bronze, gardée par deux vases en biscuit où étaient piquées des fleurs
en étoffe.
Jeannette Lavergne, bien qu’elle eût passé la cinquantaine, s’habillait
à la mode; c’était une dame. Elle se coiffait d’un haut chignon
artistement étagé, et son visage rosé de blonde, fendillé par l’âge,
brillait bien lavé et fleurant le savon des princes du Congo. Elle
aimait à plaindre un moment son prochain avec un grand air de sincérité,
mais elle parlait sans se lasser de ses propres malheurs. Son mari
défunt, un homme fidèle, travailleur, délicat, avait été emporté par
une congestion, tandis qu’il venait d’achever, étant menuisier, une
armoire magnifique.
En mettant le couvert, elle dit du bout des lèvres:
--Ma pauvre Aimée, vous n’avez guère de chance, vous aussi. Je t’ai
connue, bien petite, ma chère mignonne. Tu as été longtemps chez
l’institutrice et tu sais des choses qu’on ne connaît pas à la campagne.
Comment vas-tu faire pour t’occuper de ce bien; ta mère, la pauvre, est
si peu forte. Tu te briseras le corps et tu n’auras quasiment pas de
jeunesse. Ce qu’il te faudrait, c’est un métier comme le mien, propre et
gentil, un métier de dame.
Aimée répondit avec un grand calme qu’elle ne quitterait pas la Genette
où, depuis toujours, sa famille avait travaillé. Le vieux approuva sa
petite-fille. Jeannette Lavergne repartit:
--Oui, chacun ses goûts.
Mais elle était vexée qu’on n’eût pas vanté le métier où elle excellait.
Elle chassa ce nuage et dit:
--Sais-tu que mon beau Jacques est au pays? Tu t’en souviens, peut-être;
il était à l’école communale avec toi; mais tu étais bien plus jeune ...
Il y a longtemps que tu ne l’as point vu; tu ne le reconnaîtrais plus.
Il est chez un avoué de Limoges. C’est un vrai gentilhomme! Mais il
tarde bien à rentrer. Mon lapereau au vin sera trop confit. Tout le
monde lui court après ... Je parle de mon fils, car le lapin ne courra
plus à cause qu’il est cuit tout à fait.
Le vieux Villard s’ennuyait près de la cuisinière qui ronronnait; et
tout bas il pestait contre cette bavarde qui les avait retenus comme ils
revenaient à la Genette. Mais ils étaient un peu cousins de cousins, et
il avait le respect de la parenté, même la plus éloignée.
Jeannette Lavergne s’empressa autour de la table et se plaignit d’être
tombée dans sa cave et d’en souffrir encore.
--Elle n’est pas tombée sur sa langue, se dit le vieux.
Cette pensée le fit sourire. Triant une salade, Jeannette raconta
l’histoire d’un héritage manqué. Aujourd’hui elle serait riche à ne
savoir qu’en faire. Aimée lui prêtait une attention un peu feinte qui
attisait ses paroles, et il n’en était pas besoin.
Jacques Lavergne entra; il tenait à la main une badine élégante.
Il s’arrêta sur le seuil, un peu hésitant quand il aperçut Aimée. Vite,
il voulut être distingué par cette belle fille paysanne dont l’air de
santé l’émerveillait secrètement. Il ôta galamment son chapeau et
courbant sa haute taille, il dit, la lèvre fine et la moustache taillée:
--Mais c’est une ancienne petite camarade d’école ... Qu’elle est
devenue jolie! ajouta-t-il en se tournant vers sa mère.
--Je vous reconnais maintenant, Jacques, dit Aimée. Vous avez pourtant
bien changé!
--A son avantage! s’écria Jeannette Lavergne.
Il prit un air de grande modestie.
--Je ne sais pas si c’est vrai pour moi, mais pour mademoiselle Aimée,
il n’en faut pas douter.
Il s’aperçut enfin de la présence du vieux Villard et il lui dit des
paroles qu’il faisait rustiques à dessein, sur un ton qui signifiait que
telle n’était pas son habitude.
Villard répondit en patois limousin, par secrète malice. Jacques voulait
montrer qu’il avait oublié ce langage qu’il jugeait naïf. Le contraste
amusait Aimée et elle en riait sous cape.
A peine Villard eut-il bu le café qu’il se leva, sa bru n’avait pas été
prévenue, et les jambes lui démangeaient de revenir à la Genette.
Comme il ne manifestait aucune curiosité, Jeannette Lavergne lui dit en
patois:
--Vous ne m’avez pas demandé pourquoi mon Jacques est ici? C’est rapport
à sa santé. Il a tant remué de papiers que ça l’a tout pâli et le
médecin lui a donné un congé de trois mois.
--Eh bien, ça va comme vous voulez alors, repartit Villard en prenant
son bâton, pour fuir cette femme qui gémissait en souriant.
Jacques Lavergne disait à Aimée qu’il serait heureux d’aller la voir à
la Genette. Elle répondait à peine, troublée sous les yeux de ce garçon
où elle découvrait une étrange ardeur. Mais dès qu’elle eut passé le
seuil de la maison, une grande hâte la pressa vers les petits qui
l’attendaient et le courant de l’humble vie qu’il fallait bien
maîtriser.
VII
Un jour de fin avril, comme le vieux Villard, tout encapuchonné, car le
vent était encore froid, gardait les bêtes dans le pré des Beaux, Aimée
vint lui tenir compagnie. Elle avait besoin d’un appui et de fortifier
la résolution qu’elle avait prise.
--Grand-père, tu n’étais pas là quand Courteux est venu proposer
d’acheter la Genette. Je ne puis penser à ça sans que j’en aie le cœur
serré.
Le vieux regarda les vaches qui paissaient tranquillement et Brunette
qui se tenait assise sur un talus verdoyant. Puis son œil gris piqua sa
pointe, sous le sourcil blanchissant, vers les champs que l’on ne voyait
pas, cachés par des haies touffues.
--Petite, on aura de la peine pour la garder cette terre que mon garçon
avait si bravement travaillée. Je suis, à cette heure, un pauvre vieux,
mais je t’aiderai. Ce qu’on pourra pas faire, on le laissera. Le bon
temps revient après le méchant temps.
Alors elle pleura d’espoir, le remerciant de penser comme elle.
L’embrassant, elle appuya son cœur sur ce vieil homme et une douceur
sécha ses larmes.
--Vois-tu, grand-père, ce qu’il nous faut, c’est un bon laboureur. Ça me
fait de la peine de voir que d’autres ont planté les pommes de terre et
que nous n’avons pas encore labouré.
--Je ne le peux, moi, à mon âge; je suis comme un vieux pommier à moitié
sec. Mais j’ai une idée qui te plaira. Reviens vite à la maison aider ta
mère qui n’a plus goût à rien.
Elle s’en alla, ardente et paisible; une grande force la poussait dont
elle s’étonnait soi-même.
Le vieux resta au champ le temps qu’il fallait pour que les bêtes
eussent leur saoul. La première herbe est bien tendre et
rafraîchissante. Un mois, on peut la faire brouter; après, on la laisse
pousser pour la faulx.
Le jour était calme; le vent assoupi écoutait l’eau courante. L’épine,
dans les buissons, était en fleurs. Et les oiseaux qui ont un langage
que l’homme des champs sait traduire, chantaient partout. Villard
s’était assis sur une souche de noyer mort, et il se tenait immobile
dans la grande paix printanière qui couvrait le pays. Enfin il appela
Brunette qui, par bonds et par voltes, rassembla les vaches et les
poussa vers la Genette; il les suivit, appuyé sur son bâton, et pensant
dans sa vieille tête à ce que lui avait dit Aimée.
Il était si âgé qu’il restait des heures et des journées sans se soucier
des choses qui avaient occupé sans cesse sa vie de paysan courageux au
travail. Mais que sa petite-fille eût parlé, c’était assez pour qu’il se
mît en quête, l’esprit soudain amorcé.
Quand il eut attaché les vaches dans l’étable où il releva la litière en
grognant de ne pouvoir à quatre-vingts ans se reposer, il prit le chemin
qui mène au village de la Maillerie.
Les jours s’étaient allongés, à deux heures de relevée, le soleil
quittait à peine le milieu du ciel. La terre se chauffait à cette
première ardeur de la saison. Sur les pentes s’ouvrait le drap d’or du
colza fleuri; et la prairie, le guéret, le jeune blé mêlaient à
l’horizon ces belles couleurs du monde que reflète le cœur de l’homme
paisible. Dans les ruisseaux s’éparpillaient des escarboucles que
remuaient les fées de ce pays qui retrouve une fraîche nouveauté quand
le sol, en ces mois du printemps, devient aussi riant qu’un clair matin
dans le ciel.
Villard, malgré la tiédeur et les rayons de la journée, se sentait lourd
et traînait la jambe; mais des coups égaux de son bâton, il se poussait
en avant. Il allait, plein de l’espérance et de la bonne volonté que lui
avait soufflées sa petite-fille.
Il franchit au pont de Chanaud la Gartempe qui verdoyait comme les prés
qui venaient s’y baigner. Et prenant un raidillon, il se dirigea vers la
Maillerie, village d’une douzaine de feux qui est niché non loin de la
rivière.
Le meunier qui s’en allait à Rieux livrer de la farine dans sa carriole
où son dos vêtu de drap gris se tassait comme les sacs de froment, lui
cria, tout étonné:
--Et où allez-vous comme ça, père Villard?
Il répondit par quelques mots confus et continua sa route. Seules
résonnaient toujours en lui les paroles d’Aimée.
Il fallait que les terres fussent labourées et que la Genette ne tombât
pas à rien. Ce paysan recru voyait encore, au couchant de sa vie, se
lever le haut soleil annuel des récoltes; et il pensait que ce serait
crime de laisser sans semences, de bons champs toujours féconds, quand
la besogne est bien faite.
Il frappa à la porte de Jean Desforgues qu’il avait vu grandir. C’était,
il s’en souvenait, un brave garçon, et jadis, il l’avait engagé à la
Genette pour lever l’été. Il était bon laboureur et rude faucheur.
Jean bêchait son jardin; il vint au bruit, et sur le seuil, il dit:
--Finissez d’entrer, père Villard, ma femme lave la lessive par ce
temps.
Il approcha de la cheminée sans feu, une chaise qui branlait sur la
terre battue. Il tourna vers le vieux Villard une tête de rousseau, déjà
grisonnante:
--Qu’est-ce qui vous amène? demanda-t-il, l’œil mi-clos.
--Mon gars, dit Villard, en appelant toutes ses forces, tu sais bien le
malheur qui nous est tombé dessus ... On n’est plus assez à la Genette.
Et ça me fait deuil de laisser la terre sans soins et besognes. A cette
heure, il y a plus beaucoup de bras pour l’ouvrage. Tu me ferais
plaisir, mon ami, si tu venais à la maison pour nous aider. Je te
baillerais cent vingt pistoles et un habit neuf avec une paire de
souliers. Ma bru peut quasiment plus bouger tant ça l’a mise en chagrin,
la mort de mon pauvre garçon. Tu l’as connu; il était bon et vaillant.
--Oh! pour ça, oui! un bon homme. Mais j’aime mieux vous le dire tout de
suite, je peux point venir chez vous. Courteux m’embauche à belle année,
à cause qu’il a son bien de la Grangerie et aussi le bien de ceux qui
peuvent point le faire.
Ayant dit ces mots, il considéra avec attention les chenets comme s’il
les voyait pour la première fois.
Le père Villard trouva alors des paroles de bonne amitié, rappela qu’il
avait été, dans le temps, bien satisfait de la besogne de Desforgues. Ce
fut inutile. En se levant de sa chaise pour revenir à son jardin, il
déclara, sur un ton qui blessa Villard:
--Ah! pauvre vieux! Pas de chance, appelle pas de chance! Si mes enfants
n’étaient pas tous à la ville, je vous en aurais laissé un pour vous
tirer de peine. Mais moi, je peux point mécontenter Courteux qu’il faut
pas faire enrager, car il est point commode.
Villard prit son bâton qu’il avait posé près de la porte. Et tout
raidi, il s’en alla en disant:
--C’est comme tu voudras, mon gars. Je m’arrangerai ailleurs.
--Et pourquoi que vous vendez pas, si vous pouvez plus faire? Courteux
vous achèterait la Genette ...
Mais Villard gronda:
--C’est-il que tu serais d’entente avec lui? On vendra point le bien où
mes vieux et mon garçon ont tant peiné. Tu peux lui porter ça à
Courteux. Et s’il y a pas de chance, y en aura point. C’est pas au beau
temps qu’il y a vaillance à tenir bon.
Il hochait la tête et tremblait. Desforgues alla reprendre sa bêche.
--Bien le bonjour, siffla-t-il.
Villard prit un sentier qui tournait sous des châtaigneraies et tirant
le pied il monta vers le village du Cluzeaud.
Il gravissait la pente de la vallée, trouée de roches grises où le
lichen faisait des ors verts, ponctuée des fuseaux du genévrier. Dans
cette immense solitude, le cri d’un oiseau sauvage passa. La bruyère
devenait drue et les fougères levaient leurs petites crosses de verdure
tendre. Il y avait à mi-coteau des enceintes de pierres sèches que des
hommes, dans des temps bien finis, avaient formées et que les fées,
maintenant, habitaient. De ce point, on découvrait des étendues de
campagne, à perte de regard; et la rivière coulait en bas, anguille
lumineuse qui se glissait, tordue en des profondeurs vertes et se
cachait pour montrer soudain, à une lieue, un de ses anneaux que le
soleil écaillait de feu.
Villard ne regardait pas ce coin de terre familier. Avec l’obstination
lente de la vieillesse, il poursuivait sa route, et le refus de
Desforgues avait aiguisé encore sa volonté de trouver un valet. Où était
le temps jadis, quand le pays avait de bons bras à son service, en toute
saison? Autrefois, que l’on fît un signe, un appel, et de braves garçons
s’en venaient à l’aide, bien contents de travailler et de faire du blé
pour chacun et pour tous! Pauvres jours où servir n’avait plus sa joie
et son honneur, quand on ne pensait qu’à se raidir l’échine en guignant
des poignées d’argent et en maudissant la bonne peine de gagner sa vie!
Lorsque Villard eut atteint la cime de la vallée, il aperçut le village
du Cluzeaud: huit maisons basses, couvertes de grosses tuiles brunes,
assises au bord d’une mauvaise route rocailleuse, quatre d’un côté,
quatre de l’autre, et se regardant par leurs étroites fenêtres, pleines
d’ombre.
Il appela, tout essoufflé, Pierre Lechamp; mais ce fut la femme qui
répondit, venant sur le seuil que barrait un portillon. Le tricot aux
doigts, sans interrompre le mouvement sec des aiguilles qui serraient
des mailles de laine dure, elle dit:
--C’est vous, père Villard, vous voulez parler au Pierre? Il n’est point
à la maison: il tire de la pierre dans la carrière du Masblanc pour
l’agent voyer. Entrez vous asseoir. C’est loin, de la Genette au
Cluzeaud; et vous avez vendu l’âne.
Elle parlait en chevrotant; et dodelinant sa tête serrée dans un
mouchoir dont un coin sortait en oreille de lapin, elle expliqua que son
homme n’avait pas une journée libre.
--Vous venez, peut-être bien, rapport à vos terres; et votre garçon
n’est plus là pour les faire ... Mais, vieux, vous mangez pas les sangs.
M’est avis qu’il faut vous reposer, mon pauvre, et laisser tout ça. Vous
en aurez toujours assez, à preuve que vous êtes plus bien jeune. Chacun
son tour.
Il allait entrer, mais quand il entendit ces paroles, il recula comme si
on l’avait frappé. Il se souvenait qu’il avait donné jadis à cette
femme un sac de froment, par bonté comme on le doit, car elle vivait
chichement, ayant cinq enfants à élever qui, maintenant, tous placés à
la ville, lui servaient une petite pension.
Il s’éloigna; et il faisait sonner son bâton sur les pierres pour
montrer qu’il dédaignait la commère qui le regardait partir.
Quand il arriva au tournant du chemin, il s’assit sur le rebord du
fossé, car ses jambes pliaient sous lui. Il était pris d’une grande
faiblesse; dans son jeune temps, même quand on ne s’accordait pas, on
offrait toujours un verre de cidre, un bout de pain et de salé. Et il
avait faim. Mais ceux qui sont vieux deviennent légers comme les
petiots. Il se mit à rire d’un pauvre rire qui tirait sa lèvre où le
sang ne montait plus: «Ah! ces mal plaisants! pensait-il, si on a besoin
de rien, on peut venir chez eux.» Des larmes mouillèrent ses yeux qu’il
essuya vite avec ses doigts. Il fallait que sa petite-fille fût
contente, ce soir, quand il rentrerait. Il était assez âgé pour faire un
mort, mais avant de s’en aller au cimetière, il pensait à Vone, à Tine,
à Nonot qui aimaient tant à jouer à la barbichette. Ces petits becs
demandaient la becquée. Il se leva en s’aidant de son bâton: il fallait
se hâter, car le soleil descendait sur la vallée. Il murmura:
--Faut que je trouve ... Hélas, quand on est vieux, on n’est plus si
fin.
Il songea à Justin Brilloux qu’il n’avait pas vu depuis longtemps. Il
en gardait un bon souvenir. Il habitait à l’Age d’Amont, en dehors de la
commune de Rieux.
Le vieux marcha en allongeant le pas; il y avait à faire une demi-lieue
de chemin. Quand il fut arrivé au seuil de la maison de Brilloux, il
souffla un moment avant de frapper; mais Justin parut sur sa porte,
l’ayant vu venir. Villard eut peine à le reconnaître. Brilloux, à
soixante ans, n’était plus qu’un vieillard sans force, tout ratatiné,
tout desséché. Cependant ses yeux étaient restés jeunes ainsi que sa
langue.
--Ah! vieux, je suis bien aise de vous voir. Vous ne montez plus de ces
côtés. Moi, je bouge plus d’ici. Je vaux plus rien, mon pauvre; sans ma
bonne vieille, je périrais.
L’ombre tombait, mais la mère Brilloux entra, portant un fagot bien sec
qu’elle dressa dans la cheminée. Elle y mit le feu qui monta d’abord
dans la brindille et vite brûla clair sous la marmite.
Elle salua Villard, et tout de suite le plaignit de plein cœur pour cet
accident du diable qui avait porté son gars en terre.
--Vous avez eu bien du malheur. Si Brilloux pouvait vous prêter la main,
ce serait avec plaisir. C’est juste s’il tient sur ses jambes.
Villard remercia pour l’amitieuse pensée. Il dit avec un sourire tout
naïf, comme en peuvent avoir les petiots ou les trop vieux:
--Je comprends point que toi, Brilloux, qui as deux fois dix années de
moins que moi, tu sois comme ça tout tapé; ça serait bon à moi, mais je
vaux pas cher; une pauvre peau sur des os si secs que du bois sec.
Il but un verre de cidre que lui servit Brilloux. Ils trinquèrent. Le
jus de la pomme, qu’il accompagna d’une croûte de pain, mit un peu de
rouge à ses pommettes et lui remua le sang. Il serra la main de Brilloux
et dit sur le pas de la porte:
--Te souviens-tu quand tu levais l’été à la Genette? On travaillait
autant les uns que les autres. Tant plus on suait, tant plus on buvait.
Le soleil pompait tout ça. Ah! pauvre bon temps.
Le soir était tout à fait venu. Villard se dirigea vers Ballanges:
quatre maisons accroupies dans une terre qui fait le gros dos sur la
Gartempe.
Bientôt la nuit tomba à menus flocons, et le ciel, qui était à l’ouest
d’argile jaune, montrait une petite plaie aux lèvres retournées, comme
en peut faire un couteau de boucher, et qui devait saigner en dedans. On
entendait au loin un cri long et sonore de bergère appelant son chien.
Une coulée noire emplit la route que suivait Villard, et les arbres du
fossé perdaient leurs formes dans le brouillard qui se levait. Un rayon
de lampe que l’on allumait au village proche venait jusqu’aux yeux du
vieil homme.
Il arriva à Ballanges; des chiens aboyèrent. Il appela, étourdi de
fatigue.
--Ho! Fansat! Ho! Lionnou! Es-tu là?
Fansat ouvrit sa porte, et il aperçut le père Villard qui pesait des
deux mains sur son bâton et tremblait comme un homme saoul.
--Entrez donc, père Villard, dit-il.
Mais le vieux continuait de trembler. Alors il le prit sous le bras et
le conduisit devant la cheminée. A la vue du feu qui brûlait clair,
Villard se ranima. Il parla en hâte, sans demander comment allaient la
santé et les affaires de la maison. Lionnou, près de la flamme, haut et
long, avec une tête en broussailles, une figure gardant tout son poil et
piquée par des yeux gris, avait l’air d’un grand chien mouton. Trois
petiots étaient assis entre les chenets, le derrière par terre, et la
mère, forte femme, apprêtait la soupe du soir. Fansat écouta Villard,
mais d’abord il ne comprit pas grand’chose à ses paroles précipitées.
--Mon gars, tu as servi dans le temps, chez nous, petit valet, reprit
plus lentement Villard qui soufflait, les pieds devant la braise. Y a du
malheur à la maison; tu le sais bien. Y nous faut un garçon courageux et
plaisant comme toi pour nous aider. Ne réponds pas non, Lionnou.
--Vieux, arrêtez-vous de parler. J’ai des journées à faire à la
Borderie, mais je m’arrangerai à venir chez vous. On connaît le brave
monde.
--Tu auras cent vingt pistoles.
--Ça suffit. Pas plus tard que demain, j’irai chez vous. Vous pouvez le
dire et vous allez manger la soupe avec nous.
--Laisse-moi m’en aller, mon fi. J’ai besoin de m’en revenir. Je suis
content.
Mais Fansat voulut l’accompagner un bout de chemin. La lune était dans
son premier quartier et luisait bien faiblement.
Villard était exténué; ses épaules fléchissaient et sa tête alourdie le
poussait en avant, mais il crispait sa main sur son bâton pour ne pas
tomber. Parfois une joie lui chauffait le cœur, une pauvre joie infinie
et vague.
--Ils seront contents, marmonnait-il.
A une lieue de la Genette, Lionnou Fansat le quitta; ils n’avaient
échangé que peu de paroles.
Il passa la Gartempe au pont de Chanaud; la lune se cachait dans de gros
nuages. L’ombre était épaisse, et maintenant le chemin devenait raide en
serpentant vers la Genette.
Le vieux grondait:
--Ça va bien, j’arrive ... Patience ... J’arrive.
Et il jetait en marchant des «han» comme un homme qui enfonce un coin de
fer dans du bois dur. Il serrait ses mâchoires pour lutter contre une
fatigue terrible, et bien qu’un vent froid se fût levé, la sueur roulait
de sous son chapeau. Peu à peu, les ténèbres dansèrent devant ses yeux;
des formes se mêlaient et se séparaient. Soudain, il crut voir au bord
du sentier un homme qui était assis et qui soutenait sa tête dans ses
mains.
--Ce serait-il toi, mon pauvre garçon? demanda-t-il.
Il s’approcha, ne rencontra rien qu’une ombre qui s’effaçait; il
trébucha et roula dans le fossé. Alors, il eut peur et cria. Il était
seul; il se releva avec grande peine. Et continuant de marcher, il
répétait pour se donner du courage:
--J’arrive, Aimée, Tine, Vone, Nonot ... Patience!
Enfin, il vit se dresser la masse noire du toit de la Genette. Aimée
était accourue à sa rencontre, suivie de Brunette qui jappait de
plaisir. Il dit:
--Lionnou Fansat viendra chez nous, dès demain.
Elle s’écria:
--Grand-père, comme je suis contente! Mais que j’ai eu d’inquiétude pour
toi!
Quand il passa le seuil, tandis que Brunette lui léchait les mains, il
montra à la lueur de la lampe une figure toute creusée, où du sang
coulait dans la barbiche blanche. Aimée s’écria, effrayée:
--Tu es tombé!
En hâte, elle prit un linge pour le laver avec de l’eau de lavande. La
mère se lamentait, mais il souriait, s’étant assis dans le fauteuil de
bois. Il mangea la soupe qu’on lui avait gardée chaude, près du feu.
VIII
Le lendemain, Lionnou Fansat frappa de bon matin à la porte de la
Genette. Au moyen d’un fort bâton appuyé sur l’épaule, il portait une
valise de toile où se balançait une paire de souliers à clous.
Brunette aboya. Seule, Aimée était levée; la mère, les petiots, le vieux
dormaient encore.
Elle ouvrit à Fansat et le fit entrer, en lui disant des paroles
d’amitié et de merci. Elle avait préparé un tourain qui est un bouillon
à la farine de blé, relevée d’une gousse d’ail ou d’un oignon frit dans
du lard.
--Asseyez-vous et mangez un peu. Il fait loin de Ballanges à la Genette.
Elle posa sur une serviette de chanvre une bouteille de cidre bouché, et
une assiette de salé.
Fansat, plaçant ses hardes dans un coin, la remercia bien poliment. Il
mangea la soupe chaude et but un bon coup.
De derrière les rideaux à fleurs qui fermaient de tous les côtés son
lit, le vieux Villard envoya à Lionnou Fansat un salut tout enroué.
--Je peux point me lever encore, mon pauvre.
--Vous tracassez point, repartit Fansat. On fera ça qu’il faut.
La mère à son tour s’éveilla, fit entendre quelques plaintes et se
rendormit.
--Ne faisons pas de bruit, dit Aimée. Laissons-les dormir. Pourvu que
les petits soient réveillés une heure avant la classe; ça suffit. Il
faut du sommeil à ce petit monde.
Brunette qui avait grondé quelque temps se tut, et levant son nez fin
vers Lionnou, elle devinait un ami.
Le ciel parut se hausser et l’air devint bleuissant et doré.
Fansat alla à l’étable et remarquant que les bêtes mangeaient et que la
litière était propre, il s’étonna:
--C’est-il vous qui avez tenu ça en état? C’est point de la besogne de
demoiselle. Mais c’est brave, ça!
Elle rougit de confusion, et dit qu’elle avait fait comme elle pouvait,
sans plus. Fansat la considérait, ébaubi; et liant deux vaches qu’il
attela à la charrette où il porta le soc, il se mit à parler de
confiance: