--Tu ramasseras quelques châtaignes pour Clémentine qui les trouve

bonnes noyées dans du cidre doux. Et il y a rudement de pommes, cette

année. Aimée va, ce soir, à la châtaigneraie avec le Nonot.

Il clignait de l’œil sous le sourcil en touffes et dodelinait sa tête

velue. Quand ils arrivèrent au Cros du Renard, dans la châtaigneraie aux

branches pourprées, Aimée et Nonot écrasaient du pied les bogues qui

s’ouvraient et laissaient jaillir de leur peluche, des châtaignes

luisantes.

--Arrêtez-vous, Aimée, dit Fansat. Je vais en ramasser avec le Nonot.

Fidèle jouait; il approchait prudemment des bogues où il s’était piqué

le nez et il poussait des jappements coléreux comme devant quelques

hérissons. Nonot lui jetait des châtaignes qu’il happait, rejetait,

reprenait dans sa gueule; et il les faisait sauter au bout de ses

grosses pattes pour se donner le plaisir d’une course.

Fansat déploya la serpillière et la remplit de châtaignes choisies;

Nonot l’aidait bien sagement.

Martial s’éloigna avec Aimée. Ils allèrent s’asseoir sur le tronc d’un

vieux chêne que l’on avait coupé par longues billes. Le temps était

doux, traversé de courants frais et d’odeurs de feuilles qui mouraient.

Martial prit les mains d’Aimée dans les siennes. Ils se taisaient et

leurs regards se mêlaient dans une paix infinie.

Lionnou annonça qu’il passait devant avec Nonot et Fidèle.

Martial parla un moment, presque à regret, tant il était rempli d’un

bonheur impossible à dire:

--Aimée, souvent, là-bas, quand il y avait tant de soleil sur tant de

terres grillées, je pensais à notre pays. Je me languissais. Maintenant

je ne quitterai plus chez nous. Ah! que j’aurai du courage et du plaisir

à travailler près de vous ... toujours.

Elle lui répondit tendrement à mi-voix et elle appuya sa tête sur son

épaule. La vie s’ouvrait devant eux, calme et belle comme l’horizon,

formé de collines modérées, de bois que l’automne embrasait et de

prairies où l’eau était pure. Le soir vint sans bruit. Ils s’étaient

donnés l’un à l’autre, par delà les paroles, et la bénédiction du ciel

descendait en silence sur eux. L’ombre s’ouvrait comme une main qui

protège; la première étoile se leva.

XXX

Le jour de la bonne fête de Toussaint, Aimée et Martial communièrent à

la première messe. L’église était remplie par le peuple paysan sur

lequel soufflait le grand souvenir des défunts. En Limousin, terre où la

racine des arbres s’enroule au rocher, la fidélité aux morts ne cesse

d’éclairer les cœurs.

Le soir de ce jour, Villard et la mère, Clémentine et Queyroix le

sabotier, Martial, Aimée et les petits revinrent ensemble à Rieux pour

la solennité des vêpres. Soir sublime où la multitude des morts, de ceux

qui sont encore dans la peine des ténèbres, et des élus, est présente

partout dans les maisons et les champs.

Après l’office, la foule se pressa au cimetière. L’abbé Verdier, en

chape, précédé de la croix d’argent, se plaça au pied de la vieille

croix mérovingienne que l’embrun des siècles a noircie. Il chanta le

_Libera_ à voix forte et un petit enfant reprenait le verset comme un

grillon chante clairement dans le blé. Ayant béni les tombes sous un

ciel qui se voilait, il partit. Les bonnes gens se répandirent entre les

tombes pour les honorer et prier. Sur la pierre où dormait Pierre

Villard, la mère fit couler de l’eau bénite du goulot d’une bouteille

destinée à cet usage, depuis des temps et des temps.

Elle murmura:

--Tu vois Aimée et son promis, mon pauvre. Dors en paix, on prie pour

toi.

Aimée, les yeux baissés, disait dans son cœur:

--Père, j’ai fait ce que j’ai pu ... Tu as vu que j’ai travaillé de mon

mieux. Martial, tu le sais, est un bon jeune homme; avec lui, je serai

heureuse et la terre ne souffrira pas.

Puis les Villard allèrent prier sur la tombe des Queyroix, un ancien

granit en forme de bière, creusé, dans le haut, en coupe.

Les Villard et les Queyroix s’en retournèrent chez eux, approuvés et

fortifiés par leurs défunts.

XXXI

Il faisait nuit quand Aimée entendit tinter le premier glas du 2

novembre. Les petits dormaient; mais voici qu’elle ouvrait grands ses

yeux et que son cœur écoutait. De minute en minute, les coups touchaient

le toit de la maison, assourdis par l’éloignement.

Puis les cloches s’ébranlèrent et sonnèrent à grande volée. Dans les

ténèbres passait le long battement de l’airain exorcisé; parfois le

vent l’étouffait, mais il revenait, sortant des abîmes de l’air.

Aimée accoudée sur l’oreiller, écoutait toujours et une lumière

intérieure l’éclairait. Elle entendit dans la cuisine un bruit de pas;

elle ouvrit à demi la porte. Sa mère était levée et semblait vivre dans

un rêve, tandis qu’elle couvrait d’une nappe blanche la table où elle

posa la tourte de pain, une bouteille de vin et du salé dans un plat de

faïence[C]. La lampe faisant dans la salle une faible lumière, la mère

Villard s’immobilisait près de la table en joignant les mains, comme en

attente. Elle resta quelque temps ainsi, debout; des larmes roulaient de

ses yeux et ses lèvres remuaient dans une prière silencieuse. Enfin,

elle souffla la lampe et se coucha. Les cloches s’étant apaisées, on

n’entendait plus que le souffle du vent, au dehors, dans la campagne. Et

les coqs annonçaient que le jour blanchissait le ciel.

FIN

IMPRIMERIE FRANÇAISE DE L’ÉDITION, 12, RUE DE L’ABBÉ DE L’ÉPÉE.--PARIS Vᵉ

NOTES:

[A] Soupe au lard.

[B] Repas de midi.

[C] Vieille tradition dans les campagnes limousines.

Aimée Villard, fille de France · 第 6 / 6 段