Le paysage avait pris une nouvelle gravité; il s’en élevait de plus

rudes accents, une force et une couleur issues du soleil qui travaillait

avec les hommes. L’herbe s’était assombrie et fortifiée; la pointe des

rocs devenait dorée, et la vallée ouvrait un chemin féerique au courant

de la rivière où la terre plus belle venait se mirer. L’air à midi avait

un tremblement lumineux sur les pièces de blé qui jaunissaient et les

tiges pliaient davantage sous le poids du grain. C’était partout une

grande nativité; de la chair et du sang pour tous et aussi de l’âme.

Mais tout demeurait simple et le voile du mystère se déchirait sans

bruit.

La saison en était à ce point d’or vif d’où l’on peut mesurer la

récolte. Avant que s’aiguisent les faux, il y avait encore quelque

répit. Les jeudis et les dimanches, Nonot menait tout seul les bêtes

dans le pré des Beaux que l’on avait fauché de bonne heure. Il était

impayable, quand il portait derrière les vaches la guyade droite, trois

fois plus haute que lui, mais bien crâne tout de même, la casquette un

peu sur l’oreille, le petit mollet arrondi. Il sifflotait et Brunette en

sautant lui touchait l’épaule; il lui parlait en faisant la grosse voix,

et elle devenait soumise, humble, comme si le vieux Villard eût

commandé.

Ce soir-là, qui était un lundi de la semaine de Saint-Jean, Aimée alla

au champ. Elle s’assit sous une sorte de voûte fraîche et verte que

formaient de fins noisetiers dans un repli de prairie. Les vaches

paissaient tranquillement et la paix de l’air était si grande que l’on

entendait le bruit de l’herbe broutée. Brunette avait pris place sur un

petit tertre; de là, assise sur son derrière, la queue en rond, les deux

pattes de devant jointes, elle se tenait immobile. Seule, sa tête

tournait de côté et d’autre, avec des regards vigilants. Dans son poil

noir passait l’obscure clarté d’une joie paisible. Aimée n’avait nul

besoin d’élever la voix pour commander. Si une vache franchissait le

buisson, Brunette d’un bond la ramenait, puis revenait au même endroit,

continuer sa garde. Ce sérieux, cette maîtrise émerveillaient toujours

Aimée. Elle se souvenait que, parfois, dans les jours qui suivirent le

malheur, Brunette avait conduit, gardé et ramené seule le troupeau. Mais

sa pensée sortait de ce champ où la lumière s’apaisait.

Depuis que Jacques Lavergne l’avait rencontrée à bicyclette comme elle

revenait de la procession des Rogations, Aimée l’avait revu à la faveur

de la belle saison. Il l’avait émue par des paroles gentilles et de

tendres assiduités. Elle appelait à l’aide de son émotion naissante les

jours d’enfance où ils jouaient en sortant de l’école de Rieux. C’était

un petit garçon tapageur et malicieux; tirer un bout de natte, pincer

une fillette ou glisser dans son panier quelques pierres, c’étaient pour

lui jeux naïfs et prétexte à rire longtemps. Elle le revoyait à douze

ans, espiègle blondin; puis il était parti à la ville. Dans la paix du

soir qui tombait et la fraîcheur des sources invisibles, elle se mit à

chanter des airs du pays pour charmer la solitude où parfois passe trop

de mystère.

Soudain Brunette bondit et aboya. Aimée, cessant de chanter, vit Jacques

Lavergne qui poussait la barrière de bois. Elle fut si troublée qu’elle

ne put lui répondre, comme il lui disait:

--Je passais par là, et je ne pensais pas vous découvrir comme un oiseau

dans un nid. Je ne vous dérange pas, mademoiselle Aimée?

Et, sans attendre qu’elle parlât, il s’assit sur l’herbe courte en

tournant vers elle ses yeux pleins de joie.

--Vous chantiez une jolie chanson ...

--Oui, ça me tient compagnie ...

Il s’approcha d’elle et murmura des paroles dont elle n’entendait que le

son qui la charmait. Il lui avait pris les mains, sans heurt,

insensiblement, ne cessant de la regarder avec émerveillement. Dans ce

coin de prairie, il la trouvait plus belle qu’aucune fille du monde.

Il haussa la voix et dit:

--Aimée, vous ne connaissez pas ce que c’est que l’amour. En ce moment

je sens bien que je vous aime ... Vous seriez ma femme. Vous quitteriez

cette campagne et nous serions heureux en ville, car je ne pourrais

vivre ici toute l’année. C’est agréable d’y passer trois mois, mais

c’est tout.

A ces mots, elle dégagea doucement ses mains. Il poursuivit, n’osant lui

reprendre les doigts:

--Vous verriez; ce serait le bonheur. Vos gentilles mains ne seraient

plus meurtries par un travail grossier.

Elle le considéra de ses yeux clairs et pleins d’un étonnement

douloureux; ce n’était plus le chant de la voix émue qu’elle entendait,

mais le sens de paroles qui la blessaient. Il devint pressant; il

implorait:

--Je serais si heureux de vous arracher à ces besognes. Écoutez-moi,

Aimée, ne dites pas non.

Elle vit ses épaules étroites, son maigre visage où brillaient des yeux

dont le feu était attirant et doux.

--Jacques, on n’avait pas besoin de me dire que la vie des campagnes

valait mieux que celle des villes; je le sentais bien. Vous-même, cette

vie vous a fatigué et vous êtes venu vous reposer un peu chez nous. Il

me semble que je vous aimerais si vous vouliez rester au pays.

Il se récria. Que demandait-elle! Il l’aurait voulu qu’il ne le pouvait

plus.

--Je vais repartir bientôt, mademoiselle Aimée. Réfléchissez. Pensez que

je vous aime. Mais vivre ici, toujours, en travaillant la terre, je ne

le pourrais ...

Elle soupira, troublée, mais elle maîtrisait son cœur. Il lui suffisait

de prononcer tout bas le nom de la Genette et cela seulement jetait

l’ancre dans des profondeurs, sans l’empêcher pourtant de frémir.

Elle dit en souriant:

--Adieu, Jacques. Voilà le serein qui tombe. Il ne faudrait pas que l’on

nous voie ici.

Il était décontenancé, et il devinait cette douleur obscure qui

naissait en elle et que, vaillamment, elle refoulait. Il s’en alla,

tandis que le soleil du soir formait des étangs de pourpre dans le ciel.

Une dernière fois, il se tourna vers elle et mit deux doigts sur sa

bouche en signe de baiser ou de silence, car il sentait que les paroles

ne pouvaient rien sur cette enfant aux yeux clairs.

Quand il fut parti, elle cria bien fort pour ne pas pleurer:

--Il faut rentrer! Brunette, va les chercher! Va les chercher!

Et les bêtes tournèrent, rassemblées par les voltes de la chienne.

XII

Aimée s’isolait parfois, et rêvait; une première ardeur inconnue l’avait

effleurée. Elle faisait un cruel effort afin de continuer à travailler,

avec un régulier courage, dans les champs et à la maison.

Mais l’élan de son cœur avait tout remis en marche. Sa mère reprenait le

collier des besognes rustiques et du bon souci. Lionnou Fansat, un matin

de juin, comme il martelait sa faux, lui dit, levant vers elle sa

grosse tête ébouriffée:

--Mémée, quelque chose vous ennuie. Je sais pas quoi, mais j’en ai de la

peine.

Elle lui répondit en souriant si paisiblement qu’il s’accusa d’être trop

fin.

La saison était venue de faucher. Il se levait, dès le petit jour

blanchissant, et il s’en allait, l’aile de fer sur l’épaule; la corne de

bœuf creusée, où trempait dans l’eau la pierre à affûter, pendait sous

sa veste courte.

Il ouvrait la barrière du pré tout argenté de rosée; et les jarrets

durcis, les mains attachées au bois, la poitrine en voûte, il faisait

ronfler la faux dans l’herbe qui se couchait, en masses égales.

Rythmant sa besogne dans le haut silence du matin, il ouvrait un sentier

mouillé jusqu’au buisson de clôture. Alors il revenait vers la barrière,

d’un pas régulier, la faux battant comme un balancier; il remontait et

redescendait, plein d’équilibre, sans un mouvement inutile, selon la

vieille loi d’un travail bien ordonné.

Puis il s’en revenait à la Genette, aux feux du soleil de midi et

content de la tâche accomplie.

Les foins furent rentrés en bonne condition. La charrette chargée à

fond, solidement câblée, conduisit vers le portail de la grange de

petites collines d’un gris de lézard qui laissait dans l’air le sillage

et l’odeur des herbes mortes.

Vone, Tine et Nonot étaient de la fête. Ayant râtelé et fané, ils

avaient mangé à l’ombre des noisetiers, quand le soleil de la journée

descend dans la prairie et joue avec des troupes de moucherons.

Les grands jours où l’on moissonne le blé brillèrent. Les gerbes

s’amoncelèrent dans la grange en attendant les battaisons. Lionnou

Fansat les avait couronnées d’un gros bouquet de fleurs en signe de

suprême joie.

Aimée se demandait pourquoi elle n’était pas pleinement heureuse;

pourtant il était bien vrai que cette moisson était sortie de son cœur.

XIII

Elle évitait d’aller seule dans les champs ou sur la route de Rieux.

Elle craignait et désirait à la fois de revoir Jacques Lavergne. Elle

pensait qu’il reviendrait bientôt à Limoges, son congé fini. Depuis que

le temps des grands travaux était passé, elle avait pris l’habitude de

s’isoler dans sa chambre; au milieu du silence, elle songeait à Jacques,

se plaisant secrètement à l’embellir et à lui prêter de charmantes

vertus. Elle reformait à son gré les traits de son visage, et elle

s’efforçait de changer le sens des paroles qu’il lui avait dites. «S’il

voulait! rêvait-elle. Il me plaît et il m’a bien montré qu’il me

regardait sans déplaisir.»

Sa songerie amoureuse montait. Un brusque désir la prenait de se vêtir

avec coquetterie et de presser le pas sur le chemin de Rieux où,

certainement, il l’attendait.

Un soir, elle s’habilla de sa plus belle robe et s’attarda à se coiffer.

Elle allait passer le seuil, mais Nonot qui musait par là, vint la

saisir aux jambes pour rire. Dans son âme croyante, elle vit en ce

simple fait un signe d’En-Haut. Elle s’effraya comme si elle était

coupable.

Les jours suivants, elle multiplia maints petits travaux de ménage, afin

de s’arracher aux rêveries dont elle sentait obscurément le danger.

Elle ne cessait de s’occuper des enfants, leur taillant des vêtements ou

leur faisant des lectures dans une Histoire sainte, pleine d’images. Sa

mère, dont la santé restait chétive, ne devinait pas le tourment qu’elle

cachait et dominait avec simplicité, comme elle accomplissait toutes

choses.

Mais quand la nuit tombait, la maison se refermait sur elle comme un

manteau, la paix revenait dans son cœur. La terre qu’elle avait gardée

l’environnait, elle le sentait bien, d’une tranquille reconnaissance.

XIV

Un dimanche, dans l’après-midi, Clémentine Queyroix vint à la Genette.

Sa figure ronde et fraîche gardait un mystère inaccoutumé.

Aimée était assise sur la terrasse; Vone et Tine, de chaque côté de ses

épaules, penchaient leurs têtes frisées pour lire dans le livre d’images

qu’elle commentait en riant, tandis que Nonot faisait sauter des billes

sur une grosse pierre. La mère préparait des légumes pour la soupe du

soir, les raclait et les pelait en les laissant tomber dans une bassine

pleine d’eau.

Le vieux Villard fumait tout doucement sa pipe sans parler, les yeux

tournés vers l’horizon où le soleil éclairait des champs vides et des

verdures brûlées; à ses pieds Brunette était couchée, le museau posé sur

ses pattes allongées, et soufflant de temps à autre, en clignant de

l’œil. Les grillons agitaient des milliers de graines sonores; la grande

paix qui suit la levée des récoltes était venue.

Lionnou Fansat était parti pour Ballanges voir ses enfants et sa femme.

Il y allait plus souvent en ce mois, n’ayant plus à travailler du soir

au matin, sans arrêt.

Clémentine Queyroix sentait bien quel était le bonheur simple et sûr qui

couvrait aujourd’hui la maison, après tant de peines. Tout était si

tranquille sur ce seuil et dans les champs!

Chacun lui donna amiteusement le bonjour; Aimée alla chercher une chaise

pour qu’elle se reposât dans la fraîcheur de l’ormeau qui versait son

ombre sur la terrasse. Mais Clémentine murmura:

--Viens un peu dans la cour avec moi. Il faut que je te parle. En se

promenant, on causera mieux. Si tu voulais, nous irions cueillir de la

bruyère à Villemonteil.

Aimée accepta avec plaisir. Elle avait besoin de respirer au grand air

et de prendre du loisir sous le ciel d’une belle journée.

Elles suivirent un sentier qui serpentait à travers de hautes prairies

et faisait un courant silencieux de fraîcheur et de repos. Elles se

disaient, chemin faisant, de ces petits riens qui entretiennent la

gentillesse française. Bientôt elles arrivèrent sur le plateau de

Villemonteil. Le versant opposé de la rivière se dressait, violâtre et

roux avec les grandes formes tourmentées de ses rochers. La bruyère en

fleur étendait ses nappes que le soleil allumait.

Dans ces lieux, tout était pur comme à la naissance du monde; le chant

profond de la terre s’élevait, et le vent avait un goût sauvage comme

celui d’une pousse de fougère écrasée.

Aimée et Clémentine entrèrent dans une châtaigneraie où l’herbe fine

luisait. La lumière était amicale sous ces arbres dont le tronc s’étale

à grands plis tournants, semblable à quelque manteau encore empli du

souffle d’une marche mystérieuse. Quelques-uns avaient été fracassés par

la foudre, mais de la blessure sortait le jet d’une pousse ronde et

lisse, avec une souplesse de couleuvre dressée.

Assise sur l’herbe, Aimée, près de son amie, liait un bouquet de

bruyère. Elle dit:

--Il fait bon ici. Je me sens tout à l’aise.

Sur la ligne lointaine de l’horizon, un rayon dansait, un point d’eau

vive, un mince éclair comme il en sort d’une ablette qui saute au fil de

la rivière. Clémentine murmura:

--Mémée, tu vas me gronder.

Elle poursuivit tout d’une haleine:

--Jacques Lavergne sait que nous sommes ici. Avant de partir, il voulait

te revoir. Je n’ai pas pu lui refuser. Il t’aime tant!

--Ce n’est pas bien, ce que tu as fait là, mais je ne t’en veux pas, car

je connais ton bon cœur, repartit Aimée.

Maintenant, elle était troublée, anxieuse. La belle soirée

s’assombrissait à ses yeux. Quelque temps passa; les deux amies ne

parlaient pas, mais le frémissement de l’eau animait l’air et montait du

fond de la vallée.

Aimée, la première, vit Jacques Lavergne qui venait sur le sentier bordé

de hautes fougères. Comme à l’habitude, il était bien vêtu et

s’avançait avec aisance.

--Que vous êtes sauvage, mademoiselle Aimée! s’écria-t-il, en

l’abordant. Il a fallu que je m’aventure dans ces terres de loup-garou

pour vous découvrir.

Clémentine s’était éloignée et s’appliquait à cueillir des touffes de

bruyère en fleur.

Jacques, à mi-voix, tout près d’Aimée, murmura:

--Avez-vous réfléchi à mes paroles? Voulez-vous toujours vivre dans ce

pays? Si vous consentez à devenir ma femme, vous ne le regretterez-pas.

Aimée, de grâce, écoutez-moi.

--Je vous écoute bien trop, dit-elle.

Alors il devint suppliant. Bientôt, il allait reprendre à Limoges une

vie de bureau qui ne lui permettait pas de la revoir comme il le

désirait; ne lui laisserait-elle pas emporter un peu d’espérance?

Elle appela Clémentine d’une voix pleine d’une secrète détresse. Et

devant son amie, elle dit, pâlie, la figure creusée de tourment:

--Jacques, je peux parler en présence de ma compagne, et je le veux.

J’ai pour vous plus que de l’amitié, peut-être, mais jamais je ne

quitterai la Genette. Moi, je ne compte pas, mais ce que j’ai donné, je

ne peux pas le reprendre. J’ai bien réfléchi; ce que vous désirez n’est

pas possible. Et si je vous évitais, c’était pour ne pas être forcée de

vous parler comme cela. Je craignais beaucoup cette peine.

A ces mots, elle leva les yeux vers lui et elle était partagée

cruellement entre la douleur et la fierté. Jacques sentait le

tremblement secret de cet amour étouffé; il devint grave, et cachant son

émotion, il s’éloigna. Partis du même point natal, ils allaient sur des

routes qui divergeaient.

Clémentine embrassa Aimée, et les bras autour du cou de son amie, elle

lui dit:

--Pardonne-moi; j’avais cru bien faire ...

Elles se levèrent pour regagner leur logis. Aimée ne parlait pas.

Clémentine soupira:

--Pauvre petite, peut-être l’aimais-tu?

Aimée répondit:

--Tais-toi; il vaut mieux ne rien dire. C’est fini.

Et elles revinrent silencieuses dans les rayons obliques du soir.

XV

A la Grangerie, Courteux avait travaillé d’arrache-pied. Il était vrai

qu’il possédait trop de terres, mais il se montrait insatiable. Son

avidité grandissait avec les difficultés qu’il rencontrait. A

grand’peine, il trouvait quelques valets dociles dont l’espèce se perd

peu à peu, de ces hommes qui obéissent sans murmure, aveuglément, comme

s’ils portaient dans les reins dix siècles de servitude.

Il leva sa récolte, mais il tournait, comme on dit, un œil de coin sur

la Genette qui avait donné de bon blé, contre toute attente. Il avait

compris d’où venait l’obstacle.

Il connaissait trop la vie de la terre pour ne pas savoir qu’il est des

femmes et des filles qui montrent parfois de ces profondes et

silencieuses ardeurs plus fortes que toutes les ruses et tous les

malheurs. Aimée Villard, il le devinait, était une bonne flamme du ciel

qui avait rallumé un foyer près de s’éteindre. Mais ayant rentré son

blé, il voulut, selon le vieil atavisme de chicane, passer sa rage

sournoise. D’abord, il ne craignit pas de conter qu’Aimée était un peu

coureuse; on lui rit au nez. Il fallut trouver autre chose.

Un beau matin, comme il faisait sa ronde par les champs grillés de

soleil, il entra dans une pièce de terre qui touchait le bien de la

Genette sur une longueur d’une trentaine d’ares. A cet endroit, les deux

domaines sont séparés par un mur mitoyen de pierres sèches, à peine plus

haut qu’un homme de taille moyenne.

Courteux considéra avec grande attention ce mur et il découvrit que, çà

et là, il n’était pas très solide. Il apparaissait clairement à ses yeux

qu’il fallait l’abattre et le reconstruire plus solidement.

--Villard payera à moitié les frais; ça l’ennuiera. Ce sera toujours ça

pour commencer. Après, je trouverai autre chose.

Il s’en alla bon pas à la Genette, et patelin, il dit à Villard qui

sarclait son potager:

--Vieux, je viens rapport à une petite affaire. Le mur qui sépare ma

terre de la Pie de la vôtre, qui est celle des Vergnes, est à cette

heure quasiment ruiné. Y peut me tomber dessus quand je passe. Faut le

refaire.

--Tu nous cherches chicane, ça te réussira point, s’écria Villard; à

force d’être fin, on devient bête.

Mais Courteux assura qu’il ne badinait pas, et il demanda que Villard

vint aussitôt constater en quel piteux état se trouvait le mur.

Lionnou Fansat, qui donnait à manger aux bêtes dans la grange, sortit à

ce moment:

--On y va, père Courteux. Passez devant avec Villard.

Sans perdre de temps, il courut au hameau de Peyrelevade, chercher un de

ses cousins, le vieux Chantaud, qui pourrait servir de témoin. Avant

d’aller à la terre de la Pie, il conta à Aimée la querelle que soulevait

Courteux.

--Je ne crois pas qu’il ait raison, dit Aimée. Il faut cependant le

surveiller de près. Veillez-y bien, Fansat.

Fansat et le vieux Chantaud arrivèrent bientôt près de ce mur dont

Courteux voyait seulement aujourd’hui la vieillesse.

Le compère déclara de nouveau avec une tristesse feinte que ces pierres

mal assemblées pouvaient, en tombant, lui casser une jambe.

--Ou deux, ajouta Fansat tout bas, et sur un ton plus élevé il affirma

que le mur serait debout alors que Courteux serait couché au cimetière.

--Je l’ai toujours vu comme ça, dit Villard, un peu bossu, mais solide.

--Solide, glapit Courteux. Regardez donc!

Et saisissant une énorme pierre, il la lança de toutes ses forces contre

la muraille qui s’écroula sur une longueur d’environ cinq pieds.

Alors le vieux Chantaud se redressa dans sa blouse:

--Courteux, vous n’aviez pas le droit de faire ça.

--Si je l’ai point, je le prends!

--Ça va bien, opina Villard.

Courteux se mit à vociférer. Il perdait toute mesure et montrait une

folle colère, car il se sentait pris à son propre piège. Sa malice

l’avait poussé dans ce mauvais pas.

Il parut s’apaiser soudain, et grogna:

--Ce mur peut pas rester comme ça. Je vais le faire rebâtir. Nous

payerons tous les deux les frais de maçonnerie, moi et Villard. On

mettra du bon mortier. J’y veillerai.

--Nous ne payerons rien, dit Villard en lui tournant le dos.

Allons-nous-en.

--C’est ce qu’on verra, cria Courteux.

XVI

Un mois passa. Le mur de la terre de la Pie était reconstruit à neuf et

couvert de tuiles qui le préserveraient du mauvais temps.

Courteux ne tarda pas à venir à la Genette annoncer cette nouvelle. Il

entra dans la maison, prit une chaise sans qu’on la lui offrît et dit à

la mère Villard qui était seule au logis, en ce moment:

--Je vous porte la note des maçons pour le mur. Ça monte à deux cent

dix-huit francs et cinq sous. Mais ne vous ennuyez pas, j’en payerai la

moitié, car le mur est aussi bien à moi qu’à vous.

La mère gémit:

--Ah! misère, vous savez faire que des méchancetés à nous autres qui

avons tant de peine.

Il se rengorgea et déclara qu’il y avait été bien obligé. Il ne fallait

pas chercher de la méchanceté où il n’en était pas plus que dans le

creux de la main.

--Je n’entends rien à tout ça. Villard est à Rieux avec Fansat rapport à

un petit veau et Aimée est à Lascaud. Patiente, ils vont s’en revenir,

car il est bientôt midi.

Elle continua d’apprêter le repas. Un bon petit poulet rôtissait sur un

lit de céleri.

--Tu te nourris bien, gronda Courteux. Chez moi, les pommes de terre

font la ronde avec les haricots.

Comme elle allait répondre, Villard et Fansat rentrèrent.

--Que nous veux-tu? dit le vieux sans même s’asseoir.

--C’est rapport au papier des maçons pour la relevée du mur. Ça monte à

deux cent dix-huit francs et cinq sous, ce qui fait cent neuf francs

pour chacun ... Pour les cinq sous, j’en donnerai trois pour arranger la

chose. Je suis bon homme.

--Tu es bon homme, on le sait, repartit Villard. Mais tu peux plier ton

papier dans ton gilet. On n’a rien à payer là-dedans.

Courteux se leva, la face empourprée:

--Alors, vous voulez point payer?

--Allez voir dehors si le coucou chante comme le merle, dit Fansat

impatienté.

Courteux descendit deux par deux les marches de la terrasse en assurant

que l’on aurait de ses nouvelles. Et pour décocher une belle injure, il

hurla:

--Mangeurs de poulets!

Quatre jours après, Villard reçut une assignation à se présenter devant

le juge de paix de Bellac. Il se rendit à la ville, en carriole, au jour

fixé.

Courteux exposa son affaire sur un ton aigre-doux; les mains cachées

dans les poches de sa blouse, il se trémoussa, mais en vain.

«Le mur mitoyen, déclara le juge, ne soutenait pas un bâtiment

appartenant à Villard. Courteux avait jugé bon de le faire reconstruire,

mais Villard n’était nullement tenu d’y contribuer, pas même dans la

proportion de la plus-value que le mur acquérait, du fait de la

reconstruction. Les frais devaient rester entièrement à la charge de

celui qui les avait occasionnés. Et encore Courteux, en projetant une

énorme pierre, l’avait fait s’écrouler volontairement à un endroit.»

--Mais y ne tenait point, monsieur le juge de paix, je vous le certifie!

Il répéta dix fois cette phrase, en arrondissant ses yeux qui ne

clignotaient plus, tant il était ému. Mais il dut s’en aller déconfit.

XVII

On se gaussa dans la contrée de ce faiseur de procès. Il perdait son

prestige d’homme malin, acquis par tant de ruses. Il jura de se venger;

des jours entiers, il y songea, la tête dans ses mains; un premier échec

l’avait rendu prudent. Il eut des idées qui ne lui faisaient pas

beaucoup d’honneur. Comme il menait ses vaches paître dans une prairie

voisine d’un champ de choux qui appartenait au bien de la Genette, il

laissa brouter les légumes en comprenant qu’il faisait une bêtise et

risquait trop d’être découvert. Sa rage ne pouvait s’apaiser. Il enfonça

de longues pointes dans les pommiers de Villard, à la hâte, quand il

était sûr de n’être pas vu. Un moment, il rêva d’amorcer un procès en

détournant soi-même un ruisseau qui traversait la Genette et venait

irriguer la Grangerie, pour se plaindre ensuite de manquer d’eau. Mais

il eut peur d’être déjoué. Il poussa la folie jusqu’à porter nuitamment,

à pas de loup, quelques jeunes lapins dans le potager de la Genette,

afin qu’ils broutassent les légumes sans que l’on sût à qui s’en

prendre.

Un soir pluvieux, comme il errait, tracassé par de mauvaises pensées,

dans les terres de la Genette, il se trouva brusquement en face de

Lionnou Fansat. Il eut un premier mouvement de recul, mais Fansat le

saisit solidement au col de sa veste, et dans sa figure hérissée, les

yeux brillaient clair.

--Ne recommencez point ces amusements, vieux! Ça vous coûterait cher et

je vous baillerais une volée qui vous donnerait envie de vous reposer.

Et merci pour les lapins, on en fera de bons civets.

Courteux bégaya, demandant grâce et feignant une grande surprise.

XVIII

Aimée Villard, fille de France · 第 4 / 6 段