elle n’avait mesuré tant de jours où son cœur s’était dévoué. Elle ne
pensait pas que par elle, la maison, la terre avaient été préservées. Et
elle ne pouvait empêcher que le souvenir de Jacques Lavergne ne
l’atteignît encore à certaines heures silencieuses où le soir d’été se
replie.
Elle avait maintenant le loisir d’aller souvent à Lascaud. Avec
Clémentine qui s’occupait de couture, elle devisait des choses du pays,
et le rire naïf de son amie qui fusait à propos de riens,
l’ensoleillait. Bien jeunes encore, elles pouvaient se dire: «Te
souviens-tu?» et parler des années de prime enfance.
Les jours s’écoulaient, calmes, limpides, reflétant du ciel.
Aimée s’attardait au champ. Elle emmenait avec elle Nonot qui l’égayait
par maintes boutades d’enfant éveillé. Lorsqu’il avait assez cabriolé
dans la prairie rase, bien joué avec Brunette, il venait se blottir
contre sa grande sœur et demeurait quelque temps silencieux. Elle
sentait une douceur infinie descendre, lorsqu’elle posait sa main sur
la petite tête blonde. Comme cet enfant gardait bien son cœur!
En ce temps, il advint que Brunette mit bas un petit, dans le nid de
paille qu’elle roula dans un coin de la grange.
--Nous n’aurons pas besoin de noyer les autres, puisqu’y en a qu’un, dit
Fansat.
Nonot, Vone et Tine voulurent toucher le nouveau-né qui était couleur de
paille d’avoine.
--Il n’a pas les œils encore ouverts, dit Nonot.
--Il est bien grassouillet, ajouta Vone.
Brunette leur laissa caresser son petit, puis elle l’attira sous sa
fourrure noire, après l’avoir léché de sa large langue. Et l’on
entendait le clappement du nourrisson qui tétait, cependant que la mère
ouvrait grands ses beaux yeux dorés.
Il ne se passait pas de jours sans que l’on vînt la fêter, lui porter un
bout de galette, une jatte de lait. Alors elle se levait pour remercier
et le petit chien détaché de sa mamelle roulait drôlement sur les reins,
ce qui amusait beaucoup les enfants. Puis elle revenait à son nid et
s’immobilisait pour ne cligner que de l’œil et ne frémir que du bout de
ses oreilles frisées.
Après une huitaine de jours, elle put quitter son petit et reprendre sa
tâche dans les champs. Le chiot goulu la tétait trois fois par jour et
maintenant il pouvait se soutenir en tremblant sur ses courtes pattes
pour retomber vite sur son derrière orné d’une queue rase guère plus
grosse que celle d’un rat. Il ouvrit les yeux et les montra, couleur
d’étang à la brume; l’or de la vie n’y mettrait son anneau que plus
tard.
Le dimanche qui suivit la bonne fête du 15 août, Aimée, levée dès la
pointe du jour, aperçut Brunette qui revenait d’une brève promenade
qu’elle avait coutume de faire, dès l’aube. Elle avait l’air inquiet;
son poil se hérissait quand elle poussa la porte de la grange qui était
entr’ouverte. Aimée vint la caresser. Le petit chien sortit de son nid
de paille et sauta vers sa mère pour la téter. Mais Brunette l’éloigna,
ce qui étonna beaucoup Aimée. Et tout à coup, elle s’abattit tout d’une
pièce ainsi qu’une masse de bois, les pattes étirées comme si elles
étaient liées. Ce fut si brusque qu’il parut à Aimée qu’en tombant sur
la terre battue, elle s’était transpercé le cœur de part en part sur
quelque couteau dressé.
Bientôt Aimée comprit; Brunette se débattait, roidie, durcie,
empoisonnée sans aucun doute. Elle la releva et la soutint entre ses
bras. Elle la caressait et tremblait comme elle. La bonne bête la
regardait d’un œil dilaté et fixe.
Alors elle appela de toutes ses forces et demanda du lait. Lionnou
Fansat accourut, apportant une jatte qui en était pleine. Il grogna:
--C’est ce porc de Courteux.
Elle arriva à mettre Brunette debout. La chienne eut la force de lapper
le lait en frissonnant de tout son corps où passaient des élancements
qui lui rebroussaient le poil. Mais de nouveau elle tomba sur le flanc,
horriblement crispée.
Aimée vit bien qu’elle allait mourir. Elle la prit tout contre elle en
s’asseyant sur un tas de foin et des larmes roulaient sur ses joues. Les
regards suppliants de Brunette, tandis qu’elle haletait les muscles
sortis comme des cordes, se tendaient vers sa maîtresse; ils semblaient
dire:
--Sauve-moi; je ne t’ai jamais fait de peine! Comment ne peux-tu pas me
sauver!
Fansat pleurait en éloignant le petit chien. Le poison agissait avec une
effrayante violence. Aimée se sentait impuissante à sauver Brunette.
Elle vit peu à peu les yeux de la bête si chère pâlir, devenir glauques
et s’effacer l’anneau d’or qui les éclairait. Un dernier accès; Brunette
se détendit, pencha sa belle tête et mourut.
XIX
On l’enterra dans le verger sous un pommier rond, dans ces ombres où
tant de fois elle avait dormi à l’heure chaude de midi, en ces lieux
qu’elle gardait de ses abois vigilants et de ses regards attentifs. Un
petit oiseau était venu se poser sur le tertre frais, sans doute pour y
cueillir quelque grain; Aimée y vit un signe de douceur.
Brunette fut pleurée dans les champs et le soir, au coin du feu. La
mère, le vieux Villard et Lionnou Fansat retracèrent sa vie obscure que
la fidélité réchauffait sans cesse, pareille à quelque flamme profonde
dont on ne voyait qu’un reflet fauve dans ses bons yeux.
--Il ne lui manquait que la parole, dit la mère.
--Non pas! tous ses mouvements parlaient, s’écria Aimée. Elle montrait
sa joie par des battements de sa queue en panache; son inquiétude quand
elle pointait ses oreilles, son obéissance lorsqu’elle les rabattait.
Elle avait des signes pour toutes les circonstances de la vie.
Le vieux Villard rappelait qu’il l’avait dressée, jeunette, pas plus
grosse qu’un chou. Dans le pré des Beaux, elle jappait et, se lançant
sur les vaches, elle butait contre des mottes de taupes, faisait la
culbute et repartait de plus belle. Qu’elle était mignonne et vaillante!
Nonot ne pouvait croire qu’il ne la reverrait plus et il l’appelait
plusieurs fois par jour, bien surpris qu’elle ne lui répondît pas, elle
qui accourait de si loin pour lui poser ses pattes sur l’épaule. Vone
lui dit:
--Elle est partie trop loin, mon Nonot, elle ne t’entend pas.
Mais Lionnou Fansat avait juré de confondre ce brigand de Courteux. Il
alla à Rieux et entrant chez le pharmacien, il acheta quelque brimborion
de remède. Puis, avant de passer la porte, il demanda:
--Vous avez vendu de la noix vomique à Courteux, de la Grangerie. Ce
brigand a empoisonné notre chienne.
--Oui, il m’en a demandé, il y a quatre jours, pour les taupes qui
ravagent ses champs. Il en a pris de quoi tuer un bœuf.
Lionnou Fansat tira son chapeau et s’en fut à la Grangerie. A moitié
chemin, il rencontra Courteux dans les parages de Villemonteil. Il se
précipita sur lui:
--Ah! bandit, tu as empoisonné notre Brunette! Ah! tête de putois!
Courteux se recroquevillait.
--Prends garde à toi si tu me touches. Je n’ai pas pour un sou de poison
chez nous.
--Menteur! Le pharmacien t’en a vendu une provision; j’en sors, pas
plus tard que ce matin!
Courteux grogna des mot indistincts et jeta des regards bas et fuyants.
Fansat lui cria dans la barbe:
--Je t’avertis que si tu recommences le plus petit tour contre la
Genette, je te couperai les oreilles avec mon couteau.
Et n’y tenant plus, il l’empoigna à plein corps et le lança dans un
fourré d’épines noires.
Courteux hurlait à l’assassin. Fansat lui imposa silence et sortant son
couteau de sa poche, il lui souffla une telle peur qu’il se tint coi et
ne bougea pas plus qu’une méchante bête traquée.
XX
Au temps des battaisons, il arriva que de bonnes gens se plaignirent
plus fort que de coutume, de la rapacité de Courteux. Les sacs de blé
qui leur étaient dus fondirent, au moment du partage, sans que l’on pût
en accuser la chaleur torride. On les ficela plus bas qu’on ne l’avait
pensé. Courteux assurait que ce phénomène était tout naturel; chacun
pouvait se contenter de ce qui restait, après tant de travaux.
D’habitude, pauvres vieux et femmes trop débiles pour cultiver eux-mêmes
leur bien enrageaient, mais se taisaient.
Cette fois, la femme Courteux reçut un avertissement sous les espèces
d’œufs que l’on écrasa sur sa figure, en plein marché de Rieux; ce qui
la fit ressembler, ainsi jaunie et furieuse, à quelque sorcière
chinoise.
Là ne se borna pas le signe de la réprobation communale.
Quelques jours après les réjouissances des battaisons, Lionnou Fansat
rencontra au bourg de Rieux le compère Courteux. Il faisait chaud et il
pouvait être dix heures du matin. Si Lionnou rencontra Courteux, c’est
qu’il le cherchait un peu, sans doute. Il l’aborda avec familiarité et
lui dit sur un ton bon enfant:
--Vous m’en voulez toujours, je parie, de vous avoir frotté d’un peu
près. Mais, me semble que vous êtes plus sage, à cette heure. Oublions
tout ça. Je paye à boire.
Courteux accepta à regret, mais il avait soif et il allait boire sans
qu’il lui en coutât rien. Ils entrèrent dans une petite auberge fraîche.
Fansat rabattit sur ses yeux son feutre et remplit les verres. Ils
venaient à peine de trinquer qu’un âne montra ses longues oreilles à
travers la fenêtre basse. Brusquement, Fansat cria à pleine gorge:
--Charivari!
Courteux s’empressa vers la porte, mais une bande de garçons l’entoura
et il comprit que toute résistance serait vaine.
Le baudet attendait, dignement paré pour la cérémonie, orné de branches
de sapin, de floquets de rubans, de pelures de légumes qui
tire-bouchonnaient. Des queues de choux-cavaliers lui servaient de
chasse-mouche. Tout allait bien; Fansat avait posé sa forte main sur
l’épaule de Courteux qui tremblait de colère.
On attacha soigneusement, non loin de la queue de l’âne qui semblait
assez âgé pour mériter du respect, un tonnelet rempli de vin blanc.
Courteux fut coiffé de force d’un bonnet jaune et boutonné solidement
dans une camisole de femme qui ne devait pas être coquette. Et saisi
par quatre garçons, pincé quelque peu, il dut enfourcher l’âne à
rebours.
Des lurons lui firent escorte, la tête couronnée de casseroles fourbies,
vêtus de vestes et de pantalons retournés dont la doublure était un peu
pisseuse. La compagnie se mit en branle. François Pairaud de Lavergne,
bien laid, mais fameux ménétrier, raclait du violon et imitait à
merveille le miaulement des chats amoureux; un autre faisait haleter un
accordéon poussif; c’était une brave petite musique et pimentée de
chansons.
Le cortège dansant et grimaçant occupa les ruelles du bourg. Chacun de
courir sur le pas des portes, d’applaudir et de bien rire.
Un des acolytes qui avait une pomme de terre nouvelle dans la bouche et
deux haricots de Soissons dans le nez, élevait un récipient de faïence
tout neuf, dont l’oreille était mignonne, si tout ce qui est petit est
mignon.
Fansat hurlait de moments en moments:
--Charivari!
La bande demandait:
--Pour qui?
Fansat de répondre:
--Pour Courteux qui rase les grains de blé et qui empoisonne les chiens!
Le patient dut boire le vin blanc qui lui fut présenté dans la grosse
tasse. On lui avait barbouillé la figure avec de la suie, et son col
était orné d’un collier de pommes de terre enfilées dans une ficelle.
Sur son passage, les braves gens se tenaient les côtes et se faisaient
du bon sang.
A chaque cri de: Charivari! à chaque réponse, un garçon qui n’avait pas
les deux pieds dans le même sabot, tirait le douzil du tonnelet,
remplissait de vin le récipient et le faisait passer sous la queue de
l’âne qui gardait son sérieux; après, il offrait à boire à qui en
voulait; et on en voulait.
Le cortège fit trois fois le tour du bourg. Mais ce fut un beau tapage
quand l’âne jouant sa partie, se mit à braire et à faire du bruit par
toutes ses embouchures, en ruant sec.
--Il va faire gagner l’avoine à Courteux! s’écria en chœur l’assemblée.
Mais les plus beaux spectacles ont une fin, Lionnou Fansat laissa
descendre Courteux de sa monture rebelle. Et tout à coup, déployant un
fouet de meunier, il le fit claquer avec force sur la tête du compère
qui, n’ayant pas le loisir d’enlever le bonnet et la camisole, s’enfuit,
crevant de rage, à travers champs, au cri de: Charivari! Charivari!
XXI
Le temps approchait où l’on arracherait les pommes de terre. La campagne
était roussie, et par grandes étendues, l’automne poussait son feu
encore secret. On voyait mieux le mouvement de la branche des arbres qui
retenaient un feuillage plus lourd. Le travail des eaux et du soleil
préparait la vieille magie dans ces solitudes que le cri d’un oiseau
inconnu déchire. Depuis qu’elle était moissonnée, la terre semblait
s’éloigner de l’homme et découvrir sa face éternelle. Les étangs
n’étaient plus des miroirs que l’on brisait en y pêchant des liasses de
poissons, mais des boucliers d’argent que les chevaliers du ciel avaient
jetés dans la prairie: une merveilleuse paix en était conclue au sommet
des airs.
Dans les éloignements, sous la feuille enroulée avec une dernière
puissance, l’horizon prenait la couleur fondue des bruyères, des fruits,
de la fougère brûlée; des arceaux irréels s’ouvraient à l’aube dans des
fumées blanches qui montaient des herbages, et la nuit, s’élevaient des
portes de légendes.
Aimée n’était pas insensible à cette poésie éparse et changeante, mais
elle goûtait simplement le haut repos de la saison.
XXII
On éleva le petit de Brunette avec beaucoup de peine. Trois fois par
jour, Aimée fit chauffer du lait qu’il venait laper en jetant de menus
abois. Quelque temps, il chercha sa mère, et fureta, son bout de nez à
terre, reniflant et soufflant, tout tremblant sur de grosses pattes.
Bientôt, il suivit les vaches au champ, affairé et trottinant, poussant
des jappements aigus. Fansat connut qu’il serait bon de garde. Dans
l’herbe rase, il se lançait de toutes ses forces contre les bêtes qui
balançaient leurs fronts pesants. Parfois, il se précipitait et son
museau butait contre une motte de terre et le faisait rouler sur la
tête; mais il repartait, ouvrant sa petite gueule rose et jappait,
jusqu’à ce que Nonot le prît dans ses bras et le berçât comme un
poupon.
XXIII
Le vieux Villard se courbait davantage et somnolait des journées
entières, non loin de la cheminée, en attendant que le feu de l’hiver
lui tînt compagnie. Il s’abandonnait à un demi-sommeil, car il sentait
que la maison était en sécurité.
Quand on lui faisait compliment d’Aimée, il bredouillait de plaisir et
d’émerveillement, ou bien il pleurait.
Là-haut, sur la planche du grenier, les sacs de blé étaient entassés. On
avait plié sous la bonne charge du grain. La mère, à vrai dire, ne
reprenait pas grand courage, mais au fond d’elle, le chagrin s’était
assoupi.
Le soir, on se rassemblait autour de la table de cerisier. Aimée amusait
à des jeux rustiques ses petites sœurs et Nonot, ou bien elle inventait
et retrouvait de vieilles histoires qui font s’agrandir d’étonnement les
yeux des enfants. La mère tricotait. Lionnou faisait des paniers, et
dans ses gros doigts, c’était merveille de voir le brin s’assouplir.
Après le repas du soir, Aimée récitait la prière où, comme à l’habitude,
on demandait à Dieu le pardon, la paix.
XXIV
Septembre coupait dans l’étoffe des belles journées. Le temps des
veillées revenait. Lionnou Fansat avait fauché le regain; et les prés
encore drus donnaient à manger aux bêtes. Le petit de Brunette était
maintenant haut sur pattes et montrait les qualités de sa mère. Aimée
avait voulu qu’il se nommât: Fidèle.
Elle ne fréquentait pas les assemblées et les frairies où éclate la
joie paysanne. Parfois le souvenir de Jacques l’émouvait furtivement.
Elle avait su qu’il était revenu à Rieux pour de brefs congés, mais elle
évitait de le rencontrer. Elle avait élevé son cœur dans le ciel de son
pays. Il lui était toujours agréable d’aller au champ et de se faire
accompagner de Nonot ou de Tine et Vone. Elle s’asseyait sous des arbres
roussis par l’automne. Elle trouvait du bonheur dans le silence qui
montait de la campagne où elle avait voulu fixer sa vie.
Un soir, suivie de Nonot, elle mena loin les bêtes, dans un pré qui
côtoyait la Gartempe. A cet endroit se dressent des rochers noirâtres
qui, se recourbant, retiennent beaucoup de mystère. L’arbre s’y convulse
et lève des rameaux crispés, près de l’eau qui roule, étranglée et
sombre. Là, tout est sauvage et rude; le ciel clair et le soleil même ne
peuvent effacer la trace des temps tragiques.
Cette fin de journée était chaude et chargée d’orage. Peu à peu, les
nuages s’amoncelèrent et formèrent une voûte noire bientôt déchirée
d’éclairs. Un grand vent se leva, rebroussant les feuilles, tordant les
arbres et rabotant la rivière.
Aimée voulut revenir à la Genette, mais elle connut vite que c’était
impossible. Nonot épouvanté, s’agrippait à sa robe et les bêtes, que
Fidèle tentait de rassembler, s’abritaient sous les rochers. Une pluie
drue et lourde tomba dans une fumée d’eau qui flottait. Aimée se
blottit dans un creux de terrain préservé par des rocs surplombant; elle
retenait Nonot contre elle, mais l’averse eut bientôt fait de les
tremper. Quand elle vit que l’orage durait, elle ôta son corsage et se
dépouilla de son gilet dont elle emmaillota Nonot.
--Mon Dieu, faites que Nonot n’ait pas de mal, priait-elle.
Elle fut prise de frissons et serra les dents pour que Nonot ne vît pas
qu’elle grelottait.
Après une heure où la campagne semblait noyée sous un déluge, le ciel se
rasséréna et le soleil alluma des gouttelettes dans les arbres.
Nonot, encore étourdi par les coups de tonnerre, n’osait bouger. Aimée
le ranima en riant, rassembla les bêtes et s’en revint à la Genette,
mais l’eau qui la mouillait jusqu’aux os l’alourdissait et elle
tremblait de froid.
La mère l’attendait sur le seuil; elle se hâta en gémissant de lui
préparer du vin chaud. Nonot fut vite revêtu d’habits bien secs. Grâce
au gilet dont sa grande sœur l’avait couvert, il avait eu plus de peur
que de mal.
Aimée se coucha et toute la nuit, elle eut la fièvre. Sa mère qui la
veillait entendit qu’elle disait:
--Couvrez Nonot, il aurait froid ... Attendez, j’ai un manteau de laine
bien chaud ...
Quelques jours après, comme elle toussait, on fit venir M. Rémy qui
diagnostiqua une bronchite. Mais elle disait:
--Ce n’est rien ...
Confuse d’être malade et de donner de la peine. Alors la mère sentit
qu’un feu nouveau la ranimait. Nuit et jour, elle se tint au chevet de
sa fille, attachant sur elle ses yeux et son cœur.
XXV
Après deux longues semaines, Aimée fut hors de danger. Mais elle ne se
levait pas encore. Il lui semblait qu’elle trouvait enfin un vrai repos.
Elle ne s’ennuyait pas; Clémentine Queyroix s’asseyait près de son lit
et lui contait de naïves histoires de campagne. Sa bonne figure rouge,
aux yeux francs, aux cheveux bien lissés, était agréable à regarder.
Elle parlait maintenant à Aimée de son frère Martial qui achevait son
service en Tunisie et qui reviendrait bientôt en Limousin.
--Tu te le rappelles certainement, bien qu’il soit plus vieux que nous
autres; étant un peu sauvage, il ne sortait pas beaucoup. C’est un brave
garçon.
Aimée se souvenait de lui, comme d’un jeune homme bien planté, un peu
rude de manières. Nonot et les petites sœurs venaient s’asseoir au bas
du lit, sur le couvre-pied, et ils jouaient aux osselets.
La mère, qui ne cessait de préparer des tisanes, voulait les chasser de
la chambre, mais en vain; Aimée la suppliait de les laisser auprès
d’elle. Le grand-père lui tenait compagnie de longues heures et la
considérait en silence.
Un jour, le curé Verdier lui apporta des livres pleins de contes et de
beaux récits.
Aimée, les ayant lus, s’étonnait que sa vie fût si calme. Mais elle
n’avait aucun désir de connaître des jours mouvementés, liés par cent
intrigues. Quand elle était seule, elle refermait les livres de l’abbé
Verdier et regardait, longtemps, frémir la pointe vivante d’un jeune
frêne qui s’élevait devant la fenêtre.
XXVI
Enfin elle put se lever. Elle fut bien heureuse de voir que Nonot et les
petites sœurs aidaient au ménage et aux soins de la basse-cour. Elle
s’émerveillait de découvrir que sa mère, depuis sa maladie, semblait
être devenue plus forte qu’elle ne l’avait jamais été. Mais quand on lui
disait qu’elle s’était montrée vaillante et courageuse, à plein cœur,
elle rougissait, prise de gêne, comme si l’on se moquait d’elle.
XXVII
L’automne parut tout à fait. En ce pays d’eaux vives, où la feuille des
arbres est d’un vert puissant, il alluma ses couleurs. On voyait, dans
des profondeurs de châtaigneraies et de taillis, s’enfoncer des traits
ardents qui se brisaient en parcelles d’ors et de rouilles. Et ce fut
une grande pluie de lumière qui changeait les feuilles en fleurs. La
terre s’enchantait comme si un étrange soleil montait d’elle sous un
ciel fermé. Et la couleur courait au fond des bois, plus émouvante que
la chanson des cors.
Un matin d’octobre finissant, Clémentine Queyroix conduisit son frère à
la Genette.
Aimée le vit monter les marches de la terrasse d’un pas solide, et il
souriait. Il était grand et musclé; ses regards, dans une figure brune,
allaient droit, avec une franchise claire.
--Tu vois, c’est mon frère! s’écria Clémentine.
Martial Queyroix salua Aimée, à la façon plaisante des campagnes.
Ils entrèrent. La mère fit fête au nouveau venu.
--Tu as forci, petit, dit-elle, et le soleil de là-bas t’a cuit la
peau.
Le vieux Villard se leva du banc à sel où il était tassé. Il considéra
Martial d’un œil qui devenait guilleret et il hocha de la tête pour
approuver:
--Je t’ai connu gros comme deux radis et te voilà à cette heure
fièrement tourné.
On prit place autour de la table; la mère alla chercher une bouteille de
vin bouché.
Martial parlait, avec une sorte d’avidité heureuse, des jours de
garnison, en ces pays du diable, secs comme de l’amadou; et sous le
regard attentif d’Aimée, il ne manquait pas de se vanter un peu. Il
s’écria:
--Ça fait du contentement de s’en revenir chez nous!
Aimée gardait le silence; elle écoutait. Martial se mit à rire pour
cacher le trouble qui le prenait sous les yeux de cette fille bonne et
belle. Il devint grave:
--Vous avez eu bien de la peine, m’a dit Clémentine. Ah! si j’avais été
là, pour vous prêter la main! Mais tout est en place, à cette heure,
dans votre maison. Je me suis laissé dire, Aimée, que vous aviez peiné
plus que vous ne pouviez ...
--Oh! non! J’ai fait ce que j’ai pu, seulement ...
Le vieux Villard dit avec lenteur, comme s’il soupesait ses mots:
--Mon fi, tu pourras nous aider, si tu veux. Nous en serons contents. Il
y a toujours de la besogne à faire et Fansat en a plein sa charge.
Martial ne répondit pas, car il ne pouvait détacher ses regards du
visage d’Aimée.
Il repartit vers Lascaud avec Clémentine qui se sentait bien légère.
Nonot, avant qu’il passât le seuil, lui avait glissé dans la poche de sa
veste une grosse pomme rouge.
XXVIII
Aimée et Martial se rencontrèrent, à la faveur des premières veillées, à
la Genette ou dans les chemins solitaires des champs. Le temps était
venu d’arracher les pommes de terre. Humble travail sous le ciel gris de
l’automne dont le feu s’éteint vite. Les hommes piochaient à l’endroit
où se voyait à peine un bout de tige brûlé par le soleil. Le pied
livrait ses tubercules pressés. Aimée, sa mère, le vieux, les petits,
les rassemblaient par paniers de bois que l’on versait dans des sacs
entassés sur le tombereau. Chaque sillon était suivi avec soin; peu de
paroles étaient dites. Nonot et ses petites sœurs se pliaient à la
vieille discipline; mais la charrette chargée, on s’en revenait en
devisant gaiement. Aimée et Martial restaient un peu en arrière et ils
se prenaient par la main.
XXIX
Quand les pommes de terre furent arrachées et entassées dans la grange
où la gelée ne les pourrait piquer, la mère pensa à la châtaigneraie du
Cros du Renard où se pressaient une trentaine d’arbres d’espèces
différentes. Les uns donnaient des châtaignes de forme un peu pointue
avec une aigrette de soie blanche, les autres dans des bogues ouvertes
et roussies en montraient de rondes et de trapues, presque aussi
grosses que des marrons.
Un soir de la semaine qui annonce la Toussaint, Fansat vint à Lascaud et
invita Martial à emporter une grande serpillière: