On porta Villard dans le village des morts qui sommeille, ga

DU MÊME AUTEUR

A LA MÊME LIBRAIRIE

=La Prairie et la Flamme.= Roman.

22ᵉ édition Un vol. in-16.

=Le voyage rustique.= 10ᵉ édition Un vol. in-16.

=L’Amour et la Mort de Jean Pradeau.=

Préface de J. et J. l’HARAUD.

Roman. 10ᵉ édition Un vol. in-16.

=Aimée Villard, fille de France.=

Roman. 16ᵉ édition Un vol. in-16.

(_Prix Jean Revel 1924._)

=Belle Sylvie.= Roman. 20ᵉ édition Un vol. in-16.

=Prodige du cœur.= Roman. 66ᵉ édition Un vol. in-16.

(_Prix Femina-Vie heureuse 1926._)

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de la collection _le Roseau d’or_).

En édition ordinaire. 1ᵉ mille Un vol. in-16.

=Amour sauvé.= Roman. 18ᵉ édition Un vol. in-16.

=Le Vent du gouffre.= Roman (Nº 28

de la collection _le Roseau d’or_).

En édition ordinaire. 14ᵉ mille Un vol. in-16.

A LA LIBRAIRIE BLOUD ET GAY:

=Le Merveilleux médecin.=

Ce volume a été déposé à la Bibliothèque Nationale en 1930.

BIBLIOTHÈQUE RELIÉE PLON

--69--

AIMÉE VILLARD

FILLE DE FRANCE

PAR

CHARLES SILVESTRE

(Prix Femina 1926)

[Illustration: colophon]

PARIS

LIBRAIRIE PLON

_LES PETITS-FILS DE PLON ET NOURRIT_

IMPRIMEURS-ÉDITEURS, 8, RUE GARANGIÈRE, 6ᵉ

_Tous droits réservés_

_DÉJÀ PARUS DANS LA MÊME COLLECTION_

(_Mai 1930_)

1. P. BOURGET, _Le Danseur mondain_.

2. H. BORDEAUX, _La Maison morte_.

3. J. et J. THARAUD, _L’Ombre de la Croix_.

4. H. DE BALZAC, _Une Ténébreuse Affaire_.

5. K. ABOUT, _Tolla_.

6. G. ACREMANT, _Ces Dames aux chapeaux verts_.

7, 8 et 9. A. DUMAS, _Les Compagnons de Jéhu_ (I, II, III).

10. F. DOSTOIEVSKY, _Netotchka_.

11. E. PÉROCHON, _Nêne_ (Prix Goncourt 1920).

12. A. LICHTENBERGER, _Petite Madame_.

13. J.-H. ROSNY aîné, _Dans les rues_.

14. J.-L. VAUDOYER, _La Maîtresse et l’Amie_.

15. H. DE RÉGNIER, _Romaine Mirmault_.

16. H. BORDEAUX, _La Neige sur les Pas_.

17. J. D’ESME, _Les Dieux Rouges_.

18. E. JALOUX, _L’Eventail de Crêpe_.

19 et 20. P. BOURGET, _Le Démon de Midi_, 2 vol.

21. E. RHAIS, _Le Café chantant_.

22. J. AICARD, _Benjamine_.

23. A. DAUDET, _Les Rois en Exil_.

24. L. TOLSTOI, _Katia_.

25. H. ARDEL, _La Nuit tombe_.

26. E. WHARTON, _Sous la Neige_.

27. P. MÉRIMÉE, _Colomba_.

28. G. D’HOUVILLE, _Le Temps d’aimer_.

29. P. ARÈNE, _Jean-des-Figues_.

30. H. BORDEAUX, _La Robe de Laine_.

31. L. DESCAVES, _L’Hirondelle sous le Toit_.

32. E. PÉROCHON, _La Parcelle 32_.

33. P. BOURGET, _Un Drame dans le Monde_.

34. T. HARDY, _La Bien-Aimée_.

35. F. MISTRAL, _Mes Origines, Mémoires et récits_.

36. J. DE LA BRÈTE, _Mon Oncle et mon Curé_.

37. T. GAUTIER, _La Belle-Jenny_.

38. J. KESSEL et ISWOLSKY, _Les Rois aveugles_.

39. E. JALOUX, _Le Reste est silence_.

40. T. GAUTIER, _Le Roman de la Momie_.

41. G. CHÉRAU, _Champi-Toriu_.

42. F. L. BARCLAY, _La Châtelaine de Shenstone_.

43. J. et J. THARAUD, _Marrakech ou les Seigneurs de l’Atlas_.

44. N. LARROUY, _L’Odyssée d’un transport torpillé_.

45. P. BOURGET, _La Geôle_.

46. J. BALDE, _La Vigne et la Maison_ (Prix Northcliffe 1923).

47. P. MORAND, _Rien que la Terre_.

48. H. DE MONTHERLANT, _Les Bestiaires_.

49. H. BORDEAUX, _La Croisée des Chemins_.

50. H. ARDEL, _La Faute d’Autrui_.

51. E.-M. DE VOGUÉ, _Jean d’Agrève_.

52. M. PIÉCHAUD, _Vallée heureuse_.

53. D. LESUEUR, _Flaviana, princesse_.

54. J. LONDON, _Croc-Blanc_.

55. J. et J. THARAUD, _Dingley, l’illustre écrivain_ (Prix Goncourt

1906).

56. G. LECHARTIER, _La Confession d’une femme du monde_.

57. STENDHAL, _L’Abbesse de Castro_.

58. P. BOURGET, _Le Disciple_.

59. M. BARRÈS, _Un Jardin sur l’Oronte_.

60. E. PÉROCHON, _Les Creux-de-Maisons_.

61. E. HENRIOT, _Aricie Brun ou les vertus bourgeoises_.

62. P. LHANDE, _Mirentchu_.

63. J.-O. CURWOOD, _La Vallée du Silence_.

64. D. LESUEUR, _Chacune son rêve_.

65. J. et J. THARAUD, _L’An prochain à Jérusalem_.

66. P. BOURGET, _Les détours du cœur_.

67. E. FEYDEAU, _Fanny_.

68. A. DAUDET, _La petite paroisse_.

69. C. SILVESTRE, _Aimée Villard, fille de France_.

70. T. DOSTOIEVSKY, _Le joueur_.

Copyright 1924, by Librairie Plon

Droits de reproduction et de traduction réservés

pour tous pays, y compris l’U. R. S. S.

AIMÉE VILLARD

FILLE DE FRANCE

_IN DECORAM

PVRISSIMAMQVE MEMORIAM

EJVS QVAM ANGELI

TERRIS INVIDEBANT_

I

Ce dimanche de la Passion du Sauveur, Aimée Villard s’était levée avant

que le ciel eût blanchi. Toute la nuit, le vent avait couru par la

campagne et dans les nuages. Le jour était sorti des collines lavées

par de brusques pluies. Et dans l’air, tournaient des courants tièdes et

des odeurs de terre en travail.

Au petit domaine de la Genett, la besogne ne manquait pas. La maison

paysanne était plantée sur le roc; une terrasse la précédait, et face au

seuil s’ouvrait une vaste salle, à la cheminée profonde. Près de la

fenêtre qui donnait sur le verger, l’horloge de bois rouge battait; son

disque allant et venant amusait les yeux et invitait à la vaillance;

elle sonnait à coups pressés qui semblaient dégringoler les uns sur les

autres, du panier fleuri, honneur d’un cadran bien émaillé. Non loin

était placé le coffre à pétrir le pain. Et dressée au centre, plus

longue que large, la table de cerisier luisait, polie par le coude des

maîtres et des journaliers. En face, tournée vers la porte, la commode

surmontée des barres du vaisselier montrait en bonne lumière les plats,

les assiettes, les pots où les bleus, les rouges et les jaunes, étalés

par un rustique pinceau, chantaient ensemble. Sur le côté, à main

droite, près de l’échelle qui montait au grenier, était la chambre où

couchaient Aimée, ses deux petites sœurs Yvonne et Ernestine, et le

petit Jean. Dans la salle à manger et à cuisiner, la mère Villard et son

homme Pierre couchaient dans un lit bourré de couettes et de

couvre-pieds.

Le grand-père, qui avait atteint les quatre-vingts ans, gagnait de

bonne heure sa couche large et carrée, établie sur quatre pieds ronds

dont on n’avait pas enlevé toute l’écorce. Quand il en sortait, c’était

pour se rencogner sous le manteau de la cheminée, en hiver, ou se

chauffer, à la plaisante saison, sur la terrasse.

Ce n’était pas une mince affaire que de laver et de peigner Jean,

Ernestine et Yvonne. Aussi, Aimée se levait-elle plus tôt le dimanche.

Les petits n’aimaient guère l’eau froide et elle allait chauffer la

serviette mouillée devant le feu de la cuisine, pour leur complaire.

Comme on disait, elle en devenait bête à force de les chérir.

Quand elle peignait leurs cheveux ébouriffés, elle disait sans cesse:

«Est-ce que je te fais mal?» Souvent les petiots abusaient de sa bonté.

Que lui importait! Elle était heureuse en considérant seulement leurs

figures rondes où les joues luisaient comme deux pommes d’api. Ayant

fait ses dix-huit années, depuis la semaine de Chandeleur, elle pensait

qu’elle avait presque l’âge d’une jeune maman. La mère était assez

pressée par l’humble travail qui commande sans cesse. Allumer le feu,

donner à manger aux volailles, traire, apprêter les repas, ce ne sont

pas des choses qui se font en deux mouvements.

La matinée était avancée; les petites, dans les robes de serge bleue que

leur grande sœur avait taillées, faisaient les coquettes et tournaient

sur le talon de leurs souliers neufs pour gonfler d’air leurs courtes

jupes à plis. Jean, bout d’homme, tendait le mollet et enfonçait ses

mains dans ses poches. Sur sa tête aux cheveux bouclés, Aimée posa un

béret de bure, puis frappant ses mains l’une contre l’autre, elle

s’écria:

--Allez jouer dans la cuisine. Il faut bien que je m’habille à mon tour.

Devant une table de bois blanc, couverte d’une toile cirée où un miroir

était appuyé au mur blanchi à la chaux, Aimée démêla ses cheveux épais

et longs, de couleur châtaine. Les ayant roulés en une masse brillante

derrière la nuque, elle les sépara et les lissa sur le front par

bandeaux qui donnaient à sa figure un air charmant de sagesse et de

pureté.

Elle était belle et ne le savait pas. C’était une saine fille poussée

en pleine campagne; de haute taille, forte et gracieuse avec des membres

fins, son corps montrait un fier équilibre. Elle avait des yeux doux et

gris, couleur du temps, abrités sous de longues paupières; leur lumière

paisible glissait sur des traits bien mesurés, un nez un peu court et

droit, une bouche déliée, un menton joliment coupé où paraissaient

l’ordre et la bonne volonté.

Elle se vêtit proprement, sans plaisir, avec une naturelle modestie.

Elle avait le cœur tout plein d’un feu clair, contente d’avoir

endimanché ceux qu’elle appelait: son petit monde. Dans une commode de

merisier elle prit son paroissien gonflé d’images et un mouchoir de

toile blanche où elle avait brodé la majuscule de son nom. S’étant

coiffée d’un chapeau de feutre gris aux bords relevés, elle vint dans la

cuisine où la mère, ayant trempé la soupe, ajustait sur son front sa

coiffe à barbes.

Devant le feu, le repas de midi cuisait doucement, braise dessus, braise

dessous: un civet de lapin au vin rouge, relevé par des herbes de

jardin.

Le grand-père, enfin levé, s’assit à la table; et le bonnet de coton

enfoncé jusqu’à l’œil, la bouche rentrée et froncée mais le nez pointu,

il mangea chaud, ne connaissant pas à son âge d’autre ennemi que le

froid. Le petit Jean cirait sa culotte sur l’escabeau et son assiettée

de soupe lui faisait les cornes. Aimée dut le prendre sur ses genoux et

lui raconter des histoires où il y avait un petit bonhomme qu’une fée

emportait au fond d’un étang parce qu’il ne voulait pas manger la

bréjeaude[A] qui rend les petiots forts et courageux. La mère, qui

n’avait pas beaucoup de santé et le montrait par son visage jauni avant

le temps et sa taille trop tôt courbée, considérait en souriant sa bonne

fille qui portait un brave cœur de maman en cette saison de jeunesse où

l’on pense surtout aux cotillons et aux frairies.

Quand Aimée eut fait accepter à Jean une pleine assiette de soupe, elle

mangea, mais le bouillon s’était refroidi.

La mère marmonna:

--Ton père, depuis la pique du jour, a été voir ces barrières que le

méchant temps a mis bas, dans les prés qui sont tout noyés. Je vais

placer la soupière près du feu pour qu’il ne la trouve pas comme un

glaçon. Il n’en finit jamais, le pauvre homme. Il ira à la messe de dix

heures.

Le grand-père, ayant mouillé le fond de son assiette d’un peu de vin

rouge, se sentit réconforté. Son œil brilla; il prit Jean sur ses genoux

et le fit sauter à bourriquot. Le petiot en tirait la langue de plaisir.

Le vieux, fatigué par ce cavalier d’un sou, gros comme quatre pommes,

voulut le poser à terre, mais il ne le put avant d’avoir joué avec lui à

la barbichette.

Je te tiens par la barbichette,

Le premier qui rira

Aura une tapette!

Nonot retenait si fort son rire qu’il en avait les yeux écarquillés, les

joues grosses, puis il pouffait; et le vieil homme grognait en lui

donnant une tape qui n’aurait pas écrasé une mouche.

--Ho! le mignard! Ho! la fine pintade! Tire-toi de là, ou bien je te

coupe le petit bout de l’oreille!

Il alla s’asseoir sur le banc à sel; et tout repu, bien tranquille, il

s’amusait à porter autour de la cocotte des braises qu’il saisissait,

une à une, du bout des pincettes.

Tine et Vone, comme on les nommait pour parler court, tapaient du pied

sur la terrasse. Aimée enleva le couvert et d’un coup de serviette

nettoya la table. Tine secouait avec impatience sa petite natte qui lui

battait le dos; elle allait montrer aux gens du bourg ses souliers bien

cirés et son chapeau où bouffait un beau nœud rouge. Vone dit:

--Aimée, la cloche bombonne. C’est le premier coup.

La mère jeta sur ses épaules sa cape bordée de velours.

Aimée attela Pompon au charreton; et l’âne au poil roussi, qui balançait

entre les brancards sa queue râpée comme une grosse vieille corde, la

regardait d’un œil tranquille. La mère s’assit sur le banc, près des

petits; Aimée monta à son tour et prit les rênes.

Pompon n’allait pas ventre à terre; il avait un trot sautillant et

court. Quelquefois, on aurait dit qu’il voulait reconnaître la route.

Alors il saluait de sa tête pesante, pointait ses longues oreilles,

s’arrêtait, reniflant quelque odeur de chardon succulent. Mais le bâton

qui est muni d’un clou aiguisé le piquait. Il repartait en soufflant,

rabattant le double cornet bourru de ses oreilles pour écouter les

propos des bonnes gens qui chargeaient le charreton.

Rieux était à une petite lieue de la Genette. Le chemin fut bientôt

fait. Aimée sauta lestement à terre, puis la mère et les petiots. Selon

une vieille habitude elle attacha Pompon par la bride à un tilleul

ratatiné de la place de l’église. Les cloches sonnaient dans le ciel.

Les gens de campagne s’en venaient, par groupes; femmes sous la cape

antique, lurons en habits de ville et filles joufflues, fouettées de

plein air.

Nonot se carrait dans sa veste courte, les poings aux poches, le béret

un peu sur l’oreille. Il avait vu la bonne femme qui offre, près de la

porte de l’église, dans un panier plat, des gâteaux fondants et bien

faits pour le plaisir de la langue. Il en avait de la salive sur ses

petites babines.

Mais la mère, près de sa grande Aimée, vint au cimetière. Sur la tombe

où reposaient ses défunts, elle fit couler de l’eau bénite. Et devant la

vieille pierre en forme de cercueil, elle pria dans son cœur où

veillaient les morts abatteurs de besogne et anciens gens de droiture.

Les cloches avaient fini de sonner dans le clocher couvert d’écailles de

bois, que pluie et soleil avaient rendu couleur de rocher.

Le curé Verdier montait à l’autel. La mère entra la première dans

l’église blanchie à la chaux comme une salle paysanne et dallée de

grosses pierres que le pas des fidèles, au long des siècles, avait

polies. Une odeur de terre fraîche flottait que ne pouvaient effacer le

rare encens et le parfum des deux chandelles de cire. Les champs

pénétraient dans la nef aux lourds arceaux, par les souffles de leurs

plantes et de leurs eaux vives.

La mère Villard porta sa chaise non loin du chœur, à la même place où sa

mère qui n’était plus de ce monde, mais priait au ciel, à cette heure,

s’agenouillait en faisant tourner le chapelet de buis. A côté d’Aimée,

Nonot se tenait tranquille; et les petites levaient les yeux vers le

vitrail qui éclairait l’autel et où les couleurs étaient joyeuses, comme

une nichée d’oiseaux.

L’abbé Verdier dit l’Évangile du jour, de cette voix rude qui plaisait

aux fidèles paysans. Puis il parla, car il ne prêchait pas. Des images

familières, tirées de la vie des champs, se pressaient sur ses lèvres;

il en jaillissait mille plantes de vertu. Il devisait un peu à bâtons

rompus des anges et des saints; mais son cœur brûlait au milieu de ses

paroles, pour la gloire de Dieu.

L’institutrice, humble et sans âge, entonna au clavier de l’harmonium

les premiers couplets d’un cantique qui s’élève et touche le ciel.

Vone et Tine chantèrent, la bouche bien ronde et contentes de prier

ainsi.

Le voici, l’Agneau si doux,

Le vrai Pain des anges;

Du ciel, il descend sur nous;

Adorons-le tous!

Aimée chantait et s’allégeait. Le cantique ancien qui s’approche de

Jésus, sur un rythme naïf et pur, dans une pauvreté merveilleuse,

s’acheva. Aimée, les mains jointes, murmurait:

--Je ne suis rien, mon Dieu; mais vous êtes le Maître et je suis votre

petite servante.

La messe dite, le peuple paysan se répandit sur la place; on se saluait

avec bonhomie, et l’on s’interrogeait sur les choses de la maison et des

champs.

Nonot s’était arrêté devant le panier plein de gâteaux en forme de lunes

ou de tricornes. Il tirait un bout de langue et ses yeux brillaient. La

mère le blâma de sa gourmandise; mais sa grande sœur acheta de ces

friandises qu’elle distribua aux petits sans en garder pour elle. Pompon

grattait la terre du pied et frottait ses longues oreilles sur le tronc

du tilleul rabougri; il s’impatientait. Aimée détacha la bride; tous

montèrent dans le charreton.

Il faisait beau, malgré le vent froid; on sentait l’approche de la gaie

saison. Des deux côtés de la route, l’herbe nouvelle verdoyait; on

pouvait apercevoir des miroirs d’eau, dans les lointains, ou le saut

d’un ruisseau brusque et blanc entre des arbres qui avaient l’air de

pèlerins arrêtés dans la prairie. Chemin faisant, la mère montrait de

bonnes pièces de terre qui étaient, depuis toujours, réputées pour les

récoltes qu’elles donnaient. On n’avait pas besoin de les fumer ni de se

tuer le corps dessus. Ici, c’étaient des champs de blé en belle lumière;

là, des prés superbes où l’eau était naturellement mesurée, sans trop de

pentes, la couleur de l’herbe le révélant. Elle dit:

--Faut pas trop nous plaindre. La Genette n’est pas mauvaise. Et pourvu

qu’on mange son pain!

Nonot demandait des terres où pousseraient des gâteaux comme on en vend

à la porte de l’église.

--Tu n’es pas bête, toi, Nonot, repartit Vone dont l’âge était moins

tendre.

--J’en ferais bien pousser, moi!

Aimée embrassa Nonot qui sautait sur le banc avec des mines fiérotes.

On arrivait à un carrefour. Il fallait prendre un chemin étroit et

rocailleux, bordé de buissons d’où montaient des chênes tailladés par

une avare cognée.

Tout à coup, la mère s’écria:

--Qu’est-ce que c’est?... Aimée, vois donc Brunette qui s’en vient à

toutes pattes.

Déjà la chienne sautait près du charreton. Les oreilles basses, elle

poussait des gémissements et de son museau dressé sortait un gros

souffle étrange.

--M’est avis qu’elle pleure, dit la mère.

Elle tournait sur la route, levait ses yeux couleur de châtaigne fauve

et ils étaient pleins de secrète angoisse.

Comme elle bondissait près du marchepied, Aimée la flatta de sa main,

mais elle exhala une longue plainte et secoua sa fourrure noire, toute

hérissée de peur.

La mère s’effraya:

--Ma pauvre Aimée, il y a quelque chose de point ordinaire ...

Aimée piqua l’âne qui allongea brusquement le trot. Elle ne pouvait

parler; une crainte confuse la serrait à la gorge. Elle fit un grand

effort pour dire:

--Ce n’est rien ... Ne te tracasse pas ...

Les petits enfants continuaient à rire et Nonot criait:

--Oh! belle Brunette, je voulais te garder un bout de gâteau!

Le charreton entra dans la cour. Aimée, en sautant à terre, dit à Vone:

--Allez-vous-en avec le grand-père au coin du feu.

Et elle attacha l’âne à un ormeau qui était planté près de la terrasse.

Elle devinait que si quelque chose de grave s’était passé, ce ne pouvait

être que dans l’étable, car Brunette se dressait, portant ses pattes sur

son corsage, la fixant de ses yeux tristes, puis tournant la tête comme

pour l’entraîner de ce côté.

Elle dit résolue:

--Mère, garde les enfants, je vais voir.

Elle prononça ces mots d’une telle voix que sa mère lui obéit.

Mais la chienne poussa cette fois un hurlement qui sortait de ses

entrailles. Aimée vit que la porte de l’étable était ouverte.

La mère, dominant une épouvante et ne voyant pas venir son homme,

descendit les marches de la terrasse. Elle appela, les mains crispées

sur son caraco où le cœur sautait:

--Oh! Villard! Oh! Villard!

Elle ne reçut aucune réponse, mais Brunette saisit un pan de sa jupe

dans sa gueule. Elle cria de nouveau:

--Oh! Villard!

Un grand silence roula sur elle.

Aimée était entrée dans l’étable; elle en sortit pâle, les yeux dilatés.

La mère vit bien qu’elle tremblait comme la feuille. Elle courut, passa

le seuil plein de la chaleur des bêtes; et tout au fond, près de la

dernière travée, elle aperçut son homme étendu sur la litière. Il était

couché sur le côté et semblait dormir. Elle interrogea, penchée sur lui,

d’une voix d’enfant.

--Villard, tu es malade ... On va t’aider, mon pauvre.

Mais avant qu’elle ne l’eût touché, elle connut que du sang avait coulé

sur la paille. Elle s’approcha encore. Elle ne put crier; une boule

d’angoisse tournait dans son cou et ses jambes pliaient. Elle tira de

toutes ses forces sur les vêtements de Villard: il changea lentement de

place, aussi rigide qu’un madrier de bois. Alors, elle découvrit à la

hauteur du cœur, un trou d’où le sang avait jailli, maintenant figé et

noirâtre. Tout près, Calot balançait sa tête lourde. La mère regarda sa

corne gauche; tout au bout, perlaient des gouttelettes rougeâtres.

--Ah! bête du diable! c’est toi qui l’as encorné! pleura-t-elle.

En hâte, elle sortit de l’étable pour aller chercher du secours. Elle

appela Aimée et, ne la trouvant pas, elle comprit qu’elle était revenue

à Rieux afin de ramener M. Rémy, le médecin.

Près du feu, dans la maison, le vieux Villard jouait avec Nonot. Il

n’avait rien entendu, étant court d’oreilles; il s’étonnait que son

garçon s’attardât si longtemps dans les champs.

Il dit à sa bru en faisant sauter le petiot sur un genou et sur l’autre,

tandis que Vone et Tine s’amusaient dans la chambre:

--Ne te fais pas de méchant sang: le civet n’est pas brûlé ...

Elle regarda ce vieil homme aux paupières bridées et Nonot qui tirait la

langue et battait des mains. Elle prit l’enfant par le bras, tout

doucement, lui donna un morceau de sucre et l’enferma à clef avec ses

sœurs dans la chambre.

Le grand-père s’étonna.

--Tu pouvais bien me le laisser; il ne me fatigue point.

Elle étouffa le cri dur qui montait droit du fond de son cœur, et les

dents serrées, elle revint à l’étable.

Comme elle l’avait laissé, elle retrouva Villard dans la même attitude;

elle lui prit les mains dans les siennes comme si elle pouvait les

réchauffer et les déraidir. Il gardait les yeux mi-clos, d’où filtrait

une lueur terne de vitre sans lumière. Elle s’agenouilla:

--Patience. Aimée est allée chercher de l’aide.

Elle essaya de soulever le corps, mais il était plus pesant qu’un bloc

de pierre.

--Tu ne vas pas laisser ta femme, gémit-elle; qu’est-ce que je ferais?

Peu à peu, la certitude du malheur la clouait et la déchirait. Mais elle

se débattait encore. Un feu lent lui desséchait la gorge. Longtemps,

elle resta ainsi accablée.

Brunette poussait de temps à autre des abois qu’elle prolongeait

sourdement en levant haut la tête.

Une voiture arriva dans la cour, et M. Rémy entra dans l’étable. Il dit

avec force:

--Aimée, emmenez votre mère. On va porter secours à votre père.

D’un regard, il avait bien vu que tout était fini. Chemin faisant, Aimée

avait propagé la nouvelle de l’accident. Des hommes et des femmes

venaient. Courteux parut le premier, car il habitait non loin de là, à

la Grangerie; c’était un paysan entre deux âges; il leva ses mains

noueuses:

--M’est avis qu’il s’est fini.

M. Rémy lui imposa silence. Aimée ne cessait de prier, soutenue par son

amie Clémentine Queyroix, fille du sabotier de Lascaud. Le curé n’allait

pas tarder à venir, mais il célébrait la grand’messe.

On entendit la grosse voix de M. Rémy.

--Il faut apprêter le lit!

Quatre hommes soulevèrent la dépouille. Le corps fut étendu sur le lit.

Le vieux Villard pleurait:

--Il s’est blessé, le pauvre ...

M. Rémy dit à la mère:

--Il ne reste qu’à prier Dieu.

A ce coup, elle ne cria pas, mais ouvrant le tiroir de la commode, elle

prit le gros cierge de la Chandeleur et l’alluma au feu. Et elle en

signa la poitrine de son homme comme on fait du pain de froment avant de

l’entamer.

Aimée ferma les volets; le pleur de feu qui s’étirait sur la cire fit

tressaillir les murailles comme si la maison souffrait elle aussi.

Cela fait, la mère se mit à crier par à-coups ainsi qu’une flamme qui

monte, descend et remonte encore.

--Ce n’est pas juste ... Ce malheur est tombé quand nous étions à la

messe.

Aimée implora:

--Ne dis pas cela, mère, je t’en prie.

Le vieux Villard s’approcha du corps de son fils; et des larmes

roulaient dans sa barbe. Il tremblait et ne pouvait parler, tout

étourdi.

La mère se tut un moment; puis de nouveau, elle gémit:

--Est-il donc bien mort, monsieur! Ce matin, il s’est levé, si brave, si

courageux à la besogne! Rien ne lui faisait peur, pas plus le froid que

le soleil. Il était aussi sain que du bon grain de bon froment.

Et comme si elle pouvait le faire lever de son lit, l’arracher à la

mort, elle l’appela d’un grand cri où se partageait son cœur. Elle tomba

et se frappa le front contre le chevet. Il ne sortit plus de sa gorge

qu’un halètement profond.

Aimée à genoux près de Clémentine Queyroix dit l’oraison qui traverse le

ciel.

Du fond de l’abîme, j’ai crié vers vous, Seigneur!

Seigneur, exaucez mon appel!

Ayant achevé sa prière où s’amassaient des sanglots, un silence tomba;

et l’on n’entendit plus que les trois petits enfants qui pleuraient

derrière la porte.

II

On porta Villard dans le village des morts qui sommeille, gardé par sa

croix mérovingienne, près du clocher dont l’ombre tourne au soleil.

Huit hommes, des laboureurs, bons piocheurs et faucheurs, le

conduisirent à son dernier lit de repos; la cloche poussa sa voix, comme

on l’y couchait, jusqu’aux champs où il avait travaillé.

Il y eut à la Genette un repas où l’éloge du défunt fut prononcé sur un

ton grave et familier, selon la coutume, à la même table de cerisier où,

tant de fois, il s’était accoudé, le soir, sous le poids d’une bonne

fatigue.

On avait toujours connu Villard, franc et gai, avec une tête aux yeux

qui regardaient en face, des épaules carrées et des bras forts, «levant

bien l’été», ce qui est à dire la récolte, sans apparence d’effort. Il

était aussi de bon service et de langage plaisant. S’il ne vivait pas

souvent à la maison où il se trouvait à l’aise avec sa femme, son vieux,

ses petits, c’est que le travail le piquait sans cesse.

Les larmes ne sont pas perdues sur la mort des hommes de ce bois-là.

Hélas! on peut pleurer! On ne les rencontrera plus par les chemins et

les champs de ces pays d’en bas.

La mère s’était enfermée dans la chambre. Elle avait dit:

--C’est comme si je saigne en dedans. Si je parle, je vais crier et je

n’en peux plus. Faut me tenir couchée.

Sur le lit, elle gardait les yeux clos, dans le demi-jour des volets

fermés.

Aimée avait servi les agapes de la mort; elle se tenait debout, par

miracle; de la cendre s’était mêlée au teint de rose et de lait de sa

mignonne figure. Mais elle voulait assurer l’honneur et l’ordre de la

maison. A toutes choses, elle avait veillé. Tine, Vone et Nonot étaient

habillés, par ses soins, de cheviote noire.

Suivie de son grand-père et de Brunette qui, dans son museau couleur de

suie, levait des yeux beaux comme deux gouttes de feu doux, elle avait

attaché un morceau d’étoffe sombre aux chapeaux de paille des ruches en

prononçant tout bas les paroles coutumières:

Abeilles, votre maître est mort,

Je vous porte le deuil ...

Parents et amis s’en allèrent; et il semblait que l’horloge en plein

jour battît plus fort qu’au plus profond de la nuit.

III

La claire saison approchait. Les haies blanchissaient et verdoyaient. La

terre appelait au travail les solides garçons et les bonnes filles par

son blé qui s’étendait en brumes vertes et ses prairies plus épaisses.

Sur la ligne de l’horizon se suspendait et jouait la jeune espérance.

Mais, à la Genette, la mère se sentait le cœur vide, le corps sans

forces. Elle était de pauvre santé, et si elle avait travaillé souvent

plus qu’elle ne pouvait, c’est que le courage de son homme la portait.

La fête des Rameaux arriva. Dans les champs, le buis bénit fut piqué

pour garder la future moisson.

Partout, il y avait grande hâte; on faisait les derniers labourages, et

des pluies obstinées avaient retardé la plantation des pommes de terre.

Au domaine, depuis la mort de Villard, le courant profond et régulier du

travail était contrarié. Aimée nourrissait les bêtes, les conduisait au

champ, préparait le repas, pétrissait le pain, surveillait les petits;

et elle n’avait jamais fini de mettre tout en ordre dans le logis, sa

mère se tenant au coin du feu, les mains croisées sur les genoux,

immobile, gémissante, près du vieux Villard assoupi et morne. Mais elle

pensait avec un cuisant chagrin que le Vergnaud, la Fond-Belle, le

Cros-du-Loup n’étaient pas labourés.

Ce matin-là, le boucher de Rieux vint à la Genette. La mère avait décidé

que Calot serait abattu. On le fit sortir dans la cour, et, le prix

fait, il fut emmené au bourg; un valet lui tenait la queue et tapait

fort dessus avec un gourdin, tandis que le boucher le maîtrisait à la

tête, en l’entraînant au moyen d’une grosse corde.

La mère le vit partir du haut de la terrasse et elle l’appela: bête du

diable, qu’il aurait fallu cuire à petit feu. Puis elle revint se

rencogner dans l’âtre. Si Aimée lui demandait ce qu’il fallait faire,

elle répondait:

--Ma pauvre, fais ce que tu voudras. Je ne suis bonne à rien.

Pourtant, Aimée gardait sa vaillance intacte. Elle comprenait que tout

irait à la ruine et à la mort, si elle s’abandonnait à la douleur. Il

lui suffisait de caresser la tête des petits pour qu’elle fût aussitôt

plus ardente au travail et que disparût la fatigue.

Comme elle venait de peigner Vone et Tine, Nonot demanda:

--Mémée, dis, où qu’il est papa? Est-ce qu’il dort toujours? Quand

c’est-il qu’il ne sera plus malade?

Aimée baissait les paupières pour ne pas pleurer. Il leva vers sa grande

sœur ses yeux frais et il devina qu’elle cachait beaucoup de peine.

Alors il arrêta pour toujours ses questions et sa petite figure devint

sérieuse. Vone et Tine ne retenaient pas leurs larmes; Aimée les essuya

avec un mouchoir bien blanc. Et tous les trois, ils s’en allèrent à

l’école, sans rire selon leur habitude.

Comme elle les regardait s’éloigner, elle aperçut le père Courteux qui

venait d’un pas pesant.

Brunette bondit, aboya et ses crocs brillaient dans sa gueule noire.

Aimée l’apaisa.

--Petite, ta chienne n’est point plaisante, dit Courteux. Elle me

connaît bien pourtant. Alors, comme ça, vous avez vendu Calot, sans me

le dire. Moi, je l’aurais bien pris, quoique ce soit un animal pas

commode. A un ami de ton pauvre père, à un voisin, valait mieux le

vendre qu’à ces bouchers qui sont riches comme le diable. Je t’en veux.

Devant la première marche de l’escalier de la terrasse, il bredouillait

ses paroles qu’il coupait de soufflements, car il était un peu poussif,

à cinquante ans passés.

Aimée haussa les épaules et dit:

--On ne savait pas, Courteux.

Il monta les marches et vint dans la cuisine.

--Bonjour, vieille, tu te tapes dans la cheminée, ma pauvre. Tu as plus

goût à rien. Je comprends ça.

Il prit lui-même une chaise sans prêter attention à Aimée qui faisait le

ménage du matin. La mère repartit à bien faible voix:

--Comment veux-tu que je me guérisse de ce coup? C’est comme si j’avais

les reins cassés.

Il fit tourner la chaise où il était assis, face au feu de châtaignier

qui brûlait en claquant sec. Il était petit, un peu bossu, tout noueux

et relevait une tête maigre aux yeux clignotants, une face rasée,

creusée, mais rembourrée par des pattes de lapin et soutenue par un cou

desséché, fendillé comme une vieille brique. Il avait posé sur ses

genoux ses mains en pinces dont la peau, çà et là, semblait rôtie; il ne

pouvait plus les ouvrir tout à fait, tant elles avaient serré de manches

de pioche et de charrue.

La mère Villard ne le trouvait guère plaisant, cet homme plus dur et

sec qu’une bille de buis. Mais elle l’avait toujours un peu ménagé en

qualité de voisin. Et il était riche sans que nul osât le lui dire, car

il aurait sursauté de colère.

Il parla, ayant fait glisser sur la nuque son chapeau rond dont le

feutre était plus gras et crasseux qu’un harnais de bourrique.

--Ma pauvre, tu me fais du chagrin. J’aime point voir souffrir le monde,

et toi, je te connais depuis l’enfance. Et Pierre Villard, c’était un

crâne garçon. On était voisin. La Grangerie et la Genette, ça se touche;

ça n’est séparé que par des petites bornes de rien du tout. Nos terres

se touchent, nous autres de même, à cause de la plaisante amitié. On se

rendait des services comme ça se doit. A cette heure, je l’entendrai

plus pousser sa chanson en menant la charrue. Ça me fait deuil.

--Merci, Courteux, dit la mère en tisonnant, c’est vrai que c’est bien

de la peine. J’ai plus de goût, moi.

Aimée essuyait le vaisselier, préparait les légumes pour le repas du

matin, ce qui ne l’empêchait pas de considérer du coin de l’œil le père

Courteux dont la figure devenait toute rouge, peut-être à cause du feu

vif.

Ce vieil homme actif et d’apparence lente, elle l’avait toujours connu

aussi sec, mais plus taciturne qu’aujourd’hui. Pour qu’il parlât si dru,

il fallait une raison et quelque anguille sous roche; mais sa mère

accablée et lasse ne s’apercevait point d’un tel changement; elle

attendait qu’un bout d’oreille parût. Elle dit bien doucement:

--Vous parlez bien, père Courteux. Ce n’est pas votre mode.

--Ma petite Aimée, il y a des jours assez rares où il faut sortir sa

langue. Et c’est arrivé, à cette heure. Je parie que tu pensais point

que je vous aimais comme ça, parce que je disais rien. Mais ce maudit

accident, ça m’a retourné. Ta mère n’a que toi.

--Si elle n’a que moi, elle m’a bien.

--Oui, oui; mais il y a aussi les trois petits et quatre terres qui sont

point labourées. C’est pas toi qui feras ça, je pense, pauvre chère

mignarde. Les babioles du ménage, c’est ton affaire, mais la terre, on

la cultive pas avec un joli balai.

Aimée ne répondit pas à ces paroles qu’il poussait à petits coups, avec

une singulière prudence. Elle était curieuse de savoir ce que cachait

Courteux et ce qu’il allait montrer enfin. L’amitié que découvrait

brusquement le bonhomme, il n’en avait jamais laissé paraître autant, du

vivant de Pierre Villard. Et sa mère, si elle ne la mettait en garde,

était prête, affaiblie et triste, à tout prendre pour de l’argent

comptant.

Courteux maintenant tournait autour du pot. Il espérait sans doute que

la mère lui proposerait ce qu’il désirait avec tant de force cachée.

Mais les yeux ternes de la femme, où ne bougeait même pas le reflet du

feu, étaient remplis d’une désespérance immobile. Alors, il dut se

livrer. Il se chargeait de conduire, comme il fallait, le petit

domaine. Il avait sous la main les domestiques nécessaires. Il éleva un

peu la voix et l’on ne savait s’il souriait ou s’il faisait la grimace:

--Ma pauvre, je le vois, tu es plus bonne pour te poser sur une chaise

que pour travailler. Une idée me vient. Si tu voulais, tu pourrais me

vendre la Genette; je t’en baillerais un bon prix et tu serais bien

débarrassée. Je peux ce que tu peux point. Ça m’irait à moi parce que ça

touche ma terre. Et tu sais, la terre ne vaut que si elle est faite. On

trouve plus personne pour la soigner. Elle est trop basse.

La mère l’écouta sans sursauts; elle ne mesurait que son immense

faiblesse. Elle dit:

--On verra ça plus tard, Courteux. Mon beau-père est au champ, à cette

heure. On en causera.

Elle craignait de mécontenter un voisin riche et bien établi. Elle

pensait aussi qu’elle avait peu d’argent vaillant, car Villard, plus de

dix années, en travaillant à plein collier, avait tout juste payé des

champs dont le bien s’était arrondi. Il n’était plus là pour la

conseiller; c’était comme si on lui avait ôté le cœur de la poitrine, la

pensée de la tête, elle qui n’agissait que par lui.

--Faudra vite me donner une réponse, car j’ai des mignons jaunets à

cette heure et je veux les poser sur de la terre. On est venu me causer

d’un bien pas loin de là; si je l’achète, après j’aurai mon saoul.

Il souffla. Il en avait assez dit, étant de ceux qui trouvent qu’on

parle toujours trop et que le silence vaut le louis d’or.

--Allons, je m’en retourne à la Grangerie. Y a de la besogne par ces

temps. Je vois, ma pauvre, que tu n’écoutes point beaucoup. A ta place,

je serais tout comme toi. Pour un coup, c’est un coup.

Il se leva comme à regret:

--Pense à tout ce que je t’ai dit; mais j’ai quelque chose contre toi.

Si tu m’avais prévenu que tu vendais le Calot, je l’aurais acheté. Ça

m’aurait fait plaisir de le tuer de ma main.

--On n’a pas pensé, Courteux; autrement, tu aurais eu la préférence.

Mais parlons plus de ça.

--Ah! la jolie demoiselle que tu as, fit-il en regardant Aimée qui

haussa les épaules. Ça pousse comme de la pervenche.

Et il descendit les marches de la terrasse d’un pas balancé, étonnamment

rythmé ainsi qu’une étrange machine à remuer la terre.

IV

Courteux revint par le chemin le plus long à la Grangerie. Que la belle

saison parût se dénouer comme une écharpe du ciel, il ne s’en souciait.

Son regard suivait la ligne des prés et des terres de la Genette qui

touchait son domaine. Il supputait leur valeur; à la couleur du guéret

ou de l’herbe, il savait si l’eau était abondante ou rare. Le paysage

n’était pour lui qu’additions et soustractions qu’il opérait dans sa

tête dure avec lenteur et sûreté.

Il s’était assez vite enrichi en régissant des fragments de biens que

les possédants ne pouvaient cultiver eux-mêmes; pauvres lopins de femmes

veuves, âgées ou délaissées qu’il faisait valoir en retenant sous ses

pattes de loup le meilleur et le plus sûr de la récolte, tout en

gémissant sans cesse qu’il y perdait son argent, sa santé et sa peine.

Il arrivait qu’il achetât pour un peu de pain ces morceaux de champs

dont il dégoûtait peu à peu les propriétaires, à force de s’en plaindre

et de les décrier sur un ton papelard. On était à sa merci quand on

n’était pas riche; il le savait. La main-d’œuvre se faisait rare et

chère; et il était un bourreau de travail toujours brûlé secrètement

par la passion d’acquérir de nouveaux bouts de terre dont il formait une

belle boule, un domaine de premier ordre, trié avec soin.

Il allait à travers champs, suivant des lacets de chèvres et se mêlant à

ce bien qu’il convoitait. Il était franc et fertile, ce petit domaine,

sans marécages ou vallonnements qui font croupir l’eau dans les fonds.

Il avait été travaillé gaillardement et finement comme un jardin. Jamais

Villard n’avait épargné le fumier; aussi la terre était-elle en pleine

force.

Courteux s’arrêta au bord d’un champ qui se nommait «le Fondbaud». Il

était labouré à moitié; la mort brusque avait interrompu une bonne

besogne, car le sol était puissamment soulevé. Courteux se pencha, prit

une motte dans ses doigts recroquevillés, l’approcha de ses yeux et de

son nez, la renifla, puis l’écrasa. Il en avait chaud; il murmura:

--C’est du vrai or, cette terre.

Il la désirait avec une sorte d’amour qui couvait en lui comme un tison.

Ce bien de la Genette arrondirait d’un coup la Grangerie, sans qu’il fût

besoin de tailler et de coudre ensemble des morceaux point méprisables

mais difficiles à acquérir.

Quand il entra dans son domaine, ses yeux fixèrent la borne, pierre

plate et grise, lisse comme un gros palet que le soc avait éraflé. Il

tapa dessus avec son bâton. Quel jour, lorsqu’il l’arracherait!

Le soleil, après avoir tourné dans les nuages, les déchira et le ciel

devint tout bleu, pur comme une eau tranquille. Pâques approchait, et de

son œuf enchanté sortait le printemps; l’air était plus tiède. Les

chênes qui gardent ce pays abandonnaient au moindre vent leurs feuilles

que n’avaient pu arracher les tempêtes d’automne et la force des

souffles d’ouest. On voyait briller la pointe des bourgeons. Et Courteux

se disait: «Voilà un brave temps pour la pomme de terre.»

Il pénétra dans la cour de la Grangerie. Son chien Trompette vint le

fêter, il l’écarta d’un coup de pied. La maison où il vivait, était

construite au ras du sol, sans caves; et le lit, la maie, les meubles

boiteux, la table reposaient sur la terre battue. Courteux aurait pu

faire carreler l’unique salle enfumée, mais elle lui plaisait comme une

tanière bien faite pour lui.

A cette heure avancée, le feu était éteint dans la cheminée. Il ne

faisait pas froid et ne mangeait-on pas toujours assez!

Courteux était plus content que s’il avait été couvert de drap fin et

l’estomac plein de ces choses coûteuses que les gens de ville, si

badins, trouvent excellentes. Les œufs étaient vendus au marché de

Rieux, ainsi que le lait. Du pain dur, une noix de lard, une poignée de

châtaignes à la saison, c’était plus qu’il en fallait pour tenir le

corps au rôle de serviteur.

La femme allait souvent au marché. Courteux la voyait par la pensée;

elle était assise sur un rebord de pierre, le panier sur ses hauts

genoux, les mains prudentes le protégeant et l’œil mi-clos d’où sortait

parfois le regard ainsi qu’une aragne qui veille. Une fière femme

longue, rusée et sèche comme une rame à pois grimpants, bien faite pour

tout retenir; toujours travailleuse, avare, silencieuse, les lèvres

serrées et les doigts agiles pour accomplir les travaux incessants de la

vie. C’était la compagne qu’il fallait à un homme sérieux. Elle avait

rassemblé des piles de sous et de pièces d’argent, faisant à pied le

long chemin de Rieux, dès la pique du jour, ne buvant jamais chopine et

ne noircissant pas son nez courbe de cette poudre de tabac que les sots

achètent. Elle n’était pas de celles qui, se sentant quelque monnaie en

poche, la jettent à la hâte comme si c’étaient des crapauds. Elle avait

eu un enfant, un garçon, qui était mort alors qu’il faisait ses quatre

ans. On lui avait trop mesuré le lait, disait-on.

Les Courteux déjà avancés en âge se résignaient à ne point faire souche.

Parfois, un regret assez cuisant piquait l’homme, quand il voyait des

domaines où les enfants travaillaient comme de petits bœufs, sans que

l’on eût à les payer. Il avait dû louer un vieux valet, une sorte

d’idiot, robuste et docile; il n’était pas besoin de savoir lire dans le

journal pour labourer, faucher, donner à manger aux bêtes. De saison en

saison, il embauchait de jeunes garçons qui avaient encore un peu de

modestie et ne demandaient pas des salaires à faire se dresser les

cheveux. Quant à lui, il besognait à plein corps, toujours content et se

trouvant assez nourri et payé. On disait de lui qu’il ne se ferait pas

couper le cou pour vingt mille écus.

Le soleil était haut maintenant; à l’entour, la prairie s’étendait comme

une paisible lumière verte; le guéret avivait ses bures; et l’on voyait

dans des fonds les éclairs froids de l’eau vive.

Courteux appela sa femme:

--Ho! Nanée! Ho! Nanée!

Une réponse vint à lui, un cri aigrelet qui sortait de la terre des

Beaux que Piarrou avait préparée, profitant du bon temps sec.

Nanée, le panier de bois en main, plantait les pommes de terre après

les avoir coupées. Courteux pressa le pas pour aider et donner son coup

d’œil.

Piarrou le vit venir, mais continua de pousser la charrue pour recouvrir

la semence. Il allait, pesant, les membres tassés, le cou rentré dans

les épaules, sa grosse tête morne un peu penchée et montrant une

résignation sans bornes, dans le cercle de la vieille habitude.

Jean Charier, du village des Barres, petit valet rousseau de quatorze

ans à peine, agile comme une sauterelle, obéissait à Nanée.

Courteux cligna de l’œil pour mesurer la besogne. Ses courtes jambes

écartées, ses sabots de vergne enfoncés dans des mottes grasses, il leva

la main contre le soleil afin de mieux voir. Et tout à coup, il se mit à

crier d’une voix enrouée:

--Ha! mauvais Piarrou! Il fallait labourer de biais, du côté du pommier!

Sais-tu point qu’il y a trop d’eau à cette place? La pomme de terre y

pourrira; dix sacs de perdus. Misère, nous périrons de faim cette année.

Piarrou voulut répondre, mais il bredouilla des paroles qui vinrent au

bord de sa grosse moustache et retombèrent aussitôt dans son gosier. Il

arrondit les épaules et tourna le soc en piquant les bœufs.

Mais Courteux hurla:

--Tout ça, c’est mal fait! On voit bien que j’étais point là.

Et d’une main sèche, il alla trier les pommes de terre dans les paniers

de bois. Il eut un geste de grande pitié en disant à sa femme:

--En voilà quatre qui n’ont point d’œil! tu n’as pas honte!

Jean Charier se tenait à l’écart et redoublait de soins.

Courteux s’apaisait; il avait le sang rafraîchi de s’être mis en colère.

Ainsi, il éprouvait sa puissance. Accroupi près d’un sac de semence, il

murmura à l’oreille de sa femme:

--M’est avis que nous aurons la Genette. A cette heure, tout va s’en

aller à hue et à dia ... Y seront forcés de vendre.

Elle montra une indifférence qui le fit enrager; elle ne lui cacha pas

que, pour sa part, elle avait plus de terre qu’elle n’en pouvait

travailler.

--Je suis le maître ou non, grogna-t-il; innocente, on l’aura pour un

morceau de pain. Laisse-toi mener. Le temps est bon pour nous; faut en

profiter.

Comme d’habitude, elle se rendit à ses raisons. Le point de feu qui

brillait sous les paupières clignotantes de son homme l’alluma, à son

tour, du vieux désir de posséder de beaux arpents au soleil.

Il était clair, à cette heure, le soleil; il chauffait doucement les

sillons, répandant sur la campagne et dans l’air sa grande promesse

dorée qui ferait se lever de son grabat un paysan à l’agonie.

V

La semaine blanche de Pâques était passée. A la Genette, la mère Villard

ne retrouvait aucun courage. Elle mangeait peu, somnolait le jour et

veillait la nuit où la peine s’aiguise mieux dans le silence. L’offre

que Courteux avait faite, elle ne l’oubliait pas. A quoi serviraient

désormais champs et terres, sans bras pour les travailler? Avec l’argent

qu’elle tirerait de la vente, elle mènerait jusqu’à l’âge d’homme le

petit Jeannot. L’important était de manger du pain, en attendant

l’éclaircie. Aimée pourrait apprendre le métier de couturière.

Maints projets tournaient dans sa tête; puis elle retombait vite à ses

doutes et à sa douleur. Pourtant elle s’étonnait quand elle voyait,

chaque jour, Aimée qui allait et venait dans la maison, l’animait,

veillait à toutes choses, préparait les repas, chauffait même le four,

et amusait les petits à leur retour de classe, toujours levée avant

l’aube et couchée à la nuit bien close. Une grande émotion lui venait de

cette enfant robuste d’âme et de corps.

--Je peux guère t’aider, ma Aimée! Comment peux-tu faire?

Mais elle répondait si paisiblement avec une force tellement sûre que la

mère souriait. C’était donc une fée que cette petite qui repoussait le

malheur et le fixait d’un regard si clair?

Le vieux Villard, que les rhumatismes tourmentaient, avait quitté le

coin du feu pour plaire à sa petite-fille. Il menait les bêtes au champ

et leur donnait le fourrage. Il travaillait en gémissant; il n’y avait

plus d’huile dans son vieux corps, disait-il, et il était rouillé à tous

les joints; mais quand Aimée le remerciait en le baisant sur sa

barbiche, il en était réchauffé.

Elle avait appris à Vone et Tine à s’occuper en revenant de classe. Vone

savait maintenant tenir un balai de genêt fait à sa mesure et Tine

essuyait comme il fallait les assiettes, sans les casser. Nonot

rassemblait pour le feu des brins de fagots qu’il mettait en tas. Aimée

était heureuse en voyant ces petiots s’appliquer en tirant un bout de

langue en cerise; mais ils n’osaient plus jouer à la barbichette avec le

grand-père.

Quand Aimée était trop lasse et s’asseyait un moment près de la longue

table de cerisier, Brunette venait lui faire fête; un pacte d’amitié les

unissait. Elle l’avait vue des journées entières, chercher le défunt, le

nez flairant le plancher, les meubles, avec un souffle pressé.

Longtemps, elle mena ce manège, le poil hérissé, la queue basse, pleine

d’une humble fidélité. Et ne découvrant pas le maître dans la maison, le

cellier, la grange ou l’étable, elle sortait, courait longtemps les

sentiers, humait l’air et revenait, lasse et triste, auprès d’Aimée en

levant vers elle des prunelles dorées, qui l’interrogeaient ardemment.

Aimée pleurait quelque temps en silence, essuyant ses yeux de peur qu’on

ne la vît montrer sa douleur. Et sur ses genoux, Brunette appuyait son

museau comme pour dire:

--Je pleure avec toi.

VI

Il fut décidé que l’on pourrait se passer de Pompon et de la petite

charrette. Le vieux Villard accompagné d’Aimée les vendit à un jardinier

de Rieux, un jour de foire. Il y eut, pour conclure cette affaire,

maints serments et maintes indignations. Aimée, avant de le laisser

partir, donna à Pompon un biscuit qui fut englouti et elle caressa son

bon museau.

Comme ils allaient revenir à la Genette, ils rencontrèrent Jeannette

Lavergne qui les pria à manger dans sa maison, midi étant proche. Elle

exerçait le métier de couturière et vivait dans une demeure proprette,

bien crépie à la chaux. Elle ouvrit à ses invités une porte vitrée que

coloraient des rideaux rouges. Et parlant d’une langue vive, elle se mit

à gémir doucement en avançant des chaises autour d’une cuisinière très

fourbie où ronflait un triste feu. Le vieux Villard tendait ses mains

pour les réchauffer, car il faisait froid.

--Ça vaut pas la cheminée, dit-il. Le feu s’ennuie là-dedans, m’est

avis, et ceux qui sont autour.

Jeannette Lavergne pouffa de rire et lui expliqua ce que c’était que le

progrès. On ne chauffait pas l’appareil au bois, mais au charbon.

Quelle économie!

--Je le sens bien, maintenant, fit le vieux en reniflant.

Aimée Villard, fille de France · 第 1 / 6 段