Tous les faits furent attestés aux débats par des témoignages
authentiques. Un témoin déclara aussi avoir entendu dire à Jean Heinrich,
parlant de son père: «Le voilà mort! c'est une grande peine de moins:
nous ne pouvions pas vivre ensemble.» Un autre déposa que la mère avait
dit: «C'est un grand bien qu'il soit parti: Jean et lui ne pouvaient pas
s'accorder. Nous avons le projet de commencer une distillerie, et le
vieux buveur n'aurait fait que boire notre eau-de-vie.»
Le 11 mai, sur la déclaration du jury, la cour condamna à la peine
capitale Jean Heinrich, âgé de vingt-six ans, et Salomé Schwarts, sa
mère, âgée de quarante-neuf ans.
Aux termes de la sentence, ils furent conduits à l'échafaud, pieds nus,
revêtus d'un voile noir; ils demeurèrent exposés sur l'échafaud pendant
que lecture fut faite au peuple de l'arrêt de condamnation, puis le
bourreau leur coupa le poing droit, avant de leur donner la mort.
L'ÉPICIER DUTEIL
ET
DELPHINE CARNET.
Le nommé Duteil, épicier et cultivateur à Orvilliers (Seine-et-Oise),
après de longues importunités, avait séduit Delphine Carnet, sa servante,
âgée de dix-huit ans. Le commerce adultère qu'elle entretenait avec son
maître, l'empire qu'elle avait acquis sur son esprit, inspirèrent bientôt
à cette jeune fille l'idée d'un crime. Jalouse d'être seule maîtresse
dans la maison, elle forma le projet de se débarrasser de la femme
Duteil. Soit qu'elle eût déjà le cœur assez pervers pour avoir conçu
seule cette pensée criminelle, soit qu'elle y eût été poussée par le
mari, elle ne tarda pas à tenter de mettre son dessein à exécution.
Le 1er septembre 1819 fut le jour choisi par sa jalouse cupidité. Duteil
s'était rendu au marché de Houdan; sa femme était seule à la maison.
Delphine avait eu le soin d'en écarter les enfans. Bientôt elle appelle
sa maîtresse, pour lui montrer une petite _bête jaune_ qu'elle prétend
apercevoir au fond du puits du jardin. La femme Duteil, trop crédule,
s'approche, se penche et ne voit rien; Delphine l'invite à baisser la
tête davantage, et en même temps la précipite au fond du puits.
Heureusement il n'y avait que deux pieds d'eau dans ce puits qui, en tout
n'avait que douze pieds de profondeur. Le forfait ne put être consommé.
La femme Duteil jeta de grands cris et appela à son secours sa fille Zoé.
Au même instant, un seau rempli d'eau tomba sur elle avec sa chaîne de
fer, et lui fit une blessure grave. Il est permis de croire que cette
chute ne fut pas accidentelle; du moins, la manière dont la servante
porta les premiers secours à sa maîtresse, permettent d'en douter. En lui
présentant une échelle, elle s'y prenait avec tant de maladresse, que la
femme Duteil en fut toute froissée et ne put s'empêcher de croire que
l'échelle était dirigée contre elle dans des intentions hostiles. Dans
son interrogatoire, cette femme se servit, pour peindre ce qui s'était
passé, d'une expression aussi naturelle qu'énergique: saisissant
fortement le bas de l'échelle que Delphine paraissait vouloir retirer,
elles faisaient, dans cette lutte singulière, tous les mouvemens de deux
scieurs de long.
Soit que Delphine reconnût l'impossibilité d'achever son attentat, soit
qu'elle fût frappée de repentir, elle fixa enfin l'échelle, aida sa
maîtresse à sortir du puits, l'emporta dans ses bras, la mit au lit, lui
prodigua les soins les plus tendres, et implora son pardon en la
conjurant de ne rien dire à personne de l'action coupable qu'elle venait
de faire. Touchée par ses prières et par sa protestation, la malheureuse
femme Duteil poussa la bonté jusqu'à lui faire cette promesse avec
l'intention de la lui tenir. Mais la nature des plaies et des contusions
dont son corps était couvert, l'ayant forcée d'appeler un médecin, la
vérité fut reconnue, et Delphine arrêtée. D'abord Delphine, non seulement
avoua tout, mais encore elle compromit fortement Duteil, en le signalant
comme instigateur de son crime. Plus tard, elle chercha à se rétracter,
en annonçant qu'elle seule était coupable du forfait auquel l'avaient
portée sa cupidité et sa jalousie à l'égard de la femme Duteil. Cependant
le mari coupable avait été arrêté. Mis en accusation avec Delphine
Carnet, il repoussa avec beaucoup de présence d'esprit toutes les charges
qu'on lui opposait. Il fit valoir une circonstance qui fut constatée dans
l'instruction; c'est que le matin de l'événement, il ne voulait pas aller
au marché, et s'était décidé à y envoyer sa femme; qu'il n'y était allé
que parce que celle-ci avait préféré rester à la maison. Il prétendait
prouver, par cette allégation, qu'il ignorait, qu'il ne soupçonnait même
pas les projets de sa servante.
Les deux accusés furent traduits devant la cour d'assises de Versailles.
A l'audience, Delphine Carnet changea encore une fois de langage, et
soutint que Duteil était l'instigateur du meurtre. Toutefois ces aveux
d'une fille de dix-huit ans qu'une première erreur avait poussée si loin
dans la carrière du crime, ne furent pas aussi foudroyans pour Duteil que
la modération exemplaire qui dicta la déposition de sa femme, entendue
comme témoin, en vertu du pouvoir discrétionnaire du président de la
cour. Cette malheureuse femme déclara, les larmes aux yeux, qu'elle ne
pouvait croire son mari coupable: «Le père de mes enfans, ajouta-t-elle,
n'a pu vouloir tuer leur mère.»
Après une très-courte délibération, le jury déclara les deux accusés
coupables d'une tentative d'homicide, laquelle n'avait été interrompue
que par des circonstances fortuites et indépendantes de leur volonté. En
conséquence, Duteil et Delphine Carnet furent condamnés à la peine de
mort, par arrêt du 16 novembre 1819.
LOUVEL,
ASSASSIN DU DUC DE BERRY.
L'attentat de Louvel, attentat qui couvrit la France entière de deuil et
de consternation, est, par les conséquences qu'il entraîna à sa suite,
l'un des événemens les plus considérables de notre époque. Louvel, _l'un
de ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main sur les rois_,
avait choisi pour victime le duc de Berry, parce qu'il voyait en lui seul
l'espoir de la famille des Bourbons. Le résultat de son crime ne fut pas
tel que sa rage l'avait espéré: le prince assassiné avait pourvu à la
continuation de sa race; sous ce rapport, furent donc déçus les criminels
calculs de Louvel. Mais par une de ces combinaisons qu'il n'est pas donné
à l'homme d'expliquer, le poignard de Louvel devint l'instrument de
l'ambition d'un parti antipathique à la nation; dès ce moment, ce parti,
ennemi déclaré du progrès des lumières, fit invasion dans toutes les
branches du gouvernement, s'appliqua à faire prospérer partout ses plans
rétrogrades, mutila peu à peu toutes les libertés publiques, attisa de
nouveau, et sans s'en douter, le feu du volcan des révolutions, et vit
disparaître dans une éruption soudaine cette vieille dynastie des
Bourbons, qui, malgré les avis réitérés de ses amis sincères, lui avait
imprudemment confié sa couronne et ses destinées.
Ce parti ambitieux, avide et rancunier, dès que la première nouvelle de
l'assassinat du duc de Berry était venu attrister la capitale, n'avait
pas manqué d'ameuter ses journaux contre les hommes à idées libérales,
désignant Louvel comme un Séide à leurs gages. La procédure prouva le
contraire, mais la tactique n'avait que trop bien réussi: le parti
anti-national tenait le pouvoir, objet de ses vœux les plus ardens, et
l'on sait quels furent les résultats de son administration.
Louvel, enfonçant le fer assassin dans le cœur du prince, n'avait
d'autre instigateur que sa haine sombre et fanatique pour la race royale.
Depuis long-temps, il méditait son exécrable dessein, mais sans
confident, sans auxiliaire; sa trame ne se rattachait qu'à lui seul; seul
il voulait la mettre à fin. C'était un de ces êtres à part qui semblent
voués par leur destinée à trancher le fil des jours des princes, et mille
fois plus à craindre pour eux que les plus hardis conspirateurs. «Ces
hommes, dit M. de Châteaubriand, surgissent soudainement et s'abîment
aussitôt dans les supplices: rien ne les précède, rien ne les suit.
Isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que par leur
poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un glaive; on ne les
entrevoit qu'un moment, à la lueur du coup qu'ils frappent. Ravaillac
était bien près de Jacques Clément. C'est un fait unique dans l'histoire,
que le dernier roi d'une race et le premier roi d'une autre aient été
assassinés de la même façon, chacun d'eux par un seul homme, au milieu de
leurs gardes et de leur cour, dans l'espace de moins de vingt-un ans. Le
même fanatisme anima les deux assassins; mais l'un immola un prince
catholique, l'autre un prince qu'il croyait protestant. Clément fut
l'instrument d'une ambition personnelle; Ravaillac, comme Louvel,
l'aveugle mandataire d'une opinion.»
Les détails de cet événement et de la procédure extraordinaire à laquelle
il donna lieu viendront parfaitement à l'appui de ces réflexions.
Le 13 février 1820, le duc et la duchesse de Berry s'étaient rendus à
l'Opéra; la princesse manifesta le désir de ne pas rester au théâtre
jusqu'à la fin du spectacle; le prince, vers onze heures du soir, la
reconduisit à sa voiture qui stationnait rue Rameau, et, ayant pris congé
d'elle en l'assurant qu'il la rejoindrait dans quelques instans, il se
retourna pour rentrer à l'Opéra.
A l'instant même, un homme s'élance, passe près du duc de Berry comme un
éclair, et quelques personnes le voient heurter le prince violemment.
La première idée qui vint au duc et à toute sa suite fut que cet homme
était tout simplement un curieux indiscret. L'aide-de-camp du prince, M.
le comte de Choiseul, fut tellement dominé par cette idée, qu'il prit
l'importun par l'habit, et le repoussa en lui disant: _Prenez donc
garde!_... L'homme prit la fuite; mais il n'avait pas fait quelques pas,
que le prince s'écria: _Je suis assassiné!_ et en même temps il tenait la
main sur un poignard abandonné dans la plaie par l'assassin. A l'instant
même, MM. de Choiseul et de Clermont volèrent sur les traces du
meurtrier, qu'eux et tous les assistans voyaient courir vers la rue de
Richelieu. Le garde-royal Desbiez, qui était de faction auprès de la
voiture à l'instant où le crime venait d'être commis, un adjudant de
ville, d'autres gardes-royaux et des gendarmes se mirent également à sa
poursuite.
L'assassin fut arrêté non loin de là, à l'arcade Colbert, par un garçon
limonadier appelé Paulmier, qui le remit aussitôt à l'adjudant de ville
et à tous les militaires par lesquels il était poursuivi.
Conduit au corps-de-garde, l'homme arrêté fut fouillé en présence de tous
les témoins qui avaient présidé à son arrestation. On trouva sur lui,
dans une des poches de son pantalon, une gaîne vide; c'était celle du
poignard avec lequel il avait frappé le prince. Dans l'autre poche se
trouva une alêne de sellier, affilée aussi en poignard et munie
également de sa gaîne. Ces instrumens homicides et une clef qu'il avait
sur lui, furent saisis et livrés sur-le-champ, ainsi que sa personne, à
la justice.
Cependant on avait conduit le prince, d'abord dans un corridor du
théâtre, puis dans le salon de la loge du roi. Le duc de Berry avait
lui-même tiré d'une plaie profonde le fer qu'y avait laissé l'assassin.
L'arme était grossièrement façonnée en poignard tranchant et aigu, et
avait un demi-pied de longueur.
Le prince eut encore assez de force pour le remettre à M. le comte de
Ménars, son premier écuyer. Bientôt des médecins furent appelés; mais
vainement les secours les plus dévoués, les plus empressés, furent
prodigués au malheureux prince: la blessure était mortelle. Le duc ne put
même être transporté dans le palais de ses pères, et le 14 février, à six
heures et demie du matin, il expira, après avoir demandé à plusieurs
reprises la _grâce de l'homme_ qui l'avait assassiné.
Dès le matin, cette funèbre nouvelle répandit avec elle la stupeur et
l'alarme dans tous les esprits. Outre l'horreur profonde qu'inspirait
généralement le forfait qui venait d'être commis, chacun semblait
pressentir les calamités politiques auxquelles cette mort fatale allait
donner naissance.
Immédiatement après son arrestation, le coupable avait été conduit devant
le commissaire de police, Ferré, qui, ce jour-là, était de service au
théâtre. Ce magistrat avait déjà commencé à procéder à son
interrogatoire, lorsque M. le comte Anglès, alors préfet de police, le
procureur du roi et le procureur-général arrivèrent successivement,
s'emparèrent du criminel, et lui firent subir un interrogatoire.
Cet homme déclara s'appeler Louis-Pierre Louvel, être natif de
Versailles, âgé de trente-six ans, garçon sellier, employé pour le compte
du sieur Labouzelle, sellier du roi, et demeurer aux Écuries, place du
Carrousel. Il reconnut que c'était lui qui avait commis le meurtre du
prince, et se vanta même de mûrir cet horrible projet depuis 1814. On lui
présenta le poignard trouvé dans la plaie de la victime; il le reconnut
sans hésiter, ainsi que le petit poignard, la clef et les deux gaînes
saisis sur lui. Confronté avec les sieurs Paulmier, Desbiez et les
autres témoins de son arrestation, tous le reconnurent, les uns pour
l'assassin du prince, les autres pour l'homme qui fuyait au moment du
crime. Mais un bien plus triste devoir restait à remplir: il fallait
constater, contradictoirement avec l'assassin, le corps du délit. Le
bourreau fut mis en présence de la victime qui avait expiré sous ses
coups. Il la regarda d'un œil fixe et féroce, ne témoigna ni
sensibilité, ni remords, et confessa de nouveau que c'était là son
ouvrage.
Du reste, le rapport unanime des médecins qui avaient vu et soigné le
prince, attestait que le coup, porté par Louvel, était la seule cause de
la mort du duc de Berry.
Alors on s'occupa de rechercher les motifs qui avaient pu le porter à
commettre cet assassinat. Aucun indice du dehors ne pouvant le faire
soupçonner, Louvel fut soigneusement interrogé, et, sans varier jamais,
il déclara hautement qu'il n'avait eu à se plaindre en aucun temps du duc
de Berry ni d'aucune autre personne de sa famille; qu'il n'avait ni motif
ni prétexte de leur porter aucun sentiment de haine personnelle; qu'il
n'avait été poussé au crime qu'il avait commis que par la considération
de l'intérêt public; qu'il regardait tous les Bourbons comme les ennemis
de la France; qu'aussitôt qu'à leur retour, il avait vu flotter le
drapeau blanc, il avait conçu le projet de les assassiner tous; que ce
projet ne l'avait pas quitté un seul instant depuis 1814; que depuis
lors, il avait cherché toutes les occasions de l'exécuter, suivi les
princes dans leurs chasses, rôdé autour des spectacles qu'ils
fréquentaient, pénétré dans les lieux saints où ils allaient remplir
leurs devoirs religieux; et qu'il les aurait égorgés, si son courage ne
lui avait pas manqué, et si quelquefois, il ne s'était pas demandé:
_Ai-je tort? ai-je raison?_
Louvel ajoutait qu'à Metz, en 1814, il avait eu un moment l'intention de
tuer le maréchal-duc de Valmy, parce qu'il servait les Bourbons; mais que
bientôt il avait pensé que c'était un simple particulier; qu'il fallait
porter ses coups plus haut; qu'il aurait tué Monsieur à Lyon, s'il l'y
eût encore trouvé, lorsque lui, Louvel, se rendit dans cette ville au
débarquement de Bonaparte; que, depuis, il s'était attaché à la personne
du duc de Berry comme celui sur lequel était fondé le principal espoir
de la race; qu'après le duc de Berry, il aurait tué le duc d'Angoulême;
après lui, MONSIEUR; après MONSIEUR, le roi; qu'il se serait peut-être
arrêté là, car il paraît qu'à cet égard son infâme résolution n'était pas
prise, et qu'il n'avait pas bien arrêté s'il continuerait dans les autres
branches de la famille royale le cours de ses assassinats; qu'il n'avait
ressenti de son arrestation qu'un seul chagrin, celui de ne pouvoir
ajouter d'autres victimes à celle qui venait de tomber sous ses coups;
qu'il était loin de se repentir de son action, qu'il regardait comme
belle et vertueuse; et qu'enfin il persisterait toujours dans ses
théories, dans ses opinions et dans ses projets, sans s'embarrasser des
jugemens des hommes, et moins encore des jugemens de la religion à
laquelle il ne croyait pas et qu'il n'avait jamais pratiquée.
Quels avaient été les antécédens de Louvel? ceux d'un homme obscur qui,
d'abord ouvrier sellier, avait figuré plus tard dans les rangs de l'armée
française, mais sans aucune espèce de distinction. Depuis long-temps, le
gouvernement monarchique contrariait ses vœux. Dès l'année 1814, il
avait entrepris, à ses frais, le voyage de l'île d'Elbe, moins sans doute
pour grossir les rangs des fidèles compagnons de l'ex-empereur, que dans
l'intention d'y entretenir les funestes desseins qui fermentaient dans
son cœur. Pendant les Cent-Jours, il resta en dehors des mouvemens
militaires dont le retour de Napoléon avait donné le terrible signal; ou
s'il suivit l'armée, ce ne fut que pour y exercer sa profession; car, au
retour de Napoléon, il était parvenu, par le crédit d'un de ses parens,
chef de la sellerie de l'ex-empereur, à y être employé comme ouvrier.
Qu'était-il donc allé faire à l'île d'Elbe, si ce n'est aiguiser son
poignard? Mais lorsque l'anéantissement du trône impérial fut consommé,
la haine fanatique de Louvel prit un caractère plus prononcé. Il ne rêva
plus que l'extermination de la race royale. Afin peut-être de mieux
arriver à ce résultat, il sollicita un emploi aux Écuries du roi, comme
pour se rapprocher le plus possible des victimes que sa fureur avait déjà
marquées, et s'attacha principalement à la personne du duc de Berry.
Le jugement d'un semblable criminel devait avoir une solennité toute
nationale. Dès le 14 février, une ordonnance du roi, communiquée par M.
Decazes, ministre de l'intérieur, à la chambre des pairs, institua ce
grand corps politique en haute cour de justice, conformément à l'article
33 de la charte; et l'on commença immédiatement l'instruction de ce
procès, d'où nous avons tiré les détails que l'on vient de lire.
Indépendamment des recherches que l'autorité avait faites chez toutes les
personnes avec lesquelles Louvel avait eu les relations les plus
indifférentes, elle avait également ordonné des perquisitions chez tous
ses proches parens; mais elles ne produisirent rien à leur charge. L'acte
d'accusation déclara donc que nul complice n'avait été découvert, et que
Louvel était le seul qui dût être mis en jugement devant la cour des
pairs.
L'ouverture des débats eut lieu le 5 juin 1820. MM. Archambault et
Bonnet, anciens bâtonniers de l'ordre des avocats, avaient été nommés
d'office pour la défense de l'accusé. L'apparition de Louvel devant le
public excita un mouvement d'effroi qu'il serait difficile de dépeindre.
Son front était chauve et sa figure dépourvue d'expression; ses yeux
étaient ternes et enfoncés.
L'interrogatoire du prévenu fournit de nouvelles preuves à l'appui de ce
qui a été dit précédemment sur les projets régicides de Louvel. «Par quel
motif, lui dit le président, avez-vous poignardé S. A. R. monseigneur le
duc de Berry?--Je lui ai ôté la vie, répondit Louvel, dans l'intention de
détruire la race des Bourbons qui, suivant moi, faisait le malheur de la
nation.--Aviez-vous quelques motifs d'inimitié personnelle?--Aucun, mais
j'ai choisi de préférence ce prince, parce que c'était la _souche_ de la
famille royale.»
Interrogé sur sa funeste résolution, il répondit froidement: «Mon parti
était pris; aucun sentiment d'honneur ni de religion ne pouvait me faire
changer de dessein. D'ailleurs je suis catholique, je le crois toujours,
mais j'ai changé suivant les événemens, tantôt théophilanthrope, tantôt
catholique.--Mais si vous avez le malheur de ne pas croire à la justice
divine, vous deviez croire à la justice des hommes. Vous ne saviez donc
pas que vous exposiez votre vie?--Au contraire, il faut voir en moi un
Français qui s'_est sacrifié_... Si j'ai tenté de me sauver, je ne le
faisais pas pour long-temps; j'en voulais à tous les hommes français qui
ont pris les armes contre ma patrie, et cette haine m'aurait fait
persister dans mes projets.»
Cependant Louvel avoua qu'il avait été attendri par le spectacle des
derniers momens du prince, et que c'était alors seulement que ses yeux
s'étaient ouverts sur l'énormité de son forfait: «Mais, dit-il en
terminant, la religion ne peut remédier au crime que j'ai commis.»
Il résulte aussi des réponses de Louvel aux questions de plusieurs
membres de la haute cour, que ses lectures habituelles pendant sa
jeunesse étaient les _Droits de l'homme_ et la _Constitution_, mais qu'il
ne lisait aucuns journaux.
Plusieurs fois, à la demande de M. de Lally-Tollendal, le président
adjura l'accusé, devant Dieu, de déclarer s'il avait eu des complices.
Louvel, tout en convenant que son crime était horrible, affirma n'avoir
communiqué son projet à qui que ce fût. «Était-ce pour vous défendre, lui
dit le président, que vous aviez sur vous un second poignard?--Non,
Monsieur.--Pourquoi en aviez-vous deux?--C'était pour mieux réussir.»
Dans l'instruction, l'accusé avait dit qu'il savait toutes les démarches
du prince par ses gens mêmes, à qui il le demandait. Louvel confirma
ainsi cette déclaration: «Le jour de l'événement, je n'avais pas besoin
de prendre des renseignemens, puisque c'était dans Paris; mais quand les
princes étaient à la chasse, je savais par le premier venu l'heure à
laquelle ils devaient rentrer.»
Lors de sa confrontation avec la victime, quelqu'un lui ayant dit: _Ne
craignez-vous pas la justice divine?_ il avait répondu: _Dieu n'est qu'un
mot_. Ce propos était attesté par plusieurs témoins; Louvel, interpellé
par le président, crut se rappeler l'avoir tenu.
M. le duc de Maillé ayant fait observer que, dans l'instruction, l'accusé
avait dit qu'il s'était rendu à Calais, en 1824, pour assassiner le roi,
et qu'il avait ensuite déclaré que telle ne pouvait être son intention,
puisqu'il savait que le roi était à Paris, interpella Louvel sur cette
circonstance. «Il est probable, répondit le prévenu, que j'étais parti de
Metz avec cette intention; mais je savais bien, en partant de Metz, que
le roi était à Paris. Je voyageais pour tâcher de réfléchir avec maintes
et maintes personnes que j'aurais entendu parler; voilà pourquoi j'ai
_rallongé_ ma route. J'ai passé par Calais pour savoir ce qu'on disait du
roi dans les endroits où il avait passé, et ensuite voir si je devais
exécuter ma _commission_.»
Louvel, adjuré de nouveau de déclarer s'il avait des complices, répondit
avec impatience: «Non, je n'en ai jamais eu.» M. Lecoulteux de Canteleu
releva le mot de _commission_ qu'avait prononcé Louvel. «Serait-ce,
dit-il, une commission qui lui aurait été donnée par quelqu'un?--C'était
une commission intérieure que je m'étais imposée à moi-même.»
Obligé de s'expliquer sur la qualification que méritait son crime, il
répondit: «C'est une action horrible, c'est vrai! Quand on tue un autre
homme, cela ne peut pas passer pour vertu; c'est un crime: Je n'y aurais
jamais été entraîné sans l'intérêt que je prenais à ma nation, suivant
moi; je croyais bien faire, suivant mon idée.»
Après l'audition de tous les témoins et le réquisitoire du
procureur-général Bellart, la parole fut donnée à maître Bonnet, l'un
des conseils de l'accusé. Ce célèbre avocat, pénétré de la mission
difficile qu'il avait à remplir, sut concilier les devoirs que lui
imposait sa noble profession avec le respect qu'il devait à l'auguste
tribunal devant lequel il allait parler, et avec la position d'un accusé
qui s'était fait gloire de son crime pendant la durée des débats. Il
invoqua en faveur de son client la _monomanie_ ou _fixité d'idées_. «Oui,
messieurs, dit-il, l'individu qui a pu se dire: Ai-je tort, ai-je raison
d'assassiner un prince dont je n'ai point à me plaindre? est un insensé,
et ne peut pas être autre.»