Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le
typographe ont été corrigées.
L'orthographe d'origine a été conservée et n'a pas été harmonisée.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
IMPRIMERIE DE MOQUET ET Cie,
rue de la Harpe, n. 90.
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE;
Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens, Assassinats,
Massacres, Parricides, et autres Forfaits, commis en France, depuis le
commencement de la monarchie jusqu'à nos jours, disposés dans l'ordre
chronologique, et extraits des anciennes Chroniques, de l'Histoire
générale de France, de l'Histoire particulière de chaque province, des
différentes Collections des Causes célèbres, de la Gazette des
Tribunaux, et autres feuilles judiciaires.
PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.
Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.
C. DELAVIGNE. _École des Vieillards._
Tome Septième.
Paris.
CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,
PLACE SORBONNE, N. 3.
1834
CHRONIQUE
DU CRIME
ET
DE L'INNOCENCE.
LE CURÉ ÉTIENNE PACOT,
INJUSTEMENT CONDAMNÉ A MORT.
«Serait-il vrai que nos lois, qui veillent assidûment à la punition du
crime, auraient laissé l'innocence sans défense et sans secours contre
les erreurs judiciaires? En armant les magistrats d'un pouvoir terrible,
mais nécessaire, aurait-on oublié qu'ils participent à la fragilité et
aux passions humaines, et que les plus belles institutions deviennent
menaçantes, au lieu d'être protectrices, si l'on ne fait rien pour en
prévenir les erreurs?»
Tel est le début d'un mémoire publié vers 1819; et ces paroles sont le
cri de douleur d'un vieillard presque octogénaire, d'un vénérable
ecclésiastique, d'Étienne Pacot, dont les malheurs ont fini par égarer la
raison, et qui aujourd'hui attend, dans une maison de santé, la fin de sa
longue et malheureuse carrière.
Le sieur Pacot, échappé comme par miracle aux brigandages de la
révolution, qui toutefois l'avaient contraint de quitter la paroisse
qu'il administrait, s'était retiré dans ses propriétés, situées en grande
partie à Bourberain, département de la Côte-d'Or. Un homme, nommé Prétot,
vint s'établir dans le même endroit. L'abbé Pacot le reçut sans défiance;
mais il fut bientôt cruellement puni de cet excès de sécurité. Prétot
commit chez lui un vol considérable, et attenta à sa vie à deux reprises
différentes. D'abord il lui tira un coup de fusil par sa fenêtre; ce fait
fut attesté par le nommé Nicolas Miel, qui accompagnait alors Prétot; cet
homme en fit la révélation à la justice, qui, un peu plus tard, le
condamna aux fers pour vol dans une habitation d'une autre commune. La
seconde tentative de Prétot sur la personne de l'abbé Pacot, eut lieu le
7 nivôse an VII. Il tira un coup de pistolet à ce propriétaire sur la
route de Bèze. L'intimité qui unissait cet homme au juge-de-paix du
canton lui assura l'impunité; néanmoins on n'osa l'absoudre entièrement,
et sur la déclaration du jury, portant que Prétot n'avait pas eu
l'intention de tuer le sieur Pacot, cet attentat ne fut puni que d'un
mois d'emprisonnement, et de vingt-cinq francs d'amende.
Cependant Prétot avait fait trop de mal au sieur Pacot, pour n'être pas
devenu son ennemi juré. La présence de ce dernier à Bourberain était un
reproche continuel pour lui, comme pour ses protecteurs. Il résolut de
s'affranchir, par un crime encore plus noir, de la vue importune d'une
victime que la Providence avait dérobée à ses premières tentatives de
meurtre.
Tout-à-coup le bruit se répandit dans la commune de Bourberain que Prétot
et sa femme venaient d'être empoisonnés _par le plus subtil des poisons_.
Le 7 germinal an IX, Prétot le dit lui-même aux deux fermiers du sieur
Pacot, qui étaient entrés dans son cabaret. Il leur montra une
demi-bouteille à moitié pleine, leur disant que sa femme et lui avaient
bu l'autre moitié qui manquait. Il raconta que cette demi-bouteille lui
avait été apportée, deux jours auparavant, avec une lettre dans laquelle
il était dit qu'on la lui adressait comme un échantillon de vin.
Le même jour, Prétot arrêta deux officiers de santé qui traversaient la
commune. Le premier trouva la _liqueur douce_, et déclara plus tard que
_ce ne fut qu'une heure après en avoir mis sur sa langue, qu'il sentit
une légère chaleur_. Le second, au contraire, affirma que cette liqueur
_était tellement corrosive, que l'eau-forte ne serait pas plus mordante_.
Cependant la santé de Prétot n'avait pas subi la moindre altération; son
visage coloré n'offrait aucun des symptômes de l'empoisonnement dont il
se plaignait. Aussi, dans les premiers instans, se garda-t-il bien
d'aller se montrer à l'autorité. Sa maison n'était séparée de celle du
maire de la commune que par un mur, et pourtant il ne l'instruisit pas du
crime qui, selon lui, avait failli lui coûter la vie. Il ne requit même
pas l'assistance du juge-de-paix, son ami, qui ne demeurait qu'à une
demi-lieue de Bourberain.
La calomnie ne saurait procéder par des voies aussi directes, sans
compromettre souvent le succès de ses manœuvres. Il fallait que Prétot
s'assurât d'abord des moyens d'accréditer l'odieuse fable qu'il avait
inventée. Il lui fallait quelques témoins. Il gagna une femme simple et
crédule, et lui recommanda, ainsi qu'elle le déclara elle-même plus tard,
de dire, lorsqu'elle serait interrogée à ce sujet, qu'elle avait vu
Prétot en proie à des vomissemens, et qu'elle lui avait donné du lait.
Le 10 germinal, il fit six lieues à pied pour se rendre à Dijon, mais il
ne porta pas encore sa plainte à la justice, et revint le jour même à
Bourberain. Le lendemain, il eut encore la force de recommencer ce
pénible voyage, et, cette fois, il rendit plainte devant le directeur du
jury, mais en déclarant toutefois qu'il ignorait jusqu'alors l'auteur du
crime.
Cette première démarche suffisait pour le moment à Prétot; il était
satisfait d'avoir éveillé l'attention de la justice; il se désista dans
les vingt-quatre heures. Cette marche était de la plus perfide habileté;
elle lui facilitait les moyens de porter à la victime qu'il s'était
choisie les coups qu'il lui préparait. Bientôt en effet, il fit circuler
de sourdes rumeurs qui désignaient l'abbé Pacot comme auteur de
l'empoisonnement, et lui-même déposa que, dans le premier moment, il
avait accusé ce prêtre, n'ayant pas d'autre ennemi sur la terre.
Sur cette dénonciation, on arrête le sieur Pacot; le dénonciateur
lui-même vient avec un fusil, afin, dit-il, de prêter main-forte à la
gendarmerie. Le lendemain, deux simples gendarmes font une perquisition
dans le domicile de l'abbé Pacot. Deux jours après, le juge-de-paix en
fait une nouvelle, tendant à s'assurer si l'on trouverait de l'arsenic
dans la maison: il prend pour témoin le beau-frère de l'accusateur. Ce
témoin était prévenu de la visite du juge de paix; il quitta son troupeau
qu'il gardait, pour aller à la rencontre de ce magistrat. Il n'est pas
nécessaire de faire sentir à nos lecteurs combien il était irrégulier,
même scandaleux, de choisir le beau-frère du délateur pour témoin de l'un
des actes les plus importans de la procédure. Mais ce choix n'avait été
fait ni au hasard, ni sans de fortes raisons. Le témoin lui-même en
révéla le motif dans un moment de véracité. Il convint que Prétot lui
avait donné un cornet de poudre blanche, avec mission de le glisser
furtivement dans la maison de l'abbé Pacot, lors de la visite.
Il se trouvait chez le prévenu un reste de limonade médicinale faite avec
du sel d'oseille, La décomposition qui en fut faite ne laissa pas le
moindre doute sur la nature de cette liqueur. Mais le juge de paix, ami
de Prétot, avant d'appeler un homme de l'art, comme son devoir le lui
prescrivait, s'empressa de faire avaler de cette limonade à un poussin;
puis il l'emprisonna dans une soupière qu'il ferma bien hermétiquement de
son couvercle. Privé d'air, le pauvre animal allait périr asphyxié, si la
domestique de l'abbé n'avait soulevé le couvercle. Le poussin mort,
quelle conséquence n'aurait-on pas tirée de ce fait contre l'accusé? On
n'aurait pas manqué de moyens pour travestir l'asphyxie en
empoisonnement.
Cependant le sieur Pacot fut conduit dans les prisons; l'une de ses
domestiques, Louise Poinsot, qui devait jouer un rôle nécessaire dans
l'affreuse tragédie qu'on avait imaginée, partagea le sort de son maître.
L'abbé Pacot fut tenu au secret le plus rigoureux pendant
quatre-vingt-dix jours.
Mais tous les maux qu'on faisait peser sur lui ne rendaient pas
l'accusation plus vraisemblable. On avait beau l'abreuver d'outrages, son
innocence n'en éclatait que plus visiblement. Un jour, on le fit sortir
de sa prison; on le traîna en spectacle dans les rues, et on le conduisit
chez un marchand droguiste, sous prétexte que la femme de ce marchand
avait déclaré qu'un homme de la campagne était venu lui demander à
acheter de l'arsenic.
Nous arrivons à la plus odieuse des manœuvres qui furent dirigées contre
l'abbé Pacot. Louise Poinsot, sa domestique, avait été, comme on vient de
le voir, arrêtée en même temps que lui. On l'accusa d'avoir remis la
bouteille _empoisonnée_ à un commissionnaire pour la porter à Prétot. On
avait fait entendre plusieurs enfans qui avaient dit avoir vu une fille
portant cette bouteille, et lui avoir offert de la porter. Les questions
les plus minutieuses avaient été faites à ces enfans touchant la figure
et les vêtemens de cette fille. Tout ce qu'on en avait pu tirer, c'est
qu'ils avaient reconnu quelques-uns des vêtemens de Louise Poinsot:
quant à la figure, l'un d'eux avait dit qu'il _croyait_ la reconnaître;
les autres répondaient qu'ils n'y avaient pas fait assez d'attention. On
pensa que c'en était assez pour effrayer une fille simple, et la rendre
l'instrument de la perte de son maître. Des magistrats n'eurent pas honte
d'employer auprès d'elle les plus vives instances pour la déterminer à
accuser l'abbé Pacot. Ils épuisèrent dans ses longs interrogatoires,
l'art des insinuations, des questions captieuses; art funeste, dont
l'usage devrait être interdit contre le crime même, dans la crainte que
l'on pût jamais en abuser contre l'innocence.
Un jour, elle comparaît devant le directeur du jury. «La vérité est
découverte, lui dit-il; votre maître est convaincu; vous n'avez pas voulu
vous sauver seule, vous périrez avec lui.» Au même instant, quatre hommes
entrent dans le cabinet; un d'eux lui annonce qu'on veut l'arracher à la
mort; que les portes de la prison vont s'ouvrir pour elle; mais qu'il
faut qu'elle confirme de sa bouche la vérité, bien qu'elle soit déjà
connue.
Mais cette pauvre fille, malgré son extrême simplicité, trompa les
espérances de ces juges prévaricateurs, et rendit tous leurs efforts
inutiles. On ne put parvenir à lui arracher une parole accusatrice, ni
l'engager à trahir la vérité. L'aspect de la mort qu'on lui mettait sous
les yeux ne put ébranler sa constance. Ce courage héroïque ne fut pas la
seule preuve de son dévouement; la Providence, comme on le verra bientôt,
l'avait désignée pour sauver la vie à son maître.
L'information traînait en longueur; on ne trouvait pas de charges, et on
en cherchait toujours. Les fonctions du directeur du jury expiraient; un
autre lui succède: une nouvelle information commence, et le prévenu
continue à gémir au milieu des horreurs du secret.
Il fallait cependant terminer l'instruction. L'acte d'accusation est
dressé contre l'abbé Pacot et sa servante. Le jury d'accusation, appelé à
prononcer sur le sort du maître, déclare à l'unanimité qu'il n'y avait
pas lieu à suivre. Mais la malheureuse domestique, au milieu des tortures
morales qu'elle avait subies, était tombée dans quelques contradictions;
le jury crut qu'il n'en fallait pas davantage pour décider qu'il y avait
lieu à accusation contre elle.
La rage des ennemis de l'abbé Pacot avait été impuissante dans cette
première tentative; ils n'avaient pu rassembler contre lui, non seulement
des preuves de nature à entraîner une condamnation, mais même de simples
présomptions suffisantes pour motiver la mise en accusation. Vainement sa
domestique était accusée; quelques contradictions arrachées par la
cruelle adresse des interrogateurs ne sont pas des preuves de
culpabilité. Devant le jury de jugement, son acquittement était
infaillible; alors leur proie leur échappait tout entière.
La procédure se continuant contre Louise Poinsot, la marche de
l'instruction l'amena devant le tribunal criminel. On découvrit alors
qu'un des membres du jury d'accusation, qui avait prononcé la mise en
liberté de l'abbé Pacot, n'avait pas trente ans. Le commissaire du
gouvernement requit l'annulation de tout ce qui s'était fait, non
seulement à l'égard de la domestique, mais encore au sujet du maître qui
avait été mis hors de l'accusation.
En bonne jurisprudence, la déclaration du jury d'accusation, concernant
l'abbé Pacot, rendue depuis cinq mois, et contre laquelle le commissaire
du gouvernement ne s'était pas pourvu en cassation, était devenue
irrévocable. Et cependant les trois juges du tribunal criminel de Dijon
cassèrent la déclaration qui l'avait fait mettre en liberté, aussi bien
que celle qui mettait en accusation Louise Poinsot. Par un inconcevable
oubli de toutes les formes et des règles les plus élémentaires du droit
et de la justice, l'instruction recommença contre l'abbé Pacot.
Ce jugement inique fut rendu le 1er nivose an X. Trois heures après, à
neuf heures du soir, les gendarmes arrêtèrent le sieur Pacot, et
saisirent tous ses papiers, dont il ne put jamais obtenir la restitution.
L'abbé Pacot subit de nouveau la torture du secret pendant cent trois
jours.
Une troisième instruction se poursuivit alors contre le maître et sa
fidèle domestique. On leur adjoignit une autre servante, contre laquelle
on n'avait pas informé jusque alors. Un simulacre de jury d'accusation,
composé selon le caprice des juges, déclara qu'il y avait lieu à
accusation contre les trois prévenus. On ne prétend point accuser ces
jurés de perversité; mais on peut les taxer de faiblesse: ils étaient les
aveugles instrumens de ceux qui les dirigeaient. «Je n'ai été appelé,
disait l'un d'eux depuis ce jugement, que pour remplacer un juré absent:
mais tout était fini, et je n'ai eu qu'à donner ma signature.» Un autre
juré disait sur le même sujet: «Le directeur du jury, ainsi que son
substitut, nous ont dit que nous n'avions aucune part à prendre dans
cette affaire; qu'il fallait signer, et renvoyer les trois prévenus pour
être jugés au chef-lieu du département.»
Les prévenus furent donc soumis au jury de jugement. Après trois
informations successives, pas un mot, pas une syllabe accusatrice ne
s'élevait contre eux. Cependant l'abbé Pacot fut condamné, après avoir
été privé de toutes les garanties que la loi accorde aux accusés.
Douze jurés spéciaux devaient prononcer sur son sort. Cinq se trouvaient
absens; on les remplaça, non pas en les tirant au sort, comme la loi
l'exige formellement, mais en les désignant arbitrairement à l'instant
même. Un de ces jurés s'était acquis le surnom de _Coupe-Tête_ dans les
massacres dont la ville de Dijon avait été le théâtre pendant la
tourmente révolutionnaire. Ce fut à cette violation manifeste de la loi
que l'abbé Pacot dut son salut; ainsi le crime finit par se prendre dans
ses propres piéges. On n'eut pas honte d'appeler en témoignage un
commis-greffier qui avait rédigé tous les actes de la première procédure.
Cet homme osa déclarer qu'il avait entendu Louise Poinsot dire qu'elle
avait porté la bouteille, sans savoir ce qu'elle pouvait contenir. «Eh!
malheureux! lui répondit cette fille indignée, dites donc que c'est vous
qui m'avez dit plusieurs fois qu'il ne fallait que cette déclaration pour
me faire mettre en liberté.» La force de cette réponse accabla le témoin
qui fut réduit au silence.
Mais vainement l'évidence terrassait les accusateurs de l'abbé Pacot; on
ne le jugeait que pour la forme; sa perte était résolue. Il entendit
prononcer son arrêt de mort; les deux domestiques furent acquittées.
L'abbé Pacot fut reconduit en prison, après avoir protesté contre cet
assassinat juridique. Il lui restait un refuge à la Cour de cassation,
pour prévenir ou du moins retarder l'affreux triomphe de ses ennemis.
Mais plongé dans un cachot, livré à des porte-clefs qui refusaient
d'écouter sa prière, il n'avait pas la liberté de faire entendre ses
plaintes, et le fatal délai de trois jours allait expirer. Heureusement
la Providence lui envoya un frère aîné qui revenait de l'émigration et
qui, à force de soins et de peines, parvint à pénétrer jusque dans son
cachot, et à lui procurer les moyens de recourir à la justice de la Cour
suprême.
Là, les choses devaient changer de face; la procédure était monstrueuse:
la haine avait aveuglé les ennemis du sieur Pacot au point de négliger
toutes les formes.
On tenta un dernier effort pour rendre ce recours illusoire. Quarante
jours s'étaient écoulés depuis le jugement, et les pièces du procès
n'avaient pas encore été envoyées à la Cour de cassation; on espérait
qu'à force de retards, la victime succomberait à la rigueur de son sort.
Plongé dans le cachot le plus infect, l'abbé Pacot réunissait aux plus
pénibles des souffrances morales les souffrances physiques les plus
horribles; elles devinrent telles, que, malgré la force de son
tempérament, il tomba dangereusement malade. Sa mort paraissait
inévitable. Il fallut tout le dévouement de la fidèle Louise Poinsot pour
l'arrêter au bord de la tombe prête à l'engloutir.
Cette simple villageoise, mue par un sentiment de la plus noble
générosité, vendit à son frère le peu qu'elle possédait, et sans prendre
conseil de personne, se rendit à Paris, à pied, pour sauver les jours de
son malheureux maître. Elle alla solliciter seule une audience du comte
Abrial, ministre de la justice. Cet homme respectable, digne de la haute
mission qui lui était confiée, accorda l'audience sollicitée, écouta
Louise Poinsot avec bonté, et lui promit de donner des ordres pour
accélérer l'envoi des pièces. Elle parvint à instruire son maître de la
démarche qu'elle venait de faire; et celui-ci trouva encore la force
d'écrire au commissaire du gouvernement, et de lui exprimer son
étonnement de ce que les pièces n'avaient pas été envoyées. La lettre du
sieur Pacot était du 1er thermidor an X; on la lui renvoya le jour même
avec une note portant que les pièces étaient parties depuis dix jours; et
cependant le comte Abrial ne les reçut que le 3 thermidor. Quand on
avait vu qu'il était impossible de les retenir, on avait cherché, par un
mensonge, à déguiser l'horreur d'une persécution qu'on poursuivait avec
tant de persévérance et d'animosité.
Enfin, l'heure de la justice sonna pour l'abbé Pacot. L'arrêt de mort fut
cassé, parce que les jurés n'avaient pas été tirés au sort. Le
commissaire du gouvernement attendit dix-sept jours pour notifier cet
arrêt au prévenu, et trente jours s'écoulèrent encore jusqu'à sa
translation à Lons-le-Saulnier. Là, malgré les nouveaux efforts de
l'intrigue et de la perversité, le nouveau jury déclara _à l'unanimité_,
non seulement que l'accusé n'était pas coupable, mais qu'_il n'était pas
constant qu'il y eût eu même d'empoisonnement_. Cette nouvelle procédure
avait présenté plusieurs circonstances curieuses. Comme on le sait déjà,
l'accusateur prétendait avoir bu la moitié du poison contenu dans la
bouteille qui lui avait été remise, et assurait que ce breuvage lui avait
causé des coliques et des vomissemens. Or, la bouteille qu'avait
représentée Prétot contenait de l'arsenic dont la plus petite quantité
devait donner infailliblement la mort; tandis que Prétot venait soutenir
qu'il en avait bu une forte dose presque impunément. Aussi l'avocat de
l'abbé Pacot, indigné de tant d'effronterie, fut heureusement inspiré par
cette indignation même. «Vous prétendez, dit-il à Prétot, vous prétendez
que vous avez pris, sans autre accident que de simples vomissemens, une
dose de poison égale à celle que vous reproduisez ici? L'imposture ne
saurait être ni plus impudente, ni plus grossière. Mais admettons pour un
moment que vous ayez été fidèle à la vérité. C'est ici le cas de faire
une juste application de cet adage: _Qui peut le plus, peut le moins_.
Puisque vous êtes si fort contre les poisons, qu'une quantité capable de
donner la mort à plusieurs personnes vous a causé à peine quelques
nausées, prenez seulement le quart de ce qui reste dans la bouteille, et
je passe condamnation.» Cet argument était invincible; il n'y avait pas
de milieu: il fallait ou soutenir l'accusation en avalant la dose
indiquée, ou s'avouer calomniateur en s'y refusant. Prétot, confondu,
garda le silence, et dès-lors les juges furent convaincus de l'innocence
de l'accusé et l'acquittèrent. Pourtant quelque amertume se mêla, pour
l'abbé Pacot, au souvenir de cet acte de justice. On prononça son
absolution hors de sa présence, contre le vœu de la loi, et pour le
priver du droit de conclure contre son délateur. On voulait étouffer le
souvenir de ce procès si déshonorant pour ceux qui y avaient figuré comme
accusateurs et comme juges; et l'on ne pensait pas que c'est encore une
injustice d'enlever à l'innocent persécuté le droit d'obtenir la
réparation qui lui est due.
L'abbé Pacot avait cruellement souffert dans sa personne, dans son
honneur et dans ses biens. Pendant l'intervalle du temps qui s'était
écoulé entre les deux procédures, pour acquitter les frais de la
première, la justice avait mis la main sur les propriétés de l'abbé Pacot
et en avait fait consommer la vente. Une nouvelle monstruosité se
rencontra à côté de cette expropriation irrégulière. On rapporte qu'un
des juges de l'accusé devint acquéreur d'une de ses propriétés.
On pense qu'après avoir souffert de tant de manières différentes, l'abbé
Pacot ne pouvait se contenter de l'arrêt de Lons-le-Saulnier; il était
loin de vouloir la vengeance; mais, selon lui, la vérité devait briller
dans tout son jour; son innocence devait être reconnue autrement que par
un arrêt d'acquittement. En conséquence, il éleva des réclamations à
l'effet d'obtenir une réparation plus réelle; on écouta ses raisons, on
les trouva de toute justice, on le plaignit, mais on lui objecta, comme
un obstacle insurmontable, des raisons de jurisprudence, des principes
d'ordre social.
Néanmoins, tout rempli de la bonté de sa cause, l'abbé Pacot ne se rebuta
pas. La Restauration semblait devoir lui aplanir toutes les difficultés;
point du tout: il ne fut pas plus heureux. En 1817, lorsqu'il porta ses
plaintes au pied du trône, des magistrats le condamnèrent comme
calomniateur, comme s'il n'eût pas légitimement acquis le droit de se
plaindre!
Ce dernier fait se trouve consigné dans un mémoire qu'il publia plus tard
avec la signature du célèbre avocat Dupin, et avec cette épigraphe tirée
d'un ouvrage de ce jurisconsulte: «S'il eût été trouvé coupable, il
aurait dû à la société une réparation dans sa personne et dans ses biens.
Il est innocent; la proposition est renversée: c'est à lui que
l'indemnité est due.»
Au reste, que l'on ne croie pas que ce fût pour lui-même que l'abbé Pacot
réclamât une indemnité de ses souffrances, de ses malheurs et de ses
pertes. Non! ce vénérable ecclésiastique comptait au nombre de ses
vertus, le désintéressement le plus évangélique. Comme il le disait
lui-même, parvenu à plus de quatre-vingts ans, qu'avait-il besoin des
biens de ce monde? C'était uniquement dans les intérêts de sa famille
qu'il militait avec tant de persévérance contre la jurisprudence établie.
Le plus doux et le plus tolérant des hommes dans toutes ses relations
sociales, il semblait subir une soudaine métamorphose, dès qu'il était
question de ses infortunes et de l'iniquité de ses juges. Alors ses yeux
devenaient étincelans, ses cheveux se hérissaient, sa parole s'animait;
alors il ne souffrait pas la moindre contradiction, et fermait la bouche
à ceux qui lui adressaient quelque objection, en leur disant que lui seul
pouvait sentir tout ce qu'il avait souffert injustement, et qu'on ne
parviendrait jamais à lui persuader qu'il était juste de ne pas
l'indemniser. Il était facile de voir que cette catastrophe, œuvre de
la plus perverse calomnie, qui avait bouleversé une portion de son
existence, ravageait insensiblement ses facultés intellectuelles, en y
établissant une idée fixe qui dominait tout, et venait se mêler à tout,
pour tout embrouiller et tout confondre.
Nous vîmes ce bon prêtre, il y a quelques années, chez un homme d'un
grand mérite, enlevé trop prématurément à ses nombreux amis et aux
lettres, qu'il cultivait obscurément et pour elles-mêmes, mais non pas
sans utilité et sans distinction; nous voulons parler de M. L. Hubert,
auteur du _Conteur_, recueil très-remarquable, quoiqu'il fût très-peu
remarqué, n'ayant été prôné par aucun journal. Dans cet ouvrage, où sont
traitées, sous une forme piquante et dramatique, les questions les plus
importantes de la législation, le but de l'auteur était d'éclairer
l'homme sur la nature de ses devoirs et de lui faire sentir les avantages
dont la pratique du bien est la source. Une des nouvelles racontées par
M. Hubert, l'_Accusé absout_, traitait à fond le point si délicat qui
intéressait personnellement l'abbé Pacot. La question y était examinée
sous ses divers aspects; la cause de l'humanité y était plaidée avec une
chaleureuse éloquence, celle de la société avec une puissante
dialectique; tous les intérêts étaient pesés avec bonne foi; rien de
sophistique, rien de captieux: jamais controverse ne fut plus
consciencieuse.
L'abbé Pacot, alors attaché à Saint-Sulpice, s'était lié avec M. Hubert,
par suite de la publication de cette nouvelle, qui néanmoins ne le
satisfaisait pas complètement. Il venait quelquefois discuter avec lui
sur cette question qui, hors des devoirs de son ministère, l'occupait
tout entier. Le hasard nous fit assister à une de ces discussions. Placés
pour ainsi dire en présence d'une passion intéressée, toute légitime, et
digne d'excuse dans ses exigences, et de la raison parlant au nom de
l'ordre et de la société, notre rôle se bornait à écouter.
«Je n'ai pas la présomption de créer des règles légales, disait l'abbé
Pacot d'un ton animé; je me borne à soumettre les idées que me suggère
l'indifférence avec laquelle est vu l'état de l'homme qu'atteint le
soupçon. Lorsqu'un individu est poursuivi à la requête d'une partie
civile, il est à la discrétion du juge de lui allouer des dommages, si
la plainte semble mal fondée. Or, pourquoi, dans les poursuites
_d'office_, l'État ne serait-il partie que pour la portion favorable des
chances de l'accusation? Pourquoi, à titre égal de plaignant, la société
ne serait-elle passible d'aucun dédommagement, à raison des faux griefs
exposés en son nom, tandis que tout particulier a des risques à courir,
en amenant son meurtrier ou son spoliateur devant un tribunal?
«--Parce que, interrompit M. Hubert, il est sagement présumé que, de la
part de la société, aucun motif coupable n'a dirigé les poursuites. On ne
pourrait rendre la société partie, sans assimiler l'officier de la loi à
un adversaire de l'accusé; sans laisser arguer envers lui de passions
haineuses; sans donner à un ministère de protection l'odieux aspect de
l'agression. Non, la partie publique ne doit jamais être vue comme
menaçante pour l'individu paisible; comme portée, dans aucun cas, à
commettre sciemment le tort; comme pouvant nuire autrement que par de
fausses notions, autrement que par le louable dessein de débarrasser la
société de l'ennemi des lois nécessaires à son existence. De même
qu'aucune flétrissure ne doit être attachée à un arrêt cassé en appel,
l'élargissement d'un prévenu, même après une détention prolongée, ne doit
accuser que la fatalité de certaines circonstances, que l'absence de
cette vue pénétrante attribuée à Dieu seul. La foi qu'il convient d'avoir
dans l'intégrité de l'examinateur d'un soupçon de délit, n'existerait
pas, s'il était déclaré qu'un accusé est indemne, parce que ce serait
reconnaître tacitement que les poursuites n'avaient pour fondement aucune
de ces causes qui justifient aux yeux du juge les attaques d'une partie
civile.
«--Je veux m'isoler un instant pour vous répondre, reprit l'abbé tout
ému: d'après vos principes, l'esprit de la loi est d'opposer, toujours et
absolument, la société à l'individu: votre premier point de dogme est la
réunion de tous contre les écarts de chacun. Dans le zèle à punir
l'infraction, on s'occupe plutôt d'appliquer les peines que de réparer
l'atteinte faite aux intérêts particuliers; on oublie que l'objet d'une
justice substantielle est de rendre à chacun ce qui lui appartient, avant
de songer au châtiment et à ses influences. Enfin, en sévissant contre
une méchante action, on a en vue moins le tort intrinsèque, que la
manifestation du mépris pour les règles prescrites par l'autorité. Et
cela, parce que le pouvoir voit en soi l'État, toute la société; parce
que l'homme investi du pouvoir veut régner par son titre; parce qu'un
faux orgueil place la dignité dans de vains attributs. De sorte que c'est
la vanité du magistrat, de l'administrateur, qui trouve de l'avantage
dans l'esprit de la loi; c'est elle qui recueille le tribut d'abnégation
imposé au nom du principe, au nom de tout ce qu'il convient d'appeler
intérêt social.
«--Doucement, doucement, répondit M. Hubert. Vous savez combien je
déplore vos malheurs; je comprends très-bien votre indignation; je la
partage même en compatissant à vos souffrances. Mais il faut toujours
respecter la base de l'ordre: rejetez-vous sur la fragilité humaine, et
ne perdez jamais de vue que les inconvéniens de l'état de société sont
compensés par de grands avantages.
«--Vous en parlez bien à votre aise.... Vous n'avez jamais eu à gémir
sous le poids d'une condamnation capitale.... Mais, monsieur, ma position
est bien différente; elle doit peut-être être mise à part, entre toutes
les erreurs de la justice. L'arrêt qui me condamna fut plus monstrueux,
mille fois, que celui qui fit tomber la tête de l'infortuné Lesurques,
dont l'innocence ne saurait être contestée. Dans la malheureuse affaire
qui perdit cet honnête homme, il y avait un crime bien avéré; le corps de
la victime était là; une fatale ressemblance fit arrêter Lesurques comme
l'un des meurtriers: il périt!..... Mais moi, non seulement j'étais
innocent, mais encore le crime que l'on m'imputait n'était qu'une
invention de la calomnie; il n'y avait pas de corps de délit. Vous savez
aussi que plusieurs de mes ennemis siégeaient parmi mes juges. Si je ne
péris pas comme Lesurques, ce fut une faveur éclatante de la Providence;
mais je fus emprisonné, spolié, abreuvé d'amertumes de toute espèce.....
«--Oui, oui, votre position est bien cruelle, bien poignante, répliqua M.
Hubert. Je voudrais, pour tout au monde, pouvoir la soulager; vous avez
été victime de l'esprit de désordre qui s'était introduit dans l'exercice
de la justice, comme dans toutes choses. Mais songez que, pour réparer
les maux qui en sont résultés, il faudrait changer l'ordre établi,
déroger à des principes de droit généralement consacrés. C'est une arche
sainte à laquelle il ne faut porter la main qu'avec précaution et
respect.
«--J'ai donc tort de réclamer une indemnité? s'écria l'abbé Pacot avec
chaleur.
«--Non, vous n'avez pas tort. Comme simple particulier, je vous
l'accorderais de grand cœur; je la regarderais même comme l'acquittement
toujours insuffisant, quel qu'il fût d'ailleurs, d'une dette éminemment
sacrée. Mais l'instabilité des choses, dans les temps où nous vivons, me
fait comprendre que le gouvernement ne puisse travailler à faire cesser,
à réparer le mal dont vous vous plaignez si justement. Il n'en serait pas
de même dans un ordre politique permanent et bien réglé; car je me plais
à croire qu'il serait impossible que l'on eût de semblables erreurs à
réparer.»
Ces mots calmèrent un peu l'abbé Pacot; il n'était pas convaincu; il se
trouvait presque dans la même situation d'esprit que le célèbre Galilée
devant les inquisiteurs. Mais les paroles de M. Hubert l'avaient amené
peu à peu à une sorte de pente vers la résignation. Le sage, le profond
interlocuteur termina l'entretien à peu près en ces termes, qui sont
textuellement ceux de la conclusion de l'_Accusé absout_: «Oui, on doit
renoncer à découvrir un moyen d'indemniser l'accusé, reconnu innocent,
des misères qui accompagnent et suivent l'état de détention. Jamais,
assurément, le législateur ne consentira à augmenter les difficultés qui
gênent la marche du pouvoir judiciaire, même en Angleterre où il a le
moins d'entraves; et voulût-il ajouter à l'inextricable chaos où se perd
déjà notre jurisprudence, je le défierais de satisfaire les moins
exigeans par une opinion quelconque, seulement sur ces deux questions qui
deviendraient bientôt la source de mille autres: les journées de
détention auront-elles un prix commun, ou relatif aux situations? la
suspension des affaires, la perte du crédit, les affections domestiques,
l'état de santé, seront-ils pris en considération?--Il faut en convenir;
rien ne peut être imaginé pour rendre la réparation satisfaisante: la
distribution de l'indemnité ferait plus de mécontens que le refus d'en
allouer aucune. Mais pourquoi s'évertuer à chercher un remède impossible,
quand il est si facile d'en prévenir le besoin? Demandez, sollicitez
sans cesse un mode de poursuites où la liberté de l'individu ait pour
garantie l'inamovibilité des magistrats; obtenez que le ministère public
soit une magistrature à laquelle il ne puisse être enjoint d'accuser et
de retarder la mise en jugement; tâchez qu'il faille au moins un
plaignant, ou des charges substantielles pour retenir un homme sous les
verroux après vingt-quatre heures d'enquête; faites décider que le
jugement sera prononcé dans un délai déterminé, si le prévenu ne s'y
oppose..... Cela, toutefois, ne pourrait avoir lieu que s'il n'existait
pas de troubles politiques; car, dans les temps d'effervescence, on ne
peut affirmer que l'action du pouvoir doit être renfermée dans de
semblables limites. Et je conçois si bien la réserve avec laquelle doit
se traiter la question d'opportunité, qu'afin d'éviter de mettre en avant
aucune proposition intempestive, je m'abstiendrai désormais d'aborder ces
matières.»
Tous ces argumens étaient sans doute excellens, et puisés dans une raison
supérieure et dans une parfaite connaissance des difficultés qui
hérissaient la question. Mais ils ne pouvaient être à l'usage de l'abbé
Pacot. Comment lui démontrer que sa position si cruelle était cependant
une nécessité? Il n'en continua donc pas moins activement, mais toujours
sans succès, ses poursuites en indemnité. Et encore aujourd'hui, que cet
infortuné joint à tous ses autres malheurs celui de la perte de la
raison, c'est toujours cette idée qui occupe et empoisonne ses rêves du
jour et de la nuit.
COMPLICATION DE SCÉLÉRATESSES.
Voici encore une effrayante série de forfaits, où le libertinage et la
cupidité jouent tour-à-tour le principal rôle. On ne saurait trop le
répéter, tout s'enchaîne dans le mal, encore plus généralement que dans
le bien: un premier crime, s'il reste impuni, en entraîne presque
toujours plusieurs autres après lui; c'est un torrent qui, la digue une
fois rompue, dévaste et renverse tout sur son passage. Cette vérité n'est
que trop bien prouvée; et, il est douloureux de le dire, chaque jour
semble se charger d'apporter des exemples à l'appui.
Le 17 mai 1817, Etienne Rouvelle, vieillard âgé de 72 ans, demeurant dans
une maison isolée, à Bennecourt (Seine-et-Oise), fut trouvé mort, près de
sa cheminée. Cet homme passait pour avoir cinq mille francs d'économies.
Après des soupçons portés sur plusieurs individus, un des gendres du
défunt, Guillaume Normand, fut arrêté, mis en cause et déclaré coupable
par le jury, à la simple majorité de sept voix contre cinq. Les
magistrats de la cour d'assises de Versailles délibérant à leur tour,
trois opinèrent pour l'acquittement, deux pour la condamnation, et aux
termes de la loi, Guillaume Normand fut condamné au supplice des
assassins, et subit sa peine peu de temps après.
Il y avait dix-huit mois que le meurtre de Rouvelle avait été commis,
lorsque le même canton fut le theâtre de plusieurs autres événemens non
moins tragiques.
Le meunier Planche, habitant de Villez près Bennecourt, vivait fort mal
avec sa femme, qui, au rapport de la chronique scandaleuse, avait eu
plusieurs amans, et en dernier lieu, un boulanger nommé Barnabé Pernelle,
âgé de vingt-cinq ans. Celui-ci, de son côté, s'attirait le blâme et le
mépris de tous les honnêtes gens, par les mauvais traitemens qu'il
faisait subir à sa femme, qui jouissait de l'estime générale dans le
pays.
Le 23 novembre 1817, le meunier Planche fut trouvé noyé dans la petite
rivière d'Epte, qui faisait tourner son moulin. Comme cet homme était
presque habituellement ivre, sa mort fut regardée comme un accident.
Cependant plusieurs rumeurs circulaient dans le village contre Barnabé
Pernelle et contre la femme Planche elle-même. Un des habitans disait que
Planche étant mort, le tour de la femme Pernelle ne tarderait pas, et
qu'il ne lui donnait pas un an à vivre.
Cette prédiction sinistre fut bientôt réalisée. Le 14 mai 1818, pendant
l'absence de Barnabé Pernelle, sa femme, restée seule à la maison, fut
trouvée assassinée, la tête dans l'âtre de la cheminée, et ses vêtemens à
demi consumés. Il fut constaté que cette femme avait péri d'une mort
violente; mais ce meurtre ne paraissait accompagné d'aucune soustraction:
une croix d'or restait au cou de la victime. Son mari, présent aux
perquisitions de la justice, retrouva dans une armoire deux louis qu'il
disait être toute la fortune actuelle de la maison; mais ensuite il se
rétracta et prétendit qu'on lui avait volé 150 francs.
Après bien des conjectures, les soupçons s'arrêtèrent sur un vigneron,
âgé de trente-quatre ans, nommé Crespin Normand. On avait aperçu des
traces de sang sur ses vêtemens; au moment où l'on se présenta pour
l'arrêter, sa femme venait de laver sa veste, son gilet et sa chemise, et
en avait fait disparaître des traces sanglantes. A son premier
interrogatoire, vaincu par l'évidence des preuves, et peut-être aussi par
la violence de ses remords, Crespin Normand n'hésita pas à faire l'aveu
de son crime.
Suivant lui, Barnabé Pernelle lui ayant prêté 500 francs, à raison de 40
francs d'intérêt par an, et lui ayant fait souscrire une obligation de
800 francs, qu'il était hors d'état de payer, cette obligation l'avait
mis, lui Crespin, sous l'entière dépendance de son créancier. Pernelle
alors lui promit quittance totale, s'il voulait consentir à étouffer sa
femme _de manière à ne point lui faire de marques de violence_. Crespin
résista d'abord à ces propositions plusieurs fois réitérées; mais, pressé
par les exigences de son créancier, il se décida enfin dans la soirée du
13 mai. Rempli de son exécrable mission, il se rendit chez la femme
Pernelle, conversa tranquillement avec elle pendant deux heures, et
tandis qu'elle faisait les apprêts du souper de son mari, il l'étendit
morte d'un seul coup, à l'aide d'un gros maillet de bois.
Quelques jours avant sa mort, la malheureuse femme Pernelle avait fait à
un de ses voisins une confidence qui formait une présomption grave en
faveur des révélations de Crespin. Tiraillé par ses irrésolutions, ou
peut-être poussé par le désir d'inspirer plus de sécurité à sa victime,
Crespin avait confié à la femme Pernelle elle-même la commission cruelle
que son mari lui avait donnée, en lui promettant bien de ne pas
l'exécuter.
Crespin dénonça aussi Barnabé Pernelle et son cousin, Valentin Pernelle,
comme complices de l'assassinat du meunier Planche. Suivant sa
déclaration, Pernelle, qui entretenait un commerce adultère avec la femme
Planche, l'avait engagé à le débarrasser du mari. Plusieurs tentatives
échouèrent. Enfin, une nuit, pendant que la femme Planche couchait dans
le moulin, les trois assassins pénétrèrent dans le corps de logis où le
mari était couché; ils le trouvèrent pris de vin, suivant sa coutume, et
étendu sur son lit presque sans sentiment. Ils le saisirent, le
transportèrent à la rivière, et l'y plongèrent tout habillé. Planche ne
reprit ses sens qu'au moment où on allait le précipiter dans l'eau. Il
mordit un des Pernelle à la cuisse, et déchira son pantalon avec ses
dents.
Grièvement inculpée par cette déclaration de Crespin, la femme Planche
fut arrêtée; mais on la remit en liberté, faute de preuves suffisantes.
Peu de temps après, elle s'empoisonna avec de l'arsenic. Elle avait dit à
un témoin que, quinze jours après la mort de son mari, Crespin avait osé
lui révéler le secret du fatal complot, et que, depuis ce temps, sa
conscience ne lui laissait plus un seul instant de repos.
Enfin, dans des aveux postérieurs, Crespin, non content de s'accuser
lui-même, avait essayé de laver la mémoire de Guillaume Normand, au sujet
du meurtre du vieillard Rouvelle. Il voulut même décharger Barnabé et
Valentin Pernelle des crimes qu'il leur avait d'abord imputés.
L'acte d'accusation était rédigé le 14 mai 1819; il fut signifié, peu de
jours après, aux accusés. Le public attendait l'ouverture des débats. On
était curieux de voir quelle attitude y prendrait Crespin Normand. Mais
celui-ci, cédant à ses remords, et voulant sans doute prévenir la mort
ignominieuse qui lui était réservée, s'étrangla dans sa prison.
Dans cet état de choses, il ne restait plus à juger que les deux cousins
Pernelle; le premier, boulanger, accusé de complicité dans l'assassinat
de sa femme et du meunier Planche; le second, comme complice du meurtre
de ce dernier. Les débats furent longs. Enfin, les prévenus furent
déclarés coupables, à la majorité de onze voix contre une, sur les divers
chefs d'accusation portés contre eux. En conséquence, ils furent
condamnés à la peine de mort.
Peu de temps après la décision du jury, on apprit un événement des plus
étranges, qui venait servir, en quelque sorte, de corollaire à cet
horrible procès. Le sieur Lemoyne, père de la veuve Planche, que le
désespoir d'être inculpée dans l'assassinat de son mari, avait portée à
se donner la mort, était assigné en témoignage. Voyageant à pied, pour se
rendre de Mantes à Versailles, il avait été assailli par des inconnus,
qui le précipitèrent et le noyèrent dans la Seine.
JEAN HEINRICH,
PARRICIDE.
Un crime épouvantable, accompagné de circonstances non moins atroces
qu'extraordinaires, vint affliger l'Alsace, en 1818. Depuis long-temps
les discours et les menaces de Jean Heinrich annonçaient qu'il méditait
la mort de son père. Un voisin, nommé Stœr, déclarait que, sans son
secours, Heinrich père aurait été tué par son fils à coups de hache; que
ce dernier apostrophait l'auteur de ses jours en ces termes: «Vieux
coquin! tu ne mourras jamais que de ma main.» D'autres témoins
rapportaient de semblables menaces, faites par Jean Heinrich à son père,
en plusieurs circonstances. Ce malheureux vieillard s'étant vu contraint,
en 1817, de quitter sa maison, répondit au sieur Martin Ruhland, maire de
Stoswyr, qui l'engageait à retourner auprès de sa famille: «Ils ont voulu
me tuer: je suis trop sûr que mon fils Jean en veut à ma vie; ma femme,
qui s'entend avec lui, vaut encore moins que lui.»
Effectivement, la mère et le fils, créatures infernales, s'étaient ligués
ensemble contre le malheureux vieillard, et les menaces parricides de
Jean ne tardèrent pas à recevoir leur horrible accomplissement. Heinrich
père était malade depuis quelque temps. Le 28 janvier 1818, son
indisposition le força de garder le lit. Cependant sa maladie, loin de
prendre un caractère grave, laissait entrevoir une prochaine guérison.
Mais cette heureuse chance contrariait les vœux criminels de Jean
Heinrich et de sa mère. Ces deux monstres résolurent de concert de mettre
un terme à leur incertitude. Ils prennent d'abord toutes les précautions
qu'ils crurent propres à cacher le forfait qu'ils préméditaient, et dans
la nuit du 28 au 29 janvier, ils s'approchent du lit où l'infortuné
vieillard reposait. Le spectacle d'un père, d'un époux souffrant, ne peut
arrêter leur férocité. Jean Heinrich se jette sur son père, le saisit à
la gorge et l'étrangle, tandis qu'avec ses genoux, il lui meurtrit à
coups redoublés et lui enfonce la poitrine. Les cris étouffés de la
victime, ses regards mourans, au lieu d'inspirer aux assassins un
sentiment de pitié, ne font qu'augmenter leur rage, en raison de la
crainte qu'ils éprouvent d'être surpris. Tremblant que son père n'échappe
à la mort, Heinrich, le barbare Heinrich, saisit la tête du vieillard
expirant, la renverse avec effort, et rompt une vertèbre du cou!.....
C'en est fait; le forfait est consommé: les vœux des deux monstres sont
accomplis.
Mais la vengeance ne devait pas long-temps se faire attendre. Vainement
les assassins s'entourent de précautions; ces précautions elles-mêmes
doivent fournir le complément des preuves de leur attentat inouï. Un
enfant dont ils croyaient n'avoir rien à redouter, avait tout vu, tout
entendu: il fut leur premier accusateur.
Le lendemain matin, Jean Heinrich sort de bonne heure; il annonce aux
voisins que son père est mort dans la nuit; il dit avoir arrangé les
mains du défunt telles qu'elles doivent rester; il défend expressément
d'y toucher avant son retour. Il se rend à Wyr chez le nommé
Baldenberger, pour l'engager à venir ensevelir son père, et il lui
recommande aussi _de lui laisser les mains croisées sur la poitrine,
comme il les avait placées avant son départ_. Heinrich se rend ensuite
chez un charpentier pour lui commander un cercueil, et _il lui en remet
lui-même la mesure_. Il s'éloigne, et ne rentre chez lui que le soir fort
tard.
Cependant Baldenberger arrive à la ferme de Gigersbourg, domicile de Jean
Heinrich. Il trouve la veuve et ses deux filles encore couchées, dans la
seconde chambre, où gisait sur un lit de paille le corps de la victime,
entièrement couvert d'un grand drap. La veuve lui défend expressément de
remuer le corps. Baldenberger lui faisant observer qu'il faut lui mettre
une chemise blanche, elle s'empresse de lui répondre qu'elle n'en a pas,
et que d'ailleurs on ne le verra pas, lorsque le tout sera enveloppé d'un
linceul. Vers midi, elle envoie Baldenberger chez le charpentier pour
hâter la confection du cercueil qui ne fut apporté qu'à cinq heures du
soir.
Le cadavre, enveloppé du linceul qu'on avait cousu dans toute sa
longueur, sur l'ordre de la femme Heinrich, et contrairement à l'usage du
pays, fut déposé dans le cercueil, à l'entrée de la nuit. Mais le
charpentier s'aperçut, en soulevant le corps, que la tête tombait en
arrière d'une manière remarquable. Il faut observer aussi que l'on évita
avec grand soin qu'aucun voisin, qu'aucun parent ne vît la dépouille
mortelle du défunt, et qu'aucun d'eux n'avait été appelé pour aider à
l'ensevelir.
Depuis ce moment jusqu'au jour de l'arrestation des coupables, Jean
Heinrich passa plusieurs nuits hors de la ferme. Le 2 février, ayant
couché à Breitenbach, dans un cabaret, et étant informé par la fille de
la maison que deux gendarmes venaient d'arriver pour se rafraîchir, il la
pria, dans le cas où on le demanderait, de l'avertir en frappant au
plafond. Sa crainte était telle alors, qu'il fit un mouvement pour sauter
par la fenêtre.
Peu après, le parricide fut arrêté. On connaissait déjà toute l'horreur
de son forfait; la justice avait mis aussi la main sur son infâme
complice. Les révélations de l'enfant, qui avait tout vu et tout entendu,
l'exhumation et l'examen du cadavre, les dépositions d'une foule de
témoins relativement aux menaces atroces que Jean Heinrich avait souvent
adressées à son père, levèrent entièrement le voile qui avait
momentanément caché ce mystère de scélératesse.