Le parricide et sa mère furent amenés devant la cour d'assises de Colmar.

Tous les faits furent attestés aux débats par des témoignages

authentiques. Un témoin déclara aussi avoir entendu dire à Jean Heinrich,

parlant de son père: «Le voilà mort! c'est une grande peine de moins:

nous ne pouvions pas vivre ensemble.» Un autre déposa que la mère avait

dit: «C'est un grand bien qu'il soit parti: Jean et lui ne pouvaient pas

s'accorder. Nous avons le projet de commencer une distillerie, et le

vieux buveur n'aurait fait que boire notre eau-de-vie.»

Le 11 mai, sur la déclaration du jury, la cour condamna à la peine

capitale Jean Heinrich, âgé de vingt-six ans, et Salomé Schwarts, sa

mère, âgée de quarante-neuf ans.

Aux termes de la sentence, ils furent conduits à l'échafaud, pieds nus,

revêtus d'un voile noir; ils demeurèrent exposés sur l'échafaud pendant

que lecture fut faite au peuple de l'arrêt de condamnation, puis le

bourreau leur coupa le poing droit, avant de leur donner la mort.

L'ÉPICIER DUTEIL

ET

DELPHINE CARNET.

Le nommé Duteil, épicier et cultivateur à Orvilliers (Seine-et-Oise),

après de longues importunités, avait séduit Delphine Carnet, sa servante,

âgée de dix-huit ans. Le commerce adultère qu'elle entretenait avec son

maître, l'empire qu'elle avait acquis sur son esprit, inspirèrent bientôt

à cette jeune fille l'idée d'un crime. Jalouse d'être seule maîtresse

dans la maison, elle forma le projet de se débarrasser de la femme

Duteil. Soit qu'elle eût déjà le cœur assez pervers pour avoir conçu

seule cette pensée criminelle, soit qu'elle y eût été poussée par le

mari, elle ne tarda pas à tenter de mettre son dessein à exécution.

Le 1er septembre 1819 fut le jour choisi par sa jalouse cupidité. Duteil

s'était rendu au marché de Houdan; sa femme était seule à la maison.

Delphine avait eu le soin d'en écarter les enfans. Bientôt elle appelle

sa maîtresse, pour lui montrer une petite _bête jaune_ qu'elle prétend

apercevoir au fond du puits du jardin. La femme Duteil, trop crédule,

s'approche, se penche et ne voit rien; Delphine l'invite à baisser la

tête davantage, et en même temps la précipite au fond du puits.

Heureusement il n'y avait que deux pieds d'eau dans ce puits qui, en tout

n'avait que douze pieds de profondeur. Le forfait ne put être consommé.

La femme Duteil jeta de grands cris et appela à son secours sa fille Zoé.

Au même instant, un seau rempli d'eau tomba sur elle avec sa chaîne de

fer, et lui fit une blessure grave. Il est permis de croire que cette

chute ne fut pas accidentelle; du moins, la manière dont la servante

porta les premiers secours à sa maîtresse, permettent d'en douter. En lui

présentant une échelle, elle s'y prenait avec tant de maladresse, que la

femme Duteil en fut toute froissée et ne put s'empêcher de croire que

l'échelle était dirigée contre elle dans des intentions hostiles. Dans

son interrogatoire, cette femme se servit, pour peindre ce qui s'était

passé, d'une expression aussi naturelle qu'énergique: saisissant

fortement le bas de l'échelle que Delphine paraissait vouloir retirer,

elles faisaient, dans cette lutte singulière, tous les mouvemens de deux

scieurs de long.

Soit que Delphine reconnût l'impossibilité d'achever son attentat, soit

qu'elle fût frappée de repentir, elle fixa enfin l'échelle, aida sa

maîtresse à sortir du puits, l'emporta dans ses bras, la mit au lit, lui

prodigua les soins les plus tendres, et implora son pardon en la

conjurant de ne rien dire à personne de l'action coupable qu'elle venait

de faire. Touchée par ses prières et par sa protestation, la malheureuse

femme Duteil poussa la bonté jusqu'à lui faire cette promesse avec

l'intention de la lui tenir. Mais la nature des plaies et des contusions

dont son corps était couvert, l'ayant forcée d'appeler un médecin, la

vérité fut reconnue, et Delphine arrêtée. D'abord Delphine, non seulement

avoua tout, mais encore elle compromit fortement Duteil, en le signalant

comme instigateur de son crime. Plus tard, elle chercha à se rétracter,

en annonçant qu'elle seule était coupable du forfait auquel l'avaient

portée sa cupidité et sa jalousie à l'égard de la femme Duteil. Cependant

le mari coupable avait été arrêté. Mis en accusation avec Delphine

Carnet, il repoussa avec beaucoup de présence d'esprit toutes les charges

qu'on lui opposait. Il fit valoir une circonstance qui fut constatée dans

l'instruction; c'est que le matin de l'événement, il ne voulait pas aller

au marché, et s'était décidé à y envoyer sa femme; qu'il n'y était allé

que parce que celle-ci avait préféré rester à la maison. Il prétendait

prouver, par cette allégation, qu'il ignorait, qu'il ne soupçonnait même

pas les projets de sa servante.

Les deux accusés furent traduits devant la cour d'assises de Versailles.

A l'audience, Delphine Carnet changea encore une fois de langage, et

soutint que Duteil était l'instigateur du meurtre. Toutefois ces aveux

d'une fille de dix-huit ans qu'une première erreur avait poussée si loin

dans la carrière du crime, ne furent pas aussi foudroyans pour Duteil que

la modération exemplaire qui dicta la déposition de sa femme, entendue

comme témoin, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président de la

cour. Cette malheureuse femme déclara, les larmes aux yeux, qu'elle ne

pouvait croire son mari coupable: «Le père de mes enfans, ajouta-t-elle,

n'a pu vouloir tuer leur mère.»

Après une très-courte délibération, le jury déclara les deux accusés

coupables d'une tentative d'homicide, laquelle n'avait été interrompue

que par des circonstances fortuites et indépendantes de leur volonté. En

conséquence, Duteil et Delphine Carnet furent condamnés à la peine de

mort, par arrêt du 16 novembre 1819.

LOUVEL,

ASSASSIN DU DUC DE BERRY.

L'attentat de Louvel, attentat qui couvrit la France entière de deuil et

de consternation, est, par les conséquences qu'il entraîna à sa suite,

l'un des événemens les plus considérables de notre époque. Louvel, _l'un

de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois_,

avait choisi pour victime le duc de Berry, parce qu'il voyait en lui seul

l'espoir de la famille des Bourbons. Le résultat de son crime ne fut pas

tel que sa rage l'avait espéré: le prince assassiné avait pourvu à la

continuation de sa race; sous ce rapport, furent donc déçus les criminels

calculs de Louvel. Mais par une de ces combinaisons qu'il n'est pas donné

à l'homme d'expliquer, le poignard de Louvel devint l'instrument de

l'ambition d'un parti antipathique à la nation; dès ce moment, ce parti,

ennemi déclaré du progrès des lumières, fit invasion dans toutes les

branches du gouvernement, s'appliqua à faire prospérer partout ses plans

rétrogrades, mutila peu à peu toutes les libertés publiques, attisa de

nouveau, et sans s'en douter, le feu du volcan des révolutions, et vit

disparaître dans une éruption soudaine cette vieille dynastie des

Bourbons, qui, malgré les avis réitérés de ses amis sincères, lui avait

imprudemment confié sa couronne et ses destinées.

Ce parti ambitieux, avide et rancunier, dès que la première nouvelle de

l'assassinat du duc de Berry était venu attrister la capitale, n'avait

pas manqué d'ameuter ses journaux contre les hommes à idées libérales,

désignant Louvel comme un Séide à leurs gages. La procédure prouva le

contraire, mais la tactique n'avait que trop bien réussi: le parti

anti-national tenait le pouvoir, objet de ses vœux les plus ardens, et

l'on sait quels furent les résultats de son administration.

Louvel, enfonçant le fer assassin dans le cœur du prince, n'avait

d'autre instigateur que sa haine sombre et fanatique pour la race royale.

Depuis long-temps, il méditait son exécrable dessein, mais sans

confident, sans auxiliaire; sa trame ne se rattachait qu'à lui seul; seul

il voulait la mettre à fin. C'était un de ces êtres à part qui semblent

voués par leur destinée à trancher le fil des jours des princes, et mille

fois plus à craindre pour eux que les plus hardis conspirateurs. «Ces

hommes, dit M. de Châteaubriand, surgissent soudainement et s'abîment

aussitôt dans les supplices: rien ne les précède, rien ne les suit.

Isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur

poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive; on ne les

entrevoit qu'un moment, à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac

était bien près de Jacques Clément. C'est un fait unique dans l'histoire,

que le dernier roi d'une race et le premier roi d'une autre aient été

assassinés de la même façon, chacun d'eux par un seul homme, au milieu de

leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moins de vingt-un ans. Le

même fanatisme anima les deux assassins; mais l'un immola un prince

catholique, l'autre un prince qu'il croyait protestant. Clément fut

l'instrument d'une ambition personnelle; Ravaillac, comme Louvel,

l'aveugle mandataire d'une opinion.»

Les détails de cet événement et de la procédure extraordinaire à laquelle

il donna lieu viendront parfaitement à l'appui de ces réflexions.

Le 13 février 1820, le duc et la duchesse de Berry s'étaient rendus à

l'Opéra; la princesse manifesta le désir de ne pas rester au théâtre

jusqu'à la fin du spectacle; le prince, vers onze heures du soir, la

reconduisit à sa voiture qui stationnait rue Rameau, et, ayant pris congé

d'elle en l'assurant qu'il la rejoindrait dans quelques instans, il se

retourna pour rentrer à l'Opéra.

A l'instant même, un homme s'élance, passe près du duc de Berry comme un

éclair, et quelques personnes le voient heurter le prince violemment.

La première idée qui vint au duc et à toute sa suite fut que cet homme

était tout simplement un curieux indiscret. L'aide-de-camp du prince, M.

le comte de Choiseul, fut tellement dominé par cette idée, qu'il prit

l'importun par l'habit, et le repoussa en lui disant: _Prenez donc

garde!_... L'homme prit la fuite; mais il n'avait pas fait quelques pas,

que le prince s'écria: _Je suis assassiné!_ et en même temps il tenait la

main sur un poignard abandonné dans la plaie par l'assassin. A l'instant

même, MM. de Choiseul et de Clermont volèrent sur les traces du

meurtrier, qu'eux et tous les assistans voyaient courir vers la rue de

Richelieu. Le garde-royal Desbiez, qui était de faction auprès de la

voiture à l'instant où le crime venait d'être commis, un adjudant de

ville, d'autres gardes-royaux et des gendarmes se mirent également à sa

poursuite.

L'assassin fut arrêté non loin de là, à l'arcade Colbert, par un garçon

limonadier appelé Paulmier, qui le remit aussitôt à l'adjudant de ville

et à tous les militaires par lesquels il était poursuivi.

Conduit au corps-de-garde, l'homme arrêté fut fouillé en présence de tous

les témoins qui avaient présidé à son arrestation. On trouva sur lui,

dans une des poches de son pantalon, une gaîne vide; c'était celle du

poignard avec lequel il avait frappé le prince. Dans l'autre poche se

trouva une alêne de sellier, affilée aussi en poignard et munie

également de sa gaîne. Ces instrumens homicides et une clef qu'il avait

sur lui, furent saisis et livrés sur-le-champ, ainsi que sa personne, à

la justice.

Cependant on avait conduit le prince, d'abord dans un corridor du

théâtre, puis dans le salon de la loge du roi. Le duc de Berry avait

lui-même tiré d'une plaie profonde le fer qu'y avait laissé l'assassin.

L'arme était grossièrement façonnée en poignard tranchant et aigu, et

avait un demi-pied de longueur.

Le prince eut encore assez de force pour le remettre à M. le comte de

Ménars, son premier écuyer. Bientôt des médecins furent appelés; mais

vainement les secours les plus dévoués, les plus empressés, furent

prodigués au malheureux prince: la blessure était mortelle. Le duc ne put

même être transporté dans le palais de ses pères, et le 14 février, à six

heures et demie du matin, il expira, après avoir demandé à plusieurs

reprises la _grâce de l'homme_ qui l'avait assassiné.

Dès le matin, cette funèbre nouvelle répandit avec elle la stupeur et

l'alarme dans tous les esprits. Outre l'horreur profonde qu'inspirait

généralement le forfait qui venait d'être commis, chacun semblait

pressentir les calamités politiques auxquelles cette mort fatale allait

donner naissance.

Immédiatement après son arrestation, le coupable avait été conduit devant

le commissaire de police, Ferré, qui, ce jour-là, était de service au

théâtre. Ce magistrat avait déjà commencé à procéder à son

interrogatoire, lorsque M. le comte Anglès, alors préfet de police, le

procureur du roi et le procureur-général arrivèrent successivement,

s'emparèrent du criminel, et lui firent subir un interrogatoire.

Cet homme déclara s'appeler Louis-Pierre Louvel, être natif de

Versailles, âgé de trente-six ans, garçon sellier, employé pour le compte

du sieur Labouzelle, sellier du roi, et demeurer aux Écuries, place du

Carrousel. Il reconnut que c'était lui qui avait commis le meurtre du

prince, et se vanta même de mûrir cet horrible projet depuis 1814. On lui

présenta le poignard trouvé dans la plaie de la victime; il le reconnut

sans hésiter, ainsi que le petit poignard, la clef et les deux gaînes

saisis sur lui. Confronté avec les sieurs Paulmier, Desbiez et les

autres témoins de son arrestation, tous le reconnurent, les uns pour

l'assassin du prince, les autres pour l'homme qui fuyait au moment du

crime. Mais un bien plus triste devoir restait à remplir: il fallait

constater, contradictoirement avec l'assassin, le corps du délit. Le

bourreau fut mis en présence de la victime qui avait expiré sous ses

coups. Il la regarda d'un œil fixe et féroce, ne témoigna ni

sensibilité, ni remords, et confessa de nouveau que c'était là son

ouvrage.

Du reste, le rapport unanime des médecins qui avaient vu et soigné le

prince, attestait que le coup, porté par Louvel, était la seule cause de

la mort du duc de Berry.

Alors on s'occupa de rechercher les motifs qui avaient pu le porter à

commettre cet assassinat. Aucun indice du dehors ne pouvant le faire

soupçonner, Louvel fut soigneusement interrogé, et, sans varier jamais,

il déclara hautement qu'il n'avait eu à se plaindre en aucun temps du duc

de Berry ni d'aucune autre personne de sa famille; qu'il n'avait ni motif

ni prétexte de leur porter aucun sentiment de haine personnelle; qu'il

n'avait été poussé au crime qu'il avait commis que par la considération

de l'intérêt public; qu'il regardait tous les Bourbons comme les ennemis

de la France; qu'aussitôt qu'à leur retour, il avait vu flotter le

drapeau blanc, il avait conçu le projet de les assassiner tous; que ce

projet ne l'avait pas quitté un seul instant depuis 1814; que depuis

lors, il avait cherché toutes les occasions de l'exécuter, suivi les

princes dans leurs chasses, rôdé autour des spectacles qu'ils

fréquentaient, pénétré dans les lieux saints où ils allaient remplir

leurs devoirs religieux; et qu'il les aurait égorgés, si son courage ne

lui avait pas manqué, et si quelquefois, il ne s'était pas demandé:

_Ai-je tort? ai-je raison?_

Louvel ajoutait qu'à Metz, en 1814, il avait eu un moment l'intention de

tuer le maréchal-duc de Valmy, parce qu'il servait les Bourbons; mais que

bientôt il avait pensé que c'était un simple particulier; qu'il fallait

porter ses coups plus haut; qu'il aurait tué Monsieur à Lyon, s'il l'y

eût encore trouvé, lorsque lui, Louvel, se rendit dans cette ville au

débarquement de Bonaparte; que, depuis, il s'était attaché à la personne

du duc de Berry comme celui sur lequel était fondé le principal espoir

de la race; qu'après le duc de Berry, il aurait tué le duc d'Angoulême;

après lui, MONSIEUR; après MONSIEUR, le roi; qu'il se serait peut-être

arrêté là, car il paraît qu'à cet égard son infâme résolution n'était pas

prise, et qu'il n'avait pas bien arrêté s'il continuerait dans les autres

branches de la famille royale le cours de ses assassinats; qu'il n'avait

ressenti de son arrestation qu'un seul chagrin, celui de ne pouvoir

ajouter d'autres victimes à celle qui venait de tomber sous ses coups;

qu'il était loin de se repentir de son action, qu'il regardait comme

belle et vertueuse; et qu'enfin il persisterait toujours dans ses

théories, dans ses opinions et dans ses projets, sans s'embarrasser des

jugemens des hommes, et moins encore des jugemens de la religion à

laquelle il ne croyait pas et qu'il n'avait jamais pratiquée.

Quels avaient été les antécédens de Louvel? ceux d'un homme obscur qui,

d'abord ouvrier sellier, avait figuré plus tard dans les rangs de l'armée

française, mais sans aucune espèce de distinction. Depuis long-temps, le

gouvernement monarchique contrariait ses vœux. Dès l'année 1814, il

avait entrepris, à ses frais, le voyage de l'île d'Elbe, moins sans doute

pour grossir les rangs des fidèles compagnons de l'ex-empereur, que dans

l'intention d'y entretenir les funestes desseins qui fermentaient dans

son cœur. Pendant les Cent-Jours, il resta en dehors des mouvemens

militaires dont le retour de Napoléon avait donné le terrible signal; ou

s'il suivit l'armée, ce ne fut que pour y exercer sa profession; car, au

retour de Napoléon, il était parvenu, par le crédit d'un de ses parens,

chef de la sellerie de l'ex-empereur, à y être employé comme ouvrier.

Qu'était-il donc allé faire à l'île d'Elbe, si ce n'est aiguiser son

poignard? Mais lorsque l'anéantissement du trône impérial fut consommé,

la haine fanatique de Louvel prit un caractère plus prononcé. Il ne rêva

plus que l'extermination de la race royale. Afin peut-être de mieux

arriver à ce résultat, il sollicita un emploi aux Écuries du roi, comme

pour se rapprocher le plus possible des victimes que sa fureur avait déjà

marquées, et s'attacha principalement à la personne du duc de Berry.

Le jugement d'un semblable criminel devait avoir une solennité toute

nationale. Dès le 14 février, une ordonnance du roi, communiquée par M.

Decazes, ministre de l'intérieur, à la chambre des pairs, institua ce

grand corps politique en haute cour de justice, conformément à l'article

33 de la charte; et l'on commença immédiatement l'instruction de ce

procès, d'où nous avons tiré les détails que l'on vient de lire.

Indépendamment des recherches que l'autorité avait faites chez toutes les

personnes avec lesquelles Louvel avait eu les relations les plus

indifférentes, elle avait également ordonné des perquisitions chez tous

ses proches parens; mais elles ne produisirent rien à leur charge. L'acte

d'accusation déclara donc que nul complice n'avait été découvert, et que

Louvel était le seul qui dût être mis en jugement devant la cour des

pairs.

L'ouverture des débats eut lieu le 5 juin 1820. MM. Archambault et

Bonnet, anciens bâtonniers de l'ordre des avocats, avaient été nommés

d'office pour la défense de l'accusé. L'apparition de Louvel devant le

public excita un mouvement d'effroi qu'il serait difficile de dépeindre.

Son front était chauve et sa figure dépourvue d'expression; ses yeux

étaient ternes et enfoncés.

L'interrogatoire du prévenu fournit de nouvelles preuves à l'appui de ce

qui a été dit précédemment sur les projets régicides de Louvel. «Par quel

motif, lui dit le président, avez-vous poignardé S. A. R. monseigneur le

duc de Berry?--Je lui ai ôté la vie, répondit Louvel, dans l'intention de

détruire la race des Bourbons qui, suivant moi, faisait le malheur de la

nation.--Aviez-vous quelques motifs d'inimitié personnelle?--Aucun, mais

j'ai choisi de préférence ce prince, parce que c'était la _souche_ de la

famille royale.»

Interrogé sur sa funeste résolution, il répondit froidement: «Mon parti

était pris; aucun sentiment d'honneur ni de religion ne pouvait me faire

changer de dessein. D'ailleurs je suis catholique, je le crois toujours,

mais j'ai changé suivant les événemens, tantôt théophilanthrope, tantôt

catholique.--Mais si vous avez le malheur de ne pas croire à la justice

divine, vous deviez croire à la justice des hommes. Vous ne saviez donc

pas que vous exposiez votre vie?--Au contraire, il faut voir en moi un

Français qui s'_est sacrifié_... Si j'ai tenté de me sauver, je ne le

faisais pas pour long-temps; j'en voulais à tous les hommes français qui

ont pris les armes contre ma patrie, et cette haine m'aurait fait

persister dans mes projets.»

Cependant Louvel avoua qu'il avait été attendri par le spectacle des

derniers momens du prince, et que c'était alors seulement que ses yeux

s'étaient ouverts sur l'énormité de son forfait: «Mais, dit-il en

terminant, la religion ne peut remédier au crime que j'ai commis.»

Il résulte aussi des réponses de Louvel aux questions de plusieurs

membres de la haute cour, que ses lectures habituelles pendant sa

jeunesse étaient les _Droits de l'homme_ et la _Constitution_, mais qu'il

ne lisait aucuns journaux.

Plusieurs fois, à la demande de M. de Lally-Tollendal, le président

adjura l'accusé, devant Dieu, de déclarer s'il avait eu des complices.

Louvel, tout en convenant que son crime était horrible, affirma n'avoir

communiqué son projet à qui que ce fût. «Était-ce pour vous défendre, lui

dit le président, que vous aviez sur vous un second poignard?--Non,

Monsieur.--Pourquoi en aviez-vous deux?--C'était pour mieux réussir.»

Dans l'instruction, l'accusé avait dit qu'il savait toutes les démarches

du prince par ses gens mêmes, à qui il le demandait. Louvel confirma

ainsi cette déclaration: «Le jour de l'événement, je n'avais pas besoin

de prendre des renseignemens, puisque c'était dans Paris; mais quand les

princes étaient à la chasse, je savais par le premier venu l'heure à

laquelle ils devaient rentrer.»

Lors de sa confrontation avec la victime, quelqu'un lui ayant dit: _Ne

craignez-vous pas la justice divine?_ il avait répondu: _Dieu n'est qu'un

mot_. Ce propos était attesté par plusieurs témoins; Louvel, interpellé

par le président, crut se rappeler l'avoir tenu.

M. le duc de Maillé ayant fait observer que, dans l'instruction, l'accusé

avait dit qu'il s'était rendu à Calais, en 1824, pour assassiner le roi,

et qu'il avait ensuite déclaré que telle ne pouvait être son intention,

puisqu'il savait que le roi était à Paris, interpella Louvel sur cette

circonstance. «Il est probable, répondit le prévenu, que j'étais parti de

Metz avec cette intention; mais je savais bien, en partant de Metz, que

le roi était à Paris. Je voyageais pour tâcher de réfléchir avec maintes

et maintes personnes que j'aurais entendu parler; voilà pourquoi j'ai

_rallongé_ ma route. J'ai passé par Calais pour savoir ce qu'on disait du

roi dans les endroits où il avait passé, et ensuite voir si je devais

exécuter ma _commission_.»

Louvel, adjuré de nouveau de déclarer s'il avait des complices, répondit

avec impatience: «Non, je n'en ai jamais eu.» M. Lecoulteux de Canteleu

releva le mot de _commission_ qu'avait prononcé Louvel. «Serait-ce,

dit-il, une commission qui lui aurait été donnée par quelqu'un?--C'était

une commission intérieure que je m'étais imposée à moi-même.»

Obligé de s'expliquer sur la qualification que méritait son crime, il

répondit: «C'est une action horrible, c'est vrai! Quand on tue un autre

homme, cela ne peut pas passer pour vertu; c'est un crime: Je n'y aurais

jamais été entraîné sans l'intérêt que je prenais à ma nation, suivant

moi; je croyais bien faire, suivant mon idée.»

Après l'audition de tous les témoins et le réquisitoire du

procureur-général Bellart, la parole fut donnée à maître Bonnet, l'un

des conseils de l'accusé. Ce célèbre avocat, pénétré de la mission

difficile qu'il avait à remplir, sut concilier les devoirs que lui

imposait sa noble profession avec le respect qu'il devait à l'auguste

tribunal devant lequel il allait parler, et avec la position d'un accusé

qui s'était fait gloire de son crime pendant la durée des débats. Il

invoqua en faveur de son client la _monomanie_ ou _fixité d'idées_. «Oui,

messieurs, dit-il, l'individu qui a pu se dire: Ai-je tort, ai-je raison

d'assassiner un prince dont je n'ai point à me plaindre? est un insensé,

et ne peut pas être autre.»

Chronique du crime et de l'innocence, tome 7/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 2 / 21 段