trouver quelqu’un, y a bon temps que je serais venu. Vous vous souvenez,
peut-être, que j’ai prêté souvent la main à Villard quand j’étais jeune
valet, mais vous étiez toute petite. Courteux de la Grangerie jasait
partout qu’il achetait votre bien et j’ai idée qu’il racontait des
histoires au monde pour qu’on n’aille pas chez vous et que vous lui
laissiez le bien pour bon compte, à force d’ennui.
Elle était heureuse et ne songeait à accuser personne par ce matin moins
pur que son cœur où la lumière s’ouvrait. Elle dit:
--Je vais vous montrer les terres. C’est un beau temps pour labourer. Je
reviendrai vite, car il faut m’occuper des petits et de mon grand-père.
Tandis qu’ils cheminaient, le soleil s’élevait, découvrant tout le pays,
glissant sur les haies, coulant dans le guéret, les prairies, les eaux
où ses ors se mêlaient d’argent parmi de grandes brumes bleuâtres.
Ils arrivèrent au Fondbaud. Fansat s’écria:
--Le temps y est. Faut se presser.
Il enleva le soc de la charrette, détacha les vaches. Puis, ayant lié
les bêtes à la charrue, il les guida de l’aiguillon et d’un cri sonore.
Le soc fonça dans les dernières mottes que Pierre Villard avait
soulevées, et il fendit doucement la terre.
Aimée gardait le silence, pleine d’une grande émotion. La trace du
sillon interrompu s’effaçait dans la lumière. Un moment, elle revit dans
son cœur son père défunt, quand il allait, les bras allongés, les mains
tenant ferme les mancherons, les regards attentifs. Elle entendit de
nouveau le son de sa voix, sur cette campagne. Puis elle ne vit plus que
Fansat qui conduisait l’araire et le soleil qui enchantait la terre
ouverte.
Il dit:
--Je rentrerai à mi-jour.
Elle lui souhaita bon courage et revint vite à la Genette en coupant à
travers champs. Elle pensait qu’il fallait pétrir le pain et faire, dans
l’après-midi, des lavages de linge. Quand elle rentra, la mère était
levée et s’occupait à casser quelques brindilles qu’elle jetait au feu.
--Ma pauvre Aimée, souffla-t-elle, je suis fort aise que notre vieux ait
trouvé Lionnou Fansat, c’est un bon homme. Mais de payer un valet, ça
sera bien cher. Et moi, je me fais honte; je peux plus travailler comme
autrefois. Je passe une heure de temps où j’aurais mis quatre minutes.
Ça fait que tu as une grosse charge. Pourras-tu porter ces cassements de
tête? Dans la mienne à moi, me semble qu’il y a plus que du vent noir.
Elle s’agita encore un peu, plaça et replaça la vaisselle, accrocha le
porte-poêle, mais bientôt elle tomba de tout son poids sur une chaise et
marmonna:
--Pauvre, je ne vaux plus rien. Depuis qu’il est parti, tout est parti
et j’étais point si forte, avant ...
Aimée ne répondit pas, ayant peur des paroles qui dévorent le temps.
Elle courut à la chambre où dormaient encore les enfants. Elle poussa
les volets, toucha le lit où Tine et Vone se frottaient les yeux. Nonot
le premier sauta sur le plancher et il frétilla dans le bout de chemise
d’homme que lui avait taillée Mémée.
--Tu sais, Nonot, nous sommes contents. Nous avons un valet pour faire
la terre.
--Tu es contente, moi aussi je suis bien content.
Puis il cria:
--J’ai une chemise à fente comme grand-père!
Il enfila tout seul sa culotte. Tine et Vone, un peu paresseuses,
sortirent lentement des draps quatre petons frais aux doigts qui
remuaient comme des boules. Elles s’habillèrent et s’aidèrent l’une
l’autre comme on le leur avait appris. Aimée démêla leurs chevelures, et
bientôt tous les trois, comme à l’habitude, ils furent lavés et vêtus.
Ils vinrent dans la cuisine embrasser leur mère qui se demandait par
quel prodige la vie continuait de fleurir.
Aimée prépara le panier de classe où, entre deux assiettes retournées,
elle avait placé un bout de salé avec de longues tranches de pain, et
plié dans un papier trois billettes de chocolat.
Quand ils descendirent les marches de la terrasse en faisant claquer
leurs sabots ferrés, elle courut les baiser sur leurs joues luisantes,
se retenant de les étreindre longtemps. L’amour maternel qui est comme
un feu du ciel réchauffait son cœur virginal.
Lorsqu’ils ne furent que trois points sur le sentier, elle revint près
du feu; elle prépara la soupe pour sa mère et pour son grand-père qui se
levait. Cela fait, elle alla traire les deux vaches qui étaient restées
à l’étable; et le lait refroidi, elle le fit cailler dans des gages. Un
bout de fromage, pour le marendé[B], c’est bien agréable à étendre sur
du pain. Brunette la suivait sans cesse et elle sentait sur ses talons
le souffle de son museau.
Le vieux était encore recru de la fatigue de la veille; mais en mangeant
sa soupe, le coude posé sur la table, il dit à Aimée:
--Ça me fait contentement quand je pense que Fansat laboure les terres.
Ah! c’est point facile de trouver quelqu’un au jour d’aujourd’hui.
Depuis que je t’entends aller et venir, dès la pique du matin, tout
comme une fourmi, j’en avais peine. Tu auras encore trop de besogne pour
ta jeunesse. Mais je te sais contente.
Il se leva et ouvrant une boîte de noyer, il en sortit cent vingt
pistoles.
--Tu vois, ma fille, dit-il à la mère. On aura de quoi payer cette
année, après ça ira mieux. Je gardais ça pour les jours de misère.
Aimée se tenait droite près de la table. Elle était heureuse; il lui
semblait que les murailles de la maison qu’elle avait senti trembler
quand le malheur avait soufflé, devenaient tout à coup plus fortes. Mais
elle ne s’attarda pas à songer sans rien faire. Elle ouvrit la maie, et
retroussant les manches du corsage bien au-dessus de la saignée, elle
fit couler la farine et l’eau qu’il fallait et se mit à pétrir. Elle
travaillait la pâte avec joie et la voyait se gonfler sous ses mains.
--Tu es une fille du bon Dieu, ma Aimée, marmonna le vieux.
Elle se sentait une grande force dans l’odeur de ce froment moulu comme
si elle brassait de la vie. Du pain pour le bon grand-père, pour sa mère
qui la regardait émerveillée, et les petits enfants qui étaient à
l’école.
Parfois, elle s’arrêtait, la figure devenue rouge d’un effort prolongé
et rythmé. Elle était alors d’une beauté ardente, avec ses bras aussi
blancs que la fine farine de blé. Ayant achevé de pétrir, elle apprêta
six corbeilles où elle arrondit un linge bien propre qu’elle poudra,
puis elle les remplit de la pâte et les recouvrit de couvertures de
laine.
La mère, accroupie devant le feu, pelait des légumes pour le repas.
Elle se mouvait lentement et s’arrêtait parfois le couteau dans les
mains, tournée vers les braises qu’elle regardait avec fixité. Le vieux,
assis sur le banc à sel, avait allumé sa pipe et fumait à petits coups,
les mains posées sur les genoux. Il considéra sa bru un moment et il
grogna en crachant dans la flamme:
--Pauvre femme ... le feu brûle plus de même depuis que mon garçon a
péri.
Aimée venait déjà à son aide, et vivement pelés, les légumes sautèrent
dans la brasière où fondait une petite côte de porc. Puis, le couvercle
refermé, on n’entendit plus que le bruit étouffé d’une cuisson à feu
doux.
--Je te remercie, dit la mère; c’est plus fort que moi. Je dors sur la
besogne. Je suis devenue vieille, d’un coup.
Aimée répondit à peine, de peur de s’attendrir et de pleurer, ce qui
n’avance pas à grand’chose. Elle se hâta de mettre de l’ordre, essuya
les meubles et fit les lits.
La matinée était avancée. Le soleil, par la croisée, coulait ses rayons
jusqu’au feu. Tout à coup, Brunette aboya furieusement. La voix de
Courteux s’éleva, et passant le seuil, il cria:
--Vas-tu me mordre? Bonjour, vous autres!
Il prit une chaise sans attendre qu’Aimée la lui offrît, et ses yeux
clignotèrent en considérant le vieux Villard qu’il trouva jaune comme un
coing et la mère qui n’avait guère de sang aux joues. Et il tourna le
dos comme à dessein à Aimée qu’il avait vue en entrant; elle avait porté
sur lui des regards trop clairs. La maie était encore ouverte et il
aperçut les corbeilles sous les couvertures.
--Tu as fait le pain, ma pauvre, dit-il à la mère, sachant bien que,
seule, Aimée avait pétri, car il voyait de la pâte séchée à ses doigts.
--Ah! c’est ta Aimée, c’est point possible. Tu la tueras. Elle est point
pour ça.
--Ça nous regarde, Courteux, dit la mère.
Puis elle garda le silence. Le vieux Villard continuait de fumer sa pipe
et ne regardait Courteux que d’un œil, ce qui était un grand signe de
méfiance.
Courteux vit bien que l’on attendait qu’il parlât. Il le fit sans hâte
en repoussant une colère dont il avait peur.
--Je suis venu rapport à votre bien. Je suis toujours prêt à l’acheter
un bon prix, avec du bel argent comptant. Vous pouvez pas faire toute
cette terre; elle vous aurait la peau et les os, mes pauvres.
Aimée avait grande envie de le mettre à la porte, mais elle se contint;
et elle lui répondait mieux que par des paroles en continuant de mettre
tout en ordre et en propreté parfaite.
Le vieux Villard s’arrêta enfin de fumer et dit avec une force qui
décontenança Courteux:
--Tu peux aller faire un tour ailleurs; la Genette n’est pas pour ton
nez. Tu perds ton temps.
Courteux feignit l’indifférence, mais il souffla fortement:
--Tu sais, ça n’est pas joli ce que vous avez fait, Villard. Je pensais
que Lionnou Fansat me prêterait la main pour quelques petits biens que
je fais à moitié et vous l’avez louée à belle année. Est-ce vrai? Vous
avez imaginé de me souffler à la barbe le Desforgues, mais ça n’a pas
mordu. C’est point des choses qu’on fait au monde.
Aimée s’en alla dans sa chambre pour ne pas entendre le compère. Mais
Villard, tout à coup, se leva tout droit dans la cheminée et cria d’une
voix enrouée par l’âge:
--Écoute toi! Y a plus de place pour un grain de plus dans le boisseau.
Tu vas donc me faire la leçon, vilain coucou! Tu as point assez de
pondre dans le nid des autres!
Courteux quitta sa chaise et pour que ses mains ne tremblassent pas, il
les accrochait aux revers poisseux de sa veste rapetassée.
--Vous le regretterez, grogna-t-il. Bien le bonjour.
Il s’en alla plus vite qu’il n’était venu. S’en retournant à la
Grangerie, il longea les terres de la Genette qui le faisaient loucher.
Il entendit le cri de Fansat qui labourait bravement au soleil. Il
songea:
--Ils auront de la pomme de terre. C’est encore temps.
Il cria:
--Eh! Fansat, tu travailles comme une fourmi!
--Comme vous le voyez, Courteux, repartit Fansat.
--Arrête-toi un peu. J’ai à te causer.
Lionnou Fansat arrêta les bêtes, et appuyé sur l’aiguillon, il écouta
Courteux qui lui disait à voix basse:
--Alors comme ça, tu es embauché à la Genette ... Mais c’est des
crève-de-faim; y te payeront point. Tu mangeras pas gras. Écoute-moi,
mon ami, si tu les plantes d’abord, je te baille tout de suite, le
double du loyer qu’ils t’ont promis. Tu viendras chercher l’argent à la
maison.
Fansat cracha à terre et grogna, la bouche en coin sous le poil frisé:
--C’est tout ça que vous m’avez voulu jaser. C’était point la peine. Si
vous étiez point vieux, je vous piquerais le bas de l’échine avec ma
guyade.
Et humant le vent, portant le regard au loin, il poussa ses vaches dans
la terre qu’un bon soleil blanchissait.
Courteux s’éloigna en soufflant comme un blaireau qui aurait donné du
museau dans une pierre pointue quand il cherchait de la terre bien douce
où se nicher.
IX
La paix revenait sous le toit de la Genette. Les pommes de terre avaient
été plantées en bonne condition. Tous ces jours, on avait barré la porte
de la maison. La mère retrouvait un peu de vigueur pour aider, et les
enfants, en revenant de classe, couraient jusqu’aux champs, car le
soleil ne quittait plus aussi vite le ciel; ils avaient semé, eux aussi,
contents d’obéir à leur grande Aimée.
Cette pressante besogne achevée, Fansat eut le loisir de souffler un
peu. Il se plia à ce qui fait le plus souvent le souci des femmes:
traire, puiser l’eau, veiller au poulailler qui s’était bien dépeuplé.
C’était pour soulager Aimée qui n’en pouvait plus. A ces petits soins,
il ajoutait d’autres travaux; il fallait curer les rigoles des prés qui
poussaient dru, redresser les barrières et tailler les buissons dont les
ombres sont mangeuses d’herbe.
Il y avait peu de bois; il en fit en coupant des arbres morts. Bientôt
il devrait désherber, faucher, et ce serait dur de «lever l’été» avec si
peu de bras. Il mena le dernier veau en foire et le vendit bien.
La belle saison était tout à fait venue. L’air était mol et chaud. Près
de la maison, dans le verger, des pêchers qui, l’hiver, sont laids et
bossus, se changeaient en nuages roses, aussi légers que ceux qui
flottent au ciel à la fin d’une claire journée. Un petit vent faisait
neiger les pruniers fleuris. Les poules s’ébattaient à l’aise dans la
cour et leurs plumes avaient des reflets verts. Aimée cueillait au nid
leurs œufs et les portait, tièdes encore, à sa mère qui les gobait crus
avec un grain de sel.
Elle ne pensait jamais à elle, assez heureuse de se dévouer sans cesse.
Mais le soleil plus chaud, l’odeur de la fraîche verdure, ce printemps
qui faisait sauter le lien de l’hiver et se répandait sur la campagne
tout entière, cette espérance qui volait avec les oiseaux et coulait
dans les eaux bleuies, la touchaient et lui portaient au cœur des songes
nouveaux.
Après des mois si rudes, elle sentait pour la première fois une terrible
lassitude et cherchait un appui.
Par un de ces matins de fin avril où la pluie descend sur les collines,
en rideaux d’argent léger, Jacques Lavergne, sautant de sa bicyclette,
monta les marches de la terrasse. Il entra et salua Aimée avec une
aisance des villes. La mère jardinait en compagnie du vieux Villard, et
Fansat courait les champs où il y avait toujours quelque chose à faire.
--Mademoiselle Aimée, dit-il en s’asseyant, je vous avais dit que je
viendrais vous voir. On s’est connu autrefois enfants, à l’école, mais
après vous avez été en pension chez l’institutrice et moi je n’ai
presque plus quitté Limoges.
Il la regardait avec une douceur qui la touchait. Elle était assise près
de la table dans le jour doré qui tombait de la fenêtre, et elle
reprisait des vêtements de Nonot.
--Je vous remercie, Jacques; c’est agréable de se promener par ce beau
temps-là.
Il lui fit entendre, en baissant la voix, qu’il n’était venu que pour
elle et non pour jouir de ce premier soleil.
--Mon Dieu, que vous êtes jolie, Aimée! murmura-t-il.
Elle tenait les yeux baissés sur son ouvrage, mais ce murmure
l’environnait d’une chaleur soudaine. Il la voyait de profil et la
ligne de son visage était animée d’une ombre très douce.
Un silence passa entre eux. Elle leva vers lui des regards purs et le
trouva gentil. A présent, il parlait en choisissant des mots qu’il
jugeait élégants:
--Ne vous ennuyez-vous pas? La campagne, c’est charmant l’été, mais
l’hiver, je ne la saurais supporter. A la ville, il y a de tout, des
distractions abondantes et variées. Vous n’avez pas quelquefois envie
d’y aller? Mais j’y songe, vous ne connaissez pas cette vie.
--Je me trouve heureuse ici, sous ce toit, et j’aime la paix où l’on
travaille à l’aise.
Il dit des paroles de regret. Il était dommage qu’une fille comme elle
voulût se cacher en ces terres perdues. Il lui demanda la permission de
la revoir.
--Je voudrais, Aimée, que nous nous rencontrions dans les champs. Nous
nous promènerions à l’ombre des sentiers fleuris. Vous me parleriez de
vous. On dit que vous êtes vaillante, mais quelquefois ne sentez-vous
pas le désir d’être écoutée par un garçon de votre âge qui serait votre
ami?
Il la regarda, avec une ardeur cachée. Elle répondit par quelques mots
simples, tandis qu’un sourire naissait sur ses lèvres, éclairait
doucement les traits du visage. Il s’en alla, émerveillé de tant de
pureté. Aimée continua de travailler à son ouvrage en rêvant. Mais Vone,
Tine et Nonot montèrent bruyamment les marches où sonnaient leurs
petits sabots.
Nonot courut vers Aimée et sauta sur ses genoux. Alors elle sortit de sa
songerie; elle comprit que, pour la première fois, son cœur avait battu
la campagne loin de la maison et du feu qui s’éteignait. Elle l’attisa
en hâte. Mais Nonot l’avait saisie par un pan de sa robe.
--Pourquoi tu ne parles pas, Mémée? Est-ce que tu as mal?
Elle se tourna vers lui avec brusquerie; elle vit que les yeux de
l’enfant l’interrogeaient, et soudain elle cacha son visage sous ses
mains rapprochées.
X
La saison était avancée. Il fallait maintenant désherber les pommes de
terre et les chausser; elles s’annonçaient belles, la feuille drue et
bien verte. La mère, encouragée par sa fille Aimée, travaillait de
meilleur cœur; Fansat se montrait rude abatteur de besogne. Et les
jeudis, Vone, Tine et Nonot aidaient de leur mieux, tandis que le
grand-père soignait le bétail.
La fête des Rogations arriva. De bon matin, Aimée vint au bourg de
Rieux; ses petites sœurs et Nonot l’accompagnèrent, vêtus de leurs
habits du dimanche.
L’abbé Verdier dit la messe. Aimée lisait dans son paroissien les
paroles qui ne passent pas: «Poussez des cris de joie vers Dieu,
habitants de la terre!» Heureuse d’un bonheur qui n’était pas de ce
monde, elle était à genoux dans la lumière de son âme. Le curé donna
lecture de l’Évangile du jour: «En vérité, je vous le dis, si vous
demandez quelque chose au Père, en mon Nom, Il vous le donnera ...»
Il ne fit aucun commentaire et continua l’office. Aimée priait, le
visage penché, les mains jointes.
--Accordez-moi ce que je Vous demande pour la maison. Donnez-moi la
force de bien travailler. Gardez de toutes maladies Tine, Vone et Nonot
qui sont comme de petits orphelins. Qu’ils soient bons. Mon Dieu, je ne
suis rien, mais Vous pouvez tout.
La messe finie, les cloches sonnèrent pour la procession. Les fidèles se
rangèrent sous le porche et l’institutrice fit marcher ses élèves. Les
femmes, dans leurs capes noires, s’avancèrent, le chapelet aux doigts,
et les jeunes filles aux corsages clairs.
L’abbé Verdier tenant à la main un crucifix argenté parut, suivi de son
mérillier, vieux paysan de Rieux.
Le soleil était haut et la cloche semblait repousser les nuages dont
quelques îlots flottaient dans le ciel.
Les litanies des saints commencèrent, tandis que le cortège, après avoir
traversé le bourg, entrait et se resserrait dans un sentier qui tournait
en une masse de robuste verdure où brillaient les feux de la rosée.
Dans une immense paix fraîche, sous les branches des chênes qui se
rejoignaient, l’abbé Verdier allait, appelant la multitude des anges et
des saints, les apôtres et les innocents que le Cruel égorgea, les
prêtres, les ermites, les moines laboureurs, les martyrs d’où coule,
pour les siècles, la source de sang qui purifie le monde. Une réponse de
la terre, un écho venu des bois proches, se levait.
Au tournant des sentes, des croix se dressaient, ornées de bouquets de
fleurs, alors un enfant sonnait de sa clochette et l’abbé Verdier
bénissait les fidèles agenouillés. Chacun se relevait et retenait son
pas pour rythmer la marche. Aimée unissait sa prière aux souffles de son
pays et suppliait Dieu d’éloigner le péril qui guette sans cesse.
--Daignez donner et conserver les fruits de la terre! chantait l’abbé
Verdier.
Le chant latin était beau comme la branche flexible des chênes.
Pour tous, le mérillier, homme que trente ans de travail dans les champs
avaient desséché et rendu pareil à quelque noir sarment, répondait:
«Exaucez-nous, Seigneur!»
Tous savaient que le nuage est plein de foudre et de grêle qui
s’abattent sur le blé.
«Daignez donner le repos éternel à nos fidèles défunts!»
Dans cette humble voie où, depuis des siècles, la procession avait
passé, avec les mêmes rites et les mêmes chants, au milieu de la même
terre, les morts précédaient les vivants et se répandaient dans la
plaine et sur les collines, par grandes foules silencieuses, invisibles
comme des flammes au soleil.
Là-bas, de l’église, venait la prière balancée des cloches. Les fidèles,
après avoir cheminé dans les sentiers touffus et sous l’enroulement des
verdures, arrivèrent sur un plateau d’où l’on découvrait l’horizon à
perte de vue. Des étangs ouvraient, dans des éloignements gris et
bleus, des trappes d’argent où se débattait du soleil surpris; et sous
le trait brillant de la rivière, se déployaient les rames diversement
colorées d’une terre ensemencée de seigle, de blé ou de colza,
enflammée, çà et là, par l’ajonc et le genêt en fleur. Alors, les
prières latines, l’invocation millénaire qui sortaient de la poitrine
d’un homme de ce pays, furent saisies par le vent et poussées dans de
divines immensités.
La double file tourna vers le bourg, en se rapprochant et en
s’aiguisant; coin vivant dont l’angle aigu était formé par de petits
enfants. L’église ouvrait le cœur d’ombre de son ogive, étoilé par les
points d’or des cierges qui brûlaient sur l’autel. Ces femmes, mères et
veuves, qui fermaient la marche, étaient de ces humbles pleureuses que
l’imagier, en ces temps où la foi était en feu, taillait dans la pierre
des cathédrales.
Une dernière bénédiction fut donnée des marches de l’autel, et l’église
se vida. Aimée, toute remplie encore de cette cheminante prière à
travers la campagne, sortit et s’attarda un moment devant le porche.
Nonot cachait derrière son dos une touffe de fleurs qu’il avait
cueillies.
--Tiens, Mémée, c’est pour toi, dit-il en l’offrant avec une gentille
brusquerie.
Elle prit les fleurs et embrassa le petit; puis elle appela Tine et Vone
qui babillaient avec des compagnes de leur âge. Mais elle aperçut
Clémentine Queyroix, de Lascaud, et courut vers elle.
Clémentine, fille de Queyroix le sabotier, avait grandi avec Aimée, joué
avec elle, étudié sur les mêmes bancs d’école. Elle n’était pas jolie,
mais sa figure, pleine de franche amitié, avait la fraîcheur d’une pomme
rouge et ses yeux étaient d’un bleu limpide. Elle se plaignit gentiment
de ne plus voir Aimée à Lascaud.
--Tu ne viens plus chez nous; ça m’ennuie, mais je comprends ça. Je sais
toute la besogne que tu fais, ma pauvre. On en est tout étonné dans le
pays. Un moment, on avait cru que la Genette serait vendue. Ne m’en veux
pas si je te dis ça. Comment peux-tu faire?
--Ce n’est pas si difficile que tu crois. Quand on aime bien, tout
s’arrange. Mais à cette heure Lionnou Fansat nous aide, et les mauvais
jours, il me semble, sont passés. Nous pourrons nous promener un peu le
dimanche et nous en aller cueillir de la bruyère.
Aimée avait pris par la main Nonot, qui sautait en marchant, d’un pied
et de l’autre, tandis que Vone et Tine cheminaient devant eux, bien
sages.
Lascaud était du côté de la Genette. Aimée accompagna Clémentine jusqu’à
la Croix-du-Repaire, lieu où le chemin se dédouble. Elles étaient
contentes de parler des choses et des gens du pays. Depuis longtemps
elles n’avaient eu ce loisir. Comme elles allaient se quitter, Jacques
Lavergne les dépassa et sauta lestement de bicyclette. Il salua Aimée
et sourit à Clémentine.
--J’ai beaucoup de chance de vous rencontrer, avec votre gentille amie.
Ne serez-vous pas au bal, ce soir?... Mais j’y songe, cela est incongru,
vous êtes en deuil.
Il y eut un silence. Aimée était douloureusement étonnée par les paroles
précipitées de ce garçon qui soulignait sa légèreté en s’excusant.
Clémentine la quitta, et elles se promirent de se revoir plus souvent.
Jacques Lavergne, poussant de la main sa bicyclette, demanda à Aimée la
permission de l’accompagner un peu. Mais elle répondit qu’elle était
pressée et peu disposée à parler.
--Vous aurais-je blessée? dit-il en levant vers elle des yeux
attristés. Si cela était, j’en serais bien malheureux.
Et remontant brusquement sur sa bicyclette, il s’éloigna vers Rieux.
Aimée, en revenant à la Genette, se reprocha d’avoir été dure pour ce
garçon, un peu étourdi peut-être, mais qui lui parlait d’une voix douce.
Nonot l’avait quittée et poursuivait dans l’herbe du fossé quelque
sauterelle verte. Elle courut vers lui et, l’élevant dans ses bras, elle
l’embrassa avec une ardeur dont elle était effrayée.
XI
Aimée pouvait à présent prendre un peu de repos, tant Lionnou Fansat
montrait du courage à la besogne. On avait chaussé les pommes de terre,
désherbé le blé. Et l’on attendait que l’été eût grandi encore pour le
cueillir.