ces renseignemens, quatre individus furent traduits, le 30 août

1820, devant la cour d'assises de la Drôme, comme prévenus de meurtre

avec complicité sur la personne de Neyret; savoir, les nommés Sabot,

Jean-Baptiste François dit Lamotte, Palandre et Adélaïde Houdard, dite

_la Parisienne_.

L'affaire occupa cinq séances, du 30 août au 3 septembre; sur les

soixante-quatorze témoins entendus, la déposition la plus forte fut

celle d'un nommé Ferrier; il déclara qu'ayant accompagné Chaléat, son

maître, à la maison de la Neyret, il s'approcha, en se retirant, du

contrevent d'un appartement où il y avait de la lumière, et qu'il vit

quatre hommes qui portaient un corps inanimé qui fut placé sur un

matelas; qu'il vit une vieille femme s'en approcher et plonger un couteau

dans le corps de cet homme; qu'il s'enfuit épouvanté. Il déclara qu'il ne

reconnut aucun des assassins, mais que Chaléat était sur le seuil de la

porte, et que deux femmes avaient un flambeau à la main.

La déposition de la femme Neyret qui semblait avoir tout le secret de

l'assassinat, était encore plus vivement attendue. «Chaléat, dit-elle,

m'avait fait prévenir, par la femme Vigne, de préparer un souper pour le

10 août. Il devait y avoir cinq personnes. Chaléat désirait que Mélanie

Durand se trouvât parmi les convives; mais la Vigne qui fut chargée de

l'inviter oublia la commission. Il ne se trouvait chez moi que la femme

Vigne, Adélaïde Houdard et ma mère, lorsque mon mari entra et me donna un

soufflet. Chaléat qui arriva dans ce moment s'élança sur mon mari.

Palandre, Lamotte, Sabot et Vigne qui suivirent de près Chaléat,

lancèrent une bouteille à la tête de Neyret, et on l'entraîna dans le

troisième appartement où on l'égorgea.» Étant demeurée dans la seconde

pièce, elle déclara ignorer les détails de l'assassinat. Blanc arriva le

dernier. Ce fut lui qui porta le cadavre au Rhône, accompagné de Lamotte.

On fit prêter aux quatre femmes le serment de ne jamais rien révéler.

La fille Houdard, interrogée comme accusée, changea quelque chose à ses

déclarations. Enfin, après cinq jours de vifs débats entre les témoins et

les accusés, après des plaidoyers où les avocats firent surtout valoir en

faveur des prévenus les contradictions entre les divers témoignages et

les précédens relatifs aux principaux témoins, la fille Houdard qui

siégeait sur le banc des accusés, fut acquittée à l'unanimité par le

jury; Palandre, à la majorité de sept voix contre cinq, fut déclaré

coupable, et la cour s'étant réunie à la minorité qui lui était

favorable, il fut acquitté. A l'égard de Sabot et Lamotte, déclarés

également coupables à la majorité de sept voix contre cinq, la cour

adopta l'avis de la majorité des jurés; en conséquence, ces deux

individus, convaincus de complicité dans le meurtre de Neyret, mais sans

préméditation, circonstance qui, résolue affirmativement, aurait appelé

sur eux la peine capitale, furent l'un et l'autre condamnés aux travaux

forcés à perpétuité, à l'exposition et à la marque.

Ce jugement, comparé à celui qui avait acquitté la veuve Neyret, Chaléat,

etc., offre une sérieuse matière à réflexions. Sabot et Lamotte

persistèrent à soutenir leur innocence, traitant de calomniateurs tous

les témoins qui avaient déposé contre eux.

CATHERINE CAMAN

ET SES COMPLICES.

Le lecteur a pu facilement se convaincre, par l'épouvantable série

d'exemples que nous avons déjà fait passer sous ses yeux, que la débauche

et l'adultère sont une des causes les plus ordinaires des crimes qui

désolent la société. Cette vérité n'est malheureusement que trop prouvée;

des forfaits nombreux sont là pour l'attester. Aussi, bravant, dans

l'intérêt des mœurs, le reproche de monotonie qui pourrait nous être

adressé, nous ne nous lasserons pas d'insister sur ce point, toutes les

fois que de tristes occasions s'en présenteront. Une leçon fréquemment

répétée, et accompagnée d'exemples frappans et toujours nouveaux, doit à

la longue s'introduire et fructifier dans les cœurs qui sont encore

quelque peu sensibles à la vertu.

Catherine Caman, femme Latreyle, habitait avec son mari une commune

située dans les environs de Pau en Béarn. Depuis long-temps, des liaisons

criminelles existaient entre cette femme et le nommé Quidel dit Barros.

Catherine Caman avait fait inutilement bien des démarches pour obtenir sa

séparation. La plus grande mésintelligence régnait dans ce ménage, et

Catherine Caman ne dissimulait ni sa passion pour Barros, ni sa haine

pour son mari.

Le 2 juillet 1820, Latreyle disparut tout-à-coup; et sa femme, pour

détourner les soupçons qui s'élevaient contre elle, fit faire des

recherches très-actives et très-empressées dans les communes voisines.

Cependant cette ruse ne put endormir ni tromper la vigilance de la

justice. Barros fut arrêté au moment où il cherchait à vendre des

vêtemens qui avaient appartenu à Latreyle. Pressé par le juge

d'instruction, il se troubla, laissa échapper une partie de la vérité, et

nomma ses complices.

Par suite de ses révélations, les nommés Manauté, Chelles, et la femme

Latreyle furent arrêtés. Saisis d'effroi, croyant que tout était connu,

ils n'hésitèrent point à révéler tous les secrets de l'horrible mystère

qui avait présidé à la mort de Latreyle.

Ce malheureux époux avait été assassiné dans son lit; sa femme, Barros,

Manauté et Chelles, avaient tous trempé leurs mains dans son sang, et ils

avaient préludé à ce meurtre par une sorte d'orgie. On avait transporté

son cadavre, sur une jument, dans un champ de Barros, où d'avance on

avait creusé une fosse pour le recevoir, et les funérailles de la victime

avaient été célébrées par une nouvelle orgie.

Les accusés Barros, Manauté, Chelles et la femme Latreyle, furent

déclarés coupables du meurtre avec les circonstances atroces que l'on

vient de lire, et la Cour d'assises des Basses-Pyrénées les condamna à

mort.

LES DEUX FILS PARRICIDES.

Pierre Godefroy, jardinier aux Mesnils, près de Montfort-l'Amaury,

arrondissement de Rambouillet, était parvenu à l'âge de soixante-huit

ans, et pourtant, sous le rapport des mœurs, sa conduite était fort

irrégulière. Il fréquentait des femmes de mauvaise vie et découchait

souvent. Il s'élevait à ce sujet entre lui, sa femme et ses enfans, des

querelles très-vives, et l'instruction rapporte des propos qui font

frémir.

Le samedi 24 septembre 1814, dans la soirée, par un beau clair de lune,

Pierre Godefroy fut rencontré sur le chemin du bois de l'Épine; le

lendemain, son cadavre fut trouvé dans le même bois. Une trace de sang,

qui commençait sur la route et se prolongeait dans le bois, prouvait

qu'il y avait été traîné après l'assassinat. Le malheureux vieillard

avait été tué d'un coup de fusil, chargé de deux balles, qui lui avaient

fracturé la poitrine; les meurtriers, craignant que leur victime

n'échappât, avaient eu l'horrible précaution de l'achever en lui faisant

au cou, au-dessous du menton, une très-large plaie. En déposant le

cadavre sous les arbres, on avait cherché à couvrir la plaie avec le

bâton de chêne qui servait, quelques instans auparavant, à assurer la

marche chancelante du vieillard.

La voix publique ne tarda pas à désigner les deux fils Godefroy, comme

auteurs du crime. Un des indices auxquels on attacha le plus d'importance

fut la découverte, au domicile de la veuve Godefroy, d'un fusil de chasse

non chargé, nouvellement tiré, pouvant recevoir des balles de calibre. La

veuve déclara que son fils Julien s'en était servi, le vendredi, pour

tuer un oiseau; elle montra en effet un oiseau mort qui était dans sa

huche.

Ces charges et plusieurs autres ne parurent pas suffisantes à la chambre

d'accusation de la Cour d'assises; par arrêt du mois de février 1815,

elle ordonna la mise en liberté des deux fils Godefroy qui avaient été

arrêtés. Cinq années s'écoulèrent sans qu'aucune lumière nouvelles vint

dissiper les ténèbres qui couvraient cet exécrable attentat; mais en

février 1820, diverses indiscrétions des personnes de la famille ou de

quelques témoins, excitèrent la vigilance de la justice, et les fils de

Godefroy furent remis en prison et en cause.

Cinquante-neuf témoins furent assignés, et confirmèrent toutes les

charges. Les deux accusés, l'un Pierre-Martin, âgé de trente-trois ans,

ancien militaire et père de six enfans; l'autre Julien, âgé de trente

ans, se renfermèrent dans une dénégation complète. Leur défenseur

repoussa surtout l'invraisemblance d'une accusation où il faudrait

supposer que d'autres femmes de la famille, la mère, une sœur et une

belle-sœur des accusés, auraient été, sinon complices, au moins

confidentes. «On ne peut croire, ajoutait-t-il, que le crime de parricide

ait été en quelque sorte traité en conseil de famille.»

Néanmoins, après une délibération d'une demi-heure, les jurés déclarèrent

coupables de parricide les deux frères Godefroy, qui furent condamnés à

avoir le poing coupé et la tête tranchée.

LELIÈVRE,

DIT CHEVALLIER.

Si dans l'ordre moral, il est à peu près possible de déterminer les

limites du bien, parce qu'il existe des règles fixes qui peuvent guider

dans cette délimitation, il n'en est malheureusement pas de même du mal;

tout ce qui en dépend n'étant que monstruosité, et par conséquent

en-dehors de toutes les lois connues, comment pourrait-on lui assigner

des bornes?

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 3 / 21 段